grande relativement à la longueur, il est rare qu’elle chavire,
et j’ai vu deux hommes s’appuyer sur le même bord sans pouvoir
arriver à la renverser. Le passage dura environ une heure et
demie. Plusieurs fois les cordes cassèrent et ces petits incidents
nous firent perdre plus d’une demi-heure. Je suis intimement
persuadé que, si nous avions pu nous procurer des liens plus
solides, l’opération eut pu être facilement faite en une heure au
plus. Tous mes bagages arrivèrent intacts sur la rive droite et rien
ne fut mouillé. Almoudo, Sandia, mon palefrenier Samba et Mandia,
le chef de Son-Counda, me rendirent en cette circonstance de grands
services. Tout le monde, du reste, paya de sa personne, et chacun fit
consciencieusement son devoir. Il était près de deux heures quand
tout fut terminé. La chaleur était accablante, bien que le ciel
fût couvert, aussi la fatigue était-elle grande pour tous. Malgré
cela, personne ne murmura quand je donnai le signal du départ.
Le Koulontou, ou rivière Grey, peut être considéré comme le
principal affluent de la Gambie, sinon comme sa branche d’origine
Ouest. Elle coule du Sud-Est au Nord-Ouest, tandis que, dans la
première partie de son cours la Gambie, de sa source à Tomborocoto,
dans le Niocolo, coule du Sud au Nord légèrement Est, de telle sorte
que ces deux branches forment un angle d’environ trente-cinq degrés
dans lequel sont compris les massifs montagneux du Sabé, du Tamgué,
du Niocolo, derniers contreforts au Nord du Fouta-Djallon. A partir
de Tomborocoto, la Gambie s’infléchit vers l’Ouest et coule
dans cette direction jusqu’à la mer. Elle forme un grand coude
en face de la partie Est du Ouli et c’est à l’extrémité la
plus éloignée de ce grand arc que se jette la rivière Grey. Elle
suit le régime de tous les grands cours d’eau Soudaniens et
Sénégalais. Pendant l’hivernage, c’est une belle rivière
qui a environ trois à quatre cents mètres de largeur. Pendant la
saison sèche, au contraire, elle n’a guère plus de quarante à
cinquante mètres dans son cours moyen. Les berges sont absolument
à pic, et d’une saison à l’autre son niveau ne varie pas moins
de 12 à 15 mètres. Ses eaux sont pendant la saison sèche claires,
limpides et délicieuses à boire. Vues de la berge, elles ont un
aspect blanchâtre, terreux. Cela tient à ce qu’elle coule dans
un lit formé d’argiles compactes qui lui donnent leur couleur. La
rivière Grey a un débit considérable et apporte à la Gambie une
masse d’eau relativement énorme. C’est elle qui reçoit la plus
grande partie des pluies de la région Nord-Ouest du Fouta-Djallon, et
tous les marigots qui descendent du flanc Ouest des massifs du Sabé,
Tamgué et Niocolo. Tous les marigots du Coniaguié, du Bassaré,
du Damentan, du pays de Pajady et de Toumbin sont ses tributaires,
et elle reçoit toutes les eaux d’infiltration de la région Est
du Fouladougou. Nous serions assez portés à croire que dans le
Damentan et le Coniaguié, la rivière Grey communique avec la Gambie
par les marigots de Niantafara, de Oupéré et de Oudari. Nous ne
faisons là qu’émettre une simple supposition que peut autoriser
la direction Sud-Ouest-Nord-Est du courant de ces marigots, direction
que nous avons constatée pendant notre voyage. Quoiqu’il en soit,
ces marigots ont de l’eau courante toute l’année, la rivière
Grey dans cette partie de son cours coule à une cote plus élevée
que la Gambie dans la partie correspondante, et, de ce fait, son
courant est plus impétueux que celui de cette dernière. Les bords
de la rivière Grey sont absolument déserts et inhabités. Du reste,
dans la plus grande partie de son cours, elle coule au milieu de
vastes plaines argileuses, stériles pendant la saison sèche et
inondées pendant l’hivernage.
Nous quittons à deux heures la rive droite de la rivière Grey. Nous
traversons tout d’abord une vaste plaine argileuse bordée au Sud
par les collines qui la longent et au Nord-Est et au Nord par celles
qui bordent la Gambie. A 2 h. 35 nous traversons les trois branches
du marigot de _Sambaïa-Boulo_. Dans cette partie du cours de la
Haute-Gambie, le mot Boulo signifie marigot et on l’ajoute à
son nom propre comme ailleurs on ajoute le mot Kô. A 3 h. 45 nous
franchissons celui de _Boufé-na-Kolon_ sur les bords duquel nous
faisons la halte pour nous désaltérer et faire boire les animaux ;
car ils ne pourront plus s’abreuver jusqu’à Damentan. Les rives
de tous les cours d’eau que nous allons rencontrer jusque-là
sont couvertes de télis et les noirs prétendent que leurs eaux
empoisonnées par ce végétal sont fatales aux animaux mais non aux
hommes. Quoiqu’il en puisse être, je ne tiens pas à expérimenter
leur action sur mon propre cheval. Il m’est trop précieux pour
que je me permette une semblable fantaisie. Enfin, à 5 heures, nous
arrivons sur les bords du marigot de _Konkou-Oulou-Boulo_. Nous le
franchissons et allons camper sur la rive opposée au milieu d’un
beau bouquet de télis gigantesques. Les deux rives en sont couvertes
et leurs feuilles en couvrent le sol. Aussi faut-il prendre de grandes
précautions pour que les animaux n’en mangent pas. En moins d’une
heure, mes hommes m’ont construit un gourbi fort confortable,
et à huit heures, après avoir copieusement dîné, tout le monde
se couche : terrassé par la fatigue, chacun s’endort rapidement.
Du campement de Tabali à celui de Koulou-Oulou-Boulo, la distance est
de 29 k. m. 500 environ et la route suit une direction générale
Sud-Sud-Est. Dans tout ce trajet, on ne trouve pour ainsi dire
partout que des argiles compactes. En deux ou trois endroits,
la roche ferrugineuse et les quartz émergent en plateaux peu
étendus. Les marais et les marigots sont à fond de vase, sauf
celui de Konkou-Oulou-Boulo, qui est à fond de sable, mais dont
les bords sont couverts d’alluvions récentes qui en rendent le
passage fort difficile. Les bords et le fond de la rivière Grey
sont formés d’argiles compactes.
Au point de vue botanique, la flore est des plus pauvres. Les
bords du Konkou-Oulou-Boulo sont couverts de télis. Dans les
plaines c’est la brousse et le marais dans toute l’acception
du mot. Cypéracées et joncées y abondent. Les deux rives de la
rivière Grey sont excessivement boisées. On y trouve de superbes
rôniers, de beaux ficus et de nombreux échantillons de deux
lianes très communes dans toute cette région, le _Delbi_ et le
_Bonghi_. Sur les plateaux ferrugineux nous ne trouvons à signaler
que quelques maigres graminées et quelques rares végétaux nommés
« _Barambara_ », par les indigènes, et dont ils utilisent les
racines comme fébrifuge.
[Illustration : SABA (liane à caoutchouc).
A, feuilles. — B, feuilles et fruits.]
Le _Delbi_ est une liane de la famille des Apocynées dont le
feuillage rappelle celui du Laré et du Saba dont nous avons parlé
plus haut. Il croît de préférence sur les hauts plateaux et
en moins grande quantité sur les bords des rivières, fleuves
et marigots. On le trouve partout au Soudan. Ce sont les peuples
de race Peulhe qui lui ont donné le seul nom sous lequel nous la
connaissions. Elle n’acquiert que rarement de grandes dimensions et
son pied a, tout au plus, 6 à 8 centimètres de diamètre. Ses fleurs
blanches ont à peu de chose près les caractères macroscopiques de
celles du Laré, et, comme elles, ressemblent à celles du jasmin
dont elles rappellent un peu l’odeur. Le fruit est un follicule
sec qui contient environ 25 à 30 graines comprimées. Il est mûr
vers la fin de mars. Son aspect grêle et chétif ne permet pas de la
confondre avec le Laré. Comme cette dernière, elle laisse découler
à l’incision un suc blanc laiteux, très aqueux et qui poisse
les doigts. Nous serions tentés de croire que ce n’est autre
chose qu’un caoutchouc de mauvaise qualité. Pendant la saison
sèche, ce suc fait absolument défaut. On n’en trouve que pendant
l’hivernage et encore en très petite quantité. Les indigènes,
du Niocolo notamment, se servent des feuilles pour panser certains
ulcères de mauvaise nature. Nous ne voyons pas trop quelle pourrait
être leur action thérapeutique. Cette plante doit être, d’après
le professeur Heckel, le _Vahea Heudelotii_ A. D. C.
Le _Bonghi_, ainsi nommé par les peuples de race Peulhe, est appelé
_Nombo_ par les Bambaras et les Malinkés. C’est encore une belle
liane de la famille des Apocynées. Elle croît de préférence dans
les bas-fonds humides, et est très rare. Nous ne l’avons trouvée
en grande quantité qu’aux environs de Dalafine dans le Tiali. On
la rencontre, il est vrai, un peu partout au Soudan. Mais elle est
partout très clairsemée. Elle acquiert de grandes dimensions surtout
dans les terrains très humides, et elle est facile à reconnaître à
son port majestueux et au dôme de verdure qu’elle forme au-dessus
des végétaux auxquels elle s’attache. Son feuillage rappelle
celui du Laré et celui du Delbi, mais ses fleurs ne permettent
pas de la confondre avec ces deux dernières lianes. Au lieu
d’être blanches elles sont rosées, volumineuses et leur calice
est hypocratérimorphe. Elle donne à l’incision un suc blanc
laiteux, aqueux et qui poisse les doigts. Contrairement au Delbi,
elle en laisse découler en toutes saisons, mais en bien plus grande
quantité pendant l’hivernage que pendant la saison sèche. A cette
époque de l’année, c’est à peine s’il vient sourdre, peu
après l’incision, quelques rares gouttelettes qui se coagulent
immédiatement et donnent un produit ayant l’aspect de celui
que l’on obtient du Laré. Pendant l’hivernage, au contraire,
le rendement est bien plus considérable, sans cependant égaler ce
que l’on obtient du Laré. Les indigènes n’emploient le Delbi
à aucun usage. Cette plante, d’après l’opinion du professeur
Heckel, serait le _Vahea florida_ F. Mueller.
Le _Barambara_ est un petit arbuste qui croît, de préférence, sur
les plateaux rocheux, dans les terrains pauvres et dans l’interstice
des roches. Il nous a semblé être une _Combretacée_, mais nous
ne saurions l’affirmer. Ses feuilles sont peltées, de petites
dimensions. Leur face supérieure est d’un vert pâle et leur
face inférieure blanchâtre est couverte de poils qui donnent au
toucher la sensation du velours. Cette couleur caractéristique du
feuillage permet de reconnaître la plante de loin. Son port est celui
d’un petit arbuste d’un mètre soixante centimètres de hauteur
au plus. Si on écrase les feuilles dans la main, elles dégagent
une odeur vireuse très prononcée. Les fleurs sont jaunâtres,
toujours peu nombreuses, et les fruits ont l’apparence d’une
drupe très coriace. La tige est cylindrique, généralement courte,
et les rameaux s’en détachent à trente centimètres au plus du
sol. Il vient par touffes de huit à dix pieds au plus. Les jeunes
rameaux sont polyédriques, à côtes très prononcées. Leur écorce
est vert pâle, tandis que celle des rameaux principaux et de la tige
est plutôt blanchâtre. Cet arbuste est très commun dans tout le
Soudan. Ses rameaux servent partout aux indigènes pour se nettoyer
les dents. Voici comment : on en coupe un fragment d’environ quinze
centimètres de longueur. Son diamètre ne doit pas avoir guère plus
d’un centimètre au grand maximum. On mâche une des extrémités
de façon à en faire une véritable brosse avec laquelle on se
frotte ensuite les dents. Ce procédé est excellent.
Je crois que c’est à son fréquent emploi que les noirs
doivent de conserver si longtemps à leurs dents leur éclatante
blancheur. De plus, le tannin qui s’y trouve en grande quantité
contribue beaucoup à conserver aux gencives leur fermeté et leur
tonicité. Beaucoup de végétaux servent à cet usage, mais au
Soudan particulièrement, c’est le barambara qui jouit de la plus
grande faveur. Sur tous les marchés on trouve ces petites tiges de
bois. Elles se vendent couramment cinq centimes les cinq. Les Ouolofs
leur donnent le nom de _Sottio_. Les Malinkés de la Haute-Gambie
vantent les propriétés fébrifuges de ses racines. Ils les emploient
fraîches ou sèches en décoction et en macération. Dans le
premier cas, si on se sert de racines fraîches, on en prend environ
deux cents grammes de petits fragments munis de leur écorce. On
fait macérer pendant vingt-quatre heures dans environ un litre
d’eau. D’autre part, on fabrique avec la même quantité que
l’on fait bouillir dans deux litres et demi d’eau une légère
tisane. La macération est administrée au début de l’accès de
fièvre et la tisane entre les accès. Cette médication donnerait,
paraît-il, de bons résultats. Nous n’avons jamais été à même
de les constater. Si, au contraire, on emploie la racine sèche,
on la réduit en petits fragments que l’on pile de façon à en
faire une poudre assez grossière. On prend environ cent grammes de
cette poudre que l’on met à macérer pendant vingt-quatre heures
dans environ 750 gr. d’eau. Pour la tisane, on met à bouillir
dans deux litres d’eau à peu près cinquante grammes de cette
poudre que l’on a, au préalable, enveloppée dans un petit morceau
d’étoffe. L’administration se fait comme ci-dessus. La racine
fraîche serait, paraît-il, plus active que la racine sèche.
_19 décembre._ — La nuit se passe sans incidents, et, à 5 heures
15 du matin, nous levons le camp et nous nous mettons en route pour
Damentan. Jusqu’au jour, la marche est relativement lente. Mais
dès que la lumière se fait nous reprenons bientôt notre allure
ordinaire. A 7 heures, pendant la halte, j’expédie deux hommes
au village pour annoncer mon arrivée au chef. Nous traversons
successivement et sans difficultés les marigots de _Samasindio_ et
de _Boulodiaroto_. A 8 heures 40, nous sommes au marigot de Damentan
où coule une eau limpide et claire. Les bords de ces marigots sont
couverts de superbes télis. Aussi est-il impossible d’y faire
boire nos chevaux. Il est 11 heures 40 quand nous arrivons enfin en
vue du village. Au pied du petit monticule sur lequel est construit
Damentan, nous traversons une seconde fois le marigot de ce nom sur
un pont des plus primitifs. Ce pont est simplement formé d’une
longue pièce de bois qui repose sur les deux rives. Des pieux
plantés dans le fond du marigot la dépassent d’un mètre et
demi environ. Ils sont attachés au pont lui-même à l’aide de
cordes de baobab et à leur extrémité supérieure sont fixés par
le même procédé de l’un à l’autre des bambous qui servent de
parapet. Il n’y en a que du côté gauche du pont. Aussi faut-il
faire pour le traverser des merveilles d’équilibre. Le passage se
fait sans aucun accident. Mes hommes passent sans difficultés avec
leurs charges sur la tête. Mais, il faut desseller les chevaux et
les conduire à la nage sur l’autre rive. Nous y trouvons le fils
du chef que son père a envoyé à notre avance. Il est en grande
tenue de guerre et accompagné de plusieurs de ses hommes armés
comme lui jusqu’aux dents. Il nous souhaite la bienvenue et nous
conduit au village dont toute la population nous regarde avec des
yeux étonnés. Je constate avec plaisir que c’est dans sa case
même que je suis logé. La case de mes hommes et celle de Sandia
et d’Almoudo sont voisines de la mienne.
La distance qui sépare le marigot de Konkou-Oulou-Boulo de
Damentan est de 27 kilomètres 800 environ et la route suit une
direction générale qui est à peu près S.-S.-E. Toujours des
argiles compactes. Il n’y a qu’à quelques kilomètres avant
d’arriver à Damentan que nous trouvons un peu de latérite. La
flore a également peu varié. Nous ne signalerons seulement comme
végétaux nouveaux que quelques rares échantillons de _Karités_
qui se trouvent entre le marigot de Boulodiaroto et celui de
Damentan. Ce sont les premiers que nous ayons rencontrés depuis
notre départ de Nétéboulou. Je crois devoir à ce propos donner
ici un résumé succinct des observations que j’ai faites sur ce
précieux végétal et, si possible, le faire connaître au lecteur
dans tous ses détails.
Le _Karité_[19] est un bel arbre de la famille des
Sapotacées. C’est le _Butyrospermum Parkii_ Don. Il est très
facile à reconnaître dans la brousse à ses feuilles d’un vert
sombre, poussant en touffes verticillées à l’extrémité des
rameaux et à ses fruits qui sont connus et fort appréciés non
seulement des indigènes, mais encore des Européens qui vivent
au Soudan. Sa pulpe est très savoureuse et sa graine sert à
confectionner un beurre végétal dont nous parlerons plus loin. Il
en existe au Soudan deux variétés, le _Mana_ et _Shee_. C’est
cette dernière qui est de beaucoup la plus commune. Elle est facile
à distinguer de sa congénère. Voici, du reste, leurs caractères
principaux : à première vue, on pourrait aisément les confondre,
mais un examen attentif suffit pour dissiper rapidement cette
erreur. L’écorce du Mana est _blanc grisâtre_. Ses feuilles sont
_moins vertes_ que celles du Shee. Son bois est _moins rouge_, sa
couleur se rapproche plutôt du _jaune_. Son fruit a bien la même
forme que celui du Shee, mais sa graine, au lieu d’être ovale,
_est ronde_, enfin, caractère distinctif capital, _à l’incision,
il ne laisse dégoutter aucun suc_ en quelque saison et en quelque
circonstance que ce soit.
[Illustration : Karité ou Shee (_Butyrospermum Parkii_). Feuilles
d’après nature.
(Dessin de A. M. Marrot).]
L’écorce du Shee est au contraire noirâtre et profondément
fendillée. Son bois est d’un rouge vif à la périphérie et le
cœur en est rouge tendre veiné de blanc et de jaune. Son feuillage
est relativement abondant. Ses fleurs sont blanches, portées à
l’extrémité d’un long pédoncule, et leurs étamines sont très
nombreuses. Le fruit est une drupe dont la pulpe est savoureuse. La
graine est ovale et renferme une amande riche en matières grasses. La
floraison a lieu du milieu de janvier à la fin de février et les
fruits sont mûrs dans les premiers jours de juin ou juillet selon
les régions. Ils tombent quand ils sont arrivés à maturité
complète, et sous les arbres le sol est jonché de graines. Ces
graines rancissent très vite, et pour les faire germer, il faut
avoir le soin de les recueillir sur le végétal lui-même et de
les mettre immédiatement en terre.
Le Shee, aussi bien que le Mana, du reste, se développe très
lentement, et c’est à peine si au bout de vingt ans environ,
son tronc acquiert un diamètre d’une vingtaine de centimètres.
On trouve le Karité, d’une façon générale, dans tout le Soudan
français. Disons tout d’abord que le Shee est de beaucoup le
plus commun. On ne trouve guère le Mana que dans les régions
méridionales de la colonie et encore y est-il assez rare. Le
Karité habite, de préférence, les terrains à latérite et les
terrains à roches ferrugineuses. Il est rare d’en trouver dans
les argiles compactes. Nous avons à ce point de vue remarqué que
le Mana affectionnait surtout ces derniers terrains, tandis que les
premiers étaient particulièrement aimés du Shee. On ne trouve
que très rarement l’une et l’autre espèce sur les bords des
marigots. Elles fuient les terrains vaseux et marécageux. Il n’est
pas rare de voir de beaux échantillons se développer parfois
vigoureusement entre des rochers où la terre végétale semble
faire absolument défaut. En général, les Karités qui poussent
dans de semblables conditions atteignent de faibles proportions et
affectent des formes bizarres qui frappent par leur étrangeté
et leur monstrueux aspect. Les Karités qui se développent, au
contraire, dans les terrains riches en latérite, sont de beaux
végétaux, à tiges absolument droites et à ramures et feuillages
bien fournis. De ce qui précède, il est facile de conclure quelle
peut être l’aire d’extension de ce végétal.
Quoi qu’on en ait pu dire et quoi qu’on en puisse dire encore,
nous ne craignons pas d’affirmer que le Karité est très abondant
au Soudan français. On ne le rencontre, il est vrai, nulle part,
en forêts compactes, et, dans les régions où nous l’avons vu
le plus abondant, le Niocolo, par exemple, les pieds sont toujours
distants les uns des autres de 50 à 60 mètres environ. Ils n’en
sont pas moins fort nombreux et nous estimons qu’il y en a partout
une quantité suffisante, pour, qu’au cas d’exploitation, on en
obtienne un rendement rémunérateur. Nous croyons, en outre, qu’il
serait très facile d’arriver à développer considérablement
ce végétal par les semis et la culture. Ce résultat pourrait
même s’obtenir plus aisément, si l’on pouvait empêcher les
indigènes d’incendier, chaque année, la brousse pour défricher
les terrains qu’ils destinent à la culture. Ces incendies ont,
en effet, pour résultat, au point de vue tout spécial qui nous
intéresse, de détruire en grand nombre les jeunes pieds de Karité
et même ceux qui n’offrent pas une résistance suffisante. Mais
aussi, hâtons-nous de dire que, chez les peuples du Soudan, la
routine a une telle puissance, qu’il sera, de longues années,
impossible de leur faire comprendre tout l’intérêt qu’ils
auraient à multiplier ce végétal et à le cultiver. On arrivera
difficilement à persuader au noir qu’il n’y a pas que les
cultures à rendement immédiat qui soient rémunératrices.
On ne trouve le Karité ni dans le Baol, ni dans le Saloum, le
Sine, le Fouta, le Ouli, le Sandougou, le Niani, le Bondou, etc.,
etc., c’est-à-dire dans aucun des pays dont le sol est formé de
sables ou d’argiles. Par contre on le trouve dans tout le Soudan,
le Fouta-Djallon et à l’Est, Schweinfurth l’a trouvé en grande
quantité dans le pays des Dinkas, des Bongos et des Niams-Niams. A
l’Ouest il commence à apparaître vers le 15° 10′ de longitude
Ouest et au Nord vers le 16° 22′ de latitude. Au Sud, on ne
trouve plus les espèces Shee et Mana au-dessous de la latitude de
la Mellacorée.
La Karité peut servir à plusieurs usages. Son bois très fin et
très résistant peut être employé avec succès pour la menuiserie
et le charpentage. La plupart des charpentes de nos postes du Soudan
sont construites avec ce bois, et, de ce fait, à Kita, Koundou,
Niagassola et Bammako on a été forcé d’en abattre des quantités
considérables. Il a également servi à fabriquer bon nombre des
meubles qu’on y trouve. Les indigènes l’emploient principalement
pour la fabrication des mortiers et pilons à couscouss et pour la
confection de ces petits sièges sur lesquels les femmes s’assoient
dans la cour intérieure des cases.
Mais c’est surtout la graine qui leur est particulièrement
précieuse. Ils en tirent un beurre végétal qui leur sert à
assaisonner leur couscouss, à fabriquer du savon, et à panser les
plaies. Voici comment ils extraient cette précieuse substance. La
récolte faite, on verse les graines dans de grands trous creusés
généralement dans les cours du village. On les laisse là pendant
plusieurs mois. Elles y perdent la pulpe qui les entoure et qui y
pourrit. Les noix retirées sont ensuite placées dans une sorte de
four en argile où on les fait sécher et griller assez de façon
que leurs enveloppes puissent facilement se détacher. L’amande est
alors écrasée de façon à former une pâte bien homogène. Cette
pâte est plongée dans l’eau froide où on la laisse pendant
vingt-quatre heures, puis battue, pétrie et tassée en forme de
pains, enveloppée de feuilles sèches et bien ficelée. Ces pains
sont suspendus dans l’intérieur des cases et peuvent ainsi
se conserver pendant longtemps. Le prix du beurre de Karité est
d’environ deux francs le kilogramme dans les pays de production. Il
pourrait servir avantageusement en Europe pour la fabrication du
savon et des bougies, car il est très riche en acides gras solides ;
mais son prix de revient est trop élevé pour qu’on puisse songer
à l’utiliser sur une grande échelle. Son goût est, au premier
abord, assez répugnant. Cela tient à ce qu’il n’est jamais
pur. Pour la cuisine, on le fait fondre dans une grande marmite, et,
quand il est bouillant, on y projette avec la main quelques gouttes
d’eau froide qui, en se volatilisant, entraînent avec elles les
acides gras volatils. Ceux-ci lui donnent sa saveur désagréable et
nauséabonde. Ainsi préparé, le beurre peut être utilisé même
pour la cuisine européenne. Nous nous en sommes fréquemment servi
pour notre usage personnel et nous nous y sommes très vite habitué.