Cette embarcation est très légère. Comme sa largeur est très

grande relativement à la longueur, il est rare qu’elle chavire,

et j’ai vu deux hommes s’appuyer sur le même bord sans pouvoir

arriver à la renverser. Le passage dura environ une heure et

demie. Plusieurs fois les cordes cassèrent et ces petits incidents

nous firent perdre plus d’une demi-heure. Je suis intimement

persuadé que, si nous avions pu nous procurer des liens plus

solides, l’opération eut pu être facilement faite en une heure au

plus. Tous mes bagages arrivèrent intacts sur la rive droite et rien

ne fut mouillé. Almoudo, Sandia, mon palefrenier Samba et Mandia,

le chef de Son-Counda, me rendirent en cette circonstance de grands

services. Tout le monde, du reste, paya de sa personne, et chacun fit

consciencieusement son devoir. Il était près de deux heures quand

tout fut terminé. La chaleur était accablante, bien que le ciel

fût couvert, aussi la fatigue était-elle grande pour tous. Malgré

cela, personne ne murmura quand je donnai le signal du départ.

Le Koulontou, ou rivière Grey, peut être considéré comme le

principal affluent de la Gambie, sinon comme sa branche d’origine

Ouest. Elle coule du Sud-Est au Nord-Ouest, tandis que, dans la

première partie de son cours la Gambie, de sa source à Tomborocoto,

dans le Niocolo, coule du Sud au Nord légèrement Est, de telle sorte

que ces deux branches forment un angle d’environ trente-cinq degrés

dans lequel sont compris les massifs montagneux du Sabé, du Tamgué,

du Niocolo, derniers contreforts au Nord du Fouta-Djallon. A partir

de Tomborocoto, la Gambie s’infléchit vers l’Ouest et coule

dans cette direction jusqu’à la mer. Elle forme un grand coude

en face de la partie Est du Ouli et c’est à l’extrémité la

plus éloignée de ce grand arc que se jette la rivière Grey. Elle

suit le régime de tous les grands cours d’eau Soudaniens et

Sénégalais. Pendant l’hivernage, c’est une belle rivière

qui a environ trois à quatre cents mètres de largeur. Pendant la

saison sèche, au contraire, elle n’a guère plus de quarante à

cinquante mètres dans son cours moyen. Les berges sont absolument

à pic, et d’une saison à l’autre son niveau ne varie pas moins

de 12 à 15 mètres. Ses eaux sont pendant la saison sèche claires,

limpides et délicieuses à boire. Vues de la berge, elles ont un

aspect blanchâtre, terreux. Cela tient à ce qu’elle coule dans

un lit formé d’argiles compactes qui lui donnent leur couleur. La

rivière Grey a un débit considérable et apporte à la Gambie une

masse d’eau relativement énorme. C’est elle qui reçoit la plus

grande partie des pluies de la région Nord-Ouest du Fouta-Djallon, et

tous les marigots qui descendent du flanc Ouest des massifs du Sabé,

Tamgué et Niocolo. Tous les marigots du Coniaguié, du Bassaré,

du Damentan, du pays de Pajady et de Toumbin sont ses tributaires,

et elle reçoit toutes les eaux d’infiltration de la région Est

du Fouladougou. Nous serions assez portés à croire que dans le

Damentan et le Coniaguié, la rivière Grey communique avec la Gambie

par les marigots de Niantafara, de Oupéré et de Oudari. Nous ne

faisons là qu’émettre une simple supposition que peut autoriser

la direction Sud-Ouest-Nord-Est du courant de ces marigots, direction

que nous avons constatée pendant notre voyage. Quoiqu’il en soit,

ces marigots ont de l’eau courante toute l’année, la rivière

Grey dans cette partie de son cours coule à une cote plus élevée

que la Gambie dans la partie correspondante, et, de ce fait, son

courant est plus impétueux que celui de cette dernière. Les bords

de la rivière Grey sont absolument déserts et inhabités. Du reste,

dans la plus grande partie de son cours, elle coule au milieu de

vastes plaines argileuses, stériles pendant la saison sèche et

inondées pendant l’hivernage.

Nous quittons à deux heures la rive droite de la rivière Grey. Nous

traversons tout d’abord une vaste plaine argileuse bordée au Sud

par les collines qui la longent et au Nord-Est et au Nord par celles

qui bordent la Gambie. A 2 h. 35 nous traversons les trois branches

du marigot de _Sambaïa-Boulo_. Dans cette partie du cours de la

Haute-Gambie, le mot Boulo signifie marigot et on l’ajoute à

son nom propre comme ailleurs on ajoute le mot Kô. A 3 h. 45 nous

franchissons celui de _Boufé-na-Kolon_ sur les bords duquel nous

faisons la halte pour nous désaltérer et faire boire les animaux ;

car ils ne pourront plus s’abreuver jusqu’à Damentan. Les rives

de tous les cours d’eau que nous allons rencontrer jusque-là

sont couvertes de télis et les noirs prétendent que leurs eaux

empoisonnées par ce végétal sont fatales aux animaux mais non aux

hommes. Quoiqu’il en puisse être, je ne tiens pas à expérimenter

leur action sur mon propre cheval. Il m’est trop précieux pour

que je me permette une semblable fantaisie. Enfin, à 5 heures, nous

arrivons sur les bords du marigot de _Konkou-Oulou-Boulo_. Nous le

franchissons et allons camper sur la rive opposée au milieu d’un

beau bouquet de télis gigantesques. Les deux rives en sont couvertes

et leurs feuilles en couvrent le sol. Aussi faut-il prendre de grandes

précautions pour que les animaux n’en mangent pas. En moins d’une

heure, mes hommes m’ont construit un gourbi fort confortable,

et à huit heures, après avoir copieusement dîné, tout le monde

se couche : terrassé par la fatigue, chacun s’endort rapidement.

Du campement de Tabali à celui de Koulou-Oulou-Boulo, la distance est

de 29 k. m. 500 environ et la route suit une direction générale

Sud-Sud-Est. Dans tout ce trajet, on ne trouve pour ainsi dire

partout que des argiles compactes. En deux ou trois endroits,

la roche ferrugineuse et les quartz émergent en plateaux peu

étendus. Les marais et les marigots sont à fond de vase, sauf

celui de Konkou-Oulou-Boulo, qui est à fond de sable, mais dont

les bords sont couverts d’alluvions récentes qui en rendent le

passage fort difficile. Les bords et le fond de la rivière Grey

sont formés d’argiles compactes.

Au point de vue botanique, la flore est des plus pauvres. Les

bords du Konkou-Oulou-Boulo sont couverts de télis. Dans les

plaines c’est la brousse et le marais dans toute l’acception

du mot. Cypéracées et joncées y abondent. Les deux rives de la

rivière Grey sont excessivement boisées. On y trouve de superbes

rôniers, de beaux ficus et de nombreux échantillons de deux

lianes très communes dans toute cette région, le _Delbi_ et le

_Bonghi_. Sur les plateaux ferrugineux nous ne trouvons à signaler

que quelques maigres graminées et quelques rares végétaux nommés

« _Barambara_ », par les indigènes, et dont ils utilisent les

racines comme fébrifuge.

[Illustration : SABA (liane à caoutchouc).

A, feuilles. — B, feuilles et fruits.]

Le _Delbi_ est une liane de la famille des Apocynées dont le

feuillage rappelle celui du Laré et du Saba dont nous avons parlé

plus haut. Il croît de préférence sur les hauts plateaux et

en moins grande quantité sur les bords des rivières, fleuves

et marigots. On le trouve partout au Soudan. Ce sont les peuples

de race Peulhe qui lui ont donné le seul nom sous lequel nous la

connaissions. Elle n’acquiert que rarement de grandes dimensions et

son pied a, tout au plus, 6 à 8 centimètres de diamètre. Ses fleurs

blanches ont à peu de chose près les caractères macroscopiques de

celles du Laré, et, comme elles, ressemblent à celles du jasmin

dont elles rappellent un peu l’odeur. Le fruit est un follicule

sec qui contient environ 25 à 30 graines comprimées. Il est mûr

vers la fin de mars. Son aspect grêle et chétif ne permet pas de la

confondre avec le Laré. Comme cette dernière, elle laisse découler

à l’incision un suc blanc laiteux, très aqueux et qui poisse

les doigts. Nous serions tentés de croire que ce n’est autre

chose qu’un caoutchouc de mauvaise qualité. Pendant la saison

sèche, ce suc fait absolument défaut. On n’en trouve que pendant

l’hivernage et encore en très petite quantité. Les indigènes,

du Niocolo notamment, se servent des feuilles pour panser certains

ulcères de mauvaise nature. Nous ne voyons pas trop quelle pourrait

être leur action thérapeutique. Cette plante doit être, d’après

le professeur Heckel, le _Vahea Heudelotii_ A. D. C.

Le _Bonghi_, ainsi nommé par les peuples de race Peulhe, est appelé

_Nombo_ par les Bambaras et les Malinkés. C’est encore une belle

liane de la famille des Apocynées. Elle croît de préférence dans

les bas-fonds humides, et est très rare. Nous ne l’avons trouvée

en grande quantité qu’aux environs de Dalafine dans le Tiali. On

la rencontre, il est vrai, un peu partout au Soudan. Mais elle est

partout très clairsemée. Elle acquiert de grandes dimensions surtout

dans les terrains très humides, et elle est facile à reconnaître à

son port majestueux et au dôme de verdure qu’elle forme au-dessus

des végétaux auxquels elle s’attache. Son feuillage rappelle

celui du Laré et celui du Delbi, mais ses fleurs ne permettent

pas de la confondre avec ces deux dernières lianes. Au lieu

d’être blanches elles sont rosées, volumineuses et leur calice

est hypocratérimorphe. Elle donne à l’incision un suc blanc

laiteux, aqueux et qui poisse les doigts. Contrairement au Delbi,

elle en laisse découler en toutes saisons, mais en bien plus grande

quantité pendant l’hivernage que pendant la saison sèche. A cette

époque de l’année, c’est à peine s’il vient sourdre, peu

après l’incision, quelques rares gouttelettes qui se coagulent

immédiatement et donnent un produit ayant l’aspect de celui

que l’on obtient du Laré. Pendant l’hivernage, au contraire,

le rendement est bien plus considérable, sans cependant égaler ce

que l’on obtient du Laré. Les indigènes n’emploient le Delbi

à aucun usage. Cette plante, d’après l’opinion du professeur

Heckel, serait le _Vahea florida_ F. Mueller.

Le _Barambara_ est un petit arbuste qui croît, de préférence, sur

les plateaux rocheux, dans les terrains pauvres et dans l’interstice

des roches. Il nous a semblé être une _Combretacée_, mais nous

ne saurions l’affirmer. Ses feuilles sont peltées, de petites

dimensions. Leur face supérieure est d’un vert pâle et leur

face inférieure blanchâtre est couverte de poils qui donnent au

toucher la sensation du velours. Cette couleur caractéristique du

feuillage permet de reconnaître la plante de loin. Son port est celui

d’un petit arbuste d’un mètre soixante centimètres de hauteur

au plus. Si on écrase les feuilles dans la main, elles dégagent

une odeur vireuse très prononcée. Les fleurs sont jaunâtres,

toujours peu nombreuses, et les fruits ont l’apparence d’une

drupe très coriace. La tige est cylindrique, généralement courte,

et les rameaux s’en détachent à trente centimètres au plus du

sol. Il vient par touffes de huit à dix pieds au plus. Les jeunes

rameaux sont polyédriques, à côtes très prononcées. Leur écorce

est vert pâle, tandis que celle des rameaux principaux et de la tige

est plutôt blanchâtre. Cet arbuste est très commun dans tout le

Soudan. Ses rameaux servent partout aux indigènes pour se nettoyer

les dents. Voici comment : on en coupe un fragment d’environ quinze

centimètres de longueur. Son diamètre ne doit pas avoir guère plus

d’un centimètre au grand maximum. On mâche une des extrémités

de façon à en faire une véritable brosse avec laquelle on se

frotte ensuite les dents. Ce procédé est excellent.

Je crois que c’est à son fréquent emploi que les noirs

doivent de conserver si longtemps à leurs dents leur éclatante

blancheur. De plus, le tannin qui s’y trouve en grande quantité

contribue beaucoup à conserver aux gencives leur fermeté et leur

tonicité. Beaucoup de végétaux servent à cet usage, mais au

Soudan particulièrement, c’est le barambara qui jouit de la plus

grande faveur. Sur tous les marchés on trouve ces petites tiges de

bois. Elles se vendent couramment cinq centimes les cinq. Les Ouolofs

leur donnent le nom de _Sottio_. Les Malinkés de la Haute-Gambie

vantent les propriétés fébrifuges de ses racines. Ils les emploient

fraîches ou sèches en décoction et en macération. Dans le

premier cas, si on se sert de racines fraîches, on en prend environ

deux cents grammes de petits fragments munis de leur écorce. On

fait macérer pendant vingt-quatre heures dans environ un litre

d’eau. D’autre part, on fabrique avec la même quantité que

l’on fait bouillir dans deux litres et demi d’eau une légère

tisane. La macération est administrée au début de l’accès de

fièvre et la tisane entre les accès. Cette médication donnerait,

paraît-il, de bons résultats. Nous n’avons jamais été à même

de les constater. Si, au contraire, on emploie la racine sèche,

on la réduit en petits fragments que l’on pile de façon à en

faire une poudre assez grossière. On prend environ cent grammes de

cette poudre que l’on met à macérer pendant vingt-quatre heures

dans environ 750 gr. d’eau. Pour la tisane, on met à bouillir

dans deux litres d’eau à peu près cinquante grammes de cette

poudre que l’on a, au préalable, enveloppée dans un petit morceau

d’étoffe. L’administration se fait comme ci-dessus. La racine

fraîche serait, paraît-il, plus active que la racine sèche.

_19 décembre._ — La nuit se passe sans incidents, et, à 5 heures

15 du matin, nous levons le camp et nous nous mettons en route pour

Damentan. Jusqu’au jour, la marche est relativement lente. Mais

dès que la lumière se fait nous reprenons bientôt notre allure

ordinaire. A 7 heures, pendant la halte, j’expédie deux hommes

au village pour annoncer mon arrivée au chef. Nous traversons

successivement et sans difficultés les marigots de _Samasindio_ et

de _Boulodiaroto_. A 8 heures 40, nous sommes au marigot de Damentan

où coule une eau limpide et claire. Les bords de ces marigots sont

couverts de superbes télis. Aussi est-il impossible d’y faire

boire nos chevaux. Il est 11 heures 40 quand nous arrivons enfin en

vue du village. Au pied du petit monticule sur lequel est construit

Damentan, nous traversons une seconde fois le marigot de ce nom sur

un pont des plus primitifs. Ce pont est simplement formé d’une

longue pièce de bois qui repose sur les deux rives. Des pieux

plantés dans le fond du marigot la dépassent d’un mètre et

demi environ. Ils sont attachés au pont lui-même à l’aide de

cordes de baobab et à leur extrémité supérieure sont fixés par

le même procédé de l’un à l’autre des bambous qui servent de

parapet. Il n’y en a que du côté gauche du pont. Aussi faut-il

faire pour le traverser des merveilles d’équilibre. Le passage se

fait sans aucun accident. Mes hommes passent sans difficultés avec

leurs charges sur la tête. Mais, il faut desseller les chevaux et

les conduire à la nage sur l’autre rive. Nous y trouvons le fils

du chef que son père a envoyé à notre avance. Il est en grande

tenue de guerre et accompagné de plusieurs de ses hommes armés

comme lui jusqu’aux dents. Il nous souhaite la bienvenue et nous

conduit au village dont toute la population nous regarde avec des

yeux étonnés. Je constate avec plaisir que c’est dans sa case

même que je suis logé. La case de mes hommes et celle de Sandia

et d’Almoudo sont voisines de la mienne.

La distance qui sépare le marigot de Konkou-Oulou-Boulo de

Damentan est de 27 kilomètres 800 environ et la route suit une

direction générale qui est à peu près S.-S.-E. Toujours des

argiles compactes. Il n’y a qu’à quelques kilomètres avant

d’arriver à Damentan que nous trouvons un peu de latérite. La

flore a également peu varié. Nous ne signalerons seulement comme

végétaux nouveaux que quelques rares échantillons de _Karités_

qui se trouvent entre le marigot de Boulodiaroto et celui de

Damentan. Ce sont les premiers que nous ayons rencontrés depuis

notre départ de Nétéboulou. Je crois devoir à ce propos donner

ici un résumé succinct des observations que j’ai faites sur ce

précieux végétal et, si possible, le faire connaître au lecteur

dans tous ses détails.

Le _Karité_[19] est un bel arbre de la famille des

Sapotacées. C’est le _Butyrospermum Parkii_ Don. Il est très

facile à reconnaître dans la brousse à ses feuilles d’un vert

sombre, poussant en touffes verticillées à l’extrémité des

rameaux et à ses fruits qui sont connus et fort appréciés non

seulement des indigènes, mais encore des Européens qui vivent

au Soudan. Sa pulpe est très savoureuse et sa graine sert à

confectionner un beurre végétal dont nous parlerons plus loin. Il

en existe au Soudan deux variétés, le _Mana_ et _Shee_. C’est

cette dernière qui est de beaucoup la plus commune. Elle est facile

à distinguer de sa congénère. Voici, du reste, leurs caractères

principaux : à première vue, on pourrait aisément les confondre,

mais un examen attentif suffit pour dissiper rapidement cette

erreur. L’écorce du Mana est _blanc grisâtre_. Ses feuilles sont

_moins vertes_ que celles du Shee. Son bois est _moins rouge_, sa

couleur se rapproche plutôt du _jaune_. Son fruit a bien la même

forme que celui du Shee, mais sa graine, au lieu d’être ovale,

_est ronde_, enfin, caractère distinctif capital, _à l’incision,

il ne laisse dégoutter aucun suc_ en quelque saison et en quelque

circonstance que ce soit.

[Illustration : Karité ou Shee (_Butyrospermum Parkii_). Feuilles

d’après nature.

(Dessin de A. M. Marrot).]

L’écorce du Shee est au contraire noirâtre et profondément

fendillée. Son bois est d’un rouge vif à la périphérie et le

cœur en est rouge tendre veiné de blanc et de jaune. Son feuillage

est relativement abondant. Ses fleurs sont blanches, portées à

l’extrémité d’un long pédoncule, et leurs étamines sont très

nombreuses. Le fruit est une drupe dont la pulpe est savoureuse. La

graine est ovale et renferme une amande riche en matières grasses. La

floraison a lieu du milieu de janvier à la fin de février et les

fruits sont mûrs dans les premiers jours de juin ou juillet selon

les régions. Ils tombent quand ils sont arrivés à maturité

complète, et sous les arbres le sol est jonché de graines. Ces

graines rancissent très vite, et pour les faire germer, il faut

avoir le soin de les recueillir sur le végétal lui-même et de

les mettre immédiatement en terre.

Le Shee, aussi bien que le Mana, du reste, se développe très

lentement, et c’est à peine si au bout de vingt ans environ,

son tronc acquiert un diamètre d’une vingtaine de centimètres.

On trouve le Karité, d’une façon générale, dans tout le Soudan

français. Disons tout d’abord que le Shee est de beaucoup le

plus commun. On ne trouve guère le Mana que dans les régions

méridionales de la colonie et encore y est-il assez rare. Le

Karité habite, de préférence, les terrains à latérite et les

terrains à roches ferrugineuses. Il est rare d’en trouver dans

les argiles compactes. Nous avons à ce point de vue remarqué que

le Mana affectionnait surtout ces derniers terrains, tandis que les

premiers étaient particulièrement aimés du Shee. On ne trouve

que très rarement l’une et l’autre espèce sur les bords des

marigots. Elles fuient les terrains vaseux et marécageux. Il n’est

pas rare de voir de beaux échantillons se développer parfois

vigoureusement entre des rochers où la terre végétale semble

faire absolument défaut. En général, les Karités qui poussent

dans de semblables conditions atteignent de faibles proportions et

affectent des formes bizarres qui frappent par leur étrangeté

et leur monstrueux aspect. Les Karités qui se développent, au

contraire, dans les terrains riches en latérite, sont de beaux

végétaux, à tiges absolument droites et à ramures et feuillages

bien fournis. De ce qui précède, il est facile de conclure quelle

peut être l’aire d’extension de ce végétal.

Quoi qu’on en ait pu dire et quoi qu’on en puisse dire encore,

nous ne craignons pas d’affirmer que le Karité est très abondant

au Soudan français. On ne le rencontre, il est vrai, nulle part,

en forêts compactes, et, dans les régions où nous l’avons vu

le plus abondant, le Niocolo, par exemple, les pieds sont toujours

distants les uns des autres de 50 à 60 mètres environ. Ils n’en

sont pas moins fort nombreux et nous estimons qu’il y en a partout

une quantité suffisante, pour, qu’au cas d’exploitation, on en

obtienne un rendement rémunérateur. Nous croyons, en outre, qu’il

serait très facile d’arriver à développer considérablement

ce végétal par les semis et la culture. Ce résultat pourrait

même s’obtenir plus aisément, si l’on pouvait empêcher les

indigènes d’incendier, chaque année, la brousse pour défricher

les terrains qu’ils destinent à la culture. Ces incendies ont,

en effet, pour résultat, au point de vue tout spécial qui nous

intéresse, de détruire en grand nombre les jeunes pieds de Karité

et même ceux qui n’offrent pas une résistance suffisante. Mais

aussi, hâtons-nous de dire que, chez les peuples du Soudan, la

routine a une telle puissance, qu’il sera, de longues années,

impossible de leur faire comprendre tout l’intérêt qu’ils

auraient à multiplier ce végétal et à le cultiver. On arrivera

difficilement à persuader au noir qu’il n’y a pas que les

cultures à rendement immédiat qui soient rémunératrices.

On ne trouve le Karité ni dans le Baol, ni dans le Saloum, le

Sine, le Fouta, le Ouli, le Sandougou, le Niani, le Bondou, etc.,

etc., c’est-à-dire dans aucun des pays dont le sol est formé de

sables ou d’argiles. Par contre on le trouve dans tout le Soudan,

le Fouta-Djallon et à l’Est, Schweinfurth l’a trouvé en grande

quantité dans le pays des Dinkas, des Bongos et des Niams-Niams. A

l’Ouest il commence à apparaître vers le 15° 10′ de longitude

Ouest et au Nord vers le 16° 22′ de latitude. Au Sud, on ne

trouve plus les espèces Shee et Mana au-dessous de la latitude de

la Mellacorée.

La Karité peut servir à plusieurs usages. Son bois très fin et

très résistant peut être employé avec succès pour la menuiserie

et le charpentage. La plupart des charpentes de nos postes du Soudan

sont construites avec ce bois, et, de ce fait, à Kita, Koundou,

Niagassola et Bammako on a été forcé d’en abattre des quantités

considérables. Il a également servi à fabriquer bon nombre des

meubles qu’on y trouve. Les indigènes l’emploient principalement

pour la fabrication des mortiers et pilons à couscouss et pour la

confection de ces petits sièges sur lesquels les femmes s’assoient

dans la cour intérieure des cases.

Mais c’est surtout la graine qui leur est particulièrement

précieuse. Ils en tirent un beurre végétal qui leur sert à

assaisonner leur couscouss, à fabriquer du savon, et à panser les

plaies. Voici comment ils extraient cette précieuse substance. La

récolte faite, on verse les graines dans de grands trous creusés

généralement dans les cours du village. On les laisse là pendant

plusieurs mois. Elles y perdent la pulpe qui les entoure et qui y

pourrit. Les noix retirées sont ensuite placées dans une sorte de

four en argile où on les fait sécher et griller assez de façon

que leurs enveloppes puissent facilement se détacher. L’amande est

alors écrasée de façon à former une pâte bien homogène. Cette

pâte est plongée dans l’eau froide où on la laisse pendant

vingt-quatre heures, puis battue, pétrie et tassée en forme de

pains, enveloppée de feuilles sèches et bien ficelée. Ces pains

sont suspendus dans l’intérieur des cases et peuvent ainsi

se conserver pendant longtemps. Le prix du beurre de Karité est

d’environ deux francs le kilogramme dans les pays de production. Il

pourrait servir avantageusement en Europe pour la fabrication du

savon et des bougies, car il est très riche en acides gras solides ;

mais son prix de revient est trop élevé pour qu’on puisse songer

à l’utiliser sur une grande échelle. Son goût est, au premier

abord, assez répugnant. Cela tient à ce qu’il n’est jamais

pur. Pour la cuisine, on le fait fondre dans une grande marmite, et,

quand il est bouillant, on y projette avec la main quelques gouttes

d’eau froide qui, en se volatilisant, entraînent avec elles les

acides gras volatils. Ceux-ci lui donnent sa saveur désagréable et

nauséabonde. Ainsi préparé, le beurre peut être utilisé même

pour la cuisine européenne. Nous nous en sommes fréquemment servi

pour notre usage personnel et nous nous y sommes très vite habitué.

Dans la Haute-Gambie · 第 21 / 54 段