qu’il n’existe dans le Kantora aucun système bien défini. Nous
mentionnerons simplement la série de collines qui longent la
Gambie. Du reste, nous pouvons dire d’une façon générale que
chaque marigot coule au pied d’une colline quand il n’est pas
encaissé entre deux rangées parallèles. Ces collines peuvent,
d’ailleurs, être considérées comme les contreforts des collines
qui suivent le cours de la Gambie. Ainsi que nous l’avons dit, elles
sont moins nombreuses dans la partie Est que dans la partie Ouest,
et celles que l’on rencontre dans la première de ces deux régions
sont bien moins importantes que celles que l’on rencontre dans
la seconde. Cela est uniquement dû à la constitution géologique
du sol.
Toutes ces collines sont fort peu élevées, et c’est tout au
plus si les plus hautes atteignent 50 à 60 mètres. Leurs flancs
présentent une pente assez raide. Aussi les pluies d’hivernage
les ravinent-elles profondément, de telle sorte que la roche se
montre nue en maints endroits. Malgré cela, elles sont toutes
excessivement boisées.
Outre ces collines, mentionnons encore les vastes plateaux rocheux,
peu élevés, que l’on rencontre à chaque instant sur les routes
qui sillonnent le Kantora.
_Constitution géologique du sol._ — De ce que nous venons de
dire de l’hydrologie et de l’orographie du Kantora, nous pouvons
avoir un aperçu de ce que peut être sa constitution géologique.
D’une façon générale, on peut dire que la nature des terrains
que l’on y rencontre est de deux sortes : terrain ardoisier
et terrain de formation secondaire que sont venues recouvrir,
en certains endroits, d’épaisses couches de latérite, et, en
d’autres, des argiles compactes formées par la désagrégation des
roches. En certains points, l’argile et la latérite se montrent
à nu ; en d’autres, au contraire, elles sont recouvertes par une
mince couche de sables formés de cristaux très fins de quartz et
de silice, ou par de petits cailloux ferrugineux produits par la
désagrégation des conglomérats que l’on rencontre fréquemment
dans le Kantora. Quant à la distribution des différents terrains,
elle est excessivement variée.
Les principales roches que l’on rencontre sont dans le terrain
ardoisier, des schistes. Il faut aller assez profondément pour
les rencontrer, huit à dix mètres environ. Dans les terrains
de formation secondaire : des quartz, des roches ferrugineuses de
toutes formes, conglomérats et roches proprement dites à ossatures
de grès de quartz et à gangues argileuses.
Nous pouvons dire d’une façon générale que les argiles se
rencontrent surtout dans la partie Est du Kantora. Là elles alternent
avec les roches ferrugineuses. Il n’y a, dans toute cette région,
à mentionner, en outre, que les quelques petits îlots de latérite
qui se trouvent aux environs de Son-Counda. Les rives de la Gambie
présentent, en outre, une mince couche d’alluvions récentes,
de même que les rives des marigots. Dans toute cette région,
l’humus fait absolument défaut.
Il n’en est pas ainsi pour la partie Ouest. Là nous trouvons
des vallées entières uniquement formées de latérite. La vallée
de Son-Counda entièrement constituée par ce terrain, est d’une
étonnante fertilité. Les argiles ne se montrent guère qu’aux
environs du fleuve.
_Flore_ ; _Productions du sol_ ; _Cultures._ — La flore est dans
l’Est d’une pauvreté remarquable. Sur les plateaux et les
collines quelques arbres chétifs et rabougris, dans les plaines
des cypéracées gigantesques et des herbes de marais. Par contre,
les bords des marigots sont couverts de belles légumineuses et
présentent quelques rares Caïl-Cédrats. Dans la région Ouest,
nous retrouvons la flore du Sud : fromagers énormes, baobabs,
n’tabas, Légumineuses de toutes sortes, télis énormes, etc.,
etc. D’après ce que nous venons de dire, on peut en déduire
quelles sont les plantes susceptibles d’être cultivées dans un
semblable pays et quelles peuvent être les productions du sol. Dans
les terrains pauvres, le mil, dans les autres, au contraire,
l’arachide. Mentionnons encore l’indigo, le coton, le tabac,
les haricots, les tomates, le maïs, etc., etc. Les procédés
de culture employés sont les mêmes que dans les autres pays du
Soudan. Il nous a semblé cependant que les lougans y étaient tenus
avec plus de soins.
_Faune. Animaux domestiques._ — La faune ne diffère guère de celle
des autres pays de cette partie de l’Afrique. Outre les antilopes
de toutes variétés, les biches, singes (Cynocéphales), lynx,
panthères, nous signalerons tout particulièrement l’hippopotame,
qui abonde dans le fleuve et les marigots, et l’éléphant que
l’on trouve en grand nombre dans la région Est. Toute cette partie
du Kantora, d’ailleurs, est marquée de nombreuses traces de ces
deux sortes d’animaux.
Les poissons que l’on trouve dans le fleuve et dans les marigots
sont très appréciés des noirs, mais peu faits pour un palais
civilisé.
Parmi les oiseaux, signalons la perdrix, la tourterelle, les pigeons
sauvages, l’outarde et une grande variété de merles, passereaux
et geais au brillant plumage. Citons encore, parmi les rapaces,
le milan, le vautour, etc., etc., et enfin une énorme quantité de
chauve-souris, surtout sur les bords des marigots.
Peu de serpents. On y rencontre parfois le serpent noir, le
trigonocéphale, le serpent-corail et le boa, mais ce sont des faits
assez rares.
Les caïmans abondent dans le fleuve et à l’embouchure des
marigots, et partout, on voit une grande quantité de lézards de
toutes sortes de couleurs.
Les moustiques y sont rares pendant la saison sèche, mais très
nombreux pendant l’hivernage. Mentionnons aussi une grande variété
de mouches, aux plus brillantes couleurs, et surtout les fourmis
« Magnians », dont la piqûre est excessivement douloureuse.
Les animaux domestiques y sont les mêmes que dans les autres pays :
Bœufs, moutons, chèvres, poulets, chiens, chats. Les bœufs y sont
petits, mais leur chair est très bonne. Les moutons et les chèvres,
quand ils sont jeunes, ne sont pas à dédaigner non plus.
_Populations_ ; _Ethnographie._ — La population du Kantora,
autrefois fort nombreuse, ne compte plus maintenant que mille à
douze cents habitants au plus. Ce pays fut colonisé et peuplé par
des Malinkés, venus les uns du Bambouck (ce furent les premiers),
les autres, du Bondou, chassés par les Almamys de ce pays, et
enfin les derniers du Ghabou, chassés par Alpha-Molo. Mais, en
réalité, les maîtres et propriétaires du sol sont les Malinkés
venus du Bambouck. A ce noyau de population, déjà fort important,
vinrent dans la suite se joindre des Peulhs, des Sarracolés et
quelques Ouolofs venus du Bondou. Aujourd’hui, cette population
a complètement disparu et il ne reste plus que quelques Malinkés
qui ont tenu bon malgré toutes les expéditions dirigées contre
eux par Moussa-Molo ou venues du Bondou et de Labé. Ils se sont
groupés autour des restes de la famille maîtresse du pays qui est
aujourd’hui peu nombreuse et bien déchue.
Si l’on en croit la tradition, ces Malinkés, qui ne formaient que
deux familles (les _Sania_ et les _Bandora_), émigrèrent d’abord
du Manding dans le Bambouck sous la direction de Fodé-Sania, un
des lieutenants de Noïa-Moussa-Sisoko, le grand colonisateur du
Bambouck. A la suite de démêlés avec ce dernier, ils émigrèrent
de nouveau et vinrent se fixer dans le Kantora. Ils ne devaient
plus quitter ce pays que chassés par la guerre sans merci que leur
firent Alpha-Molo, son fils Moussa-Molo, les Almamys du Bondou et
les chefs de Labé sans aucun motif et uniquement pour « faire
captifs ». Beaucoup tombèrent sous les coups des envahisseurs. Peu
émigrèrent dans le Ouli et le Tenda. Quant aux Peulhs, pour la
plupart, ils se joignirent aux bandes de Moussa-Molo. Les Sarracolés
et les quelques Ouolofs qui habitaient le Kantora subirent le sort
des Malinkés. Il existe encore aux environs de Son-Counda un petit
village Sarracolé de peu d’importance. Il se nomme _Diara-Counda_
et n’a guère plus de 200 habitants. Voici la liste complète des
différents villages qui peuplaient jadis le Kantora :
1o _Villages Malinkés_
Son-Counda, résidence du chef du pays. 800 habitants environ.
Farintombou, n’existe plus. Sadofou, n’existe plus.
Kantali-Counda, — Niamanaré, —
Coussounou, — Koli-Counda, —
Kantora-Counda, — Tiumidala, —
D’après les renseignements qui m’ont été donnés par le
chef lui-même, ce serait dans les environs de Kantora-Counda que
s’élevait autrefois la ville de Kantor, dont parle d’Almada. Sa
population, abstraction faite de l’exagération des noirs, ne
devait pas s’élever à plus de huit à dix mille habitants.
2o _Villages Sarracolés_
Manda, n’existe plus. Couia, n’existe plus.
Diaka, — Diaé-Counda, —
Simmoto, — Samé, —
Médina, — Piraï, —
Naoulé, — Ouassoulou-Counda, —
Diara-Counda existe encore. Sa population est d’environ deux
cents habitants.
3o _Villages Peulhs._
Kébé-Counda, n’existe plus Bantanto, n’existe plus
Boulonkou, — Tiagandapa, —
Oualiba-Counda, — Demba-son-Counda, —
Demba-Koli Counda, — Boï-Counda, —
Biliban, — Toucoulé-Counda, —
Dougoutoto, — Velingara, —
Kéniéba, — Oura-Counda —
Il n’y avait qu’un seul village Ouolof, N’Gaouli.
Les Malinkés du Kantora ne diffèrent en rien des autres
Malinkés. Ils sont aussi sales et aussi dégoûtants ; ivrognes et
fainéants, ils sont absolument abrutis à la fois par l’abus de
l’alcool et par le qui-vive sur lequel ils vivent sans cesse.
_Rapports du chef avec ses administrés._ — Ils sont ce que sont les
rapports des chefs avec leurs sujets dans tous les pays Malinkés. Le
chef ne possède aucune autorité et ne jouit, pas plus que les autres
habitants du village, d’aucune prérogative particulière. Il est
absolument inutile. C’est l’anarchie la plus complète. Tout le
monde commande et personne n’obéit. Le chef actuel, Kouta-Mandou,
vieillard de 65 ans environ, s’est plaint, quand j’y suis passé,
de la situation qu’il subissait et de l’opposition qu’en toutes
circonstances lui faisaient ses principaux notables. Malgré moi, il
me fallut, à sa prière, en faire l’observation aux intéressés
dans un grand palabre.
_Situation politique actuelle._ — _Rapports avec les autorités
françaises._ — Comme on le voit, la situation de ce pays jadis
prospère est loin d’être belle aujourd’hui. Sans cesse harcelés
par les Peulhs et les gens du Foréah qui viennent leur enlever
des hommes et des femmes jusque sous les murs du village, ils ne
peuvent sortir de leur enceinte que le fusil sur l’épaule. De
plus, Moussa-Molo qui, depuis quelques années, les laissait en
paix, après les avoir plusieurs fois attaqués en pure perte, a
repris contre eux l’offensive. Pendant mon séjour à Son-Counda,
il s’est avancé à deux jours de marche du village avec une forte
colonne, et, s’il n’a pas attaqué, c’est uniquement parce
qu’il a appris ma présence dans le pays.
Le Kantora avait été placé sous le protectorat de la France à
la suite d’un traité conclu le 23 décembre 1888 à Kayes par le
chef d’escadron d’artillerie de marine Archinard, alors commandant
supérieur du Soudan français, avec les mandataires de Couta-Mandou,
chef du pays. Au point de vue administratif, politique et judiciaire
il relevait du commandant du cercle de Bakel.
Depuis cette époque, par le traité du 10 août 1889, nous avons
cédé à l’Angleterre toute la région Ouest du Kantora jusqu’à
Yabouteguenda.
_Emigration._ — Les Malinkés du Kantora, pendant mon séjour à
Son-Counda, m’avaient manifesté leur intention bien formelle
d’émigrer en masse sur la rive droite de la Gambie pour fuir
les attaques incessantes de Moussa-Molo et les rapines de gens du
Foréah. La tranquillité qui régnait dans les régions du Ouli et du
Sandougou, soumises à notre autorité, les engageait à venir s’y
fixer et à se rapprocher de leurs alliés naturels. L’arrangement
conclu avec l’Angleterre les décida. Voulant rester Français,
ils viennent d’abandonner leur pays et se sont réfugiés dans le
Ouli. De leur côté les Sarracolés de Diara-Counda sont retournés
dans le Bondou, leur pays d’origine. Le Kantora est aujourd’hui
désert, et il ne sera guère possible de le repeupler que si l’on
met Moussa-Molo dans l’absolue impossibilité de nuire.
* * * * *
[Illustration : SON-COUNDA]
CHAPITRE XII
Départ de Son-Counda. — Marche de nuit. — Frayeur des
Malinkés. — Héméralopie. — Itinéraire de Son-Counda au
marigot de Tabali. — Description de la route. — Géologie. —
Botanique. — Le Dion-Mousso-Dion-Soulo. — Campement en plein
air. — Un gourbi en paille. — De Tabali à la rivière
Grey. — Itinéraire. — Passage de la rivière Grey. —
Ingénieuse embarcation. — De la rivière Grey au marigot de
Konkou-Oulou-Boulo. — Itinéraire. — Description de la route. —
Géologie. — Botanique. — Les lianes _Delbi_ et _Bonghi_. — Le
Barambara. — Du marigot de Konkou-Oulou-Boulou à Damentan. —
Itinéraire. — Description de la route. — Géologie. —
Botanique. — Le Karité. — Arrivée à Damentan. — Belle
réception. — Le chef Alpha-Niabali. — Séjour à Damentan. —
Palabres. — Influence du chef dans la région. — Fanatisme
musulman. — Arrivée d’un Coniaguié. — Je l’envoie
annoncer ma visite à son chef. — Environs de Damentan. —
Belles cultures. — Le Ricin. — Préparatifs de départ pour
le Coniaguié.
_17 décembre._ — Prévoyant que j’aurais une longue étape
à faire par une route peu fréquentée et dans une région
encore inexplorée, je réveillai tout mon monde à 2 h. 15 du
matin. Malgré cela et malgré la grande fraîcheur, toute ma
caravane est réunie à 2 h. 45, et à trois heures, par un beau
clair de lune, nous pouvons nous mettre en route. La nuit a été
très fraîche dans cette première marche et à quelques centaines
de mètres du village nous commençons à avoir de la rosée. Nous
marchons lentement dans un sentier où les porteurs n’avancent
que péniblement. Les Malinkés de Son-Counda se tiennent groupés
autour de moi. Ils ont peur, et bien qu’armés jusqu’aux dents,
ils redoutent de voir paraître les terribles Peulhs à chaque
détour du chemin. De plus, ils n’y voient que difficilement et
arrivent péniblement à se guider dans la brousse. Grands chasseurs
d’éléphants, ils couchent souvent à la belle étoile. Soumis
dès leur enfance à une alimentation presque uniquement végétale,
ils ne font que rarement usage d’aliments minéraux. Aussi sont-ils
tous plus ou moins atteints d’héméralopie, et j’en ai vu qui,
dès que le soleil était couché, avaient peine à retrouver leur
demeure dans le village, si, par hasard, ils s’étaient attardés
sous l’arbre à palabres. Mais quand le jour commence à poindre,
notre marche s’accélère peu à peu et quand le soleil se lève
nous prenons sans peine notre allure habituelle.
Ainsi que je l’ai dit plus haut, le frère du chef de Son-Counda,
Mandia, m’accompagne. A 5 h. 30 nous traversons le marigot de
Kokou. Il est si profond que je suis obligé de quitter bottes,
pantalon et chaussettes. Peu après, à 5 h. 50, nous traversons le
marigot de Médina moins profond que le premier. Nous laissons sur
notre gauche la grande mare de Palama à 7 h. 10 et à 7 h. 45 nous
faisons la halte. Nous repartons à huit heures. Il fait déjà une
chaleur intolérable. A 8 h. 15 nous laissons à droite une grande
mare, à 8 h. 40 une plus petite, et, à 8 h. 47, nous trouvons
à notre droite l’immense mare de Demba-Sansan et le marigot du
même nom. Nous les longeons pendant quinze cents mètres environ,
et il est neuf heures quand nous traversons le marigot où coule
une eau fraîche, limpide et claire. Nous nous y arrêtons pendant
quelques minutes pour nous désaltérer et enfin à 10 h. 10 nous
sommes au marigot de Tabali, que nous traversons et sur les bords
duquel nous campons.
Au point de vue géologique, de Son-Counda au marigot de Tabali, ce
sont toujours les mêmes terrains. On trouve d’abord quelques îlots
de latérite qui alternent avec les argiles compactes pendant environ
six kilomètres. A partir de là, rien que des argiles compactes
parsemées surtout aux environs des mares de vases profondes. Les
marigots sont tous à fond de vases, sauf celui de Tabali, où nous
campons, et qui coule sur un lit de cailloux ferrugineux. Aussi
l’eau en est-elle excellente. La grande mare de Demba-Sansan,
qui s’étend jusqu’aux collines qui longent la Gambie, est à
fond argileux. Elle est en partie à sec pendant la saison sèche et
remplie d’eau pendant l’hivernage. Elle a environ huit kilomètres
de longueur sur trois de largeur.
On comprend ce que doit être la flore dans de semblables
terrains. Pas de futaies, rien que de hautes herbes de marais
où cheval et cavalier disparaissent. Les bords de la Gambie sont
couverts de magnifiques rôniers dont il existe, notamment dans la
plaine où coule le marigot de Demba-Sansan, une superbe forêt.
Pendant la route mon interprète me fit remarquer plusieurs
échantillons d’une plante dont les indigènes se servent couramment
dans cette région contre la blennorrhagie. On la nomme dans toute la
Gambie : « _Dion-Mousso-Dion-Soulo_ », ce qui signifie en Malinké
du Sud : « _Herbe de la femme captive_ ». Elle est ainsi nommée
parce que, dans les pays Mandingues, la captive est, en général,
la seule qui se livre ouvertement à la prostitution. C’est surtout
la racine qui est employée. Cette racine, charnue, ayant à peu près
la consistance du manioc, est rougeâtre à l’extérieur. Si on la
casse, on la trouve blanche à l’intérieur et très aqueuse. Elle
n’a pas de goût particulier mais son odeur est légèrement
vireuse. Je n’ai jamais pu avoir la plante à l’état frais et
je n’ai jamais eu à son sujet que des renseignements si bizarres
qu’il m’est absolument impossible d’en donner une description
détaillée. Voici comment cette racine est employée. On en sectionne
environ cent grammes par petits fragments, quand elle est fraîche,
et on les fait bouillir dans un litre et demi d’eau environ. Quand
le liquide est devenu d’un blanc laiteux, on le laisse refroidir
et on boit après l’avoir légèrement salé au préalable. La dose
est d’environ de deux à trois litres par vingt-quatre heures. Si,
au contraire, on se sert de la racine sèche : on la pile et on
prend pour une dose environ 60 à 80 grammes de la poudre ainsi
obtenue. Elle est enveloppée dans un morceau d’étoffe et mise
à bouillir dans deux litres environ d’eau. Quand la liqueur,
comme plus haut, est devenue d’un blanc laiteux, on la sale
légèrement et on la laisse refroidir. La dose est la même
que dans le cas qui précède. Je crois que c’est un excellent
diurétique qui agit en même temps sur l’élément douleur et
cela d’une façon absolument efficace. J’ai pu en avoir la
preuve à Nétéboulou. Pendant le séjour que nous y avons fait,
un de mes hommes s’était laissé séduire par les charmes d’une
captive de Sandia et une douloureuse blennorrhagie avait été la
conséquence de cette douce amitié. Il se traita d’abord lui-même,
sur les conseils du forgeron du village, avec des racines de
Dion-Mousso-Dion-Soulo, en suivant le mode d’emploi que nous avons
indiqué plus haut. En quatre jours la douleur avait complètement
disparu, mais l’affection persista malgré le traitement et ce
ne fut qu’à Mac-Carthy que je pus l’en débarrasser grâce
à de bonnes injections astringentes. Cette plante, d’après les
indigènes, se trouverait en grande quantité particulièrement dans
le Sud de nos possessions Soudaniennes. On la rencontrerait aussi dans
des régions plus septentrionales mais en bien moins grande quantité.
A peine fûmes-nous arrivés à l’étape que mes hommes et ceux
de Son-Counda installèrent immédiatement le campement. Les uns
dépecèrent moutons et chèvres dont je m’étais muni pour la route
afin de pourvoir à notre nourriture, les autres me construisirent en
peu de temps avec des bambous et des tiges de hautes herbes sèches
un confortable gourbi de deux mètres de haut sur trois de largeur,
dans lequel je pouvais installer mon lit et mettre à l’abri
des intempéries mes bagages les plus précieux. Bien couvert, il
ne laissait filtrer aucun rayon de soleil et il avait été fait
avec tant de soin que j’y aurais même été à l’abri d’une
tornade. Ce mode de campement dans la brousse est assurément le plus
pratique. Avec des bambous, de la paille sèche et quelques liens en
écorce, il ne faut pas plus d’une heure pour le construire. Il a
sur la tente ce grand avantage de ne pas emmagasiner la chaleur. Si,
par hasard, la pluie survenait, il serait facile de s’en garantir
en admettant toutefois que le gourbi fut insuffisant. Il n’y
aurait qu’à jeter la tente sur son dôme et à l’y maintenir à
l’aide simplement de quelques morceaux de bois assez lourds. Mes
hommes se construisirent pour eux de petites huttes en paille et en
branchages, et, une heure et demie environ après notre arrivée,
le camp était installé.
La journée passa rapidement. Vers trois heures de l’après-midi,
j’envoyai six hommes en avant afin de préparer tout ce qui nous
serait nécessaire pour passer le lendemain la rivière Grey. Je
rédigeai mes notes du jour, fis mes observations météorologiques,
et, à la nuit tombante, après avoir dîné, tout le monde se
coucha et s’endormit rapidement. La journée avait été rude et
nous avions fait une étape de plus de trente-et-un kilomètres.
De Son-Counda au marigot de Tabali, la route que nous avons suivie
est sensiblement orientée Sud-Est.
_18 décembre._ — La nuit s’est écoulée sans incidents. La
première partie a été relativement chaude. Le ciel s’est
subitement couvert, un vent violent de Sud-Ouest a soufflé pendant
près de deux heures. Il est même tombé quelques gouttes de pluie et
pendant un instant je m’attendis à voir éclater la tornade. Mais
nous en fûmes heureusement quittes pour la peur. Vers une heure du
matin, le vent se calma, la fraîcheur se fit sentir et nous pûmes
jusqu’au jour dormir d’un bon sommeil. A quatre heures et demie
je fis lever tout mon personnel et à cinq heures nous pûmes nous
mettre en route. Nous longeons d’abord pendant quelques kilomètres
la grande plaine du Demba-Sansan. Nous traversons ensuite un plateau
de peu d’étendue et formé de quartz ferrugineux. De là, par
une pente douce, nous arrivons dans une vaste plaine argileuse où
nous traversons à 7 h. 5 le marigot de _Canafoulou_. A 8 h. 30
nous arrivons enfin sur le bord du Koulontou ou rivière Grey,
qu’il va falloir franchir. C’est là une délicate opération,
car à cette époque de l’année, elle a encore plus de cinquante
mètres de largeur et est très profonde. De plus, son courant est
excessivement rapide.
Je n’ai pas besoin de dire que les six hommes que j’ai expédiés
hier de Tabali pour tout préparer en vue du passage, n’ont rien
fait de ce qu’on leur avait dit de faire. Ils ont bien construit
avec des tiges de palmier un petit radeau ; mais il est tout à
fait insuffisant. Il faut tout recommencer. Tous nos hommes sont
expédiés dans les environs pour couper des tiges de palmiers en
quantité suffisante, et pendant ce temps-là, je déjeune au pied
d’un arbre et prends quelques notes importantes. A midi tout est
prêt et nous pouvons commencer le passage. Tout se fait sans aucun
accident. Les bagages sont passés les premiers. Les chevaux passent
à la nage tenus en bride par mon vieux palefrenier Samba qui est
un nageur émérite. Je passe le dernier après avoir bien constaté
que rien n’a été oublié.
Il est très ingénieux ce moyen qu’emploient les noirs pour
traverser les gros marigots et même les fleuves. Le radeau, ou
plutôt l’embarcation, car c’en est une véritable, dont ils
se servent, est fabriquée avec des tiges de palmier d’eau. Ces
tiges sont jointives et solidement attachées entre elles. Leur forme
recourbée donne ainsi à l’embarcation un véritable fond et un
bordage. Sa longueur est d’environ trois mètres et sa largeur un
mètre cinquante centimètres. On y peut loger quatre personnes,
dont une, assise à l’arrière, tient une pagaie pour diriger
l’esquif en cas d’accident. Car voici comment elle est mue. A ses
deux extrémités sont attachées des cordes faites de lianes ou de
feuilles de palmiers tressées. Ces cordes sont tenues sur chaque rive
par une équipe d’une dizaine d’hommes qui halent ou laissent
filer suivant qu’on veut aller d’un bord ou de l’autre. On
comprend alors que si une des cordes vient à se briser il soit
nécessaire qu’il y ait dans l’embarcation quelqu’un qui,
à l’aide de la pagaie, soit prêt à la diriger.
Cette pagaie est des plus primitives. Elle se compose simplement
d’un bâton d’un mètre vingt de longueur environ, à l’une
des extrémités duquel on a solidement attaché de petits morceaux
de bois d’environ quinze centimètres de longueur destinés à
former la pelle de l’instrument. Le pilote la manœuvre en tenant
l’extrémité libre de la main droite ou de la main gauche,
l’autre main saisissant la partie moyenne du manche, suivant
qu’il veut aller à droite ou à gauche ou selon ses dispositions
naturelles.