environ trois cents habitants. Ce sont des Ouolofs venus du Niani,
gens paisibles qui ne demandent qu’à vivre en paix avec leurs
voisins et qu’on les laisse cultiver tranquillement leurs lougans
et élever leurs bestiaux. C’est un des villages les plus riches
du Ouli. A l’encontre des autres villages Ouolofs, il est bien
construit, ses cases en paille bien alignées et bien entretenues lui
donnent un aspect des plus réjouissants et des plus gais. Enfin,
il est d’une remarquable propreté, et on n’y voit pas sur la
place principale les tas d’ordures que l’on rencontre dans les
autres villages et principalement chez les Malinkés. Son chef est
âgé d’environ quarante-cinq à cinquante ans. Intelligent, il
jouit d’une grande autorité et sait se faire obéir, ce qui est
rare dans ces régions. Aussi son village est-il des plus prospères.
Je passai à Goundiourou une excellente journée et la plus cordiale
hospitalité m’y fut donnée ainsi qu’à mes hommes. Dans la
soirée, je reçus la visite des chefs des environs. Tous venaient
m’offrir quelque petit présent ; celui-ci du beurre et du lait,
celui-là des kolas, cet autre un ou deux poulets. Je n’ai pas
besoin de dire que je ne me contentai pas de les remercier et que,
de mon côté, je leur rendis avec usure les cadeaux qu’ils me
firent. C’est là, du reste, une coutume générale et, au Soudan,
plus que partout ailleurs « les petits cadeaux entretiennent
l’amitié ».
Les Ouolofs de Goundiourou cultivent en grande quantité une sorte de
haricots nains qui est très commune au Soudan et que l’on trouve
en grande abondance sur tous les marchés. Les Ouolofs lui donnent
le nom de _Niébé_ et les Malinkés et Bambaras l’appellent _Soo_
ou _Soso_. Cette plante alimentaire demande un terrain légèrement
humide, relativement riche en humus et situé surtout à l’abri des
rayons du soleil. Aussi les semis en sont-ils généralement faits
dans les lougans de mil et de maïs. On y procède, en général, dans
les premiers jours d’août quand ces deux céréales ont atteint
déjà une certaine hauteur. On pratique simplement, à l’aide
d’un petit morceau de bois, un trou d’environ 4 à 6 centimètres
de profondeur dans lequel on place une ou deux graines au plus que
l’on recouvre d’un peu de terre. La plante germe rapidement, et la
récolte se fait vers le commencement de décembre au plus tard. Il
en est de deux espèces différentes qui elles-mêmes se divisent
en un grand nombre de variétés. L’une a absolument l’aspect
de nos haricots nains et l’autre affecte le port de nos haricots
grimpants. Ses rameaux rampent sur le sol et s’étendent souvent
au loin. Il convient de ne pas confondre ces sortes de haricots avec
celles que l’on désigne sous le nom de _Fanto_ et dont nous nous
occuperons plus loin quand nous parlerons des régions où elle
croît de préférence. Ces deux espèces donnent des fruits qui
diffèrent surtout par la forme et la couleur. Il en est de ronds,
d’ovoïdes, de discoïdes, de roses, de blancs, de jaunes, de gris
et de mouchetés. Ces deux dernières variétés sont les meilleures,
les plus recherchées et celles qui se conservent le mieux. Les autres
sont presque toujours attaquées par les insectes. La récolte faite,
les gousses sont mises à sécher, au soleil, sur le toit des cases,
et les graines bien nettoyées sont conservées dans des paniers
ad hoc ou dans des récipients en terre où elles sont à l’abri
de l’humidité.
Les indigènes mangent les haricots bouillis. Au Sénégal, on
les mélange au couscouss et avec différentes sortes de viandes
on en fait un plat connu sous le nom de _Baci-niébé_ et qui est
apprécié même par les Européens. Ce légume d’un goût très
parfumé pourrait remplacer avantageusement le fayol que l’on fait
venir de France pour la ration des troupes. Sa valeur commerciale
est environ de douze francs les cent kilogs. Nous estimons qu’il
serait profitable d’en favoriser la propagation et d’en augmenter
la culture.
_8 décembre._ — La température a été moins froide que pendant
les deux nuits précédentes. Il a soufflé du vent de Nord-Ouest ;
aussi, au réveil, y a-t-il une rosée très abondante. Nous quittons
Goundiourou à 4 h. 30, et à 6 heures, au moment où le soleil se
lève, nous traversons le petit village de _Siouoro_. Il est habité
par des Malinkés et sa population est d’environ 150 individus. Il
ne présente rien de particulier et a le même cachet que les autres
villages Malinkés que nous avons déjà visités. Tout le monde
dort encore quand nous y passons. Seules, quelques femmes commencent
à piler le couscouss. A peine en étions-nous sortis que le fils
du chef vint me saluer sur la route de la part de son père. Je
le remercie de son attention et continue ma route après lui avoir
serré la main. Quelques kilomètres avant d’arriver à Sini, je
rencontre Massara, le fils de Massa-Ouli, que son père envoie à mon
avance avec quelques cavaliers. Ils se joignent à ma caravane et, à
8 h. 40, nous faisons notre entrée à Sini où nous sommes attendus.
La route de Goundiourou à Sini ne présente guère de particulier à
signaler que les nombreux lougans appartenant aux différents villages
dont nous venons de parler. Au point de vue géologique, la nature
des terrains que nous avons signalés entre Koussanar et Goundiourou
s’affirme de plus en plus. La latérite alterne avec les argiles
compactes recouvrant un sous-sol de roches ferrugineuses. Mais c’est
la latérite qui domine. Il est curieux de voir comme les noirs ont eu
l’instinct de deviner que la latérite était plus fertile que les
autres terres. Partout où on le trouve, on est certain d’y voir
un lougan et ce n’est que dans les pays absolument déshérités
que l’on cultive les argiles alluvionnaires. Le sol s’affaisse
beaucoup à mesure que nous avançons vers Sini, mais il se relève
en approchant de ce village et Sini est construit lui-même sur une
éminence formée de terrains ferrugineux que recouvre une couche de
latérite. A l’ouest et au sud l’horizon est absolument borné
par les collines boisées du Ouli.
La flore s’est sensiblement modifiée. Il est vrai que sur les
plateaux argileux nous retrouvons les essences chétives et malingres
que nous signalions précédemment, mais, dans les dépressions de
terrain et sur le flanc des collines où nous avons une terre plus
riche en humus et plus féconde, nous voyons réapparaître les
grands végétaux du sud ; légumineuses énormes, Caïl-Cédrats,
ficus, n’tabas, etc., etc.
Je n’ai pas besoin de dire que je fus reçu à bras ouverts. A
peine étais-je installé dans ma case que le vieux Massa vint
immédiatement me saluer. Nous causons longuement comme de vieux
amis. Entre autres choses, Massara, son fils, m’apprend qu’il
y a trois jours un courrier est passé pour moi à Sini avec
un pli venant du commandant de Bakel et qu’il est arrivé à
Nétéboulou un convoi de dix caisses. Renseignements pris, ces dix
caisses sont au commandant de Bakel qui doit venir prochainement
visiter la région. Quant au courrier qui m’intéresse au plus
haut point, il court après moi sur la route de Mac-Carthy. Enfin,
tout s’éclaircira demain à Nétéboulou.
_9 décembre._ — Je n’ai pas eu la peine ce matin de réveiller
mon monde. Bien avant l’heure du départ, tous les préparatifs
étaient faits. Chacun était heureux de revoir Nétéboulou. Sandia
allait se retrouver au sein de sa famille. Mes hommes allaient
pouvoir se reposer pendant quelques jours. Pour moi, je n’étais pas
fâché de m’arrêter pendant quelques jours pour pouvoir mettre
un peu d’ordre dans mes notes et réorganiser ma caravane. Aussi
étions-nous tout joyeux quand nous nous mîmes en route, après avoir
serré la main à tous nos amis et particulièrement au vieux Massa
qui, malgré l’heure matinale, n’a pas voulu me laisser partir
sans me souhaiter bon voyage et bonne réussite. La route se fait
rapidement sans encombre. Nous revoyons les endroits que nous avions
visités quarante-cinq jours auparavant. Mais qu’ils s’offrent
à nos yeux sous un aspect bien différent ! Plus de ces beaux
lougans de mil et de maïs ; les récoltes sont presque terminées
partout. Le vent brûlant de Nord-Est a commencé à faire sentir
sa desséchante influence. Les arbres commencent à perdre leurs
feuilles et la brousse a perdu sa belle couleur verdoyante. Toute
la campagne prend cet aspect monotone et désolé qui attriste
l’œil du voyageur et lui rappelle la sécheresse et l’aridité
des grandes solitudes Soudaniennes et des steppes Sénégalaises.
A huit heures nous entrons enfin à Nétéboulou. Notre arrivée
fait sensation et tout le village est là pour nous recevoir et
nous souhaiter la bienvenue. Ces braves gens sont tout heureux
de me revoir, et ma foi, je ne suis pas fâché de retrouver ma
bonne case de l’hivernage où j’ai passé pourtant de bien durs
moments. On lui a fait la toilette pendant mon absence et je lui
trouve un véritable air de fête. A mon grand désappointement, je
n’y trouve pas le courrier que j’espérais qu’on m’y aurait
expédié. Le receveur de la poste de Bakel a dû mal interpréter
et tout expédier à Kayes. Il y a deux mois que je n’ai eu de
nouvelles des miens. Quand en aurai-je maintenant ? Pas avant Kayes
assurément.
Tout est prêt quand nous arrivons et mes hommes peuvent manger
aussitôt. On voit qu’il y a là un chef qui sait se faire obéir.
Sandia est tout heureux de revoir les siens et son village, et,
malgré cela, l’impassibilité de ces gens-là est si grande qu’il
ne laisse rien paraître de son contentement en retrouvant son fils,
son frère et ses femmes.
J’ai profité des quelques jours que je passai à Nétéboulou
pour mettre mes notes à jour et pour faire un volumineux courrier
de France que j’expédiai à Kayes en même temps qu’un convoi
de porteurs. Je fus obligé de le former pour me débarrasser de
toutes les caisses de collection que je ne pouvais emporter pendant
le voyage que j’allais entreprendre au Kantora, à Damentan et
au pays des Coniaguiés. J’en confiai la direction au palefrenier
Sory qui, depuis la mort de ma mule, m’était devenu inutile. Je
le chargeai en plus de veiller sur le jeune Oumar, le frère de mon
interprète, que celui-ci me demanda l’autorisation de renvoyer à
Takoutala (Kaméra), craignant pour lui les fatigues de nos futures
excursions. Comme ce village se trouvait sur la route de Nétéboulou
à Kayes, j’accédai volontiers à son désir. J’ai su, à mon
arrivée à Baboulabé, trois mois plus tard, que ce voyage de plus
de cinq cents kilomètres s’était accompli dans les meilleures
conditions, et je retrouvai à Kayes tous mes colis dans le plus
parfait état. Aussi ne manquai-je pas de donner à Sory une belle
gratification.
Il n’y avait pas 24 heures que j’étais à Nétéboulou,
qu’arriva le courrier dont on m’avait parlé à Sini. Il avait
appris à Oualia que j’étais dans le Kalonkadougou et y avait suivi
ma trace sans pouvoir me rejoindre. D’après le calcul que je fis,
il avait marché sans repos pendant cinq jours à raison de soixante
kilomètres par jour. C’était, du reste, un des meilleurs courriers
de Sandia. Il me remit le pli dont il était porteur. C’était
une lettre écrite en arabe et dans laquelle Monsieur le commandant
de Bakel lui annonçait son arrivée prochaine dans le Ouli, et
lui recommandait les caisses qu’il lui avait expédiées par
une caravane opérant son retour en Gambie. Me croyant parti de
Nétéboulou, le capitaine Roux priait Sandia de lui donner de mes
nouvelles. J’aurais été bien heureux de me rencontrer avec lui ;
mais je fus forcé de renoncer à ce plaisir. L’époque de son
voyage était trop lointaine et je ne pouvais l’attendre pendant
plusieurs semaines.
Il est curieux de voir combien les peuples primitifs, à quelque
race qu’ils appartiennent et de quelque religion qu’ils soient,
s’adonnent aux pratiques les plus superstitieuses et les plus
bizarres. Je fus un soir témoin du fait suivant qui me frappa et que
je tiens à relater ici. Je vis une femme de la case où j’habitais
prendre, à la nuit tombante, un poulet blanc avec les deux mains, une
main, la gauche, lui tenant la tête. Elle s’approcha de la porte
d’entrée de son gourbi et frotta la tête du poulet sur le seuil,
puis éleva l’animal en l’air. Par trois fois, elle recommença
cette manœuvre. Intrigué, j’en demandai l’explication à Almoudo
et voici ce qu’il m’apprit. Cela porte bonheur d’avoir dans
sa case un animal blanc, poulet, bœuf ou mouton. Si c’est un
poulet, on opère comme je viens de dire en formulant des désirs
et des vœux. Si c’est un mouton ou un bœuf, on le place au
milieu de la cour de l’habitation. Le chef de case convoque
pour la circonstance ses amis. Tous se placent devant l’animal,
accroupis et appuyant le coude sur le genou droit et tenant la main
tendue vers l’animal. Alors, le chef de case formule ses vœux
et désirs en demandant à l’animal de les exaucer et de les
combler. Ainsi consacré, il est sacro-saint et on n’y touche
pas. On a pour lui les plus grands égards et il est choyé par
toute la maison. C’est le génie du foyer. C’est le fétiche
qui écartera tous les malheurs de la famille qui le possède et
fera réussir toutes ses entreprises. Ces pratiques sont en usage
chez les musulmans aussi bien que chez les peuples qui ne le sont
pas. Nous autres, gens civilisés, nous en avons d’aussi bizarres
et d’aussi étranges. Nous ne le cédons en rien aux Malinkés et
aux Toucouleurs en matière de superstition.
Ma plus grande préoccupation, pendant ces quelques jours de repos
que je pris à Nétéboulou, fut de recueillir le plus possible de
renseignements exacts sur les pays que j’allais visiter, et, à ce
propos, je crois devoir mentionner ici tous ces détails et apprendre
au lecteur comment je fus amené à m’aventurer dans ces contrées
lointaines, qu’aucun Européen n’avait visitées avant moi.
J’étais à Nétéboulou depuis plusieurs semaines déjà,
lorsqu’un jour, en causant avec Sandia, j’appris que de l’autre
côté de la Gambie, dans le sud du pays de Damentan, existait
un peuple aux mœurs différentes de celles des autres peuples
du Soudan. Jamais Européen n’y était allé et quelques rares
dioulas avaient osé seuls s’aventurer dans ce pays. Il habitait,
disait-il, une contrée très fertile et se livrait à l’élevage
des bestiaux sur une grande échelle. A entendre parler ce brave
homme de chef, c’était un vrai pays de cocagne. Les habitants
passaient pour être très inhospitaliers et vivaient en hostilité
ouverte avec tous leurs voisins, dont les plus rapprochés étaient
encore à trois ou quatre jours de marche. Mais s’ils recevaient
mal ceux qui pénétraient sur leur territoire, par contre, ils
s’aventuraient volontiers jusqu’à Yabouteguenda sur la Gambie,
où ils venaient échanger des peaux contre du sel et surtout contre
des liqueurs alcooliques dont ils sont très friands et que leur vend
un traitant noir opérant, en cette escale, pour le compte d’une
maison anglaise de Bathurst. Ahmadou Mody, le frère de Sandia,
avait comme captif un habitant de ce pays qui lui avait été vendu
par un dioula venant du Fouta-Djallon. Mais ce qui, par-dessus tout,
scandalisait profondément mon hôte, c’était que ces hommes
fussent toujours presque complètement nus et vécussent absolument
comme des animaux sauvages. On les désignait dans le pays sous le
nom de _Coniaguiés_ et _Bassarés_. Ils formaient deux tribus qui
avaient absolument les mêmes mœurs et les mêmes coutumes. Le
pays qu’ils habitaient portait le nom de _pays des Coniaguiés_
et _pays des Bassarés_. On le désignait encore sous le simple
nom de _Coniaguié_ et de _Bassaré_. Il était, d’après Sandia,
situé à deux ou trois jours de marche au plus dans le Sud-Est de
Damentan et il ajoutait qu’il était prêt à m’y accompagner.
On comprendra aisément qu’il n’en fallait pas plus pour
piquer ma curiosité. Aussi, dès ce moment, me décidai-je
à entrer en relation avec ceux de ces gens qui viendraient
commercer à Yabouteguenda, et, en principe, mon voyage, dès
lors, fut résolu. Outre l’intérêt tout nouveau qu’une
semblable exploration pouvait avoir, un autre motif me détermina
complètement. Cela me permettait de visiter Damentan, gros village
musulman où jamais Européen n’avait mis le pied, d’entrer en
relations avec ses habitants qui m’en avaient fait témoigner le
désir et surtout d’explorer toute la rive gauche de la Gambie,
depuis Yabouteguenda jusqu’à Damentan, voyage qui n’avait
pas encore été fait jusqu’à ce jour. Ma résolution prise,
je me mis de suite au travail et préparai mon voyage de façon à
n’avoir aucun déboire ni désappointement quand le moment serait
venu de mettre mon projet à exécution.
Tout d’abord je consultai toutes les cartes de la région
que j’avais à ma disposition, et, dans aucune (et pourtant
c’étaient les plus récentes), je ne trouvai mentionnés ces
pays. Rien, absolument rien, au sud de Damentan sur la carte Fortin
entre Pajady, Toumbin, la Gambie et le Fouta-Djallon. Cependant je
me souvenais bien avoir vu sur une carte plus ancienne mentionné
le pays de N’Ghabou et je savais que le Coniaguié et le Bassaré
en étaient autrefois des provinces. C’était là à n’en pas
douter que je devais trouver ces curieuses peuplades. Et ce qui me
confirmait encore dans mon opinion, c’était ce fait que souvent
les Almamys du Bondou étaient allés dans cette région faire la
guerre aux Infidèles. Tout cela ne me permettait pas de douter de
la véracité du récit et des renseignements de Sandia.
Je me fis amener le captif dont il m’avait parlé, et je pus
constater qu’il différait absolument au physique des autres races
soudaniennes. Je l’interrogeai souvent et longuement et jamais il
n’hésita à me tracer la route que je devais suivre pour me rendre
dans son pays. De plus, le frère du traitant de Yabouteguenda, qui
était venu me voir un jour, me donna des renseignements tels que je
ne pouvais douter un seul instant du succès de mon entreprise. Il
me déclara, en outre, que des hommes venus tout dernièrement
à son escale lui avaient dit que je serais très bien reçu chez
eux. A Mac-Carthy enfin, j’appris que la plus grande partie du
beurre de Karité qui y était achetée venait du Coniaguié et du
Bassaré. Je n’avais plus à hésiter et cette dernière nouvelle
me décida complètement. Pendant mon séjour à Mac-Carthy et sur
les indications de Sandia, je me munis de tout ce qu’il me fallait
pour faire ce voyage et pour bien me faire venir des habitants des
pays tout nouveaux que j’allais visiter. Ma pacotille se composa
relativement de bien peu de chose ; mais je savais que tout ce
que j’emportais était fort apprécié de ceux que j’allais
rencontrer. C’était surtout du sel en grande quantité, du gin,
quelques pièces d’étoffes rouge écarlate, des Kolas, de la
verroterie, etc., etc. Tout cela me fut vendu par la Compagnie
française aux conditions les plus avantageuses. Le tout fut expédié
à Nétéboulou par un convoi de porteurs que j’organisai à cet
effet et dont je donnai la direction à un courrier que mon excellent
ami, le capitaine Roux, m’avait expédié de Bakel. En y revenant,
je retrouvai mes caisses en parfait état.
Dès mon retour à Nétéboulou, je ne m’occupai absolument,
pendant les quelques jours que j’y restai, que d’organiser ma
caravane. Outre mon personnel que l’on connaît déjà, j’avais un
convoi de vingt-deux porteurs, et, de plus, Sandia m’accompagnait
avec une dizaine de ses hommes les plus dévoués. Fidèle à la
ligne de conduite que je m’étais imposée dès le départ de Kayes,
ni mes hommes ni moi n’emportions d’armes. Les hommes de Sandia
seuls étaient munis de quelques mauvais fusils de traite, qui,
le cas échéant, ne pouvaient nous être d’aucune utilité. On
verra dans la suite de ce récit que je dus en grande partie à ces
dispositions toutes pacifiques le succès de mon voyage. Pour tous
ces travaux, Sandia et mon interprète Almoudo Samba N’Diaye me
furent d’un grand secours.
_15 décembre 1891._ — Le 15 décembre, tous nos préparatifs
furent terminés, et nous pûmes nous mettre en route. Donc, à 5
heures 45 du matin, nous quittâmes Nétéboulou après avoir pris
congé du village entier et fait nos adieux et quelques cadeaux à
tout ce brave petit monde que je ne devais plus revoir. Le trajet
se fit rapidement et nous arrivâmes sans encombre, à 10 h. 15,
à Passamassi, où nous allions faire étape, et qui n’est situé
qu’à quelques centaines de mètres de Yabouteguenda, sur la Gambie,
où nous devions traverser ce fleuve.
De Nétéboulou à Passamassi la route suit une direction Sud
et la distance qui sépare ces deux villages est de 22 km. 500
environ. La nature du terrain varie peu. Pendant quinze kilomètres
à peu près, la route traverse la plaine marécageuse de Genoto
dont le sol est uniquement formé d’argiles compactes. Jamais
je n’ai trouvé solitude plus désespérante : le marais et
toujours le marais, aujourd’hui desséché, mais rempli d’eau
pendant l’hivernage. Çà et là quelques rares arbres aux formes
contournées, bizarres et fantastiques. A l’horizon, au loin,
apparaissent les rives boisées de la Gambie et, plus loin, les
collines du Kantora sur la rive gauche du fleuve. Après avoir franchi
ces quinze kilomètres on gravit par une pente rapide le flanc d’un
plateau ferrugineux de 3 kilomètres environ de longueur. Le versant
Sud se termine par une pente douce qui nous conduit de nouveau dans
une vaste plaine marécageuse semée de traces d’hippopotames et
où l’on n’avance qu’avec mille précautions. Cette plaine
s’étend jusqu’à la Gambie. Enfin, après avoir traversé
l’extrême pointe Sud de la colline qui le limite à l’Ouest,
nous entrons dans les lougans du village dont le sol n’est formé
que de latérite pure.
La flore est excessivement pauvre. Partout des joncées et des
cypéracées énormes au milieu desquelles hommes et chevaux
disparaissent complètement.
_Passamassi_ est un village de Malinkés musulmans qui ne présente
rien de bien particulier. Sa population est d’environ deux cents
habitants. A huit cents mètres environ du village, le chef et les
principaux notables sont venus à mon avance. Nous échangeons
les poignées de mains les plus cordiales, et je suis reçu à
merveille. Je suis logé comme un véritable prince... nègre, dans
une belle case dont je crois devoir donner une description détaillée
en souvenir de la bonne journée que j’y ai passée. Elle est ronde,
très grande. Son diamètre mesure 6 m. 40, ce qui est énorme pour
une case de noir. Le sol en est bien uni, bien battu, et la toiture
ne laisse filtrer aucun rayon de soleil à travers la paille dont
elle est formée. Deux portes se font vis-à-vis. Ce qui permet une
bonne aération. On accède à la porte principale par une large
marche, haute d’environ trente centimètres, véritable perron
où, pendant la journée, se tinrent mes hommes. Une seconde marche
intérieure plus petite, demi-circulaire, permet d’entrer dans la
case elle-même. Au centre, se trouve le trou traditionnel pour faire
le feu et, devant chaque porte, un trou dans lequel vient se fixer
le bâton qui la tient fermée ; car, dans toutes les cases noires,
les portes se ferment de dedans en dehors. En dehors, une sorte de
loquet la tient close. A droite de la porte principale et occupant le
demi-cercle de la case, se trouve le lit. Il mérite que nous nous
y arrêtions. Il est maçonné et ressemble à ces lits des anciens
Grecs et des premiers Romains, qu’on voit encore représentés sur
de vieilles gravures. Qu’on se figure un édifice carré d’une
hauteur d’environ un mètre. Sur la face qui regarde l’intérieur
de la case, une baie d’un mètre de largeur donne accès par une
marche au lit proprement dit. La longueur de cette construction
a environ 2 mètres 25, et sa largeur 1 mètre 50. Les bases de
l’édifice sont à jour, probablement pour permettre au dormeur de
respirer plus facilement. Un petit entablement termine la crête, et
un rebord assez prononcé couronne le monument. A l’intérieur, le
lit proprement dit. Il est en pierre et a une forme très-légèrement
incurvée. C’est là que l’on étend la natte sur laquelle va
reposer le dormeur. Tout cela est en briques fabriquées sur place
et couvert d’un enduit fort propre. Cet enduit est formé par un
mélange de terre grisâtre, de cendres et de bouse de vache. Il
acquiert, en séchant, une dureté relative. La partie de la muraille
qui regarde le lit est ornementée de cercles concentriques creusés
dans son épaisseur elle-même, et colorés en blanc et en bleu.
A deux kilomètres environ du village Malinké, dans l’Ouest,
se trouve un village Peulh, du même nom. Il peut avoir 150
habitants. Les chefs vinrent me saluer et m’apportèrent des œufs,
du lait, du beurre frais. Ils m’offrirent aussi un superbe bœuf,
qui fut immédiatement sacrifié, et distribué à mes hommes et
aux habitants des villages.