_Situation et organisation politiques actuelles._ — _Rapports

du Kalonkadougou avec les autorités françaises._ — Comme nous

l’avons dit plus haut, le pouvoir territorial et politique est,

dans le Kalonkadougou, entre les mains des Malinkés. Il y est

partagé entre deux familles également puissantes, les Camara

et les N’Dao. Leur autorité est à peu près égale, et ils se

partagent également le territoire. Les Camara sont à l’Ouest

et les N’Dao à l’Est. Les chefs de ces pays portent le nom de

_Massa_, auquel on ajoute celui du village où ils résident. Ainsi

on dit : _Massa-Diambour_, pour le chef des Camara et _Massa-Coutia_

pour le chef des N’Dao. Ces chefs ne sont chefs que de nom car ils

n’ont jamais été obéis par aucun de leurs sujets. Ce sont plutôt

des juges : ils tranchent les différends qui peuvent survenir entre

les particuliers et même entre les villages. A ce sujet le chef

de Diambour aurait sur celui de Coutia une certaine suprématie, à

telles enseignes, que si Massa-Coutia avait un différend, ce serait

à Massa-Diambour qu’il devrait en appeler. Quoiqu’il en soit,

ces deux chefs vivent absolument indépendants l’un de l’autre

et on peut dire qu’il règne entre les deux familles une sorte

d’hostilité jalouse.

Nous pouvons donc dire que, dans le Kalonkadougou, il n’y a aucune

autorité réellement constituée. Chaque village est, pour ainsi

dire, indépendant, et même dans les villages, les chefs eux-mêmes

ne sont pas obéis. De plus, les captifs y tendent chaque jour

davantage à s’affranchir de la domination de leurs maîtres.

Le nombre des villages qui appartiennent à chaque famille est à

peu près le même des deux côtés ; mais, si l’on considère la

surface en terrains cultivés, les N’Dao l’emportent de beaucoup

et cela grâce à ce qu’ils ont dans leur sphère plus de villages

Ouolofs et Peulhs que les Camaras. Nous donnons ci-dessous la liste

des villages qui appartiennent à chaque famille.

1o VILLAGES CAMARA :

_Villages Malinkés_ _Villages Ouolofs_

Diambour (résidence du chef). Barsafé

Dougousini.

Couppantou. _Villages Peulhs_

Kissan.

Lampori. Guidéré.

Kountata. Tierno.

Massime. Kissandi.

Calden. Ouro-Dianga-Samba.

Goundiourou.

2o VILLAGES N’DAO :

_Villages Malinkés_ _Villages Ouolofs_ _Villages Peulhs_

Velingara. Guiriméo. Sarabouia.

Daouadi. Passi. Kissandi.

Coutia-Coto. Diabaké. Kamidala.

Boulou. Mansa-Bakari-Counda. Saré-Dadi.

Coutia. Moussa-Botoré.

Kalibiron.

Malé.

Ce n’est que depuis 1886 que le Kalonkadougou a été placé

sous notre protectorat par Monsieur le colonel Galliéni,

commandant supérieur du Soudan français. Il fut alors visité une

première fois par M. Liotard, pharmacien de deuxième classe de la

Marine. Mais, en réalité, ce n’est que depuis 1889 que notre

protectorat se fait sentir efficacement dans ce pays. Jusqu’à

cette époque le Kalonkadougou n’était qu’un véritable repaire

de bandits et de voleurs. Le vol et le pillage sont, on le sait, deux

penchants favoris des Malinkés. Un dioula ne pouvait s’aventurer

dans le pays sans être au moins mis à rançon, souvent complètement

dépouillé et bien heureux lorsqu’il s’en tirait sans recevoir

des coups. Les Peulhs eux-mêmes se mettaient de la partie et allaient

en expéditions régulières enlever les bœufs des villages des pays

voisins. Un semblable état de choses ne pouvait durer. Aussi en 1889,

M. le capitaine Briquelot de l’infanterie de marine fut-il chargé

de mettre tout ce monde-là à la raison. Des exemples furent faits,

on désarma le pays. Tous les fusils furent brisés, on prit des

otages et on infligea de justes amendes aux pillards. Une action aussi

énergique ne devait pas tarder à porter ses fruits. En effet, le

calme et la sécurité sont revenus dans le pays et les transactions

commerciales peuvent s’y faire maintenant en toute liberté pour

les marchands qui s’aventurent dans ces tristes régions.

Au point de vue administratif, politique et judiciaire, le

Kalonkadougou relevait autrefois du commandant du cercle de Bakel,

auquel devaient être soumises toutes les questions qui pouvaient

intéresser le pays et ses habitants. Mais depuis les dernières

dispositions prises par le gouvernement, le Kalonkadougou fait

partie de la zone de terrain qui a été placée sous l’autorité

du gouverneur du Sénégal.

_Conclusions._ — De tout ce que nous venons de dire, nous pouvons

conclure que le Kalonkadougou n’est certes pas un pays d’avenir,

mais qu’il serait facile d’augmenter sa production dans une

notable mesure. Il suffirait pour cela d’y attirer le plus possible

de Peulhs et de Ouolofs ; ce sont les grands producteurs du pays. De

plus, il nous faut rendre aux chefs leur autorité et favoriser autant

que possible l’émancipation des captifs. Réduits à leurs propres

ressources, les Malinkés se mettront au travail et la production

en sera augmentée d’autant. Il est urgent surtout d’y régler,

d’une façon définitive, les questions de redevances et impôts

à payer aux chefs, afin que ceux-ci, n’ayant plus une trop grande

latitude, ne soient plus tentés de pressurer leurs sujets ; tenir

enfin la main à ce que bonne et prompte justice y soit toujours

rendue. Il serait bon enfin que, chaque année, un fonctionnaire

quelconque, muni des pouvoirs nécessaires, visitât le pays et

réglât sur place les affaires en litige. En agissant ainsi, nous

croyons que notre protectorat sera réellement effectif et que le

pays pourra se développer plus qu’il ne l’a fait jusqu’à ce

jour. Nous ne parlerons pas ici des améliorations qu’il y aurait

à apporter au mode de culture employé ; cela nous entraînerait trop

loin et nous ferait dépasser le but que nous nous sommes proposé.

CHAPITRE X

Départ de Coutia. — Kalibiron. — Diabaké. — Paquira. —

Arrivée à Koussanar. — Description de la route de Coutia

à Koussanar. — Géologie. — Botanique. — Cultures. —

Koussanar. — Aspect du village. — Nombreuses variétés

d’acacias. — Beaux jardins de tabac. — De Koussanar à

Goundiourou. — Coumbidian. — Ahmady-Faali-Counda. — Description

de la route suivie. — Goundiourou. — Remarquable propreté

du village. — Nombreuses visites. — Belles plantations de

haricots. — De Goundiourou à Sini. — Siouoro. — Massara vient

à mon avance. — Arrivée à Sini. — Cordiale réception. —

Description de la route de Goundiourou à Sini. — Géologie. —

Botanique. — Départ de Sini. — Arrivée à Nétéboulou. —

Séjour à Nétéboulou. — Grands préparatifs. — Organisation

d’un convoi pour Kayes. — Pas de courrier. — Un voyage

extraordinaire. — Étrange superstition. — Le génie du

foyer. — Départ de Nétéboulou. — Arrivée à Passamassi. —

Belle réception. — Belle case. — Description de la route de

Nétéboulou à Passamassi. — Belles plantations d’indigo. —

De Passamassi à Son-Counda. — Yabouteguenda. — Le traitant

Niamé-Lamine. — Passage de la Gambie. — Les caïmans. —

Arrivée à Son-Counda. — Description de la route de Passamassi

à Son-Counda. — Nous sommes dans le Kantora. — Le vieux chef

du pays. — Aspect du village. — Courges. — Calebasses. —

Gombos. — Je me dispose à partir pour Damentan.

_6 décembre 1891._ — Je passai à Coutia une excellente nuit. Le

vent de Nord-Est commence à se faire sentir un peu, et c’est à

cela que j’attribue la notable amélioration qui s’est produite

dans mon état depuis mon départ de Diambour. Je réveille tout

mon monde à quatre heures du matin et, à cinq heures, nous nous

mettons en route pour Koussanar, où j’avais décidé d’aller

camper ce jour-là. Nous marchons d’une bonne allure pour nous

réchauffer, car le vent a subitement sauté au Nord-Ouest, et

il fait une brise relativement froide. Je constate douze degrés

à mon thermomètre, en pleine campagne. A deux kilomètres et

demi de Coutia, nous traversons, sans nous y arrêter, le petit

village de _Kalibiron_. Il dépend de Coutia, et sa population,

qui peut s’élever à 150 habitants environ, est uniquement

composée de Malinkés de la famille des N’Dao, il ne présente

rien de particulier. On y remarque encore les derniers vestiges

d’un sagné rudimentaire. Nous avons réveillé les habitants,

quelques têtes se montrent au-dessus des tapades et nous regardent

d’un air ahuri. Deux heures après, nous sommes à _Diabaké_,

village Ouolof de 350 habitants. Il est construit sur le modèle des

villages Toucouleurs, c’est-à-dire que les cases de chaque chef

de famille sont fort espacées les unes des autres et séparées par

des lougans de mil et de petits jardins ; seules, les cases du chef

de village sont entourées d’un rudiment de sagné. Ces Ouolofs,

venus du Bondou, s’adonnent à la culture et à l’élevage. Ils

possèdent les plus beaux lougans que j’ai vus et un beau troupeau

de deux cents têtes de bétail environ. Diabaké est considéré

comme le grenier de toute cette région.

A neuf heures quarante-cinq, nous traversons sans nous y arrêter le

petit village Ouolof de _Paquira_, dont la population s’élève

à environ deux cents habitants. Il est construit en paille et

absolument ouvert. Là, nous quittons le Kalonkadougou et entrons

dans le Ouli. La chaleur devient très forte et c’est avec plaisir

qu’à onze heures cinq minutes, après avoir fait une étape de

près de 28 kilomètres, nous arrivons enfin à Koussanar, où nous

allons passer la journée.

Un peu avant d’arriver à Paquira nous avions trouvé sur la route

une captive qui, pendant la nuit, s’était enfuie de Coutia parce

que, disait-elle, son maître la frappait, elle venait me demander

protection. Fidèle à la ligne de conduite que je m’étais

imposée dès le début de mon voyage, je l’emmenai avec moi et

la confiai aux hommes de son village qui m’avaient accompagné et

qui devaient retourner chez eux le lendemain. Je les chargeai de la

remettre entre les mains de son propriétaire. Je n’ai pas besoin

de dire que pendant tout le trajet entre Paquira et Koussanar un de

mes hommes, celui qui portait le colis le plus lourd, lui plaça

sa charge sur la tête. Il n’y avait rien à dire, c’était

une captive et mon porteur était un homme libre. D’ailleurs,

c’était « manière noire » et il eût été inopportun de faire

du sentiment en cette circonstance.

De Coutia à Koussanar, la route suit une direction Sud-Sud-Est. Tout

d’abord, jusqu’à Diabaké rien à signaler de particulier. La

nature du terrain n’a pas changé, ce sont toujours les argiles

compactes signalées précédemment. La flore a également peu varié,

ce sont toujours les mêmes essences, et les légumineuses mimosées

sont en majorité. A six kilomètres de Coutia, on laisse sur la

droite la mare de _Bambi_, sorte de cuvette rocheuse de 150 mètres

de long sur 100 mètres de large et 1 mètre 50 de profondeur. Les

roches qui la forment sont des grès de la période secondaire.

Peu à peu en approchant de Diabaké, nous voyons apparaître

de nouveau la latérite. En quittant le village qui est encore

construit sur un plateau d’argiles, la route suit une vallée de

huit cents mètres de largeur dont le terrain est uniquement formé

de latérite. De chaque côté ce ne sont que des argiles. Aussi

les indigènes ont-ils mis à profit pour leur culture cet excellent

terrain. De Diabaké à Koussanar, c’est une suite de beaux lougans

de mil interrompus seulement entre Diabaké et Paquira par une forêt

de beaux bambous de quatre kilomètres environ de longueur. A deux

kilomètres de Paquira, la route quitte la vallée pour conduire au

village qui est situé sur une petite colline à gauche ; mais elle

la suit de nouveau à un kilomètre de Paquira et cela jusqu’à

Koussanar.

La flore, depuis Diabaké, s’est sensiblement modifiée, et nous

commençons à retrouver les essences que nous signalions dans le

Sud, dans le Ouli et le Sandougou. A noter quelques beaux nétés

et caïl-cédrats. Les lianes apparaissent de nouveau ; mais elles

sont encore bien maigres. La brousse change également d’aspect à

mesure que nous avançons dans le Sud. Les cypéracées deviennent

de plus en plus rares et les graminées commencent à prendre un

plus grand développement.

_Koussanar_, où nous faisons étape ce jour-là, est un village

Malinké de 250 habitants environ. C’est le village Malinké dans

tout ce qu’il y a de sale, puant et repoussant. Il est situé sur

le sommet d’une petite éminence qui domine la fertile vallée dont

nous avons parlé plus haut, et au pied de laquelle passe la branche

la plus septentrionale du Sandougou. Il est entouré d’un tata de

faible épaisseur dont la hauteur est d’environ trois mètres et

qui ne tombe pas trop en ruines. Par contre, les cases du village

ne sont absolument que des amas de décombres. On ne saurait se

faire une idée d’une pareille décrépitude. Je fus bien reçu

à Koussanar et on me logea dans une case à peu près convenable,

la seule du village qui fût présentable. Elle était située sur

la place principale, à l’ombre de deux magnifiques fromagers.

Le chef est un homme relativement jeune, mais absolument abruti par

l’abus des liqueurs fermentées. Pendant les quelques heures que

j’ai été son hôte, je n’ai pu en tirer aucun renseignement

utile.

La famille des Légumineuses Mimosées est abondamment représentée

dans les environs de Koussanar et on y trouve une grande variété

d’Acacias. Outre les Acacias à gomme, dont nous avons parlé plus

haut, on y trouve encore le _gonakié_ (_Acacia Adansonii_ G. et P. ou

_astringens_ Cunning), dont le bois est très dur, très fin, et se

conserve longtemps. Il est difficile à travailler à sec. A Kayes,

c’est de ce bois dont on se sert pour fabriquer les membrures des

chalands de la flottille du Haut-Sénégal. On a tenté également de

l’utiliser pour fabriquer des traverses de chemin de fer ; mais il

est attaqué par les termites aussi bien que les autres essences. De

plus, certains insectes l’affectionnent particulièrement et le

rongent rapidement. Aussi ne l’emploie-t-on que fort peu dans les

constructions. Par contre, il possède la propriété de durcir dans

l’eau et de ne s’y corrompre que lentement. On pourrait alors

s’en servir avec avantage pour la construction des pilotis. Il donne

une gomme rouge, dite _gomme de gonakié_, qui est peu estimée dans

le commerce.

Le _Khadd_ (_Acacia albicans_ Kunth) y est très commun. Son bois est

très dur, à grains fins et serrés. Il donne une gomme de couleur

foncée de mauvaise qualité et qu’on ne récolte même pas. Les

indigènes se servent de ses tiges pour fabriquer des manches de

pioches et de haches, qui ont le grand défaut de se briser trop

facilement.

Citons encore le _Souroure_ (Acacia _species_), relativement peu

commun et qui sert surtout au Sénégal pour la menuiserie fine. Son

bois est d’une belle couleur jaunâtre ; il est moins dur que le

gonakié et se laisse plus facilement travailler.

Autour du village de Koussanar et sur les rives du Sandougou se

trouvent de belles plantations de tabac. Les indigènes y apportent

un soin tout particulier.

La variété de tabac qui est cultivée au Soudan est la _Nicotiane

rustique_ ou _tabac à feuilles rondes_ (_Nicotiana rustica_

L.). Il diffère sensiblement du _Nicotiana Tabacum_ L. C’est une

plante glutineuse et velue, dont les feuilles sont ovales-obtuses,

pétiolées. Les fleurs sont en cymes paniculées denses. La corolle,

d’un vert jaunâtre, est à tube court et velu. Son fruit est une

capsule arrondie. De toutes les solanées, c’est la plus commune au

Soudan et celle qui est cultivée avec le plus de soin. Elle croît

surtout à merveille dans les terrains riches en humus et aime un

climat chaud et humide. On conçoit dès lors qu’elle prospère

d’une façon remarquable dans toute la Haute-Gambie.

[Illustration : Tabac (Nicotiana Tabacum L.).]

Le terrain dans lequel elle est cultivée est préparé avec un soin

méticuleux et on n’y voit jamais le moindre brin d’herbe. De

plus, chose rare au Soudan, j’ai vu, dans certains villages, fumer

avec la bouse de vache et le crottin des chevaux la terre destinée

à la recevoir. Les semis sont généralement faits à la fin de juin

ou au commencement de juillet. Quand la plante a atteint environ

douze à quinze centimètres de hauteur, les pieds sont repiqués

dans les jardins préparés _ad hoc_. Ils sont placés à environ

trente ou quarante centimètres les uns des autres dans le plus grand

ordre. Ils sont sarclés tous les deux jours et arrosés matin et

soir avec soin. La récolte des feuilles a lieu dans le courant de

janvier et celle des graines vers la fin de février. Sur les bords

des fleuves, le tabac est cultivé toute l’année. Les eaux, en

se retirant, laissent une couche relativement épaisse de limon, qui

conserve son humidité pendant longtemps et qui permet au tabac de se

bien développer. Cette plante prospère à merveille dans tout le

Soudan et ses feuilles y atteignent de remarquables dimensions. Le

rendement qu’elle donne est considérable. Il est à peu près

de 2,500 kilogrammes à l’hectare. Il se vend sur les marchés

couramment 12 fr. 50 le kilog.

Jusqu’à ce jour, il n’a été fait que des essais de culture

absolument insuffisants. Rien de systématique et de méthodique

n’a été tenté, et pourtant tout permet de croire que des efforts

sérieux seraient couronnés de succès et qu’il serait facile

d’acclimater dans ces régions les tabacs de qualités supérieures.

Les indigènes prisent et fument le tabac. Mais, avant de s’en

servir, ils lui font subir toute une préparation qui diffère dans

les deux cas.

1o _Tabac à priser._ — On procède de la même façon, que l’on

ait affaire au tabac de commerce ou au tabac indigène. Les feuilles,

réduites en petits morceaux, sont mises à sécher au soleil ou

devant le feu. Il est préférable qu’elles soient séchées au

soleil. Elles sont ensuite pilées dans un mortier _ad hoc_ avec un

pilon spécial et réduites en poudre absolument impalpable. Mortier

et pilon sont de petites dimensions. Ce sont surtout les femmes qui

sont chargées de ce soin, ou bien des vieillards qui ont acquis

dans cet art une véritable habileté. La poudre ainsi obtenue est

de nouveau étendue sur un linge et mise de nouveau à sécher

au soleil. Puis (voilà l’opération délicate) on prend des

tiges de petit mil que l’on fait brûler. La cendre obtenue est

mise à bouillir dans une petite marmite avec de l’eau. On fait

chauffer jusqu’à ce que l’eau, étant absolument évaporée,

la cendre soit entièrement desséchée et adhérente aux parois de

la marmite. On râcle alors cette cendre, on la réduit en poudre

très fine et on la mélange au tabac environ dans la proportion

du cinquième. Puis, on ajoute à tout cela un peu de beurre ou de

graisse de mouton. On mélange bien, on fait sécher, on triture de

nouveau et voilà le produit que le noir s’introduit avec tant de

délices et en si grande quantité dans le nez. D’après ce qu’ils

disent, la cendre de mil aurait pour but de donner plus de montant

au tabac. Le beurre lui donnerait un arome tout spécial et très

recherché des amateurs, et aurait surtout pour résultat d’enlever

au tabac ainsi préparé toute son âcreté. Quoi qu’il en soit,

nous avons maintes fois essayé d’en priser et nous lui avons

toujours trouvé une force que n’ont pas nos tabacs européens.

2o _Tabac à fumer._ — On ne lui fait guère subir de préparation

spéciale. Les feuilles sont simplement séchées au soleil,

écrasées dans la main et fumées ainsi dans la pipe.

Au Soudan, l’homme est surtout priseur et c’est la femme qui fume

le plus. Pour priser, il s’introduit le tabac dans les narines

avec les doigts ou bien se sert d’une sorte de petite spatule en

fer ou en laiton à l’aide de laquelle il puise dans sa tabatière.

A son extrémité étroite est percé un trou dans lequel passe

une petite lanière en cuir qui lui sert à la suspendre à son

cou. L’extrémité large couverte de tabac est appliquée contre

les narines alternativement et on n’a qu’à humer la poudre. Dans

certaines régions et chez les Malinkés particulièrement, on ne se

contente pas de priser le tabac en poudre, on le chique pour ainsi

dire. Pour cela on en place une volumineuse pincée sur la langue

soit à la main, soit à l’aide du petit instrument dont nous

venons de parler. Les femmes l’introduisent avec une merveilleuse

dextérité entre la lèvre et l’arcade dentaire inférieure.

Pour fumer, la femme se sert d’une pipe généralement en

caïl-cédrat, dont le tuyau est en bambou. Cette pipe est des plus

rudimentaires. Il est rare qu’une femme fume sans offrir de temps

en temps sa pipe à ses voisines. Les hommes font également de même.

Nous avons souvent essayé de fumer de ce tabac et nous avons

toujours été forcé d’y renoncer. Son âcreté est telle

qu’après deux ou trois bouffées au plus nous éprouvions à la

langue et aux gencives une douleur si vive que nous étions forcé de

cesser. Toutefois nous avons constaté que le tabac français fumé

dans ces pipes avait un arome tout particulier et très délicat.

Les peuples de race Mandingue fument et prisent beaucoup plus que

les peuples de race Peulhe. Ils préfèrent de beaucoup notre tabac

au leur et le cadeau le plus apprécié que l’on puisse faire à un

chef est de lui offrir un litre de tabac à priser et quelques têtes

de tabac en feuilles. On nomme ainsi au Sénégal et au Soudan ces

petits paquets de cinq ou six feuilles de tabac liées ensemble par

le pétiole et dont on fait un commerce relativement important. De

même aussi ils ont une préférence bien marquée pour les pipes

en terre de Marseille ou de Valenciennes que nous leur vendons.

_7 Décembre._ — La nuit que nous avons passée à Koussanar a

été excessivement froide. Au réveil, à quatre heures du matin,

je constate douze degrés centigrades au thermomètre placé dans

l’intérieur de ma case et dix seulement au dehors ; à quatre

heures et demie du matin nous nous mettons en route par une nuit

profonde et une bise très fraîche. La rosée est très abondante

et très froide. Aussi, marchons-nous tous vivement pour nous

réchauffer. A cinq heures quinze minutes, au moment où le jour

commence à poindre, nous traversons, sans nous y arrêter, le village

de _Coumbidian_. C’est un village Malinké dont la population

peut s’élever à environ deux cents habitants. Les habitants,

que nous avons réveillés, nous saluent au passage. Coumbidian est

entouré d’un sagné assez bien entretenu, mais qui présente un

moyen de défense absolument insuffisant. — A douze kilomètres

environ de ce village, dans le sud-sud-est, se trouve la branche

méridionale du Sandougou. A cette époque de l’année il est

presque entièrement à sec au point du moins où nous l’avons

traversé. Le passage se fait sans aucune difficulté et sans

accidents. Nous avons à peine de l’eau jusqu’aux genoux. Ses

deux rives sont couvertes de beaux lougans de mil et d’arachides

au milieu desquels s’élève, à 1500 mètres environ du marigot,

le petit village d’_Ahmady-Faali-Counda_. Une seule famille,

composée d’environ vingt-cinq personnes, l’habite. C’est un

village de culture construit en paille, entouré d’un petit sagné

bien fait et habité par des Ouolofs. Ils dépendent de Goundiourou

et vivent là tranquillement en cultivant leurs immenses lougans.

_Goundiourou_ n’est éloigné d’Ahmady-Faali-Counda que de deux

kilomètres environ, nous y arrivons à neuf heures cinq minutes. Il

fait une chaleur torride qui contraste étrangement avec la fraîcheur

de la nuit. J’avais décidé que nous ferions étape dans ce

village, et, de Koussanar, j’avais envoyé au chef un courrier

pour lui annoncer ma visite. Aussi y fus-je très bien reçu.

La route de Koussanar à Goundiourou suit à peu près une

direction sud-sud-est et la distance qui sépare ces deux villages

est d’environ 20 kilom. 500. En quittant Koussanar, on traverse

d’abord une bande de latérite qui n’est qu’un diverticulum

de la fertile vallée qui s’étend de Diabaké à ce dernier

village. La nature du terrain change alors et nous ne trouvons plus

que des argiles compactes. Là, au lieu de recouvrir du terrain

ardoisier, elles recouvrent du terrain ferrugineux que nous voyons

émerger en maints endroits et dont nous rencontrons fréquemment

les roches. A quelques kilomètres avant d’arriver à Goundiourou,

nous voyons de nouveau apparaître la latérite, en même temps

qu’à l’horizon apparaissent dans le sud les collines du Ouli.

La flore a peu changé, notons toutefois l’absence complète de

lianes et l’apparition de quelques beaux ficus.

Dans la Haute-Gambie · 第 17 / 54 段