du Kalonkadougou avec les autorités françaises._ — Comme nous
l’avons dit plus haut, le pouvoir territorial et politique est,
dans le Kalonkadougou, entre les mains des Malinkés. Il y est
partagé entre deux familles également puissantes, les Camara
et les N’Dao. Leur autorité est à peu près égale, et ils se
partagent également le territoire. Les Camara sont à l’Ouest
et les N’Dao à l’Est. Les chefs de ces pays portent le nom de
_Massa_, auquel on ajoute celui du village où ils résident. Ainsi
on dit : _Massa-Diambour_, pour le chef des Camara et _Massa-Coutia_
pour le chef des N’Dao. Ces chefs ne sont chefs que de nom car ils
n’ont jamais été obéis par aucun de leurs sujets. Ce sont plutôt
des juges : ils tranchent les différends qui peuvent survenir entre
les particuliers et même entre les villages. A ce sujet le chef
de Diambour aurait sur celui de Coutia une certaine suprématie, à
telles enseignes, que si Massa-Coutia avait un différend, ce serait
à Massa-Diambour qu’il devrait en appeler. Quoiqu’il en soit,
ces deux chefs vivent absolument indépendants l’un de l’autre
et on peut dire qu’il règne entre les deux familles une sorte
d’hostilité jalouse.
Nous pouvons donc dire que, dans le Kalonkadougou, il n’y a aucune
autorité réellement constituée. Chaque village est, pour ainsi
dire, indépendant, et même dans les villages, les chefs eux-mêmes
ne sont pas obéis. De plus, les captifs y tendent chaque jour
davantage à s’affranchir de la domination de leurs maîtres.
Le nombre des villages qui appartiennent à chaque famille est à
peu près le même des deux côtés ; mais, si l’on considère la
surface en terrains cultivés, les N’Dao l’emportent de beaucoup
et cela grâce à ce qu’ils ont dans leur sphère plus de villages
Ouolofs et Peulhs que les Camaras. Nous donnons ci-dessous la liste
des villages qui appartiennent à chaque famille.
1o VILLAGES CAMARA :
_Villages Malinkés_ _Villages Ouolofs_
Diambour (résidence du chef). Barsafé
Dougousini.
Couppantou. _Villages Peulhs_
Kissan.
Lampori. Guidéré.
Kountata. Tierno.
Massime. Kissandi.
Calden. Ouro-Dianga-Samba.
Goundiourou.
2o VILLAGES N’DAO :
_Villages Malinkés_ _Villages Ouolofs_ _Villages Peulhs_
Velingara. Guiriméo. Sarabouia.
Daouadi. Passi. Kissandi.
Coutia-Coto. Diabaké. Kamidala.
Boulou. Mansa-Bakari-Counda. Saré-Dadi.
Coutia. Moussa-Botoré.
Kalibiron.
Malé.
Ce n’est que depuis 1886 que le Kalonkadougou a été placé
sous notre protectorat par Monsieur le colonel Galliéni,
commandant supérieur du Soudan français. Il fut alors visité une
première fois par M. Liotard, pharmacien de deuxième classe de la
Marine. Mais, en réalité, ce n’est que depuis 1889 que notre
protectorat se fait sentir efficacement dans ce pays. Jusqu’à
cette époque le Kalonkadougou n’était qu’un véritable repaire
de bandits et de voleurs. Le vol et le pillage sont, on le sait, deux
penchants favoris des Malinkés. Un dioula ne pouvait s’aventurer
dans le pays sans être au moins mis à rançon, souvent complètement
dépouillé et bien heureux lorsqu’il s’en tirait sans recevoir
des coups. Les Peulhs eux-mêmes se mettaient de la partie et allaient
en expéditions régulières enlever les bœufs des villages des pays
voisins. Un semblable état de choses ne pouvait durer. Aussi en 1889,
M. le capitaine Briquelot de l’infanterie de marine fut-il chargé
de mettre tout ce monde-là à la raison. Des exemples furent faits,
on désarma le pays. Tous les fusils furent brisés, on prit des
otages et on infligea de justes amendes aux pillards. Une action aussi
énergique ne devait pas tarder à porter ses fruits. En effet, le
calme et la sécurité sont revenus dans le pays et les transactions
commerciales peuvent s’y faire maintenant en toute liberté pour
les marchands qui s’aventurent dans ces tristes régions.
Au point de vue administratif, politique et judiciaire, le
Kalonkadougou relevait autrefois du commandant du cercle de Bakel,
auquel devaient être soumises toutes les questions qui pouvaient
intéresser le pays et ses habitants. Mais depuis les dernières
dispositions prises par le gouvernement, le Kalonkadougou fait
partie de la zone de terrain qui a été placée sous l’autorité
du gouverneur du Sénégal.
_Conclusions._ — De tout ce que nous venons de dire, nous pouvons
conclure que le Kalonkadougou n’est certes pas un pays d’avenir,
mais qu’il serait facile d’augmenter sa production dans une
notable mesure. Il suffirait pour cela d’y attirer le plus possible
de Peulhs et de Ouolofs ; ce sont les grands producteurs du pays. De
plus, il nous faut rendre aux chefs leur autorité et favoriser autant
que possible l’émancipation des captifs. Réduits à leurs propres
ressources, les Malinkés se mettront au travail et la production
en sera augmentée d’autant. Il est urgent surtout d’y régler,
d’une façon définitive, les questions de redevances et impôts
à payer aux chefs, afin que ceux-ci, n’ayant plus une trop grande
latitude, ne soient plus tentés de pressurer leurs sujets ; tenir
enfin la main à ce que bonne et prompte justice y soit toujours
rendue. Il serait bon enfin que, chaque année, un fonctionnaire
quelconque, muni des pouvoirs nécessaires, visitât le pays et
réglât sur place les affaires en litige. En agissant ainsi, nous
croyons que notre protectorat sera réellement effectif et que le
pays pourra se développer plus qu’il ne l’a fait jusqu’à ce
jour. Nous ne parlerons pas ici des améliorations qu’il y aurait
à apporter au mode de culture employé ; cela nous entraînerait trop
loin et nous ferait dépasser le but que nous nous sommes proposé.
CHAPITRE X
Départ de Coutia. — Kalibiron. — Diabaké. — Paquira. —
Arrivée à Koussanar. — Description de la route de Coutia
à Koussanar. — Géologie. — Botanique. — Cultures. —
Koussanar. — Aspect du village. — Nombreuses variétés
d’acacias. — Beaux jardins de tabac. — De Koussanar à
Goundiourou. — Coumbidian. — Ahmady-Faali-Counda. — Description
de la route suivie. — Goundiourou. — Remarquable propreté
du village. — Nombreuses visites. — Belles plantations de
haricots. — De Goundiourou à Sini. — Siouoro. — Massara vient
à mon avance. — Arrivée à Sini. — Cordiale réception. —
Description de la route de Goundiourou à Sini. — Géologie. —
Botanique. — Départ de Sini. — Arrivée à Nétéboulou. —
Séjour à Nétéboulou. — Grands préparatifs. — Organisation
d’un convoi pour Kayes. — Pas de courrier. — Un voyage
extraordinaire. — Étrange superstition. — Le génie du
foyer. — Départ de Nétéboulou. — Arrivée à Passamassi. —
Belle réception. — Belle case. — Description de la route de
Nétéboulou à Passamassi. — Belles plantations d’indigo. —
De Passamassi à Son-Counda. — Yabouteguenda. — Le traitant
Niamé-Lamine. — Passage de la Gambie. — Les caïmans. —
Arrivée à Son-Counda. — Description de la route de Passamassi
à Son-Counda. — Nous sommes dans le Kantora. — Le vieux chef
du pays. — Aspect du village. — Courges. — Calebasses. —
Gombos. — Je me dispose à partir pour Damentan.
_6 décembre 1891._ — Je passai à Coutia une excellente nuit. Le
vent de Nord-Est commence à se faire sentir un peu, et c’est à
cela que j’attribue la notable amélioration qui s’est produite
dans mon état depuis mon départ de Diambour. Je réveille tout
mon monde à quatre heures du matin et, à cinq heures, nous nous
mettons en route pour Koussanar, où j’avais décidé d’aller
camper ce jour-là. Nous marchons d’une bonne allure pour nous
réchauffer, car le vent a subitement sauté au Nord-Ouest, et
il fait une brise relativement froide. Je constate douze degrés
à mon thermomètre, en pleine campagne. A deux kilomètres et
demi de Coutia, nous traversons, sans nous y arrêter, le petit
village de _Kalibiron_. Il dépend de Coutia, et sa population,
qui peut s’élever à 150 habitants environ, est uniquement
composée de Malinkés de la famille des N’Dao, il ne présente
rien de particulier. On y remarque encore les derniers vestiges
d’un sagné rudimentaire. Nous avons réveillé les habitants,
quelques têtes se montrent au-dessus des tapades et nous regardent
d’un air ahuri. Deux heures après, nous sommes à _Diabaké_,
village Ouolof de 350 habitants. Il est construit sur le modèle des
villages Toucouleurs, c’est-à-dire que les cases de chaque chef
de famille sont fort espacées les unes des autres et séparées par
des lougans de mil et de petits jardins ; seules, les cases du chef
de village sont entourées d’un rudiment de sagné. Ces Ouolofs,
venus du Bondou, s’adonnent à la culture et à l’élevage. Ils
possèdent les plus beaux lougans que j’ai vus et un beau troupeau
de deux cents têtes de bétail environ. Diabaké est considéré
comme le grenier de toute cette région.
A neuf heures quarante-cinq, nous traversons sans nous y arrêter le
petit village Ouolof de _Paquira_, dont la population s’élève
à environ deux cents habitants. Il est construit en paille et
absolument ouvert. Là, nous quittons le Kalonkadougou et entrons
dans le Ouli. La chaleur devient très forte et c’est avec plaisir
qu’à onze heures cinq minutes, après avoir fait une étape de
près de 28 kilomètres, nous arrivons enfin à Koussanar, où nous
allons passer la journée.
Un peu avant d’arriver à Paquira nous avions trouvé sur la route
une captive qui, pendant la nuit, s’était enfuie de Coutia parce
que, disait-elle, son maître la frappait, elle venait me demander
protection. Fidèle à la ligne de conduite que je m’étais
imposée dès le début de mon voyage, je l’emmenai avec moi et
la confiai aux hommes de son village qui m’avaient accompagné et
qui devaient retourner chez eux le lendemain. Je les chargeai de la
remettre entre les mains de son propriétaire. Je n’ai pas besoin
de dire que pendant tout le trajet entre Paquira et Koussanar un de
mes hommes, celui qui portait le colis le plus lourd, lui plaça
sa charge sur la tête. Il n’y avait rien à dire, c’était
une captive et mon porteur était un homme libre. D’ailleurs,
c’était « manière noire » et il eût été inopportun de faire
du sentiment en cette circonstance.
De Coutia à Koussanar, la route suit une direction Sud-Sud-Est. Tout
d’abord, jusqu’à Diabaké rien à signaler de particulier. La
nature du terrain n’a pas changé, ce sont toujours les argiles
compactes signalées précédemment. La flore a également peu varié,
ce sont toujours les mêmes essences, et les légumineuses mimosées
sont en majorité. A six kilomètres de Coutia, on laisse sur la
droite la mare de _Bambi_, sorte de cuvette rocheuse de 150 mètres
de long sur 100 mètres de large et 1 mètre 50 de profondeur. Les
roches qui la forment sont des grès de la période secondaire.
Peu à peu en approchant de Diabaké, nous voyons apparaître
de nouveau la latérite. En quittant le village qui est encore
construit sur un plateau d’argiles, la route suit une vallée de
huit cents mètres de largeur dont le terrain est uniquement formé
de latérite. De chaque côté ce ne sont que des argiles. Aussi
les indigènes ont-ils mis à profit pour leur culture cet excellent
terrain. De Diabaké à Koussanar, c’est une suite de beaux lougans
de mil interrompus seulement entre Diabaké et Paquira par une forêt
de beaux bambous de quatre kilomètres environ de longueur. A deux
kilomètres de Paquira, la route quitte la vallée pour conduire au
village qui est situé sur une petite colline à gauche ; mais elle
la suit de nouveau à un kilomètre de Paquira et cela jusqu’à
Koussanar.
La flore, depuis Diabaké, s’est sensiblement modifiée, et nous
commençons à retrouver les essences que nous signalions dans le
Sud, dans le Ouli et le Sandougou. A noter quelques beaux nétés
et caïl-cédrats. Les lianes apparaissent de nouveau ; mais elles
sont encore bien maigres. La brousse change également d’aspect à
mesure que nous avançons dans le Sud. Les cypéracées deviennent
de plus en plus rares et les graminées commencent à prendre un
plus grand développement.
_Koussanar_, où nous faisons étape ce jour-là, est un village
Malinké de 250 habitants environ. C’est le village Malinké dans
tout ce qu’il y a de sale, puant et repoussant. Il est situé sur
le sommet d’une petite éminence qui domine la fertile vallée dont
nous avons parlé plus haut, et au pied de laquelle passe la branche
la plus septentrionale du Sandougou. Il est entouré d’un tata de
faible épaisseur dont la hauteur est d’environ trois mètres et
qui ne tombe pas trop en ruines. Par contre, les cases du village
ne sont absolument que des amas de décombres. On ne saurait se
faire une idée d’une pareille décrépitude. Je fus bien reçu
à Koussanar et on me logea dans une case à peu près convenable,
la seule du village qui fût présentable. Elle était située sur
la place principale, à l’ombre de deux magnifiques fromagers.
Le chef est un homme relativement jeune, mais absolument abruti par
l’abus des liqueurs fermentées. Pendant les quelques heures que
j’ai été son hôte, je n’ai pu en tirer aucun renseignement
utile.
La famille des Légumineuses Mimosées est abondamment représentée
dans les environs de Koussanar et on y trouve une grande variété
d’Acacias. Outre les Acacias à gomme, dont nous avons parlé plus
haut, on y trouve encore le _gonakié_ (_Acacia Adansonii_ G. et P. ou
_astringens_ Cunning), dont le bois est très dur, très fin, et se
conserve longtemps. Il est difficile à travailler à sec. A Kayes,
c’est de ce bois dont on se sert pour fabriquer les membrures des
chalands de la flottille du Haut-Sénégal. On a tenté également de
l’utiliser pour fabriquer des traverses de chemin de fer ; mais il
est attaqué par les termites aussi bien que les autres essences. De
plus, certains insectes l’affectionnent particulièrement et le
rongent rapidement. Aussi ne l’emploie-t-on que fort peu dans les
constructions. Par contre, il possède la propriété de durcir dans
l’eau et de ne s’y corrompre que lentement. On pourrait alors
s’en servir avec avantage pour la construction des pilotis. Il donne
une gomme rouge, dite _gomme de gonakié_, qui est peu estimée dans
le commerce.
Le _Khadd_ (_Acacia albicans_ Kunth) y est très commun. Son bois est
très dur, à grains fins et serrés. Il donne une gomme de couleur
foncée de mauvaise qualité et qu’on ne récolte même pas. Les
indigènes se servent de ses tiges pour fabriquer des manches de
pioches et de haches, qui ont le grand défaut de se briser trop
facilement.
Citons encore le _Souroure_ (Acacia _species_), relativement peu
commun et qui sert surtout au Sénégal pour la menuiserie fine. Son
bois est d’une belle couleur jaunâtre ; il est moins dur que le
gonakié et se laisse plus facilement travailler.
Autour du village de Koussanar et sur les rives du Sandougou se
trouvent de belles plantations de tabac. Les indigènes y apportent
un soin tout particulier.
La variété de tabac qui est cultivée au Soudan est la _Nicotiane
rustique_ ou _tabac à feuilles rondes_ (_Nicotiana rustica_
L.). Il diffère sensiblement du _Nicotiana Tabacum_ L. C’est une
plante glutineuse et velue, dont les feuilles sont ovales-obtuses,
pétiolées. Les fleurs sont en cymes paniculées denses. La corolle,
d’un vert jaunâtre, est à tube court et velu. Son fruit est une
capsule arrondie. De toutes les solanées, c’est la plus commune au
Soudan et celle qui est cultivée avec le plus de soin. Elle croît
surtout à merveille dans les terrains riches en humus et aime un
climat chaud et humide. On conçoit dès lors qu’elle prospère
d’une façon remarquable dans toute la Haute-Gambie.
[Illustration : Tabac (Nicotiana Tabacum L.).]
Le terrain dans lequel elle est cultivée est préparé avec un soin
méticuleux et on n’y voit jamais le moindre brin d’herbe. De
plus, chose rare au Soudan, j’ai vu, dans certains villages, fumer
avec la bouse de vache et le crottin des chevaux la terre destinée
à la recevoir. Les semis sont généralement faits à la fin de juin
ou au commencement de juillet. Quand la plante a atteint environ
douze à quinze centimètres de hauteur, les pieds sont repiqués
dans les jardins préparés _ad hoc_. Ils sont placés à environ
trente ou quarante centimètres les uns des autres dans le plus grand
ordre. Ils sont sarclés tous les deux jours et arrosés matin et
soir avec soin. La récolte des feuilles a lieu dans le courant de
janvier et celle des graines vers la fin de février. Sur les bords
des fleuves, le tabac est cultivé toute l’année. Les eaux, en
se retirant, laissent une couche relativement épaisse de limon, qui
conserve son humidité pendant longtemps et qui permet au tabac de se
bien développer. Cette plante prospère à merveille dans tout le
Soudan et ses feuilles y atteignent de remarquables dimensions. Le
rendement qu’elle donne est considérable. Il est à peu près
de 2,500 kilogrammes à l’hectare. Il se vend sur les marchés
couramment 12 fr. 50 le kilog.
Jusqu’à ce jour, il n’a été fait que des essais de culture
absolument insuffisants. Rien de systématique et de méthodique
n’a été tenté, et pourtant tout permet de croire que des efforts
sérieux seraient couronnés de succès et qu’il serait facile
d’acclimater dans ces régions les tabacs de qualités supérieures.
Les indigènes prisent et fument le tabac. Mais, avant de s’en
servir, ils lui font subir toute une préparation qui diffère dans
les deux cas.
1o _Tabac à priser._ — On procède de la même façon, que l’on
ait affaire au tabac de commerce ou au tabac indigène. Les feuilles,
réduites en petits morceaux, sont mises à sécher au soleil ou
devant le feu. Il est préférable qu’elles soient séchées au
soleil. Elles sont ensuite pilées dans un mortier _ad hoc_ avec un
pilon spécial et réduites en poudre absolument impalpable. Mortier
et pilon sont de petites dimensions. Ce sont surtout les femmes qui
sont chargées de ce soin, ou bien des vieillards qui ont acquis
dans cet art une véritable habileté. La poudre ainsi obtenue est
de nouveau étendue sur un linge et mise de nouveau à sécher
au soleil. Puis (voilà l’opération délicate) on prend des
tiges de petit mil que l’on fait brûler. La cendre obtenue est
mise à bouillir dans une petite marmite avec de l’eau. On fait
chauffer jusqu’à ce que l’eau, étant absolument évaporée,
la cendre soit entièrement desséchée et adhérente aux parois de
la marmite. On râcle alors cette cendre, on la réduit en poudre
très fine et on la mélange au tabac environ dans la proportion
du cinquième. Puis, on ajoute à tout cela un peu de beurre ou de
graisse de mouton. On mélange bien, on fait sécher, on triture de
nouveau et voilà le produit que le noir s’introduit avec tant de
délices et en si grande quantité dans le nez. D’après ce qu’ils
disent, la cendre de mil aurait pour but de donner plus de montant
au tabac. Le beurre lui donnerait un arome tout spécial et très
recherché des amateurs, et aurait surtout pour résultat d’enlever
au tabac ainsi préparé toute son âcreté. Quoi qu’il en soit,
nous avons maintes fois essayé d’en priser et nous lui avons
toujours trouvé une force que n’ont pas nos tabacs européens.
2o _Tabac à fumer._ — On ne lui fait guère subir de préparation
spéciale. Les feuilles sont simplement séchées au soleil,
écrasées dans la main et fumées ainsi dans la pipe.
Au Soudan, l’homme est surtout priseur et c’est la femme qui fume
le plus. Pour priser, il s’introduit le tabac dans les narines
avec les doigts ou bien se sert d’une sorte de petite spatule en
fer ou en laiton à l’aide de laquelle il puise dans sa tabatière.
A son extrémité étroite est percé un trou dans lequel passe
une petite lanière en cuir qui lui sert à la suspendre à son
cou. L’extrémité large couverte de tabac est appliquée contre
les narines alternativement et on n’a qu’à humer la poudre. Dans
certaines régions et chez les Malinkés particulièrement, on ne se
contente pas de priser le tabac en poudre, on le chique pour ainsi
dire. Pour cela on en place une volumineuse pincée sur la langue
soit à la main, soit à l’aide du petit instrument dont nous
venons de parler. Les femmes l’introduisent avec une merveilleuse
dextérité entre la lèvre et l’arcade dentaire inférieure.
Pour fumer, la femme se sert d’une pipe généralement en
caïl-cédrat, dont le tuyau est en bambou. Cette pipe est des plus
rudimentaires. Il est rare qu’une femme fume sans offrir de temps
en temps sa pipe à ses voisines. Les hommes font également de même.
Nous avons souvent essayé de fumer de ce tabac et nous avons
toujours été forcé d’y renoncer. Son âcreté est telle
qu’après deux ou trois bouffées au plus nous éprouvions à la
langue et aux gencives une douleur si vive que nous étions forcé de
cesser. Toutefois nous avons constaté que le tabac français fumé
dans ces pipes avait un arome tout particulier et très délicat.
Les peuples de race Mandingue fument et prisent beaucoup plus que
les peuples de race Peulhe. Ils préfèrent de beaucoup notre tabac
au leur et le cadeau le plus apprécié que l’on puisse faire à un
chef est de lui offrir un litre de tabac à priser et quelques têtes
de tabac en feuilles. On nomme ainsi au Sénégal et au Soudan ces
petits paquets de cinq ou six feuilles de tabac liées ensemble par
le pétiole et dont on fait un commerce relativement important. De
même aussi ils ont une préférence bien marquée pour les pipes
en terre de Marseille ou de Valenciennes que nous leur vendons.
_7 Décembre._ — La nuit que nous avons passée à Koussanar a
été excessivement froide. Au réveil, à quatre heures du matin,
je constate douze degrés centigrades au thermomètre placé dans
l’intérieur de ma case et dix seulement au dehors ; à quatre
heures et demie du matin nous nous mettons en route par une nuit
profonde et une bise très fraîche. La rosée est très abondante
et très froide. Aussi, marchons-nous tous vivement pour nous
réchauffer. A cinq heures quinze minutes, au moment où le jour
commence à poindre, nous traversons, sans nous y arrêter, le village
de _Coumbidian_. C’est un village Malinké dont la population
peut s’élever à environ deux cents habitants. Les habitants,
que nous avons réveillés, nous saluent au passage. Coumbidian est
entouré d’un sagné assez bien entretenu, mais qui présente un
moyen de défense absolument insuffisant. — A douze kilomètres
environ de ce village, dans le sud-sud-est, se trouve la branche
méridionale du Sandougou. A cette époque de l’année il est
presque entièrement à sec au point du moins où nous l’avons
traversé. Le passage se fait sans aucune difficulté et sans
accidents. Nous avons à peine de l’eau jusqu’aux genoux. Ses
deux rives sont couvertes de beaux lougans de mil et d’arachides
au milieu desquels s’élève, à 1500 mètres environ du marigot,
le petit village d’_Ahmady-Faali-Counda_. Une seule famille,
composée d’environ vingt-cinq personnes, l’habite. C’est un
village de culture construit en paille, entouré d’un petit sagné
bien fait et habité par des Ouolofs. Ils dépendent de Goundiourou
et vivent là tranquillement en cultivant leurs immenses lougans.
_Goundiourou_ n’est éloigné d’Ahmady-Faali-Counda que de deux
kilomètres environ, nous y arrivons à neuf heures cinq minutes. Il
fait une chaleur torride qui contraste étrangement avec la fraîcheur
de la nuit. J’avais décidé que nous ferions étape dans ce
village, et, de Koussanar, j’avais envoyé au chef un courrier
pour lui annoncer ma visite. Aussi y fus-je très bien reçu.
La route de Koussanar à Goundiourou suit à peu près une
direction sud-sud-est et la distance qui sépare ces deux villages
est d’environ 20 kilom. 500. En quittant Koussanar, on traverse
d’abord une bande de latérite qui n’est qu’un diverticulum
de la fertile vallée qui s’étend de Diabaké à ce dernier
village. La nature du terrain change alors et nous ne trouvons plus
que des argiles compactes. Là, au lieu de recouvrir du terrain
ardoisier, elles recouvrent du terrain ferrugineux que nous voyons
émerger en maints endroits et dont nous rencontrons fréquemment
les roches. A quelques kilomètres avant d’arriver à Goundiourou,
nous voyons de nouveau apparaître la latérite, en même temps
qu’à l’horizon apparaissent dans le sud les collines du Ouli.
La flore a peu changé, notons toutefois l’absence complète de
lianes et l’apparition de quelques beaux ficus.