particulier. Elle traverse la brousse uniquement et il n’y a pas
un seul village jusqu’à Goundiourou. A environ six kilomètres
de Diambour, nous entrons dans une forêt de bambous au milieu de
laquelle nous n’avançons qu’à grand peine et encore à l’aide
du sabre d’abattis. C’est un fouillis inextricable. Cela dure
ainsi pendant plus de huit kilomètres, et quand nous en sortons, peu
après, nous apercevons le village de Goundiourou, but de l’étape.
La nature du terrain s’est fort peu modifiée. Plus nous avançons
dans le Nord et plus nous voyons disparaître les éléments
géologiques que nous avions trouvés sur les rives du fleuve. Les
argiles compactes prennent la place de la latérite et la nature du
sol se rapproche de plus en plus de celle du Ferlo et du Bondou.
Du reste, la flore elle-même se modifie et les Mimosées recommencent
à apparaître. Signalons encore quelques lianes à caoutchouc,
mais de très petites dimensions. La brousse a également changé
d’aspect, et nous n’avons plus qu’une herbe, mince, ténue,
rabougrie, parsemée par-ci par-là de touffes de hautes Cypéracées.
Plus de marigots. Cela n’a rien d’étonnant, étant donnée la
nature du terrain.
_Goundiourou._ — Goundiourou, où nous faisons étape, est un petit
village Malinké de 200 habitants environ. Il tombe littéralement
en ruines, et la plus grande partie de sa population habite pour
ainsi dire au milieu des décombres. Il y a bien quelques toitures
de cases neuves ; mais elles sont très rares. Le Malinké, du reste,
aime peu à réparer son habitation. Il préfère, quand elle menace
de s’effondrer sur lui, en construire une nouvelle auprès de
l’ancienne. Cette façon de procéder contribue beaucoup à donner
à leurs villages l’aspect misérable qu’ils ont tous. On voit
encore à Goundiourou les vestiges d’un ancien tata qui avait
la réputation d’être le plus sérieux de la région. Il n’en
reste plus que quelques pans de murs. A l’intérieur se trouve un
second tata concentrique au premier. Il entoure les cases du chef
et est un peu mieux entretenu que le tata extérieur.
Je fus très bien reçu à Goundiourou. Du reste, le chef m’avait
envoyé saluer par son frère à Diambour. Ce chef, assez jeune, m’a
paru relativement intelligent. En causant avec lui, je lui demandai
comment il se faisait que son village soit si mal entretenu. Il me
répondit que les terres étant devenues mauvaises pour la culture, il
avait l’intention d’aller se fixer ailleurs, et c’est pourquoi
on ne réparait pas les cases. Tout autour du tata et même jusque
dans les cours intérieures du village se voient de jolis petits
jardinets où sont cultivées, pour les besoins journaliers, des
tomates et de l’oseille.
_Tomates._ — Il existe dans toute cette région une Solanée
que les indigènes désignent sous le nom de _Diakato_ et qui,
par son port, ses fleurs et ses fruits, rappelle la tomate des pays
tempérés. Elle en diffère sensiblement cependant. Ainsi, quand
la plante est arrivée à complet développement, elle n’a pas
besoin de support pour soutenir ses rameaux. Sa tige est plutôt
arborescente. Elle ne rampe pas, elle se dresse, au contraire,
vigoureusement. Par ce caractère, elle se classe naturellement
dans le type des Solanées arborescentes. Ses fleurs, toujours
très nombreuses, ressemblent absolument aux fleurs de nos tomates,
mais elles sont de couleur légèrement violacée. Ses feuilles sont
bien moins profondément découpées. Elles présentent une curieuse
particularité. Les nervures principales à leurs faces inférieures
sont très saillantes et sont munies de plusieurs épines légèrement
molles, très adhérentes, cependant, et très acérées. On les
trouve encore sur les jeunes rameaux. La tige principale et ses
premières divisions en sont dépourvues. La face supérieure des
feuilles est d’un vert luisant et la face inférieure blanchâtre
et légèrement veloutée. Les fruits ressemblent à ceux de la
tomate ordinaire, mais sont un peu plus petits. Leur forme et leur
disposition intérieure sont les mêmes. Leur goût est, par contre,
tout différent. Au lieu d’être acide, comme cela a généralement
lieu, ou sucré, il est excessivement amer. Cette amertume est surtout
très prononcée quand ce fruit est mangé cru. Elle disparaît un
peu quand il est cuit. La couleur de ce fruit n’est jamais d’un
rouge vif comme celle de nos tomates. Elle est jaune pâle et rouge
écarlate mélangés.
Les semis se font vers la fin de mai. Quand la plante a atteint
environ huit à dix centimètres de hauteur, elle est repiquée dans
les jardins. Les pieds sont placés à environ trente centimètres
les uns des autres. Cette opération s’effectue généralement
dans les premiers jours de juillet. La floraison a lieu en août,
et les fruits arrivent à maturité en octobre et en novembre.
Les indigènes mangent cette tomate crue ou cuite, et, dans ce
dernier cas, elle leur sert surtout à assaisonner leur riz. Nous
avons souvent mangé de ce riz ainsi préparé et nous l’avons
toujours trouvé plus savoureux. Cette espèce tient, par sa tige,
ses feuilles et ses fleurs, du groupe _Melongena_ appartenant au
genre _Solanum_.
Il existe encore dans toute cette région une Solanée qui donne de
magnifiques petits fruits rouges de la grosseur d’une cerise et que
l’on trouve en abondance sur tous le marchés du Soudan. C’est la
« _Tomate cerise_ ». Elle croît partout en grande quantité, et,
dans beaucoup de villages, elle tapisse les clôtures en bambous
des jardins. Son port est absolument le même que celui de nos
tomates des climats tempérés. Sa feuille et sa fleur ont les
mêmes caractères. Elle se developpe spontanément et n’a besoin
d’aucune culture. Les indigènes la mangent crue ou bien s’en
servent comme condiment. Son goût aigrelet et rafraîchissant
la fait rechercher des Européens, et il n’est pas de poste où
elle ne paraisse, chaque jour, régulièrement sur la table. On la
mange comme hors-d’œuvre avec ou sans sel, ou bien en salade, ou
bien en omelette. Elle entre également dans la composition d’un
excellent potage.
[Illustration : A, tomate et BB’ oseille du Soudan
(Dessin de A. M. Marrot, d’après nature).]
Nous croyons, à ce sujet, devoir mentionner ici combien dans
les pays chauds notre tomate d’Europe dégénère, afin de bien
faire ressortir que ce fruit, tel que nous l’obtenons, n’est
absolument qu’un produit de la culture. La première année, les
plantations donnent un fruit absolument identique quant à la forme,
à la grosseur, au goût et à la couleur à notre tomate. Si on sème
l’année suivante les graines récoltées sur place, on n’obtient
plus qu’une tomate de la grosseur d’une noix au plus et dont
la forme, au lieu d’être discoïde, est devenue parfaitement
oblongue. L’acidité est moins prononcée aussi. Semons des graines
de cette dernière récolte et nous n’avons plus alors que la tomate
cerise. Quels que soient les procédés de culture que l’on emploie,
c’est à cet inévitable résultat que l’on arrive toujours
fatalement. Nul doute que le climat et la nature du sol n’influent
sur ces transformations rapides. Deux années suffisent pour ramener
la plante améliorée chez nous par la culture, à l’échantillon
origine. Nous avons observé ce fait sur bien d’autres végétaux,
et nous sommes persuadé que, sous les climats tropicaux, tout ce
qui vit et se cultive sous les climats tempérés ne tarde pas à
s’étioler et à dégénérer. Le règne végétal suit en cela
les mêmes règles que le règne animal.
_Oseilles._ — Dans les jardinets qui entourent généralement
les villages, on trouve deux variétés d’oseilles dont les
indigènes sont excessivement friands. Les Noirs de la Gambie leur
donnent le nom de « _Dakissé_ ». Elles sont ainsi appelées par
les peuples d’origine Mandingue aussi bien que par les peuples
de race Peulhe. Elles diffèrent cependant profondément. L’une
n’est qu’un _Rumex_ (Polygonées) de la section des _Acetosella_,
dont elle présente tous les caractères. Elle est surtout cultivée
dans les jardins. L’autre est, au contraire, une Malvacée. C’est
l’_Hibiscus Sabdariffa_ L., connu surtout sous le nom d’_oseille
de Guinée_. On la rencontre particulièrement dans les lougans
d’arachides, où elle est semée en bordure. Ses feuilles, sa tige
et son fruit, très acides, sont utilisés comme condiments. Ses
différentes parties ont, à un haut degré, les caractères
propres des Malvacées. Ses graines sont très appréciées et
entrent dans la composition des sauces avec lesquelles sont mangés
les couscouss. Elles sont auparavant soumises à une préparation
toute spéciale. Aussitôt après la récolte, elles sont mises,
alors qu’elles ne sont pas encore sèches, à bouillir dans
l’eau pendant quelques minutes. Retirées du liquide et bien
égouttées, elles sont étendues sur des nattes fines et séchées
au soleil. Elles exhalent alors une odeur épouvantable, et telle
que deux ou trois kilogrammes suffisent pour empoisonner un village
entier. On juge ce que ce doit être quand, dans chaque famille,
on se livre à cette opération. Quand elles sont bien séchées,
elles sont enveloppées dans du calicot ou de la guinée, et les
petits paquets sont suspendus à l’intérieur de la case, aux
rayons du toit qui la recouvre. Elles peuvent, ainsi préparées,
se conserver indéfiniment. Quand on veut s’en servir, on en
pile, dans le mortier à couscouss, la quantité dont on a besoin,
et on les réduit en poudre absolument impalpable. Cette poudre
sert à assaisonner certaines sauces. Il faut avoir soin de n’en
fabriquer que la quantité dont on a strictement besoin, car elle
perd rapidement son arome et devient absolument insipide. Le goût
qu’elle donne aux aliments est loin d’être succulent, mais,
somme toute, il est parfaitement supportable. Je doute cependant
qu’il ait quelque succès dans la cuisine européenne.
_4 décembre._ — Ma santé s’améliore de plus en plus et je sens
les forces revenir rapidement. Je n’ai plus de fièvre et, grâce
à la douceur de la température, l’appétit est devenu meilleur. A
5 h. 45 du matin, nous quittons Goundiourou et nous prenons en bon
ordre la route de Daouadi, village où j’ai décidé de camper ce
jour-là et qui est situé à 16 kilomètres environ de Goundiourou,
dans l’Est-Nord-Est. J’aurais pu prendre un chemin plus court,
mais je tenais à visiter ce village, dans lequel un seul Européen,
M. le pharmacien de deuxième classe de la marine Liotard, était
entré avant moi.
La route se fit sans aucun incident et sans fatigue pour moi. A 6
h. 55, nous traversons le village de Guiriméo sans nous y arrêter.
_Guiriméo._ — Il possède environ 250 habitants. Sa population
est uniquement composée de Ouolofs venus du Saloum. Il m’a paru
si sale et si mal entretenu qu’au premier abord je l’ai pris
pour un village Malinké. Il est entouré d’un sagné assez solide
et on y voit encore les ruines d’un petit tata. Tous ses environs
sont bien cultivés, et il possède de riches lougans de mil, coton,
arachides et maïs ; à quelques centaines de mètres du village
principal, se trouve un petit village de cinquante habitants environ
qui dépend du premier.
_Mansa-Bakari-Counda._ — A 8 h. 30 nous traversons encore, sans
nous y arrêter, le petit village ouolof de Mansa-Bakari-Counda,
dont la population s’élève à deux cents habitants environ venus
du Saloum comme ceux de Guiriméo. Ces deux villages sont, malgré
leur petit nombre d’habitants, les plus riches du Kalonkadougou. Ils
possèdent les plus belles cultures de la région et la famine vient
rarement les visiter. Mansa-Bakari-Counda ne possède aucun moyen
de défense. Il est absolument ouvert.
_Saré-Dadi._ — A un kilomètre de là environ se trouve le petit
village de Saré-Dadi, dont la population, entièrement composée de
Peulhs, ne dépasse pas 60 habitants. Il est, comme tous les villages
Peulhs, construit en paille et ne présente rien de particulier que
son troupeau de plus de deux cents bœufs. Il possède, en outre,
un grand nombre de chèvres et de moutons.
_Daouadi._ — A 9 h. 20 enfin nous sommes à Daouadi, où nous allons
passer la journée et camper. C’est un village de 350 habitants
environ. La population est Malinkée de la famille des N’Dao. Il
mérite une mention honorable, car il est un peu moins sale que les
villages Malinkés visités jusqu’à ce jour et ses cases sont
mieux entretenues. Il est entouré des ruines d’un ancien tata qui
devait être assez sérieux. A l’intérieur, se trouve un second
tata concentrique au premier qui entoure les cases du chef et qui
a été tout récemment construit. Je suis bien reçu et bien logé
autant qu’on peut l’être dans un village noir. La journée se
passe bien pour tout le monde. Je n’ai pas besoin de dire que je
reçois de nombreuses visites. Tous les chefs des environs sont venus
me saluer, et celui de Coutia, où je dois aller demain, m’a envoyé
son fils pour me conduire chez lui ; on n’est pas plus prévenant.
Pendant mon séjour à Diambour, j’avais expédié à Mac-Carthy un
courrier pour y aller chercher différents objets qui m’étaient
nécessaires et dont j’avais, au moment du départ, oublié de
me prémunir. J’étais à peine installé à Daouadi qu’il
arriva, ayant accompli la mission dont je l’avais chargé. Il
avait fait, aller et retour, cent-dix-huit kilomètres en moins de
24 heures. D’après les calculs que je fis, il avait dû marcher
à une allure de près de six kilomètres à l’heure. Ces exemples
de vitesse chez les noirs ne sont pas rares. Nous en avons connu qui
parcouraient en un temps relativement court des distances vraiment
fabuleuses. Quand je lui demandai comment il avait pu faire pour
marcher aussi vite, il me répondit qu’il avait « mangé
du Kola pendant toute la route et que « cela l’avait fait
marcher ». Nous reviendrons dans le cours de cette relation sur
cette importante question. Notre homme était bien un peu fourbu
en arrivant à Daouadi, mais après d’abondantes ablutions et
un massage vigoureux, il repartit dans la soirée pour Diambour,
où il habitait. Outre ce que j’avais demandé à Mac-Carthy,
M. Frey avait eu l’extrême obligeance de m’envoyer en plus une
dizaine de kilogs. de pommes de terre et cent citrons environ. Je
n’ai pas besoin de dire avec quel plaisir et quelle reconnaissance
j’accueillis ce précieux présent. Ceux qui ont voyagé dans
ces contrées déshéritées en seront aisément convaincus. Une
lettre fort aimable l’accompagnait. Entre autres choses, elle
m’annonçait que M. Joannon était de nouveau malade. M. Frey
lui-même gardait le lit depuis mon départ. La fièvre l’avait
terrassé le soir même du jour où je les avais quittés. J’appris
peu de jours après, avec satisfaction, par un noir qui revenait de
George-Town, qu’ils avaient été tous les deux gravement atteints,
mais qu’ils s’étaient rapidement rétablis.
La route de Goundiourou à Daouadi ne présente rien de bien
particulier. La nature du terrain se modifie de plus en plus et nous
n’avons maintenant que des argiles compactes. C’est absolument le
sol du Ferlo et du Bondou. Pas de marigots. A partir de Guiriméo,
le sol s’élève un peu et Daouadi est situé au milieu d’un
plateau d’où l’on aperçoit au loin, vers le Nord et le Nord-Est,
quelques petites collines qui paraissent assez boisées.
Le mil, coton, oseille, arachides, tomates sont les plantes
alimentaires qui y sont principalement cultivées. La flore devient de
plus en plus pauvre. Les Mimosées et les Acacias deviennent de plus
en plus fréquents. Par-ci, par-là nous trouvons quelques gommiers
et, d’après les dires des habitants, on trouverait aussi, dans
la brousse, quelques échantillons du végétal qui donne la gomme
de Kellé.
_Gomme et Gommiers._ — La gomme arabique est l’objet, chacun le
sait, de transactions commerciales importantes au Sénégal. Elle y
est surtout apportée aux escales du fleuve par les Maures de la rive
droite. C’est dans leur pays que les végétaux qui la donnent sont
particulièrement abondants. Cette gomme est produite par plusieurs
variétés d’Acacias, dont les principales sont les suivantes :
_Verek_, _neboueb_, _adstringens_, _tomentosa_, _fasciculata_
et _Seyal_. La plus estimée est donnée par l’_Acacia Verek_
G. et P. Cette exsudation n’apparaîtrait que sous l’influence
de certaines conditions morbides des végétaux et serait souvent
aidée, sinon provoquée par une plante parasite nommée le _Loranthus
Senegalensis_[18]. L’_Acacia Verek_ habite surtout le pays des
Maures. Il est très rare dans les contrées situées sur la rive
gauche du fleuve. On n’en trouve que quelques échantillons dans
le Bondou et le Ferlo. Nous en avons trouvé quelques-uns dans le
Kalonkadougou également. Mais ce sont surtout les autres variétés
qui y sont plus communes. Elles donnent une gomme généralement
peu estimée. Les indigènes, du reste, ne la récoltent pas.
_Gomme de Kellé._ — Il existe encore, dans le Bondou notamment,
le Bambouk et les pays avoisinants, une autre espèce de gomme que
les Toucouleurs nomment _Kellé_ et les Malinkés _Kelli_. Ce n’est
pas, à proprement parler, une gomme véritable. Ses caractères
la rapprocheraient davantage de la gutta-percha. Il nous a été
impossible de nous en procurer. Les indigènes lui donnent, en effet,
des vertus remarquables. D’après eux, tout noir qui posséderait
dans sa case un fragment de Kellé serait assuré de voir tout lui
réussir et d’acquérir une grosse fortune. Aussi, quand ils en
possèdent, ils la cachent précieusement avec un soin jaloux. De
même, quand ils connaissent l’existence quelque part d’un
échantillon du végétal qui la produit, ils se gardent bien d’en
faire part à qui que ce soit. Je n’ai jamais pu le voir ; mais
j’ai tout lieu de croire, à la description qui m’en a été
faite, que ce serait une Légumineuse. Je ne puis cependant pas
l’affirmer. Quoiqu’il en soit, cette plante est excessivement
rare et regardée comme fétiche dans toutes les régions où on
la rencontre.
_5 décembre._ — A 5 heures 45, nous quittons Daouadi par une
température excessivement fraîche et nous nous dirigeons à
l’Est-Sud-Est vers Coutia, où j’ai décidé d’aller passer
la journée et où je suis attendu.
La route se fait rapidement et sans encombre. A 6 heures 15,
nous traversons le petit village de _Boulou_, dont la population,
d’une centaine d’habitants environ, est uniquement formée de
Malinkés. Il est entouré de vastes lougans d’arachides. —
De Boulou à Coutia, nous marchons au milieu des lougans de mil de
ce dernier village. Ils sont immenses et s’étendent à perte de
vue. A 7 heures 15, nous mettons pied à terre à Coutia.
_Coutia._ — C’est un gros village Malinké, dont la population
s’élève à 900 habitants environ. Il se compose de deux villages,
un gros et un petit, séparés par quelques centaines de mètres à
peine. Le village principal, où nous avons campé, est un village
Malinké dans toute l’acception du mot. Il est entouré d’un
mauvais sagné et son tata tombe partout en ruines. Le tata intérieur
qui entoure les cases du chef est cependant bien entretenu et assez
sérieux. La place principale du village est encombrée par des
ordures et des détritus de toutes sortes.
Coutia est la résidence du chef de cette partie du
Kalonkadougou. Massa-Coutia, de la famille Malinkée des N’Dao, est
un vieillard d’environ soixante-dix ans, repoussant de saleté. Il
est relativement intelligent, ivrogne au plus haut degré et fort
malhonnête, paraît-il, dans ses relations privées. Comme tous les
chefs Malinkés, il ne jouit absolument d’aucune autorité. Pour
moi particulièrement, je n’ai nullement eu à m’en plaindre. Il
m’a bien reçu et ne nous a laissé manquer de rien. Mes hommes
y ont été bien traités et tous y font bombance, sauf Almoudo,
mon interprète, qui, pendant toute la journée, n’a absolument
mangé que les restes de mes repas, ce qui, pour un noir, est une
faible pitance. Je lui demandai, bien entendu, les causes d’une
semblable abstinence. Il me répondit que les N’Dao étaient
ennemis nés de sa famille et qu’un Massassi de pouvait rien
accepter d’eux. Je lui fis remarquer que, dans le cas présent,
il n’avait aucune obligation envers les N’Dao de Coutia,
puisque je payais tout ce qu’ils me donnaient pour nourrir mes
hommes. Il me répondit que cela ne faisait rien et qu’un Massassi
ne devait jamais rien manger de ce qu’aurait touché un N’Dao. Je
n’insistai pas et je pus constater qu’il ne toucha à rien de
ce qu’ils m’apportèrent. J’étais loin de supposer que la
haine pût entrer aussi profondément dans le cœur d’un noir.
J’aurais passé à Coutia une excellente journée, si je n’avais
eu pour voisin un tisserand. Il me fallut jusqu’à la nuit tombante
supporter le grincement agaçant de son métier. Au Soudan, les
tisserands forment une caste peu en honneur. Ce sont pourtant,
en général, de bons travailleurs. Peut-être est-ce pour cela
que leurs compatriotes ne leur accordent pas leur estime. Du
matin au soir ils font activement marcher la navette et gagnent
ainsi deux francs ou deux francs cinquante centimes par jour. Il
faut voir avec quelle adresse ils font manœuvrer leurs métiers,
cependant bien primitifs. Ces appareils sont surtout très étroits
et ressemblent à ceux dont on se servait autrefois en Europe. Ils
ne peuvent servir qu’à fabriquer des étoffes dont la largeur ne
dépasse pas quinze à vingt centimètres. Ils mettent en œuvre du
coton récolté dans le pays et qui a été préalablement filé
par les ménagères. Le tissu ainsi obtenu est d’une solidité
remarquable. En réunissant ensemble ces petites bandes d’étoffes,
on peut en faire des vêtements et même des couvertures. Les
boubous lomas et les couvertures de Ségou et du Macina sont
particulièrement recherchés. Dans les régions de la Gambie et
dans le Sud du Bambouck, ces petites bandes d’étoffes de coton
servent de monnaie courante pour les échanges. L’unité est le
_pagne_, qui équivaut à deux coudées au carré d’étoffes. Sa
valeur est d’environ deux francs. Rarement les tisserands tissent
la laine de leurs moutons. Il n’y a guère que dans le Nord de nos
possessions soudaniennes, dans le Grand-Bélédougou, le Macina, le
pays de Ségou, etc., que l’on peut trouver une sorte de manteau
à capuchon que l’on peut facilement transformer en couverture et
que les indigènes désignent sous le nom de _cassan_. Cette étoffe
est excessivement chaude et a le grand avantage de ne s’imprégner
que difficilement d’humidité.
C’est dans un pays uniquement formé d’argiles alluvionnaires
compactes que se déroule la route de Daouadi à Coutia. Nous avons
affaire là aux mêmes terrains et à la même flore que dans
le reste du Kalonkadougou. Aussi n’insisterons-nous pas plus
longuement. Vers l’Est, le sol s’affaisse légèrement. Les
cultures sont les mêmes et Coutia possède de beaux lougans de
coton, de mil, d’arachides et quelques jardinets où l’on cultive
courges, tomates, oseille, patates douces, etc., etc.
_Le Coton._ — Le cotonnier (_Gossypium punctatum_ Guil. et Perrotet)
de la famille des Malvacées, pousse d’une façon remarquable dans
tout le bassin de la Gambie. Les indigènes, dans le Kalonkadougou, en
font de superbes lougans, auxquels ils apportent un soin relativement
attentif. Ces lougans sont généralement situés aux alentours du
village, afin que les femmes et les enfants, auxquels incombe la
cueillette, ne s’écartent et ne s’éloignent pas trop au moment
de la récolte.
Le terrain est, au préalable, bien débarrassé de toutes
les herbes qui pourraient entraver le bon développement du
végétal. Quand elles sont sèches, on les réunit en tas et on les
brûle. Les cendres sont répandues sur le sol et contribuent à le
fertiliser. Puis, à l’aide de la pioche, on pratique des sillons
distants les uns des autres d’environ quarante centimètres. La
terre en est bien relevée en dôme et, quand tout est fini, on
croirait que tout ce travail a été fait à la charrue.