Sa culture, très facile, ne demande pas une préparation méticuleuse

du terrain. Après avoir enlevé et brûlé les herbes des terres

que l’on veut ensemencer en fonio, les semis sont faits à la

volée. Un léger grattage du sol à l’aide d’une pioche _ad

hoc_ suffit pour recouvrir les semences. Ce travail, peu pénible,

est fait surtout par les femmes et les enfants. Le fonio est semé

au début de la saison des pluies, après les premières tornades,

vers le commencement de juillet. Il lève quinze jours après et les

fruits arrivent à maturité vers la fin de novembre. Il demande

un sol peu riche en humus, ni trop sec, ni trop humide. Les semis

faits dans les marais et dans les endroits bien ombragés donnent

un résultat bien inférieur aux semis pratiqués dans les terrains

secs et bien exposés au soleil. L’humidité qui résulte des pluies

d’hivernage suffit pour lui permettre de bien prospérer. Une trop

grande abondance d’eau l’empêche de bien fructifier. Jusqu’au

moment de la récolte, on ne prend nullement le soin d’enlever

les herbes inutiles des lougans. Il en résulte que lorsqu’il est

arrivé à maturité complète on est obligé, pour le cueillir, de le

couper tige par tige. Ce qui, on le comprendra, occasionne une perte

de temps considérable. On le met ensuite à sécher dans les cours

des habitations, dont le sol a été, au préalable, bien battu et

enduit de bouse de vache. Deux ou trois jours suffisent pour cela. Les

grains se détachent alors très aisément et pour cela il n’y a

qu’à le prendre à poignée et à le frapper légèrement contre

le sol. Vannés et débarrassés des fragments de paille qui s’y

sont mélangés, ils sont ensuite enfermés dans des récipients en

terre analogues à ceux dont nous avons parlé plus haut. Ils s’y

conservent sans s’altérer jusqu’à la récolte prochaine. Ces

grains sont de couleur légèrement brune. Mais quand ils ont été

décortiqués à l’aide du mortier et du pilon à couscouss,

et débarrassés de leurs enveloppes, ils présentent un aspect

légèrement jaunâtre qui rappelle beaucoup celui de la semoule,

avec laquelle le fonio, a du reste, de grands points de ressemblance.

Les indigènes préparent avec le fonio un couscouss qui jouit partout

d’une grande faveur. On le fait bouillir ou cuire à la vapeur

d’eau et on le mange avec de la viande, du poisson et une sauce

très relevée. Il est considéré par les noirs comme la plante la

plus nourrissante. Il contient en effet une proportion relativement

considérable de matières azotées : 10,84 pour cent environ. Très

facile à préparer, il est de ce fait excessivement précieux

pour l’alimentation dans les expéditions. C’est le viatique

indispensable de tous les dioulas et l’aliment que l’on emporte,

de préférence, pour les longs voyages et les longues chasses dans

la brousse. Il est au préalable bien décortiqué, bien pilé et

bien séché au soleil. Le voyageur en emplit sa peau de bouc et à

l’étape le fait cuire généralement dans une vieille boîte de

conserves qu’il porte attachée à la ceinture.

Le fonio est peu utilisé pour la nourriture des animaux, des chevaux

particulièrement. D’abord il n’y en a jamais en assez grande

quantité pour cela. De plus, ils le digèrent assez difficilement,

ses grains étant généralement mal broyés. On lui préfère de

beaucoup le mil pour cet usage.

La paille très fine constitue un excellent fourrage dont les

bestiaux sont très friands. Elle est très hygrométrique, et les

dioulas s’en servent pour emballer leurs Kolas après l’avoir

légèrement mouillée. Bien empaquetée dans des paniers _ad hoc_,

elle conserve son humidité pendant plusieurs jours. De ce fait

les Kolas ne se dessèchent pas, et, pour les maintenir toujours

frais, il suffit d’asperger les ballots tous les quatre jours à

peu près. Elle peut enfin servir à fabriquer de bonnes paillasses

pour le couchage. Elles ont sur les paillasses faites avec la paille

de maïs le grand avantage de ne pas s’affaisser autant, et de

s’échauffer plus lentement. Nous nous sommes fréquemment très

bien trouvé de l’avoir ainsi employée pour notre usage personnel.

Le rendement du fonio est bien plus considérable que celui

du mil ou du riz. De toutes les céréales cultivées dans ces

régions, c’est celle qui produit le plus. Il donne environ 5,000

kilogrammes à l’hectare. Sa valeur commerciale est à peu près

de 20 francs les cent kilogs. On en trouve, du reste, fort peu sur

les marchés. La récolte est consommée presque entièrement sur

place. Monsieur le pharmacien en chef des colonies Raoul, dans

son savant « Manuel pratique des cultures tropicales » donne,

des grains de cette précieuse plante, une analyse détaillée qui

nous permet de conclure qu’elle possède au plus haut degré les

qualités que l’on doit exiger d’une céréale destinée à

concourir à l’alimentation de l’homme.

_Le Fromager._ — Ce végétal, très commun dans tout le

Soudan Français, disparaît peu à peu à mesure que l’on

s’éloigne de la Gambie et que l’on s’avance dans les régions

septentrionales. Canouma est le dernier village où nous l’ayons

vu dans ces parages. C’est un arbre qui atteint des dimensions

colossales et qui est très facile à reconnaître à son port

majestueux, à ses fruits caractéristiques et aux épines qui

couvrent sa tige et ses principaux rameaux. C’est l’arbre à

palabre de beaucoup de villages et c’est à ses pieds que, dans

bien des villages Malinkés, on construit ces vastes lits de camp

sur lesquels couchent les hommes pendant les nuits étouffantes de

la saison chaude.

Le Fromager (_Bombax ceiba_ L.) est une Malvoïdée de la famille

des _Bombacées_. Sa tige est très volumineuse et atteint parfois

jusqu’à huit et dix mètres de hauteur. On montre à Goniokori les

deux fromagers sous lesquels campa Mungo-Park lorsqu’il passa dans

ce village, et tous les Européens les connaissent sous les noms de

« Fromagers de Mungo-Park ». Ils ont des dimensions réellement

gigantesques.

L’écorce du fromager ordinaire est d’une belle couleur vert

lézard. Elle est couverte d’épines volumineuses très acérées

et qui se détachent difficilement. Le bois, très tendre, est peu

employé. Les feuilles sont alternes, stipulées et généralement

peu abondantes. L’arbre en porte toute l’année. Il fleurit

en janvier ou février et ses fruits arrivent à maturité en

juin ou juillet. Ces fruits secs ont l’endocarpe chargé de

poils à l’intérieur, et ils renferment une trentaine de graines

qu’entoure une sorte de bourre laineuse caractéristique qui permet

de reconnaître aisément ce végétal.

Le fromager, proprement dit, croît dans les terrains légèrement

humides et a besoin d’une forte terre pour bien prospérer. Nous

en avons vu à Mac-Carthy de beaux spécimens.

Il existe au Soudan deux sortes de fromagers, le fromager proprement

dit et le _Dondol_. Ce dernier présente des particularités qui

méritent d’être signalées. A l’encontre de son frère, il

croît de préférence dans les terrains pauvres en humus, surtout

sur les plateaux ferrugineux, si communs dans ces régions arides

et désolées. Il n’acquiert jamais les énormes proportions du

fromager proprement dit. Le diamètre de sa tige ne dépasse guère

quarante ou cinquante centimètres au maximum. Son écorce, au lieu

d’être verte, a une couleur brun noirâtre prononcée. Elle est

profondément fendillée, et il n’y a que les jeunes rameaux qui

présentent des épines, peu adhérentes et qui tombent au bout

de deux ou trois ans. Ses rameaux sont peu nombreux et de petites

dimensions si on les compare au tronc. Ils ne portent que de rares

feuilles alternes et stipulées, peu persistantes et qui tombent dès

les premières chaleurs. Les feuilles ne se montrent que longtemps

après la floraison, c’est-à-dire deux mois environ après la

chute des fleurs. La floraison a lieu vers la fin de décembre. A

cette époque, l’arbre se couvre de belles fleurs d’un rouge vif,

qui sont absolument caractéristiques de ce végétal. Elles ne durent

guère que trois à cinq jours au plus et tombent naturellement. Au

pied de l’arbre, le sol en est littéralement jonché. Rien de

curieux à voir comme le dondol en fleur, on dirait un superbe pied

de flamboyant, mais absolument dépourvu de feuilles. Du rouge,

rien que du rouge, les rameaux disparaissent entièrement sous cette

avalanche de couleurs vives et chatoyantes. A ces fleurs succèdent

en quantité relativement considérable les fruits. Ces fruits sont

secs, déhiscents, à coque de couleur marron foncé, et s’ouvrant

aisément au choc. La grande chaleur suffit pour les faire éclater

quand ils sont arrivés à maturité. L’endocarpe en est chargé

de poils doux et soyeux à l’intérieur. La cavité de ce fruit

(tous ceux qui ont vécu au Soudan le connaissent bien) est remplie

par une bourre épaisse, laineuse, douce au toucher et ayant, à

la lumière, le reflet de la soie. A l’époque de la maturité,

c’est-à-dire vers mai, juin et juillet, le sol en est couvert

au pied des arbres. Elle est excessivement légère, très riche

en nitrate de potasse, et, même sous un gros volume, s’enflamme

rapidement et brûle comme le coton poudre, en ne laissant qu’un

résidu absolument insignifiant. Cette bourre est très difficile à

tisser et à filer. J’ai cependant entendu dire que les indigènes

du Canadougou, pays situé à l’Est du Niger, dans la partie la plus

méridionale de sa boucle, s’en servaient parfois pour fabriquer

certaines étoffes de prix et pour exécuter de fines broderies. Elle

est, par contre, très bonne pour confectionner des matelas et des

oreillers. Nous l’avons souvent employée à cet usage.

Cette bourre enveloppe une trentaine de graines noirâtres qui

diffèrent de celles du fromager ordinaire, d’après M. le

professeur Cornu, du Muséum d’histoire naturelle de Paris, en ce

qu’elles ne sont pas bosselées. Je dédie cette espèce nouvelle

à M. le professeur Cornu en l’appelant _Bombax Cornui_.

Les indigènes utilisent peu le fromager. Toutefois, ses fleurs

sécréteraient une liqueur qui serait à la fois diurétique et

purgative. Le suc de ses racines est apéritif et son écorce serait

aussi légèrement apéritive.

Le bois du dondol ressemble à s’y méprendre à celui du peuplier,

dont il a, du reste, toutes les qualités, et je me souviens avoir

entendu dire, en 1892, par mon excellent camarade, M. le capitaine

Huvenoit, de l’artillerie de marine, alors directeur des travaux du

chemin de fer de Kayes à Bafoulabé, qu’il en avait fait débiter

des planches dont il avait tiré grande utilité.

A neuf heures quarante-cinq minutes, nous traversons le petit

village de _Counté-Counda_. Sa population, qui y est d’environ

trois cents habitants, est composée de Ouolofs émigrés du Bondou

et du Saloum. A onze heures environ, nous arrivons à Demba-Counda,

où j’avais résolu de faire étape ce jour-là. Il était temps,

j’étais exténué. Cette route s’est faite pour moi dans des

conditions déplorables de souffrances. Je me demande encore comment

j’ai pu arriver à l’étape. La fièvre ne m’a pas quitté

tout le long de la route, et vers le petit village de Diamali, je fus

pris de douleurs telles, dans la région de la rate et s’irradiant

jusqu’à l’épaule gauche, que j’eus peine à me tenir à

cheval. C’est dans ces conditions que j’arrivai à Demba-Counda,

où m’attendait enfin le calme et le repos. Dès mon arrivée, je

fus obligé de me mettre au lit et ce n’est que dans la soirée que,

la douleur de l’épaule et de la région splénique ayant disparu,

je pus travailler un peu.

_Demba-Counda._ — Demba-Counda est un gros village d’environ six

cents habitants. Sa population est uniquement composée de Ouolofs

venus du Bondou. Il est relativement propre et bien entretenu. Il

faut dire aussi qu’il a été reconstruit depuis peu de temps. Les

chapeaux des cases sont absolument neufs, ce qui lui donne un aspect

réjouissant que n’ont pas les vieux villages Malinkés. Il est

absolument ouvert et ne possède ni sagné, ni tata. Les habitants

sont de grands cultivateurs. Ils possèdent de beaux lougans et un

beau troupeau de plusieurs centaines de têtes.

Le chef est un bon vieillard à l’aspect patriarcal. Il est regardé

comme le chef de tous les Ouolofs du Niani. Il jouit dans toute cette

région d’une grande réputation de justice et on vient de loin

lui demander ses avis et ses conseils. Il me reçut à merveille,

me donna pour logement sa meilleure case et me fit cadeau d’un beau

bœuf « pour mon déjeuner », selon la formule consacrée. Je n’ai

pas besoin de dire qu’il fut immédiatement occis et dévoré. Mes

hommes et le village tout entier s’en régalèrent. Le bœuf est

viande de luxe dans ces régions, et il faut une grande circonstance

pour qu’on se décide à en abattre un. C’est alors une série

de festins et d’agapes d’autant plus estimés qu’ils sont

plus rares.

La route de Mac-Carthy à Demba-Counda présente ceci de

particulier, qu’à peine à quelques kilomètres de la Gambie, nous

reconnaissons de suite que nous venons de quitter la zone première

de la région tropicale pour entrer de nouveau dans cette région

bâtarde à laquelle appartient la partie sud de nos possessions

Soudaniennes. Plus, en effet, de ces gigantesques végétaux que nous

avions remarqués dans le Sandougou. N’tabas, nétés, fromagers,

etc., etc., disparaissent. Plus nous nous enfonçons dans le Nord et

plus la végétation se ralentit et plus la flore devient pauvre et

rabougrie. Les productions du sol sont toujours les mêmes, mais le

riz fait absolument défaut.

La nature du sol se modifie considérablement. Plus de marais,

comme dans le Sud. La latérite disparaît complètement et nous ne

trouvons plus que des argiles alluvionnaires anciennes qui recouvrent

un sous-sol ardoisier dont les roches émergent par-ci par-là de

la couche d’alluvions. Plus de marigots. On ne boit que l’eau

des puits qui sont excessivement profonds. En résumé le terrain

se rapproche de plus en plus de ceux que nous avons rencontrés dans

le Bondou et le Ferlo-Bondou.

Je fus forcé de rester deux jours à Demba-Counda. Ma faiblesse

était telle, que j’aurais été absolument incapable de me

tenir à cheval. Malgré cela, je fus obligé de recevoir de

nombreuses visites. Tous les chefs des environs vinrent me saluer

et il m’en aurait coûté de les renvoyer sans les remercier et

leur serrer la main. Je n’ai pas besoin de dire que, dans cette

circonstance, je n’eus qu’à me louer du dévouement de Sandia et

d’Almoudo. Ils ne me quittèrent pas et me prodiguèrent les soins

les plus attentifs. Il est curieux de voir combien, chez le Noir,

l’instinct premier de la race tend toujours à se manifester

même chez ceux qui ont vécu pendant longtemps au contact de

l’Européen. Le fait suivant en est une preuve certaine. Almoudo,

comme je l’ai dit au début de ce récit, vit, depuis une quinzaine

d’années, au milieu de nous. Il connaît nos mœurs, nos coutumes,

et peut, à juste titre, être regardé comme un noir intelligent

et relativement civilisé. Cela ne l’empêche pas de se livrer

à toutes les pratiques superstitieuses de sa race. Dans la case

où j’étais logé à Demba-Counda se trouvait un de ces petits

tabourets sur lesquels les femmes ont l’habitude de s’asseoir. Je

ne sais à quel moment je dis à Almoudo de s’y asseoir. Je le

vis alors examiner attentivement cet escabeau et cracher ensuite

légèrement dessus. Je lui demandai les motifs de cette nouvelle

pratique. Ce à quoi il me répondit : « Ces sièges ne sont faits

que pour les femmes, et si un homme s’asseoit dessus sans y avoir

préalablement craché, tous les enfants qu’il aura dans la suite

seront sûrement des filles. » Or, comme Almoudo venait de se marier,

on comprendra aisément que comme tout bon noir, son unique désir

était de voir ses fils perpétuer sa race et son nom. Je me suis

souvent demandé quels pouvaient être les motifs de cette étrange

superstition. Je n’ai jamais pu, malgré mes recherches, en avoir

une explication satisfaisante.

_29 novembre._ — Bien que j’aie passé une fort mauvaise

nuit et que la fièvre dure toujours au moment où je me lève,

je décide quand même de me rendre à Kountata, village distant

seulement de quelques kilomètres de Demba-Counda. Donc, malgré les

instances du brave chef, qui, me voyant si souffrant, veut à toutes

forces me retenir, nous nous mettons en route à six heures dix. La

température est des plus agréables. Nous sommes en pleine saison

fraîche. Les nuits sont même un peu froides et on a besoin de se

bien couvrir. La roule se fait sans incidents et à 8 heures 15 nous

arrivons à Kountata. Rien de bien particulier à signaler, si ce

n’est trois petits villages Peulhs au milieu de beaux lougans. Ce

sont : _Fara-Counda_, 150 hab. ; _Diané-Counda_, 200 hab. ;

_Bouran-Counda_, 250 hab. — La nature du terrain s’accentue de

plus en plus. Ce sont toujours les mêmes argiles. La flore devient

de plus en plus pauvre.

_Kountata._ — Kountata est un village Malinké de 450 habitants

environ. On s’en aperçoit de suite en y entrant, tellement il

est sale, puant et mal entretenu. Malgré cela, j’y suis bien

reçu. C’est le premier village du Kalonkadougou ; il obéit au

chef de Diambour. J’y reçois encore quelques visites et suis

obligé de passer la journée sur mon lit. Malgré de fréquentes

nausées, je puis cependant prendre quelque nourriture. On me donne

à profusion tout ce qui m’est nécessaire pour nourrir mes hommes

et mes animaux. De Demba-Counda à Kountata, la distance n’est

que de 10 kil. 375.

_30 novembre._ — La fièvre ne m’a pas quitté, je passe

cependant une nuit relativement calme. Mais au moment de me lever,

je suis absolument exténué. Je me mets quand même en route pour

Diambour, et à 5 heures 40 nous quittons Kountata en bon ordre. Pas

un seul village entre Kountata et Diambour. Quelques cases de

Peulhs seulement à environ trois kilomètres avant d’arriver. Je

n’oublierai jamais ce que j’ai souffert pendant cette étape de

vingt kilomètres. Ma faiblesse était si grande et les nausées si

fréquentes, que j’étais obligé de descendre de cheval toutes les

demi-heures pour me reposer et vomir, et cela de 5 heures 40 à 10

heures 40, heure à laquelle nous sommes arrivés à l’étape. Je

faillis avoir une syncope en descendant de cheval. Heureusement

que mes hommes avaient pris les devants et avaient eu la présence

d’esprit de monter mon lit en arrivant. Je pus m’étendre

aussitôt.

La route de Kountata à Diambour traverse la brousse et rien que

la brousse. La sécheresse y devient de plus en plus grande, et les

habitants, pour avoir l’eau qui leur est nécessaire, sont obligés

de creuser des puits de 45 à 50 mètres de profondeur. Ces puits,

on le comprend aisément, vu les moyens primitifs employés pour

les construire, demandent un long et pénible travail. Ce sont les

Ouolofs qui y sont les plus habiles, et chaque village leur paie une

assez forte redevance pour qu’ils les nettoient et les entretiennent

en temps voulu. On y puise à l’aide d’une calebasse attachée

à l’extrémité d’une longue corde de baobab, et pour que les

femmes et les enfants n’y tombent pas, leur ouverture est fermée

à l’aide de pièces de bois jointives qui forment un véritable

plancher, dans lequel on ménage deux ou plusieurs passages pour

permettre d’y plonger les récipients. Ces puits diffèrent

beaucoup de ceux du Cayor. Ils ne sont pas comme ceux-ci creusés

en forme de cuvettes, mais absolument à pic. Comme ils ne sont pas

maçonnés à l’intérieur, il se produit parfois des éboulements

dangereux. Ces sortes d’accidents sont cependant moins fréquents

dans le Kalonkadougou que dans le Cayor et le Baol, par exemple. Car

le sol du Kalonkadougou, formé d’argiles, est moins mouvant que les

sables de ces deux derniers pays. Bien qu’il n’y ait, dans cette

région, aucun marigot, le sol est cependant encore assez fertile,

et Diambour est entouré de beaux lougans de mil.

_Diambour._ — Diambour est un gros village Malinké de huit cents

habitants environ, puant, dégoûtant et tombant en ruines. Il est

entouré d’un sagné des plus rudimentaires et on y voit encore

les vestiges d’un tata qui devait être assez sérieux. Ses cases

sont construites à la mode indigène. Beaucoup d’entre elles ne

sont plus que des décombres. C’est la résidence du chef de cette

partie du Kalonkadougou qui a Diambour pour chef-lieu. Ce chef,

connu sous le nom de Massa-Diambour, est un vieillard absolument

idiot, abruti par l’alcool, et repoussant tellement il est sale,

crasseux et nauséabond. Il ne jouit, pour ainsi dire, d’aucune

autorité dans la région. J’y reçois, du reste, le meilleur

accueil. A peine étais-je installé dans une magnifique case, qui

avait été préparée à mon intention, que le chef vint me rendre

visite. Précédé de deux griots, dont l’un jouait du balafon

et l’autre du cora (guitare à vingt-six cordes), et suivi de

tous ses notables, il pénétra dans la cour de mon habitation et

Sandia l’introduisit auprès de moi. Malgré ma grande fatigue,

je m’entretins longuement avec lui, et, après un palabre de trois

quarts d’heure, il me quitta en me disant que je pouvais me reposer

dans son village aussi longtemps que je le désirais, et que plus

j’y resterais et plus il serait heureux, que je n’avais pas à

me préoccuper de la nourriture de mes hommes et de mes animaux,

et qu’il pourvoirait à tout. J’étais loin de m’attendre à

une semblable réception, car j’étais le troisième Européen qui

s’aventurait dans ces régions. J’ai été heureux de constater

une fois de plus combien était grand en Afrique le prestige du

nom français.

_Le Cora._ — Le Cora est le nom Khassonké d’une grande guitare

que l’on rencontre surtout chez les peuples de race Mandingue. Les

Bambaras la nomment _M’Bolo_, les Malinkés _M’Bolo_ également,

les Peulhs _M’Bolo M’Bata_, ainsi que les Sarracolés.

De tous les instruments de musique en usage parmi les peuples

du Soudan, cette guitare est assurément le plus harmonieux. Je

me souviens que cela m’avait frappé la première fois que je

l’entendis à Saint-Louis. Je me promenais avec un de mes collègues

lorsque nous fîmes, dans le village de Guet N’dar, la rencontre

de deux artistes qui se promenaient dans les rues en jouant de leur

instrument. Nous les amenâmes avec nous et les installâmes sur une

petite terrasse sur laquelle s’ouvrait la porte de notre salle à

manger, et, moyennant une modique rétribution, nous les fîmes jouer

pendant tout le repas du soir, et nous ne nous sommes pas ennuyés en

les entendant. Je l’ai depuis maintes et maintes fois entendue, et

toujours avec le même plaisir. Je ne suis pas le seul sur lequel cet

instrument ait fait cette impression. A Tombé, dans le Konkodougou,

pendant notre mission dans le Bambouck, un joueur de Cora charma,

pendant plusieurs heures, mes compagnons de route. Je ne pus en

profiter, car alors je dormais profondément. Aussi, le lendemain,

je regrettai vivement de ne pas avoir pris ma part du concert,

surtout lorsque mes compagnons me dirent quelle délicieuse soirée

ils avaient passée.

Cette guitare est très volumineuse. Aussi les joueurs sont-ils

obligés de la porter en en appuyant la caisse sur le ventre et en

passant autour de leur cou un cordon qui vient se fixer sur cette

caisse. Quand ils en jouent assis, ils placent la caisse entre leurs

jambes, le manche étant tourné en haut. Il est très-difficile

d’en jouer et elle est peu commune. Elle est accordée d’avance

et les artistes n’ont pas à appuyer sur les cordes pour produire

les notes. Chaque corde donne une note unique.

Elle se compose essentiellement d’une caisse qui n’est autre

chose qu’une grande calebasse recouverte de peau bien tendue. Un

manche y est adapté. Les cordes viennent s’y attacher. Elles sont

fixées d’autre part à l’extrémité diamétralement opposée

du point de la calebasse où s’insère le manche. Ces cordes,

à l’aide d’un support, sont disposées de haut en bas dans un

sens horizontal par rapport à la caisse. Leur nombre varie de douze

à trente. A l’extrémité libre du manche se trouve un petit

ornement en fer ayant forme de palette recourbée. Ses bords sont

percés de petits trous dans lesquels sont passés de petits anneaux

de métal très mobiles qui tintent rien que du seul fait de jouer

de l’instrument. Le prix de cette guitare est relativement élevé,

quatre-vingt-dix à cent francs environ.

Je fus obligé de séjourner pendant trois jours à

Diambour. J’aurais été incapable de continuer ma route tant était

grande ma faiblesse. Pendant tout ce temps, le Massa fit tout ce

qu’il put pour que nous ne manquions de rien. Aussi, ce fut avec

grand plaisir que je lui fis en partant un cadeau d’étoffe et

d’argent qui compensa dans une juste mesure les dépenses qu’il

avait dû faire pour nous recevoir et nous héberger.

_3 décembre._ — Le 3 décembre, après une excellente nuit, me

sentant tout dispos, je donnai le signal du départ, et à cinq heures

cinquante du matin nous prenions la route de Goundiourou, village

situé à environ seize kilomètres dans le Nord de Diambour. La

température était excellente et si douce qu’on ne se serait

jamais figuré qu’on se trouvait dans un des pays les plus chauds

du globe. Mais cette illusion dure peu, et le soleil est-il levé

depuis une heure à peine, que ses brûlants rayons nous ont vite

rappelé à la réalité. La route se fait rapidement et sans aucun

incident. A neuf heures vingt minutes nous arrivons à l’étape,

et, à mon grand contentement, je ne suis pas trop fatigué de ce

trajet relativement un peu long pour un convalescent.

Dans la Haute-Gambie · 第 14 / 54 段