il est plongé dans son sommeil léthargique, c’est-à-dire du mois
de novembre au mois de juin. Il faut alors découper autour de son
nid une motte de vase de la grosseur d’un beau melon, en ayant bien
soin de ne pas toucher à ses parois. Cette motte de terre sèche
rapidement, devient compacte et très dure. On peut la conserver
ainsi pendant sept ou huit mois à l’air libre sans que l’animal
en souffre. Il est facile de s’en assurer en examinant de temps en
temps la petite ouverture qui y est ménagée pour la bouche. Tant
qu’on y constatera la présence de cette partie du corps, le poisson
sera vivant. Si elle manque et si le trou apparaît béant, il sera
mort. En effet, dès qu’il a cessé de vivre, la tête retombe au
bord du nid et l’orifice buccal n’est plus apparent. Il suffit de
plonger la motte de vase en entier dans l’eau pendant quarante-huit
heures environ pour voir l’animal reprendre toute sa vitalité.
Il ne vit que dans l’eau douce, à une température de 12 à 25
degrés, au plus. L’eau saumâtre lui est funeste, surtout quand
elle est très chargée de chlorure de sodium. On ne le trouve,
pour ainsi dire jamais dans les marais salants et à l’embouchure
des fleuves. Il est inconnu dans le Sénégal, la Falémé, le Niger
et le Tankisso.
Le meilleur procédé pour l’expédition en Europe, est d’emballer
les mottes dans de la paille bien sèche, paille de riz ou de _Fonio_,
ou à défaut dans des feuilles exemptes de toute humidité. La
caisse où on les mettra doit être solide, à couvercle grillagé
et percée partout de trous nombreux, de façon à laisser librement
circuler l’air. Les Protopterus ainsi expédiés sont arrivés
en parfait état en France. M. le professeur Vaillant, au Muséum
d’Histoire Naturelle, à Paris, et M. le Dr Heckel, professeur
à la Faculté des Sciences de Marseille, ont pu réussir à les
conserver. J’ai appris dernièrement que M. le Dr Burckhardt, de
Berlin, était en train de faire également des essais d’élevage
à l’aquarium de cette ville. Jusqu’à présent, je ne connais
pas encore les résultats obtenus dans ce sens.
_Ethnographie_ ; _populations._ — Relativement à son étendue,
Mac-Carthy est peu peuplée. Il n’y a pas plus de quinze cents
habitants, soit environ vingt-cinq par kilomètre carré. On n’y
trouve que deux centres de population : George-Town et Boraba.
_George-Town_ (1,200 habitants), est située vers la partie
centrale de l’île, sur sa côte Nord. Sa population se compose
d’éléments les plus divers ; un seul Européen, deux au plus,
agents de la Compagnie française, des mulâtres anglais venus
de Bathurst et de Sierra-Leone, des Ouolofs, des Malinkés, des
Akous de Sierra-Leone et quelques Toucouleurs. De tous ces peuples,
les Malinkés ou Mandingues sont indigènes ; les autres n’y sont
qu’importés et n’y sont venus qu’à la suite des commerçants
qui les emploient, ou pour y faire eux-mêmes du commerce à leurs
risques et périls.
La ville par elle-même se compose de deux parties, l’une construite
en pierres ; c’est la ville commerciale ; l’autre construite à
la mode indigène, c’est la ville noire.
Les constructions sont peu nombreuses dans la ville commerciale. On
n’y trouve guère que la factorerie française, la factorerie
anglaise, l’église protestante, quelques magasins et enfin
la demeure du gouverneur. De toutes ces constructions, la
factorerie française est de beaucoup la mieux comprise et la plus
confortable. C’est une vaste maison construite avec galeries et
vérandahs, appropriée aux pays chauds et où l’on reçoit un
accueil charmant et une large hospitalité. D’immenses magasins en
dépendent, et l’on y trouve toutes les installations que nécessite
le commerce tout particulier de ces régions. La factorerie anglaise
est moins confortable. La résidence du gouverneur est un pavillon
carré, construit en pierres avec rez-de-chaussée et étage. Il
est à galeries et à arcades. Jusqu’à ce jour, il était assez
mal entretenu. Le gouverneur actuel, M. Syrett, y faisait faire de
grandes et utiles réparations pendant le séjour que nous avons
fait à Mac-Carthy.
George-Town a dû être autrefois un centre de population et de
commerce bien plus important qu’il ne l’est aujourd’hui. On
peut s’en faire une idée par les ruines que l’on y rencontre à
chaque pas : ruines de l’ancien palais de justice, de l’hôpital,
de casernes, de maisons particulières, toutes constructions faites
à grands frais avec la pierre ferrugineuse du pays, qu’il faut
aller chercher au loin sur la terre ferme, et avec ciment et chaux,
soit importés d’Europe, soit fabriqués avec des coquilles
d’huîtres que les côtres apportent de Bathurst. C’est encore
le mode de construction employé aujourd’hui.
Le ville indigène est bien tracée. Les rues sont larges et bien
entretenues devant les habitations, mais le milieu est sale et les
herbes y poussent à discrétion. Elle se compose de huttes indigènes
construites à la mode du pays, en chaume et en bambous. Entre les
cases, les habitants font de petits jardinets où ils cultivent du
tabac, des courges, calebasses, etc. ; mais avec ce même manque de
soin dont le noir fait toujours preuve partout.
Nous avons dit plus haut de quels éléments se composait la
population de George-Town. Tout ce monde-là parle anglais, et
dans les relations journalières ne se sert absolument que de cette
langue. La plupart des habitants sont protestants, et le dimanche
est observé comme dans la ville la plus puritaine d’Angleterre. Le
pasteur est un noir qui fait partie de la Mission de Bathurst.
_Boraba_ (300 hab.). — A 3 kilomètres environ à l’Est de
George-Town se trouve le petit village de Boraba. Il est habité par
des Mandingues uniquement. Ils vivent là paisiblement et se livrent
à la culture de leurs lougans de mil, patates, riz, arachides. Ils
ne viennent guère à George-Town que pour y chercher ce dont ils
peuvent avoir besoin.
Les aborigènes de Mac-Carthy sont, avons-nous dit plus haut, les
Mandingues. D’où sont-ils venus ? Sans nul doute directement du
Manding. La légende nous apprend, en effet, que Moussa-Mansa, fils
de Soun-Djatta, le héros mandingue, à son retour du pèlerinage
qu’il fit à La Mecque, s’avança jusqu’à Yan-Yan M’Bouré
(c’est le nom que les indigènes donnent à Mac-Carthy), après
avoir ravagé le Gamon, le Tenda, le Ouli et le Niani. Mais nous
croyons aussi qu’à ces premiers colons, compagnons de Moussa-Mansa,
vinrent dans la suite se joindre d’autres familles venues du Ghabou
et du Ouli. Ce qui nous le ferait supposer avec juste raison, c’est
qu’à Yan-Yan M’Bouré, on ne trouve pas seulement des Keitas,
mais aussi des Camaras, des Niabalis et des Dabos. Or, toute famille
dont un ancêtre a fait partie à un titre quelconque des colonnes
de Soun-Djatta ou de ses descendants, ne manque pas d’ajouter à
son nom celui de Keita et souvent même de substituer ce dernier au
premier. On peut donc affirmer que les familles qui ont conservé
leurs _Diamous_ primitifs (nom de famille) ne sont pas venues à la
suite des conquérants Mandingues issus du sang de Soun-Djatta. Quoi
qu’il en soit, les Mandingues de Mac-Carthy se sont conservés
purs de tout mélange. Musulmans farouches, ils vivent renfermés
dans leur petit village de Boraba et n’ont que de rares relations
avec leurs voisins.
_Industrie, Commerce._ — Il n’y a à Mac-Carthy aucune
industrie. Nous n’y avons trouvé que quelques forgerons indigènes
et quelques charpentiers attachés aux maisons de commerce.
Par contre, les transactions commerciales qui s’y font ont une
réelle importance, et tout permet d’espérer qu’elles ne feront
que prendre chaque année une extension plus considérable. Nous
avons été heureux de constater que la plus grande partie du
commerce actuel était entre des mains françaises. Grâce à son
influence dans ces régions et aux procédés qu’elle emploie,
la Compagnie française de la côte occidentale d’Afrique a su
monopoliser presque toutes les affaires qui s’y font. Nous avons pu
nous procurer des chiffres exacts, que nous tenons à rapporter ici
et qui ne permettront pas de douter un instant de l’extension du
commerce français dans ces régions. Ce commerce se compose presque
uniquement d’échanges de produits du pays contre des étoffes, du
sel, tabac, poudre, verroterie, etc., etc. Les principaux produits
achetés sont exportés en Europe. Ce sont des arachides, peaux,
cire, caoutchouc, ivoire.
En 1890, les quantités traitées ont été environ :
Arachides : 3,000 tonnes, à 170 fr. la tonne environ.
Peaux : 10,000, à 2 fr. 50 ou 3 fr. la peau.
Caoutchouc : 4,500 kilog., à environ 1 fr. 25 le kilog.
Cire : 8,000 kilog., à environ 1 fr. le kilog.
Ivoire : Quelques défenses seulement, à des prix variables.
Si nous ajoutons à cela un certain chiffre d’affaires au comptant,
consistant dans la vente de riz, mil, verroteries, alcools, sel,
étoffes, etc., etc., chiffre qui peut s’élever environ à 3,500
ou 4,000 francs par mois, on verra que Mac-Carthy est un centre
de commerce assez important. De ce fait, elle mériterait que
l’administration anglaise s’en occupât un peu plus et donnât
aux commerçants une protection plus efficace.
Ce n’est assurément pas dans l’île que le commerce peut trouver
assez de produits pour s’alimenter. Mais de partout on y apporte des
denrées en notable quantité, et, de plus, les maisons de commerce
envoient dans tous les pays voisins des représentants qui y drainent
tout ce qui peut être l’objet d’un trafic quelconque.
Par eau, les communications se font aisément, et, pendant toute
l’année, les grands vapeurs y peuvent venir charger. Cela ne
contribue pas peu au développement des affaires.
Outre les produits que nous venons de mentionner, les factoreries en
achètent encore d’autres qu’elles revendent sur place. Parmi
ceux-là, nous citerons particulièrement les Kolas, le beurre
de Karité, les étoffes du pays, le mil et le maïs. Le chiffre
d’affaires ainsi obtenu est relativement élevé et vient
s’ajouter à ceux que nous avons cités plus haut.
_Organisation politique et administration._ — Les Anglais ont
appliqué à Mac-Carthy le système politique qu’ils ont adopté
dans la plupart de leurs colonies africaines. Ils ne se mêlent en
rien des affaires des indigènes ; mais aussi, dès qu’un conflit
éclate, ils savent bien prendre toutes leurs précautions pour que
les intérêts de leurs nationaux, de quelque nature qu’ils soient,
restent sauvegardés.
Les habitants de l’île de Mac-Carthy sont sujets anglais, de
quelque couleur et de quelque nationalité qu’ils soient. Ceci
ne s’applique, bien entendu, qu’aux indigènes. L’esclavage,
sous quelque forme que ce soit et de quelque nom qu’on le désigne,
y est totalement inconnu. Tout captif évadé qui se réfugie à
Mac-Carthy est considéré comme un homme libre et est assuré de
la protection efficace des autorités anglaises.
On reconnaîtra que cette ligne de conduite, que les Anglais ont
adoptée en Gambie à l’égard des indigènes, est bien faite
pour leur attirer toutes les sympathies des noirs. Aussi, il
faut voir comme les habitants de George-Town se sont, pour ainsi
dire identifiés avec leurs gouvernants. Ils ne leur ont pas pris
seulement leur langue, mais aussi leurs mœurs, leurs coutumes, et
je dirai presque aussi leurs sympathies et leurs antipathies. Rien
d’intéressant et d’instructif comme de voir, le dimanche,
cette population de Noirs, de races diverses, se rendre en costume
Européen au temple protestant. Enfin la meilleure preuve que nous
pourrions apporter à l’appui de ce que nous venons de dire, est
le respect qu’ils ont su leur inculquer pour la reine Victoria. Le
jour de sa fête est jour férié et l’hymne national y est chanté
par toute la population indistinctement.
Au point de vue administratif comme au point de vue politique,
Mac-Carthy dépend entièrement de Bathurst. L’autorité anglaise
y est représentée par un gouverneur qui relève de celui de
Bathurst. Il est nommé par le pouvoir métropolitain sur la
proposition de ce dernier. Lorsqu’il s’absente, il est remplacé
dans ses fonctions par un intérimaire nommé par le gouverneur de
Bathurst. Cet intérimaire est généralement un habitant notable
anglais de la ville.
Le gouverneur est un fonctionnaire absolument civil, qui tient
entre ses mains tous les rouages administratifs et tous les
pouvoirs. C’est la seule autorité de l’île. Il est assisté,
pour la justice, par une sorte de greffier-secrétaire. Sa juridiction
est fort peu étendue et ses pouvoirs très restreints. Au criminel,
il ne peut condamner qu’à de légères amendes et n’infliger
que quelques jours de prison. Au civil, il remplit à peu près les
fonctions de juge de paix. Les affaires graves et importantes sont
jugées par les tribunaux de Bathurst, auxquels on peut toujours,
du reste, faire appel des jugements rendus par le gouverneur.
Il n’y a pas de garnison à Mac-Carthy. Une dizaine de police-men,
commandés par un sergent, sont chargés, sous l’autorité
du gouverneur, de maintenir l’ordre. A part ces modestes
fonctionnaires, il n’y a dans l’île aucune force militaire
constituée, et pour la défense, en cas d’attaque, l’autorité ne
dispose que de quelques canons d’un ancien modèle et des quelques
fusils dont est armée la police.
[Illustration : Balangar. — Factorerie de la Compagnie française
de l’Afrique occidentale.]
Les revenus du gouvernement y sont peu importants. Il n’y a pas
de douanes. Les droits d’entrée sont acquittés à Bathurst. Pas
d’octroi non plus. Les amendes, les frais de justice, quelques
taxes de nature municipale, pourrions-nous dire, constituent les
recettes de l’île.
L’instruction y est donnée aux enfants par le ministre protestant,
qui est en même temps chargé de l’école.
Mac-Carthy ne possède ni service postal, ni service télégraphique,
bien qu’elle soit peu éloignée de Bathurst. Aussi les
communications avec le chef-lieu sont-elles des plus rares et des
plus difficiles, surtout pendant l’hivernage. Il faut avoir recours
à la complaisance des maisons de commerce, et encore pendant la
saison des pluies ne faut-il pas compter sur plus d’un bateau
par mois. La métropole et la colonie ne font rien pour y favoriser
le développement des relations commerciales. Tout est laissé à
l’initiative privée. Il faut dire aussi que, sous ce rapport,
les négociants jouissent de la plus grande latitude. Ce système,
certes, peut avoir du bon. Les résultats semblent le prouver. Malgré
cela, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que le pouvoir
central est bien avare pour Mac-Carthy.
_Conclusions._ — Notre but, dans ce chapitre, a été de faire
connaître autant que possible Mac-Carthy. Nous nous sommes efforcé
de l’étudier sous tous ses aspects et de faire ressortir son
importance commerciale. Là encore, bien que nous nous trouvions en
pays absolument étranger, nous avons été heureux de constater
combien était puissant le commerce français. Nous y sommes au
premier rang, et pourtant nous avions à lutter contre un terrible
et puissant adversaire. Qu’on ne vienne donc pas nous dire que le
commerce français est réduit à néant dans les pays d’outre-mer
et que l’Anglais nous a partout supplantés et évincés ! Les
chiffres que nous avons cités sont plus éloquents que tout ce que
nous pourrions dire. Ils ne feront que croître, nous en sommes
persuadé, et nous ne saurions mieux conclure qu’en formant le
souhait que nos commerçants comprennent toute la grande importance
qu’il y a, à l’heure présente, à ne pas laisser péricliter
notre influence en Gambie.
CHAPITRE VIII
[Illustration : _Kalonkadougou_]
Départ de Mac-Carthy. — En route pour le Kalonkadougou. —
Diamali. — La vigne du Soudan. — Canouma. — Le _Fonio_. — Le
_Fromager_. — Counté-Counda. — Arrivée à Demba-Counda. —
Fatigue extrême. — Bonne réception. — Le village. —
Son chef. — Je suis forcé d’y rester deux jours. —
Description de la route de Mac-Carthy à Demba-Counda. —
Géologie. — Botanique. — Bizarre superstition. —
Départ de Demba-Counda. — Arrivée à Kountata, premier
village du Kalonkadougou. — De Kountata à Diambour. — Beaux
lougans. — Les puits de Diambour. — Belle réception. — Le
village. — Massa-Diambour. — Séjour à Diambour. — Départ
pour Goundiourou. — Arrivée à Goundiourou. — Village en
ruines. — Oseille et tomates indigènes. — Description de la
route de Diambour à Goundiourou. — De Goundiourou à Daouadi. —
Guiriméo. — Mansa-Bakari-Counda. — Saré-Dadi. — Daouadi. —
Aspect du village. — Un courrier rapide. — Lettre de M. Frey. —
Description de la route de Goundiourou à Daouadi. — La _gomme_
et les _gommiers_. — La _gomme_ de _Kellé_. — De Daouadi
à Coutia. — Boulou. — Coutia. — Massa-Coutia. — Aspect
du village. — Les tisserands. — Description de la route de
Daouadi à Coutia. — Le coton. — Les Niébès-Ghertés ou
Tigalo-N’galo. — Patates douces.
27 novembre. — Ce fut le 27 novembre seulement que nous pûmes
nous remettre en route. Malgré une nuit de fièvre et d’insomnie,
bien que la température fût excellente, je me décidai quand
même à partir. J’étais intimement convaincu que dès que
nous aurions atteint des régions plus septentrionales et des
plateaux plus élevés, nous verrions rapidement disparaître les
accidents palustres dont nous avions souffert à Mac-Carthy. Ma
faiblesse était devenue extrême, en peu de jours ma figure avait
pris le cachet paludéen caractéristique de la côte occidentale
d’Afrique. MM. les agents font tous leurs efforts pour me retenir ;
mais je refuse absolument leur bonne invitation. Je ne puis rester
plus longtemps, j’estime que j’ai assez perdu de jours et il faut
enfin partir, si je ne veux pas tomber plus sérieusement malade et
peut-être être obligé de rentrer en France sans avoir accompli
ma tâche.
Donc, le 27 novembre, à 7 heures du matin, nous quittons la
factorerie. MM. les agents viennent m’accompagner de l’autre
côté du fleuve où m’attendent mon cheval et mon palefrenier. Là,
après les avoir remerciés de leur bonne hospitalité, je monte
à cheval, et, à mon grand étonnement, je me hisse avec bien
moins de peine que je ne l’aurais cru. A Lamine-Coto, je trouve
tout préparé pour le départ, et après avoir remercié le chef
d’avoir donné l’hospitalité à mes hommes et lui avoir prouvé
par un beau cadeau toute ma reconnaissance, nous nous mettons en route
pour Demba-Counda, village distant de seize kilomètres environ et
où j’avais décidé de faire étape ce jour-là.
_Diamali._ — A 7 h. 50, nous traversons le petit village Toucouleur
de Diamali. Sa population est d’environ 150 habitants. Ce sont
des Toucouleurs-Torodos qui y émigrèrent à peu près à la même
époque que ceux de Oualia et de Dinguiray. Tout le long de la route,
je constatai l’existence de nombreux pieds de « Vigne du Soudan »,
de différentes espèces.
_Vigne du Soudan._ — Ce végétal est très commun au Soudan. Je
l’ai trouvé un peu partout mais particulièrement aux environs
de Kayes, à Koundou, à Niagassola, dans le Bondou, le Tiali, le
Niéri, le Ouli, le Bélédougou, le ravin de Soknafi, non loin de
Bammako, etc., etc. Nulle part il n’est cultivé et croît partout
spontanément. Il affectionne particulièrement les terrains bas,
humides et surtout les forêts les plus épaisses et dont le sol est
le plus riche en humus. J’ai remarqué que les pieds qui croissaient
sur les plateaux portaient rarement des fruits. Ils étaient brûlés
par le soleil avant d’avoir produit, et n’arrivaient jamais à
complet développement.
La vigne du Soudan ressemble beaucoup, comme port, aux vignes
américaines et surtout aux espèces _Othello_ et _Hundinckton_
que l’on cultive actuellement en France, mais elle est loin
d’atteindre les dimensions qu’elles acquièrent sous nos
climats. C’est surtout par le feuillage qu’elle s’en rapproche
le plus.
Elle fleurit vers la fin de juillet ou le commencement d’août,
ses fruits arrivent à maturité complète vers la fin d’octobre ou
au commencement de novembre. Les grappes en sont généralement peu
nombreuses et peu fournies. Nous avons souvent vu des pieds adultes
qui n’en portaient aucune.
Jusqu’à ce jour on en a déterminé cinq espèces principales, les
_Vitis Lecardi_, _Durandi_, _Faidherbi_, _Chantini_ et _Narydi_. Les
trois dernières sont les plus productives. Le _Vitis Faidherbi_ donne
un raisin jaunâtre, et la _Vitis Narydi_ un raisin très doré ;
quant à l’espèce _Lecardi_, qui est surtout très commune sur
les bords du Niger, elle produit un grain violet noirâtre qui n’a
que peu de saveur.
Les grains de toutes les espèces de vigne du Soudan sont petits. Leur
grosseur ne dépasse pas celle d’un gros pois. La pulpe est peu
abondante et les graines très volumineuses. C’est, du reste,
la caractéristique de la majeure partie des fruits non cultivés
des pays chauds. Cette pulpe a légèrement le goût du raisin,
et encore n’arrive-t-on à le découvrir qu’avec la plus grande
bonne volonté. On a fait à ces végétaux une réputation qu’ils
sont loin de mériter, et certains utopistes leur ont attribué
une importance que dans l’état actuel des choses, ils sont
loin d’avoir. Peut-être arrivera-t-on, par la culture, à les
améliorer et à en augmenter la production, mais bien des siècles
s’écouleront encore avant qu’on ait pu en tirer un produit qui
puisse rappeler de loin les vins de nos plus mauvais crûs.
A neuf heures, nous faisons halte au village Toucouleur de
Canouma. _Canouma_ est un village de 350 habitants, bien bâti,
propre et habité par des Toucouleurs-Torodos émigrés du Fouta,
à la suite d’Ousmann-Celli, le chef de Oualia. Ils s’étaient
d’abord fixés dans ce dernier village, mais des différends étant
survenus entre eux et le chef, ils partirent et vinrent s’établir
à Canouma. Dès mon arrivée, le chef et les principaux notables
vinrent me saluer. Je trouve là également le frère du chef
de Demba-Counda, venu au-devant de moi pour me conduire dans son
village. Après une halte d’un quart d’heure pendant lequel
nous pûmes nous désaltérer, grâce à l’amabilité du chef
qui, dès que j’eus mis pied à terre, m’avait envoyé deux
calebasses d’excellent lait, nous nous remettons en route. Non loin
de Canouma, nous laissons un peu sur notre droite un petit village
Peulh, enfoui, comme ils le sont tous, au milieu du mil. Quand nous
passons devant ses cases, qui s’élèvent à deux cents mètres
de la route environ, les femmes et les enfants sont occupés à
récolter le Fonio. C’est la saison, du reste. Le riz a disparu
et est remplacé par cette céréale, que, dans certaines régions,
les indigènes lui préfèrent.
_Le Fonio._ — On a souvent regardé le fonio comme une variété
du sorgho. Il n’en est rien. Cette confusion provient de ce que,
dans certaines régions, le Fouta par exemple, les indigènes,
quand on leur demande les noms des différentes variétés de mils,
désignent l’une d’entre elles sous ce nom. Mais il ne faut pas
s’y tromper, ce mot désigne deux plantes absolument différentes,
une variété de petit mil Toucouleur et une autre céréale qui
n’a avec elle rien de commun.
Le fonio, proprement dit, n’est autre chose que le _Penicellaria
spicata_ Wild., que les Ouolofs appellent encore _Dekkélé_. C’est
une graminée dont les proportions sont bien plus petites que celles
du sorgho. Sa tige a environ trente-cinq centimètres de hauteur,
cinquante au plus, à feuilles très étroites, relativement longues
et dont la forme rappelle celle d’un fer de lance très effilé. Ses
graines sont très petites, de forme légèrement oblongue, très
nombreuses et groupées sur une inflorescence cylindrique en forme
d’épi très allongé. Elles sont de meilleure qualité que celles
du sorgho et servent à préparer un aliment très apprécié des
indigènes.