sous le nom de « _riz Malinké_ », pour ne pas le confondre avec
le riz Caroline ou de Chine que nous importons, est d’un blanc
légèrement grisâtre. Il présente de petites stries brunes qui
sont évidemment dues à ce qu’il est mal décortiqué. Il est
plus dur que les autres riz, et son goût est moins fade. Quand
il a été bouilli, ses grains sont poisseux et s’agglutinent
aisément. Cela est vraisemblablement dû au mucilage abondant
qu’ils contiennent. On le mange bouilli ou cuit à l’étuvée
et mélangé avec de la viande ou du poisson. Les indigènes lui
préfèrent cependant le couscouss de mil, car ils prétendent que
le riz ne les nourrit pas autant.
La valeur commerciale du riz en Gambie est environ de 0 f. 15 le
kilo, et le rendement moyen à peu près de 4,550 kilogrammes à
l’hectare.
Sur les marchés on se sert pour mesurer le mil, le riz, les haricots,
le sel, d’une mesure toute spéciale que l’on désigne sous le
nom de « moule. » Sa contenance varie suivant les pays. Ainsi le
moule Bambara vaut 2 kil. environ, le moule Malinké en Gambie 1
k. 800, et le moule Toucouleur dans le Bondou, 1 k. 500.
La paille de riz forme un excellent fourrage dont tous les bestiaux
sont excessivement friands. Les indigènes s’en servent pour
fabriquer des chapeaux, des couvercles de calebasses et de petites
corbeilles plates assez originales.
_Le Rônier._ — Les rives de la Gambie sont couvertes de rôniers et
il en existe des forêts d’une étendue relativement considérable
où l’on peut remarquer des échantillons de ce végétal qui
atteignent des dimensions vraiment gigantesques. C’est le plus
grand des palmiers, le _Borassus flabelliformis_. Il est facilement
reconnaissable à son port élevé et caractéristique. Sa tige est
très grande et peut atteindre parfois jusqu’à vingt-cinq et trente
mètres. Elle est renflée au milieu et ses parties inférieures et
supérieures sont bien moins volumineuses et bien plus effilées. Son
écorce est noirâtre et porte les cicatrices des blessures qu’y
font les feuilles en tombant. Le bois, bien qu’il ait l’aspect
spongieux est très dur et est difficilement attaquable par la
scie. Les billes de rôniers sont plus lourdes que l’eau. C’est un
des rares bois qui ne flotte pas. Les feuilles d’un rônier adulte
sont groupées en un bouquet volumineux situé au faite de la tige,
et présente de profondes découpures. Le tronc n’en porte jamais,
sauf quand il est jeune. Leur couleur vert foncé et leur résistance
rappelle de loin les feuilles artificielles en zinc de certains
décors de théâtre ou de girouettes. Les plus jeunes, fortement
imbriquées et engaînantes au sommet du végétal, sont d’un
blanc d’ivoire. Très tendres, elles forment le chou palmiste. Les
feuilles du rônier ne tombent qu’après dessiccation complète.
Les fruits, désignés sous le nom de _rônes_, sont disposés en
grappes de quarante ou cinquante environ. Ils sont de la grosseur
d’un melon de moyenne taille et très lourds. L’enveloppe
en est verte quand ils sont jeunes ; à maturité, elle est jaune
orange. Les graines volumineuses, noirâtres, discoïdes ou en forme
de sphères aplaties aux deux pôles, sont enveloppées d’une pulpe
jaune d’or filamenteuse, très aqueuse, très odorante, et d’un
goût agréable mais légèrement térébenthiné. Les indigènes
en font une grande consommation, surtout en temps de disette.
Le rônier est un bois plein, de longue durée et d’une solidité
remarquable. Inattaquable par les insectes et par l’humidité,
il est excellent pour les pilotis, et l’on s’en sert couramment
dans la construction des ponts et des appontements. Les arbres mâles
sont seuls employés ; les arbres femelles ne peuvent servir qu’à
des palissades, car ils sont creux et peu résistants.
Les indigènes utilisent les feuilles pour couvrir les constructions
provisoires qu’ils font dans leurs villages de cultures. Nous
nous sommes très bien trouvés de les avoir employées pour nos
campements. Avec les jeunes feuilles, ils fabriquent aussi, en les
tressant, des liens très résistants. Nous avons été à même
d’apprécier leur solidité quand nous avons traversé en radeau
la Gambie au gué de Bady.
Outre le fruit, les Noirs mangent encore les racines des jeunes
pousses. Elles ont un goût légèrement astringent et assez
déplaisant. On les mange crues. Le bourgeon terminal est très
tendre. C’est un chou palmiste moins savoureux assurément que
celui de l’_Oreodoxa oleracea_, mais qui mérite cependant d’être
apprécié. Coupé en petits fragments de deux centimètres carrés,
et bien assaisonné d’huile, de vinaigre, sel et poivre, on en
fait une très bonne salade, surtout si on a eu la précaution de
la faire macérer pendant vingt-quatre heures. Ce plat est très
apprécié des Européens appelés à résider au Soudan. Enfin,
le rônier fournit une sève relativement abondante dont on pourrait
extraire du sucre et qui donne, par fermentation, un _vin de palme_
de qualité inférieure.
Je ne comptais rester à Mac-Carthy que trois ou quatre jours. Aussi
m’étais-je installé en conséquence. Dès le lendemain de
mon arrivée, je fis une visite à M. le gouverneur anglais de
l’île. Je trouvai en M. Syrett, métis de Bathurst, ancien
secrétaire du gouverneur général de la Gambie et tout récemment
installé, un homme charmant, bien élevé et d’une remarquable
obligeance. Pendant toute la durée de mon séjour à Mac-Carthy,
je n’eus absolument qu’à me louer des rapports que j’ai eus
avec lui. Peu de jours après mon arrivée, l’« Odette, » la
petite chaloupe à vapeur de la Compagnie, amena M. Frey, l’agent
en titre de la factorerie (M. Joannon n’était qu’intérimaire),
et M. Trouint, l’agent de la petite factorerie de Nianimaro,
située à un jour ou deux en aval de Mac-Carthy. Nous passâmes
deux jours charmants après lesquels M. Trouint, ayant réglé ses
affaires avec M. Frey, repartit pour rejoindre son poste.
Tous mes préparatifs étaient faits. Je m’étais ravitaillé
et j’avais acheté et expédié à Nétéboulou une nombreuse
pacotille dont j’avais besoin en prévision du voyage que
j’allais entreprendre au Kantora, à Damentan et au pays des
Coniaguiés. Un courrier, que M. le commandant de Bakel m’avait
expédié pour me porter ma correspondance et qui était venu me
rejoindre à Mac-Carthy après vingt jours de marche, se chargea
de la transporter à Nétéboulou. J’organisai à cet effet un
convoi de porteurs dont il eut la direction. Ces hommes étaient
au nombre de quatorze. Je les avais recrutés sur place et ils
arrivèrent sans encombre dans le Ouli avec leurs charges intactes. Et
pourtant les marchandises qu’ils portaient étaient bien faites
pour exciter leur cupidité. C’étaient des sacs de sel, des
caisses de tafia, de genièvre, de verroterie, de tiges de laiton,
des ballots d’étoffes, etc., etc. Il faut dire aussi que leur
chef de convoi, Boubou-Cissé, était un homme dévoué et d’une
scrupuleuse honnêteté.
J’étais prêt à partir et je me disposais à me mettre en
route lorsque je fus de nouveau atteint de fièvres intermittentes
si violentes que je dus garder le lit pendant plusieurs jours,
et ce ne fut que le 27 novembre que je pus quitter Mac-Carthy. En
même temps que moi, M. Joannon fut atteint d’un violent accès
à forme bilieuse et M. Frey lui-même fut obligé de s’aliter
pendant près d’une semaine. L’influence du climat se fit même
sentir sur mes hommes, étrangers pour la plupart à ces régions. La
température des nuits s’était beaucoup refroidie, et tous plus
ou moins souffraient de la poitrine ou des bronches. Même le jeune
frère de mon interprète eut une légère congestion pulmonaire
avec fièvre intense qui, pendant deux ou trois jours, me causa de
vives inquiétudes. Les animaux ne furent pas non plus épargnés. Je
n’avais, en effet, à leur donner pour toute nourriture que ce gros
mil rouge de Sierra-Leone, qui leur est si préjudiciable. En plus,
le cheval de Sandia fut atteint de violents accès de fièvre et
nous aurions peut-être eu un malheur à déplorer si je n’avais
pas eu pour les soutenir et les alimenter quelques caisses de
galettes à base de Kola que M. le Dr Heckel, de Marseille, avait
eu la généreuse prévenance de m’expédier à Mac-Carthy par les
soins de la Compagnie Française de la côte occidentale d’Afrique.
Retenu par la maladie à Mac-Carthy, je mis à profit l’inaction
forcée à laquelle j’étais condamné pour faire de cette
colonie anglaise une étude aussi approfondie que possible. C’est
le résultat de mes observations que je vais essayer de faire
connaître au lecteur dans le chapitre qui va suivre. Je n’ai point
la prétention de me figurer que j’ai découvert sur Mac-Carthy
quelque chose de nouveau, mais je suis intimement persuadé que ces
quelques notes que j’ai recueillies seront de quelque intérêt,
et, je dirai plus, de quelque utilité.
* * * * *
[Illustration : MAC-CARTHY]
CHAPITRE VII
Mac-Carthy. — Situation géographique. — Notice historique. —
Description géographique. — Aspect général. — Hydrologie. —
Orographie. — Constitution géologique du sol. — Climatologie. —
Flore. — Productions du sol ; cultures. — Faune. — Animaux
domestiques. — Le Protopterus ou Mudfisch des Anglais, ou
Schlammfisch des Allemands, ou poisson de vase. — Ethnographie ;
populations. — Organisation politique et administration. —
Conclusions.
L’île de Mac-Carthy, que les indigènes désignent sous le
nom de « Yan-Yan-M’Bouré », est située au milieu du fleuve
« Gambie ». Si, partant de Bathurst, on remonte le fleuve, on la
trouve à environ 200 milles de l’embouchure. Sa position serait à
peu près par 17° 7′ de longitude ouest et 13° 33′ de latitude
Nord. Sa plus grande longueur mesurée de l’Est à l’Ouest est
de 10 kilomètres environ et sa plus grande largeur, évaluée du
Nord au Sud, est de 6 kilomètres. Sa superficie serait à peu près
de 53 kilomètres carrés. Sa forme est à peu de chose près celle
d’une ellipse dont le grand axe serait orienté Est-Ouest.
Les deux bras du fleuve qui l’enserrent ont une largeur inégale
et le bras Nord est de beaucoup le plus important. Il est aussi plus
accessible à la navigation que celui du Sud. C’est, du reste,
sur sa rive que se trouvent tous les établissements commerciaux de
l’île. Au Nord, Mac-Carthy est voisine du Niani. Au Nord-Est, dans
ce même pays, et non loin de la rive droite du fleuve, se trouvent,
à une quarantaine de kilomètres environ, les ruines du village de
Pisania, point de départ choisi par Mungo-Park, lors de son premier
voyage en 1796. Au Sud, nous trouvons, en face, sur la rive gauche
du fleuve, le Guimara, et, environ à une centaine de kilomètres
à l’est, le Kantora où se trouvait autrefois le fameux marché
de Kantor, que certains historiens Portuguais citent comme un centre
commercial aussi important que pouvait l’être jadis Tombouctou.
Il y a près de trois siècles que Mac-Carthy est connue des
Européens. En 1618, Thompson la visita. Parti de l’embouchure
de la Gambie, il remonta le fleuve jusqu’au Tenda, reconnut,
par conséquent, cette île et se disposait à poursuivre sa
route jusqu’à Tombouctou, lorsqu’il fut massacré par les
indigènes. Deux années plus tard, Jobson y aborda de nouveau,
et, en 1796, Mungo-Park y séjourna. Depuis cette époque de
nombreux voyageurs l’ont visitée ; mais c’est au commencement
du siècle seulement que les Anglais comprirent son importance et
s’y installèrent définitivement.
_Description géographique ; aspect général._ — Mac-Carthy,
dans sa partie moyenne, a absolument l’aspect que présentent nos
rivières du Sud. La végétation y est puissante et les végétaux
que l’on y trouve acquièrent des dimensions énormes. Les
parties Est et Ouest sont plus tristes. On n’y trouve, en effet,
que des marais où croissent de nombreuses plantes aquatiques et des
Cypéracées gigantesques. Les arbres y sont rares. On peut cependant
encore y remarquer de beaux échantillons de palmiers rôniers. En
résumé, on peut dire que Mac-Carthy appartient à cette zone de
transition que l’on trouve entre les steppes du Sénégal et du
Soudan et les régions tropicales du Sud.
_Hydrologie._ — On ne rencontre dans l’île ni marigots ni
rivières. Pendant l’hivernage, il existe parfois, surtout quand
la crue du fleuve est très prononcée, une sorte de petit cours
d’eau qui, dirigé du Nord au Sud, fait communiquer les deux
bras du fleuve. Il est à peu près situé vers la partie médiane
de l’île, et ne coule guère que pendant deux ou trois mois au
plus. Dans les parties Est et Ouest sont de grands marais qui les
rendent absolument inhabitables.
Pour les usages domestiques, on ne fait guère emploi que de l’eau
du fleuve, qui, bien filtrée, est loin d’être mauvaise. On trouve
aussi, dans les deux villages qui s’y sont construits, quelques
puits ; mais l’eau qu’on en retire contient une grande quantité
de matières terreuses, qui, surtout pendant l’hivernage, la rendent
impropre à la consommation. La masse d’eau souterraine est peu
profonde, ce qui se comprend aisément, l’île étant peu élevée
au-dessus du fleuve. On la trouve à environ 3m50 de profondeur.
_Orographie._ — Il n’y a pas trace de collines, le terrain
est absolument plat, sauf dans la partie moyenne, où la ville est
construite sur une sorte de croupe élevée de 1m50 au plus au-dessus
des terrains environnants.
_Constitution géologique du sol._ — Le sous-sol de l’île
de Mac-Carthy appartient tout entier aux terrains de formation
secondaire. Les roches qu’on y rencontre, grès, quartz simples ou
ferrugineux, conglomérats à gangue silico-argileuse ne permettent
pas d’en douter. Cette ossature est recouverte dans les parties
Est et Ouest, d’une épaisse couche d’argiles compactes qui
forment le fond des marais. Dans la partie centrale et aux environs
de Boraba, c’est de la latérite formée par la désagrégation des
roches cristallines. Aux environs de la ville commerciale, la roche
se montre à nu et l’on peut y remarquer de beaux échantillons
de grès, quartz et quelques schistes lamelleux. Cette dernière
roche est cependant assez rare. Les rives de l’île sont couvertes
d’alluvions anciennes et récentes qui s’étendent à environ
150 mètres vers l’intérieur. Elles sont bien plus abondantes
sur la rive Nord et sur la rive Sud. Il résulte, du reste, des
observations qui ont été faites, que, chaque année, cette rive
empiète sur le fleuve, tandis qu’au Sud c’est, au contraire,
la Gambie qui s’avance de plus en plus dans les terres.
_Climatologie._ — De ce que nous venons de dire de la situation
géographique, de l’hydrologie et de la constitution géologique
du sol de l’île de Mac-Carthy, nous pouvons aisément conclure
ce que doit être son climat. Sa longitude et sa latitude la
placent naturellement dans les climats chauds par excellence. La
température y est naturellement élevée, surtout pendant la saison
chaude. Pendant l’hivernage, au contraire, le thermomètre n’y
monte jamais bien haut. Il ne dépasse guère trente à trente-deux
degrés centigrades. Mais l’atmosphère y est absolument saturée
d’humidité et d’électricité. Aussi cette saison y est-elle des
plus pénibles à supporter, et c’est à cette époque de l’année
que les Européens y sont le plus éprouvés. L’hivernage y est
précoce et les premières pluies apparaissent au commencement de
mai. Elles sont toujours très abondantes et durent jusqu’au mois
de novembre. Les vents de Sud-Ouest règnent pendant toute cette
saison. Durant la période sèche, au contraire, de novembre à mai,
soufflent les vents brûlants d’Est et de Nord-Est. A cette époque,
le rayonnement nocturne est tel que, pendant les mois de novembre,
décembre et janvier, il n’est pas rare de voir le thermomètre
descendre parfois jusqu’à dix degrés et même au-dessous. On
comprend combien de semblables variations sont pernicieuses à
la santé. De plus la constitution géologique du sol contribue
puissamment à augmenter l’insalubrité de l’île. Les marais des
parties Est et Ouest, l’imperméabilité du sous-sol qui ne permet
pas aux eaux de s’écouler en font un des coins les plus malsains
du globe. C’est ce que dans sa sollicitude pour ses employés,
la Compagnie française a bien compris. Aussi a-t-elle décidé
que ses agents de Mac-Carthy iraient chaque année se retremper
à Bathurst et éliminer au bord de la mer le poison qu’ils y
absorbent. Grâce à cette mesure et à un grand confortable, ils
peuvent sans trop souffrir y résider plusieurs années.
_Flore._ — _Productions du sol._ — _Cultures._ — La flore
de Mac-Carthy est peu variée ; mais, par contre, les essences
botaniques que l’on y rencontre, s’y développent rapidement
et y acquièrent des dimensions que, seuls, peuvent atteindre les
végétaux propres aux régions tropicales. Les végétaux les plus
communs sont : le caïl-cédrat (_Khaya Senegalensis_ A. de Juss.),
le tamarinier (_Tamarindus indica_ Lin.), le baobab (_Adansonia
digitata_ Lin.), le fromager (_Bombax ceiba_ Lin.), le rônier
(_Borassus flabelliformis_ Lin.), le n’taba (_Sterculia cordifolia_
Cav.), enfin une grande variété de ficus et de légumineuses. Mais,
nous le répétons, ces végétaux, vu l’exiguité de l’île,
y sont en minime quantité. On ne les trouve guère que dans la
partie centrale. A l’Est et à l’Ouest, à part le rônier,
ils sont relativement rares.
Il y a peu de champs cultivés. Le sol se prête peu à la culture. On
ne trouve des lougans qu’aux environs des villages, encore sont-ils
de peu d’étendue. Un peu de mil et de maïs, et voilà tout. Par
contre, chaque habitant possède autour de son habitation de petits
jardinets où sont cultivés avec grand succès, tabac, courges,
calebasses, tomates indigènes, patates douces, manioc. Les papayers,
citronniers, goyaviers, bananiers s’y sont très bien acclimatés et
y sont cultivés avec grand succès. Dans les régions Est et Ouest
se trouvent de belles rizières. Enfin, chaque factorerie, ainsi que
les fonctionnaires, possèdent de beaux jardins où l’on récolte
quelques légumes d’Europe, choux, salades, radis, oignons, etc.,
qui font les délices de ceux que leurs affaires ou leurs fonctions
forcent à résider dans le pays.
_Faune, animaux domestiques._ — La faune est des plus
pauvres. Quelques rares singes, venus là on ne sait pourquoi,
quelques pigeons, tourterelles, bécassines et perdrix grises,
une grande variété d’oiseaux de toutes sortes, au plumage
varié. Pas d’animaux nuisibles ; mais, par contre, une quantité
énorme de moustiques, surtout pendant l’hivernage. Quelques rares
serpents non venimeux et une grande variété de lézards. Le
fleuve est très riche en poissons dont les espèces sont
excessivement nombreuses. Quelques-unes sont excellentes et
constituent une ressource précieuse pour la table. Mais, par
contre, il est absolument infesté de caïmans. Il en est qui sont
réellement énormes et qui deviennent un véritable danger pour les
baigneurs. Aussi ne s’y plonge-t-on jamais. Les hippopotames s’y
montrent aussi fréquemment ; mais ils habitent de préférence les
marigots voisins.
Parmi les animaux domestiques nous citerons particulièrement les
chiens, chèvres, moutons, poulets, canards. Les bœufs viennent
surtout de la terre ferme, selon les besoins de l’alimentation. Les
chevaux y vivent difficilement. Pendant le séjour que nous y avons
fait, nous n’en avons vu que trois, celui du gouverneur et deux
autres qui appartenaient à la Compagnie française.
_Le Protopterus annectens_, ou _Mudfisch des Anglais_,
ou _Schlammfisch des Allemands_, ou _poisson de vase_. — Nous
serions incomplets si nous ne mentionnions pas ici cette espèce
de poisson si bizarre, qui se niche dans la vase du fleuve et des
marigots avoisinants et qui peut pendant plusieurs mois vivre en
dehors de tout liquide, à l’air libre. C’est le _Protopterus_ ou
poisson de vase que les Anglais désignent sous le nom de _Mudfisch_,
les Allemands _Schlammfisch_. Par sa constitution et ses mœurs,
il se distingue des poissons proprement dits et forme pour ainsi
dire un ordre particulier intermédiaire entre les poissons et les
batraciens. Nous verrons plus loin qu’il a en effet des caractères
communs à ces deux classes.
On le trouve dans la plupart des cours d’eau de l’Afrique
occidentale, surtout dans la région comprise entre les 5e et
13e degrés de latitude nord. Il affectionne particulièrement les
marigots dans lesquels le courant est peu prononcé. On le rencontre
également dans les grands fleuves, principalement dans les parties
où le courant se fait peu sentir. La Mellacorée, la Casamance et la
Gambie, ainsi que les marigots qui en dépendent, sont les fleuves qui
en renferment le plus. Il est très commun aux environs de Mac-Carthy
et à l’embouchure du Sandougou et du marigot de Countiao.
Grâce à l’obligeance de MM. les agents de la Compagnie française,
j’ai pu en expédier en France plusieurs caisses et examiner
attentivement ce curieux animal. Mon excellent ami, M. le lieutenant
Tête, de l’infanterie de marine, et M. le Dr Bonnefoy, médecin
de 2e classe de la marine, ont pu également l’observer. Ils ont
bien voulu me communiquer leurs notes à son sujet. Elles m’ont
été d’un précieux secours pour rédiger ce qui suit et pour
compléter l’étude rapide que j’en avais faite[17].
Les Protopterus appartiennent à l’ordre des _Dipneustes
dipneumones_. La peau est écailleuse, — cinq branchies
tripinnatifides — deux poumons aréolaires, dilatés en avant,
rétrécis en arrière, où ils atteignent le cloaque ; ils
communiquent par une courte trachée membraneuse, avec le dehors,
au moyen d’une glotte s’ouvrant dans le plancher du pharynx ;
cœur à ventricule simple, oreillette simple ; appareil génital
femelle plus semblable à celui des batraciens qu’à celui des
poissons. Au lieu de nageoires, quatre extrémités irrégulièrement
cylindriques, longues de cinq à dix centimètres ; les deux
antérieures prennent naissance à l’extrémité postérieure de
la tête ; les deux postérieures s’étendent à la naissance
d’une queue lancéolée. — La couleur de la peau est gris
brun, sale. Elle est semée de taches sombres. Le squelette est
cartilagineux, sauf la tête, qui est seule ossifiée. La colonne
vertébrale est formée d’une tige cylindrique, subcartilagineuse,
revêtue d’une gaîne fibreuse et d’une série de pièces neurales
disposées en toit au-dessus de la moelle épinière. Ces pièces
sont soudées entre elles, sur la ligne médiane, où elles portent
une apophyse épineuse styliforme. L’articulation de la tête est
effectuée par un seul condyle.
Pendant l’hivernage, ces sortes de poissons vivent dans la vase,
au fond des marais, des marigots et du fleuve. Ils se nourrissent
de petits poissons et autres animaux aquatiques. Quand les marais
commencent à se dessécher, ils font un trou dans la vase molle et y
fixent leur demeure. Là, le poisson de vase se replie en deux par une
demi-révolution sur lui-même, et la queue vient recouvrir la tête
comme un bonnet. A ce moment, les glandes de la peau sécrètent un
liquide gluant qui se dessèche et forme une enveloppe imperméable,
membraneuse, couleur feuille-morte, et laissant seulement à nu
l’ouverture de la bouche. L’animal tombe alors dans une sorte
de léthargie qui va durer pendant toute la saison sèche. Il n’en
sortira que pendant l’hivernage suivant, lorsque les pluies auront
détrempé le sol.