_4 novembre._ — Je dormis pendant la nuit que je passai à

Koussalan, comme cela ne m’était pas arrivé depuis bien

longtemps. Aussi, au réveil, me sentis-je très bien, à part

toutefois une grande faiblesse. A cinq heures quarante minutes,

après avoir pris un déjeuner sommaire, nous nous mettons en route

pour Calen-Ouolof, où j’ai décidé que nous irions camper ce

jour-là. Le fils du chef m’accompagne et son père lui a donné

l’ordre de ne me quitter que lorsque je n’aurais plus besoin de

lui, c’est-à-dire à mon arrivée à Mac-Carthy. Nous marchons

d’une bonne allure et aucun de mes hommes ne reste en arrière. On

voit que c’est l’avant-dernière étape avant d’arriver

à Mac-Carthy. La route ne présente aucune difficulté et si ce

n’était l’abondante rosée qui nous inonde littéralement, elle

eût été des plus agréables. Nous faisons la halte à Carantaba,

village distant de 6 kilomètres environ de Koussalan et où nous

arrivons à sept heures cinquante minutes. Le village est absolument

désert. Tous les hommes ont pris la fuite et se sont cachés dans

leurs lougans. Je me demande encore pourquoi. Je n’y ai trouvé

que quelques femmes et les enfants. J’interrogeai à ce sujet la

fille du chef qui me déclara que tout le village avait eu peur,

mais qu’elle savait bien que je ne venais pas dans leur pays

pour leur faire du mal et qu’elle était restée bien tranquille

à préparer son couscouss. C’est bien encore là une preuve du

peu de vaillance des noirs. A l’approche d’un danger, même

imaginaire, les hommes fuient en laissant les cases à la garde des

femmes et des enfants. Le même fait s’est passé à Ségou lorsque

nous sommes allés l’attaquer, les hommes se sont enfuis à notre

approche après avoir fermé les portes du Diomfoutou (sérail), où

se trouvaient les femmes, et leur avoir jeté les clefs par-dessus

la muraille. Je rassurai du mieux que je pus cette brave femme et

me remis en route après lui avoir bien recommandé de dire à son

père de venir me voir à Calen-Ouolof, où j’allais camper, ou

bien à Mac-Carthy. J’eus sa visite quarante-huit heures après

à Mac-Carthy, et après explication, nous rîmes beaucoup ensemble

de la frayeur que je leur avais causée.

Quel ne fut pas mon étonnement, au moment où j’allais me remettre

en route, de voir sortir d’une case, où il avait passé la nuit,

Mahmady-Diallo, mon courrier que j’avais expédié la veille pour

annoncer mon arrivée à Calen-Ouolof. Je lui demandai compte de sa

mission et il me répondit qu’étant fatigué, il était resté à

Carantaba pour se reposer ; mais qu’il avait expédié un homme

du village au chef de Calen pour le prévenir, qu’il l’avait

vu partir. Tout étant pour le mieux, du moins je le croyais, nous

quittâmes Carantaba.

_Carantaba._ — Carantaba est un gros village de Malinkés

musulmans d’environ neuf cents habitants. La population est

absolument fanatique. Autour de lui sont groupés quatre autres

villages qui portent le même nom. Trois de ces villages sont

Malinkés musulmans et le quatrième est Toucouleur-Torodo. Ces

quatre villages réunis peuvent former une population totale

d’environ quinze cents habitants. En janvier 1872, Carantaba, qui

s’était révolté contre l’autorité du Massa de Kataba (Niani)

dont il relevait, fut pris et détruit par Boubakar-Saada, almamy

du Bondou, que ce dernier avait appelé à son aide. Reconstruit,

il fut de nouveau attaqué et brûlé par les troupes alliées du

Bondou, du Fouladougou et du Fouta-Djallon. Mais ses habitants ne

perdirent pas courage. Ils se remirent vaillamment à l’œuvre,

reconstruisirent de nouveau leur village et l’entourèrent d’un

fort sagné. Ce furent ses guerriers qui, en 1879, décidèrent de

la défaite de l’armée alliée que commandaient devant Koussalan,

Boubakar-Saada, Alpha-Ibrahima, et Moussa-Molo. Pendant la guerre du

marabout, Mahmadou-Lamine-Dramé, beaucoup des guerriers de Carantaba

se rangèrent sous sa bannière, mais la plus grande partie, les

Toucouleurs surtout, combattirent à nos côtés sous les murs de

Toubacouta. Depuis cette époque, la paix règne, dans cette région,

et Toucouleurs et Malinkés musulmans se livrent avec ardeur à la

culture de leurs vastes lougans de mil, arachides, maïs, et de

leurs belles rizières. Autour des villages se trouvent de jolis

petits jardins où l’oignon est cultivé avec succès.

Cette plante potagère est surtout cultivée par les peuples de

race Mandingue. On n’en trouve que rarement et en très petite

quantité dans les villages de race Peulhe. Autour des villages

Bambaras et Malinkés, on trouve bon nombre de petits carrés de

jardins ensemencés avec soin. On choisit, de préférence, une

terre riche en humus. Elle est proprement préparée et on n’y

voit jamais le moindre brin d’herbe. Les semis sont faits avec

la plus grande régularité et chaque pied distant de son voisin de

vingt-cinq-centimètres. Plantés vers la fin de l’hivernage, en

octobre, la récolte se fait vers la fin de décembre. Chaque jour,

les femmes et les enfants, à l’aide de calebasses, procèdent à

l’arrosage. Ils se servent de ce légume pour assaisonner leur

couscouss. L’oignon du Soudan est bien plus petit que celui de

nos climats tempérés. La grosseur est à peu près celle d’une

noix. La saveur est excessivement sucrée et il est très recherché

par l’Européen qui s’égare dans ces contrées. Avec les queues

on assaisonne les omelettes, les sauces, et les bulbes sont mangés

en salade ou comme condiments. C’est pour nos estomacs délabrés

par le climat et la mauvaise alimentation un des meilleurs excitants

de l’appétit, et surtout le plus inoffensif.

Après avoir pris à Carantaba vingt minutes de repos, nous

nous remettons en marche. A deux kilomètres environ du village,

j’éprouvai une émotion. Nous traversions un marais, à fond

vaseux et glissant, où nous enfoncions à peu près jusqu’au

genou, lorsque, tout-à-coup, le porteur chargé de la cantine, où

étaient enfermés mes instruments et mes notes, fit un faux pas et

s’abattit tout son long dans l’eau avec son fardeau. La cantine

disparut complètement et s’enfonça de quelques centimètres

dans la vase. Retirée aussitôt, je constatai, avec plaisir,

après l’avoir ouverte sur la terre ferme, que, grâce à son

étanchéité parfaite, pas la moindre goutte d’eau n’y avait

pénétré. Aussi ne puis-je m’empêcher, in petto, de rendre

grâce au soin avec lequel elle avait été fabriquée par M. Flem,

constructeur d’articles de voyage à Paris. S’il en avait été

autrement, outre mes instruments, j’aurais perdu là le fruit de

plusieurs années de travail.

A 9 h. 30 nous traversons un petit village de Peulhs de 250 habitants

environ. C’est Calen-Foulbé. Il disparaît presque entièrement au

milieu de ses lougans et cucurbitacées de toute sortes qui couvrent

ses toits. Ses habitants ont dans tout le pays la renommée d’être

d’excellents fabricants de mortiers et pilons à couscouss. Nous

ne nous y arrêtons pas et trois kilomètres plus loin nous sommes

à Calen-Ouolof, but de l’étape.

_Calen-Ouolof_ est un village d’environ trois cents habitants. Sa

population Ouolove, comme l’indique son nom, est venue du

Bondou pour fuir les exactions des almamys Sissibés et de leur

famille. J’y fus très bien reçu. Je fus étonné de voir à

mon arrivée que rien n’était préparé pour me recevoir. J’en

demandai le motif et il me fut répondu que l’on n’avait pas reçu

le courrier que Mahmady prétendait avoir expédié de Carantaba. Je

ne pus arriver à tirer cette affaire au clair. Toutefois, en voyant

l’empressement que mettaient les habitants à m’être agréable,

j’acquis la ferme conviction que mon courrier m’avait menti, ce

qui est loin d’être rare chez les noirs, surtout quand ils sont

pris en défaut. Quoiqu’il en soit nous fûmes bien hébergés à

Calen-Ouolof et ni moi, ni mes animaux, ni mes hommes n’eûmes

à nous plaindre de l’hospitalité qui nous fut généreusement

donnée.

La route de Koussalan à Calen-Ouolof diffère sensiblement des

chemins déjà parcourus. En quittant Koussalan, nous traversons

d’abord les lougans du village, puis nous entrons dans une

vaste plaine nue et marécageuse. Plus nous avançons et plus le

terrain s’élève. Nous traversons alors un plateau ferrugineux

couvert de bambous. Interrompu à mi-chemin par des lougans qui

appartiennent à Koussalan, il se continue jusqu’aux lougans de

Carantaba. Signalons à droite et à gauche de la route, sur le

plateau mentionné plus haut, deux mares assez profondes et pleines

d’eau en cette saison. De Carantaba à Calen-Ouolof ce n’est plus

qu’une succession de marais, rizières, lougans, excepté toutefois

un peu avant d’arriver à Calen-Ouolof, où nous traversons une

colline ferrugineuse de deux kilomètres de longueur environ. La

flore n’a pas varié, légumineuses, n’tabas, fromagers, baobabs,

tamariniers, etc., etc. Nous remarquons aussi de beaux échantillons

de Laré ou Saba, belle liane à caoutchouc.

_Le Laré_ ou _Saba, liane à caoutchouc._ — Cette liane (_Vahea

Senegalensis_ A. D. C.) est nommée _Laré_ par les peuples de

race Peulhe et _Saba_ par les noirs de race Mandingue. Elle atteint

souvent des proportions gigantesques. Nous en avons vu fréquemment

dont le tronc égalait la grosseur de la cuisse d’un homme

vigoureux. C’est une Apocynée du genre Landolphia ou Vahea. Elle

s’attache toujours aux grands végétaux et acquiert parfois

un si grand développement que l’arbre qui la porte disparaît

complètement. Elle est très facile à reconnaître à son port

majestueux et au dôme de verdure qu’elle forme au-dessus des

végétaux auxquels elle s’attache. Ses fleurs, blanches, qui ont

la forme de celles du jasmin, exhalent une odeur des plus agréables

qui permet d’en reconnaître au loin la présence. Ses fruits sont

tout aussi caractéristiques. Ils sont volumineux et affectent la

forme d’une orange, de celles que l’on désigne sous le nom de

pamplemousses (_Citrus decumana_). Leur coloration est vert sombre

quand ils ne sont pas mûrs. Arrivés à maturité, ils sont, au

contraire, d’un jaune rouge qui ne permet de les confondre avec

aucun autre. Ils poussent à l’extrémité des petits rameaux. Ils

contiennent à l’intérieur une trentaine de graines de forme

pyramidale qui sont noyées dans une pulpe jaune d’or d’un goût

délicieux et excessivement rafraîchissante.

On trouve le Laré partout au Soudan français ; mais les contrées

où il est en plus grande abondance sont le Niocolo, le Baleya,

l’Amana, le Dinguiray, etc., etc. Il croît, de préférence,

sur les bords des marigots, dans les terrains humides, marécageux

surtout. Nous avons pu remarquer que les Larés qui poussent dans

les argiles et sur les plateaux ferrugineux sont moins développés

que ceux qui croissent sur les rives des marigots et présentent

une vitalité bien moins grande. Plus on s’avance vers le sud et

plus il devient commun. Nul doute qu’il ne croisse également sur

le bord des rivières du Sud et de leurs affluents. Monsieur le Dr

Crozat, dans son voyage au Fouta-Djallon, l’a trouvé partout dans

ce pays et en abondance. Il existe de même en grande quantité dans

toutes les régions situées dans la boucle du Niger, dans le pays

de Ségou et dans le Macina au Nord.

Toutes les parties du Laré donnent un suc abondant. C’est le

végétal qui, au Soudan, en donne le plus. En outre, ce suc donne

un caoutchouc qui nous semble le meilleur de tous les produits

similaires de Vahea d’Afrique ; il en donne surtout beaucoup

plus. Pour l’extraction, point n’est besoin de procédés

particuliers pour pratiquer les incisions. La simple incision

longitudinale ou transversale laisse écouler de grandes quantités

de suc. En toutes saisons, il en donne beaucoup et l’âge ou

l’état des végétaux influe peu sur la production. Il se coagule

rapidement par la simple évaporation. C’est assurément de tous les

végétaux à caoutchouc celui qui donnera toujours en tous lieux et

en tout temps les résultats les plus satisfaisants et surtout les

plus rémunérateurs. Il nous souvient avoir entendu raconter par

nos camarades ce fait, à savoir que, sur les bords du Tankisso,

M. le lieutenant de vaisseau Hourst, commandant de la flottille

du Niger, avait pu en un temps relativement court, par les moyens

tout primitifs qu’il avait à sa disposition, en récolter des

quantités relativement considérables. Cela permet d’augurer que

l’exploitation en serait facile et fructueuse.

Le caoutchouc du laré présente, à s’y méprendre, les

caractères macroscopiques de celui de l’Hevea. Jouit-il des mêmes

propriétés ? Tout permet de l’espérer. Des échantillons ont

été rapportés en France et sont soumis à l’analyse. Nous avons

tout lieu de croire que les résultats en seront favorablement

concluants. Nous ne saurions trop attirer l’attention sur ce

précieux végétal, qui, à notre avis, est appelé à un avenir

prochain et certain.

La journée que je passai à Calen-Ouolof s’écoula sans

incidents. Je reçus de nombreux visiteurs, qui vinrent me saluer,

et, ce qui me fit encore plus de plaisir, un courrier m’apporta

vers cinq heures du soir une lettre fort aimable de M. l’agent

de la factorerie française de Mac-Carthy, dans laquelle il me

souhaitait la bienvenue et m’annonçait que j’étais attendu avec

impatience. Je le fis immédiatement prévenir que j’arriverai le

lendemain matin de bonne heure, et, en même temps, je fis annoncer

au chef de Lamine-Coto que j’irais camper dans son village.

A la nuit tombante, tout le monde se coucha dans l’espoir de

passer une bonne nuit. Notre espoir fut rapidement déçu, et,

dès que les feux furent éteints, nous fûmes tous assaillis par

des nuées de moustiques, qui nous tinrent éveillés. Depuis Bala,

dans le Niéri, je n’en avais jamais été aussi incommodé. Toute

la nuit s’écoula sans sommeil et je vis se lever le jour sans avoir

pu fermer l’œil une seule minute. Mes hommes en souffrirent autant

que moi. Je suis bien certain qu’ils ont conservé de Calen-Ouolof

le même souvenir cuisant que j’en garde encore. Moustiques et

maringouins nous attaquèrent avec la même fureur et nous firent

payer cher l’hospitalité que nous avaient généreusement accordée

les habitants. Impossible de se garantir contre leurs multiples

piqûres. Leurs trompes acérées traversaient même les vêtements

pour venir chercher sur notre figure, nos bras et nos jambes, leur

nourriture quotidienne.

On comprendra sans peine combien nous fûmes heureux de voir se lever

le jour. C’était la fin de nos tourments. Aussi les préparatifs

du départ furent-ils rapidement faits et pûmes-nous nous mettre

en route sans retard.

_5 novembre._ — A cinq heures du matin, nous quittons Calen-Ouolof

en bon ordre. Il fait une température des plus agréables ; mais

il règne une humidité considérable et le sol est couvert d’une

rosée très abondante. Aussi sommes-nous littéralement trempés

peu après le départ.

_Yola._ — A sept heures quinze minutes, nous arrivons à Yola,

village de Malinkés musulmans, dont la population peut s’élever

à environ 450 habitants. Le frère du chef, remplaçant son frère

malade, vient me recevoir, et nous causons fort amicalement pendant un

quart d’heure environ. Il me promet de m’envoyer à Lamine-Coto

du riz pour nourrir mes hommes pendant mon séjour à Mac-Carthy. On

n’est pas plus complaisant.

_Couiaou._ — A sept heures trente minutes, nous nous remettons en

marche. A sept heures cinquante-cinq nous laissons sur notre droite le

petit village de Couiaou, dont la population peut s’élever à une

centaine d’habitants. Ce petit village, brûlé, il y a quelques

années, par mon ami, le lieutenant Levasseur, de l’infanterie de

marine, à la suite d’affaires de captifs, commence à peine à

sortir de ses ruines. Il m’a paru fort mal entretenu, comme tous

les villages Malinkés du reste.

_Lamine-Sandi-Counda._ — Non loin de Couiaou se trouve le village

Malinké musulman de Lamine-Sandi-Counda, peuplé d’environ cent

habitants, d’après les renseignements qui m’ont été donnés. De

la route, on ne le voit pas, car il est absolument caché par les

lougans de mil.

_Medina._ — Un peu plus loin nous laissons encore à droite le

petit village de Medina devant lequel nous passons à huit heures

trente-cinq. Il peut avoir environ cent cinquante habitants Malinkés

musulmans et est entouré de belles rizières.

_Canti-Countou._ — A peu de distance de Medina, nous laissons sur

la gauche, Canti-Countou, petit village Malinké musulman, dont la

population s’élève à cent cinquante habitants environ. Il est

situé à deux cents mètres à peu près de la route et possède

de belles cultures de mil et de belles rizières.

Enfin, à neuf heures trente minutes, nous arrivons à Lamine-Coto,

but de l’étape, où j’ai le plaisir de trouver M. Joannon,

agent de la Compagnie Française, à Mac-Carthy, qui avait poussé

l’amabilité jusqu’à venir à mon avance. Je suis tout heureux

de voir enfin une figure blanche. En peu de temps nous avons fait

complète connaissance : car nous étions loin d’être étrangers

l’un à l’autre. Nous avions échangé une correspondance

relativement active pendant mon séjour à Nétéboulou, et, en pays

noir, les lettres sont d’excellents moyens de rapprochement. Seul

Européen et seul Français à Mac-Carthy en cette saison où le

commerce est peu actif, on comprendra aisément qu’il fit à un

compatriote la plus cordiale des réceptions. Je suis obligé de me

rendre à son invitation et d’aller déjeuner à Mac-Carthy, à

la factorerie française, mais auparavant j’installe mes hommes et

mes animaux. Je reçois le chef du village et je change de vêtements

car je suis tout trempé.

Sandia prête son cheval à M. Joannon, et nous nous rendons au bord

du fleuve où nous attend un canot. La Gambie est peu éloignée de

Lamine-Coto (1 km. 079). Un peu avant d’y arriver nous apercevons

les constructions de Mac-Carthy et en face de l’endroit où nous

dépose le canot se détache en blanc, avec ses ouvertures vertes, la

factorerie française, la construction la mieux comprise de l’île

entière. Il est 10 heures 1/2 quand nous y arrivons. Immédiatement

M. Joannon me met en possession de ma chambre. Je suis admirablement

bien installé ; lit avec sommier et moustiquaire, toilette. Rien

ne manque. Nous sommes à douze jours de mer de France, au cœur de

l’Afrique, et nous retrouvons le même bien-être qu’en Europe. Je

vais donc pouvoir me reposer un peu et goûter les charmes de la

vie européenne. Je déjeune à merveille, je n’ai pas besoin de

le dire. Ce repas, dans la vaste salle à manger de la factorerie

où règne tout le confortable des demeures européennes dans les

pays chauds, est un des meilleurs que j’ai fait de ma vie et celui

dont le souvenir m’est le plus cher. C’est que, si les savantes

préparations de nos laboratoires culinaires y faisaient défaut,

il y avait deux condiments qu’on ne trouvera guère sur les tables

de nos dîners officiels, un vigoureux appétit et la plus franche

cordialité.

L’après-midi s’écoula rapidement et, à quatre heures,

nous quittâmes la factorerie pour nous rendre à Lamine-Coto,

où je voulais veiller à l’installation de mes hommes,

arranger mes bagages et régler quelques affaires. J’avais donné

l’ordre aux palefreniers, en partant le matin, de nous amener les

chevaux au fleuve à cette heure-là. Ils ont été exacts et nous

n’avons pas eu à les attendre. A la nuit tombante, après avoir

fait à Lamine-Coto ce que j’avais à y faire, je retourne à

Mac-Carthy. Sandia et Almoudo m’y accompagnent. Ils sont logés

dans l’intérieur de la factorerie où M. Joannon leur a fait

préparer une case. Je dîne aussi bien que j’ai déjeuné et,

à neuf heures du soir, je me mets voluptueusement au lit. Il y a

sept mois que cela ne m’était arrivé.

_Lamine-Coto._ — Lamine-Coto est un village de Malinkés musulmans

de 250 habitants environ. Le chef en est jeune, intelligent et il

me reçoit à merveille. Grâce à son obligeance mes hommes et mes

chevaux n’y ont manqué de rien. Il a eu, en un mot, pour moi,

toutes les prévenances qu’un noir peut avoir.

La route de Calen-Ouolof à Lamine et à Mac-Carthy ne présente

rien de bien particulier. De Calen à Yola le terrain s’abaisse

sensiblement, et à peu de distance de Calen nous traversons une

vaste plaine marécageuse qui s’étend au-delà de Yola. A peine

sommes-nous sortis des lougans de ce village que nous entrons en

plein dans le marais. Nous ne le quittons guère qu’en arrivant

à Couiaou. Là, le terrain s’élève un peu, nous traversons une

petite colline ferrugineuse aux environs de Medina, et, de chaque

côté de la route jusqu’à Lamine-Coto, nous remarquons de petites

collines de même composition. De Lamine-Coto à la Gambie, ce ne

sont plus que des argiles alluvionnaires entrecoupées de marécages

non encore desséchés.

La flore est peu variée, Légumineuses gigantesques, N’tabas,

Nétés resplendissants de verdure, etc., etc. Les rives de la Gambie

sont couvertes de beaux arbres. On voit que nous avons quitté la

région des steppes Soudaniennes pour la région des tropiques,

proprement dite. Aussi la végétation devient-elle de plus en plus

puissante et luxuriante.

_Le riz et les rizières._ — Le riz, dans toutes les régions

que nous venons de parcourir de Nétéboulou à Mac-Carthy, est

l’objet de grandes cultures et de soins attentifs. Les rives du

fleuve, les bords des marigots et les marécages que laissent les

eaux en se retirant sont, aux environs des villages, transformés en

rizières de bon rapport. La production, déjà très considérable,

pourrait encore être augmentée dans de notables proportions si

les habitants voulaient utiliser tous les terrains propres à cette

culture. Mais pour le riz ils procèdent absolument comme pour les

autres céréales et ne sèment que ce qui leur est strictement

nécessaire pour leur consommation. C’est toujours la même

imprévoyance. Que la récolte, pour une cause quelconque, vienne

à manquer, et c’est la famine.

Le riz ne demande que peu de soins, et le terrain ainsi que le

climat sont si favorables à sa culture que le rendement qu’il

donne est toujours considérable. Pour préparer le sol destiné

aux semailles, on se contente simplement de le débroussailler. On

choisit de préférence un terrain humide sur les bords du fleuve,

des marais, et même dans le lit de certains marigots. A l’aide

d’un bâton, on sème le riz en faisant un trou dans lequel on

place trois ou quatre graines. Ces trous sont environ situés à

15 centimètres l’un de l’autre. Dans certaines régions on le

sème simplement à la volée, et on recouvre les grains en piochant

peu profondément le sol. Tout ce travail est peu pénible, aussi

est-il généralement exécuté par les femmes et les enfants.

Les semis se font au commencement des pluies, quand il est tombé une

certaine quantité d’eau, vers la fin de juillet. L’inondation qui

survient en août fertilise la rizière et permet aux graines de bien

se développer. La récolte se fait en octobre et en novembre. Un

mois avant d’y procéder, on a bien soin d’enlever toutes les

mauvaises herbes afin de lui permettre de bien mûrir. La cueillette

est faite brin par brin et, de ce fait, demande un temps assez long

et une grande patience. On sait que cette qualité ne manque pas

aux Noirs. Coupés à dix centimètres au-dessus du sol, les épis,

dont le chaume a une longueur d’environ vingt-cinq centimètres,

sont réunis en paquets assez volumineux, liés fortement, et mis

à sécher sur le toit des cases. Ils sont rentrés tous les soirs,

afin de ne pas les exposer à la rosée de la nuit qui les altérerait

sûrement et les ferait pourrir. Quand ils sont bien secs, ils sont

battus, vannés, et le grain destiné à la consommation est enfermé

dans des sortes de récipients en terre placés dans les cases

elles-mêmes. Ces récipients qui servent également à renfermer

les haricots, le coton, le fonio, etc., etc., ont à peu près la

forme d’un grand tube. Ils sont faits en terre séchée au soleil

tout simplement. Pour cela, on fabrique de véritables cylindres que

l’on fait sécher, puis on les superpose les uns sur les autres

et on les lute avec de l’argile. Cette sorte d’outre repose sur

trois pieds également en terre qui sont, en général, fixés au

sol. Il y en a de toutes les dimensions. Ils sont généralement

placés dans les cases, aux pieds et à la tête du petit tertre

qui sert de lit à l’habitant. L’ouverture en est fermée à

l’aide d’un gâteau rond en terre, discoïde et fabriqué de la

même façon que le récipient lui-même, c’est-à-dire en argile

séchée au soleil. Les parois sont si épaisses qu’il est rare que

ces sortes de barriques en terre s’effondrent. Sur les parties qui

font face au lit sont généralement modelés des seins de femmes,

ou bien encore des phallus de dimensions normales.

Les épis destinés aux semailles sont conservés avec leur chaume

réunis et liés en paquets comme précédemment et suspendus aux

bambous qui forment la charpente du toit de la case.

Dans la Haute-Gambie · 第 11 / 54 段