Koussalan, comme cela ne m’était pas arrivé depuis bien
longtemps. Aussi, au réveil, me sentis-je très bien, à part
toutefois une grande faiblesse. A cinq heures quarante minutes,
après avoir pris un déjeuner sommaire, nous nous mettons en route
pour Calen-Ouolof, où j’ai décidé que nous irions camper ce
jour-là. Le fils du chef m’accompagne et son père lui a donné
l’ordre de ne me quitter que lorsque je n’aurais plus besoin de
lui, c’est-à-dire à mon arrivée à Mac-Carthy. Nous marchons
d’une bonne allure et aucun de mes hommes ne reste en arrière. On
voit que c’est l’avant-dernière étape avant d’arriver
à Mac-Carthy. La route ne présente aucune difficulté et si ce
n’était l’abondante rosée qui nous inonde littéralement, elle
eût été des plus agréables. Nous faisons la halte à Carantaba,
village distant de 6 kilomètres environ de Koussalan et où nous
arrivons à sept heures cinquante minutes. Le village est absolument
désert. Tous les hommes ont pris la fuite et se sont cachés dans
leurs lougans. Je me demande encore pourquoi. Je n’y ai trouvé
que quelques femmes et les enfants. J’interrogeai à ce sujet la
fille du chef qui me déclara que tout le village avait eu peur,
mais qu’elle savait bien que je ne venais pas dans leur pays
pour leur faire du mal et qu’elle était restée bien tranquille
à préparer son couscouss. C’est bien encore là une preuve du
peu de vaillance des noirs. A l’approche d’un danger, même
imaginaire, les hommes fuient en laissant les cases à la garde des
femmes et des enfants. Le même fait s’est passé à Ségou lorsque
nous sommes allés l’attaquer, les hommes se sont enfuis à notre
approche après avoir fermé les portes du Diomfoutou (sérail), où
se trouvaient les femmes, et leur avoir jeté les clefs par-dessus
la muraille. Je rassurai du mieux que je pus cette brave femme et
me remis en route après lui avoir bien recommandé de dire à son
père de venir me voir à Calen-Ouolof, où j’allais camper, ou
bien à Mac-Carthy. J’eus sa visite quarante-huit heures après
à Mac-Carthy, et après explication, nous rîmes beaucoup ensemble
de la frayeur que je leur avais causée.
Quel ne fut pas mon étonnement, au moment où j’allais me remettre
en route, de voir sortir d’une case, où il avait passé la nuit,
Mahmady-Diallo, mon courrier que j’avais expédié la veille pour
annoncer mon arrivée à Calen-Ouolof. Je lui demandai compte de sa
mission et il me répondit qu’étant fatigué, il était resté à
Carantaba pour se reposer ; mais qu’il avait expédié un homme
du village au chef de Calen pour le prévenir, qu’il l’avait
vu partir. Tout étant pour le mieux, du moins je le croyais, nous
quittâmes Carantaba.
_Carantaba._ — Carantaba est un gros village de Malinkés
musulmans d’environ neuf cents habitants. La population est
absolument fanatique. Autour de lui sont groupés quatre autres
villages qui portent le même nom. Trois de ces villages sont
Malinkés musulmans et le quatrième est Toucouleur-Torodo. Ces
quatre villages réunis peuvent former une population totale
d’environ quinze cents habitants. En janvier 1872, Carantaba, qui
s’était révolté contre l’autorité du Massa de Kataba (Niani)
dont il relevait, fut pris et détruit par Boubakar-Saada, almamy
du Bondou, que ce dernier avait appelé à son aide. Reconstruit,
il fut de nouveau attaqué et brûlé par les troupes alliées du
Bondou, du Fouladougou et du Fouta-Djallon. Mais ses habitants ne
perdirent pas courage. Ils se remirent vaillamment à l’œuvre,
reconstruisirent de nouveau leur village et l’entourèrent d’un
fort sagné. Ce furent ses guerriers qui, en 1879, décidèrent de
la défaite de l’armée alliée que commandaient devant Koussalan,
Boubakar-Saada, Alpha-Ibrahima, et Moussa-Molo. Pendant la guerre du
marabout, Mahmadou-Lamine-Dramé, beaucoup des guerriers de Carantaba
se rangèrent sous sa bannière, mais la plus grande partie, les
Toucouleurs surtout, combattirent à nos côtés sous les murs de
Toubacouta. Depuis cette époque, la paix règne, dans cette région,
et Toucouleurs et Malinkés musulmans se livrent avec ardeur à la
culture de leurs vastes lougans de mil, arachides, maïs, et de
leurs belles rizières. Autour des villages se trouvent de jolis
petits jardins où l’oignon est cultivé avec succès.
Cette plante potagère est surtout cultivée par les peuples de
race Mandingue. On n’en trouve que rarement et en très petite
quantité dans les villages de race Peulhe. Autour des villages
Bambaras et Malinkés, on trouve bon nombre de petits carrés de
jardins ensemencés avec soin. On choisit, de préférence, une
terre riche en humus. Elle est proprement préparée et on n’y
voit jamais le moindre brin d’herbe. Les semis sont faits avec
la plus grande régularité et chaque pied distant de son voisin de
vingt-cinq-centimètres. Plantés vers la fin de l’hivernage, en
octobre, la récolte se fait vers la fin de décembre. Chaque jour,
les femmes et les enfants, à l’aide de calebasses, procèdent à
l’arrosage. Ils se servent de ce légume pour assaisonner leur
couscouss. L’oignon du Soudan est bien plus petit que celui de
nos climats tempérés. La grosseur est à peu près celle d’une
noix. La saveur est excessivement sucrée et il est très recherché
par l’Européen qui s’égare dans ces contrées. Avec les queues
on assaisonne les omelettes, les sauces, et les bulbes sont mangés
en salade ou comme condiments. C’est pour nos estomacs délabrés
par le climat et la mauvaise alimentation un des meilleurs excitants
de l’appétit, et surtout le plus inoffensif.
Après avoir pris à Carantaba vingt minutes de repos, nous
nous remettons en marche. A deux kilomètres environ du village,
j’éprouvai une émotion. Nous traversions un marais, à fond
vaseux et glissant, où nous enfoncions à peu près jusqu’au
genou, lorsque, tout-à-coup, le porteur chargé de la cantine, où
étaient enfermés mes instruments et mes notes, fit un faux pas et
s’abattit tout son long dans l’eau avec son fardeau. La cantine
disparut complètement et s’enfonça de quelques centimètres
dans la vase. Retirée aussitôt, je constatai, avec plaisir,
après l’avoir ouverte sur la terre ferme, que, grâce à son
étanchéité parfaite, pas la moindre goutte d’eau n’y avait
pénétré. Aussi ne puis-je m’empêcher, in petto, de rendre
grâce au soin avec lequel elle avait été fabriquée par M. Flem,
constructeur d’articles de voyage à Paris. S’il en avait été
autrement, outre mes instruments, j’aurais perdu là le fruit de
plusieurs années de travail.
A 9 h. 30 nous traversons un petit village de Peulhs de 250 habitants
environ. C’est Calen-Foulbé. Il disparaît presque entièrement au
milieu de ses lougans et cucurbitacées de toute sortes qui couvrent
ses toits. Ses habitants ont dans tout le pays la renommée d’être
d’excellents fabricants de mortiers et pilons à couscouss. Nous
ne nous y arrêtons pas et trois kilomètres plus loin nous sommes
à Calen-Ouolof, but de l’étape.
_Calen-Ouolof_ est un village d’environ trois cents habitants. Sa
population Ouolove, comme l’indique son nom, est venue du
Bondou pour fuir les exactions des almamys Sissibés et de leur
famille. J’y fus très bien reçu. Je fus étonné de voir à
mon arrivée que rien n’était préparé pour me recevoir. J’en
demandai le motif et il me fut répondu que l’on n’avait pas reçu
le courrier que Mahmady prétendait avoir expédié de Carantaba. Je
ne pus arriver à tirer cette affaire au clair. Toutefois, en voyant
l’empressement que mettaient les habitants à m’être agréable,
j’acquis la ferme conviction que mon courrier m’avait menti, ce
qui est loin d’être rare chez les noirs, surtout quand ils sont
pris en défaut. Quoiqu’il en soit nous fûmes bien hébergés à
Calen-Ouolof et ni moi, ni mes animaux, ni mes hommes n’eûmes
à nous plaindre de l’hospitalité qui nous fut généreusement
donnée.
La route de Koussalan à Calen-Ouolof diffère sensiblement des
chemins déjà parcourus. En quittant Koussalan, nous traversons
d’abord les lougans du village, puis nous entrons dans une
vaste plaine nue et marécageuse. Plus nous avançons et plus le
terrain s’élève. Nous traversons alors un plateau ferrugineux
couvert de bambous. Interrompu à mi-chemin par des lougans qui
appartiennent à Koussalan, il se continue jusqu’aux lougans de
Carantaba. Signalons à droite et à gauche de la route, sur le
plateau mentionné plus haut, deux mares assez profondes et pleines
d’eau en cette saison. De Carantaba à Calen-Ouolof ce n’est plus
qu’une succession de marais, rizières, lougans, excepté toutefois
un peu avant d’arriver à Calen-Ouolof, où nous traversons une
colline ferrugineuse de deux kilomètres de longueur environ. La
flore n’a pas varié, légumineuses, n’tabas, fromagers, baobabs,
tamariniers, etc., etc. Nous remarquons aussi de beaux échantillons
de Laré ou Saba, belle liane à caoutchouc.
_Le Laré_ ou _Saba, liane à caoutchouc._ — Cette liane (_Vahea
Senegalensis_ A. D. C.) est nommée _Laré_ par les peuples de
race Peulhe et _Saba_ par les noirs de race Mandingue. Elle atteint
souvent des proportions gigantesques. Nous en avons vu fréquemment
dont le tronc égalait la grosseur de la cuisse d’un homme
vigoureux. C’est une Apocynée du genre Landolphia ou Vahea. Elle
s’attache toujours aux grands végétaux et acquiert parfois
un si grand développement que l’arbre qui la porte disparaît
complètement. Elle est très facile à reconnaître à son port
majestueux et au dôme de verdure qu’elle forme au-dessus des
végétaux auxquels elle s’attache. Ses fleurs, blanches, qui ont
la forme de celles du jasmin, exhalent une odeur des plus agréables
qui permet d’en reconnaître au loin la présence. Ses fruits sont
tout aussi caractéristiques. Ils sont volumineux et affectent la
forme d’une orange, de celles que l’on désigne sous le nom de
pamplemousses (_Citrus decumana_). Leur coloration est vert sombre
quand ils ne sont pas mûrs. Arrivés à maturité, ils sont, au
contraire, d’un jaune rouge qui ne permet de les confondre avec
aucun autre. Ils poussent à l’extrémité des petits rameaux. Ils
contiennent à l’intérieur une trentaine de graines de forme
pyramidale qui sont noyées dans une pulpe jaune d’or d’un goût
délicieux et excessivement rafraîchissante.
On trouve le Laré partout au Soudan français ; mais les contrées
où il est en plus grande abondance sont le Niocolo, le Baleya,
l’Amana, le Dinguiray, etc., etc. Il croît, de préférence,
sur les bords des marigots, dans les terrains humides, marécageux
surtout. Nous avons pu remarquer que les Larés qui poussent dans
les argiles et sur les plateaux ferrugineux sont moins développés
que ceux qui croissent sur les rives des marigots et présentent
une vitalité bien moins grande. Plus on s’avance vers le sud et
plus il devient commun. Nul doute qu’il ne croisse également sur
le bord des rivières du Sud et de leurs affluents. Monsieur le Dr
Crozat, dans son voyage au Fouta-Djallon, l’a trouvé partout dans
ce pays et en abondance. Il existe de même en grande quantité dans
toutes les régions situées dans la boucle du Niger, dans le pays
de Ségou et dans le Macina au Nord.
Toutes les parties du Laré donnent un suc abondant. C’est le
végétal qui, au Soudan, en donne le plus. En outre, ce suc donne
un caoutchouc qui nous semble le meilleur de tous les produits
similaires de Vahea d’Afrique ; il en donne surtout beaucoup
plus. Pour l’extraction, point n’est besoin de procédés
particuliers pour pratiquer les incisions. La simple incision
longitudinale ou transversale laisse écouler de grandes quantités
de suc. En toutes saisons, il en donne beaucoup et l’âge ou
l’état des végétaux influe peu sur la production. Il se coagule
rapidement par la simple évaporation. C’est assurément de tous les
végétaux à caoutchouc celui qui donnera toujours en tous lieux et
en tout temps les résultats les plus satisfaisants et surtout les
plus rémunérateurs. Il nous souvient avoir entendu raconter par
nos camarades ce fait, à savoir que, sur les bords du Tankisso,
M. le lieutenant de vaisseau Hourst, commandant de la flottille
du Niger, avait pu en un temps relativement court, par les moyens
tout primitifs qu’il avait à sa disposition, en récolter des
quantités relativement considérables. Cela permet d’augurer que
l’exploitation en serait facile et fructueuse.
Le caoutchouc du laré présente, à s’y méprendre, les
caractères macroscopiques de celui de l’Hevea. Jouit-il des mêmes
propriétés ? Tout permet de l’espérer. Des échantillons ont
été rapportés en France et sont soumis à l’analyse. Nous avons
tout lieu de croire que les résultats en seront favorablement
concluants. Nous ne saurions trop attirer l’attention sur ce
précieux végétal, qui, à notre avis, est appelé à un avenir
prochain et certain.
La journée que je passai à Calen-Ouolof s’écoula sans
incidents. Je reçus de nombreux visiteurs, qui vinrent me saluer,
et, ce qui me fit encore plus de plaisir, un courrier m’apporta
vers cinq heures du soir une lettre fort aimable de M. l’agent
de la factorerie française de Mac-Carthy, dans laquelle il me
souhaitait la bienvenue et m’annonçait que j’étais attendu avec
impatience. Je le fis immédiatement prévenir que j’arriverai le
lendemain matin de bonne heure, et, en même temps, je fis annoncer
au chef de Lamine-Coto que j’irais camper dans son village.
A la nuit tombante, tout le monde se coucha dans l’espoir de
passer une bonne nuit. Notre espoir fut rapidement déçu, et,
dès que les feux furent éteints, nous fûmes tous assaillis par
des nuées de moustiques, qui nous tinrent éveillés. Depuis Bala,
dans le Niéri, je n’en avais jamais été aussi incommodé. Toute
la nuit s’écoula sans sommeil et je vis se lever le jour sans avoir
pu fermer l’œil une seule minute. Mes hommes en souffrirent autant
que moi. Je suis bien certain qu’ils ont conservé de Calen-Ouolof
le même souvenir cuisant que j’en garde encore. Moustiques et
maringouins nous attaquèrent avec la même fureur et nous firent
payer cher l’hospitalité que nous avaient généreusement accordée
les habitants. Impossible de se garantir contre leurs multiples
piqûres. Leurs trompes acérées traversaient même les vêtements
pour venir chercher sur notre figure, nos bras et nos jambes, leur
nourriture quotidienne.
On comprendra sans peine combien nous fûmes heureux de voir se lever
le jour. C’était la fin de nos tourments. Aussi les préparatifs
du départ furent-ils rapidement faits et pûmes-nous nous mettre
en route sans retard.
_5 novembre._ — A cinq heures du matin, nous quittons Calen-Ouolof
en bon ordre. Il fait une température des plus agréables ; mais
il règne une humidité considérable et le sol est couvert d’une
rosée très abondante. Aussi sommes-nous littéralement trempés
peu après le départ.
_Yola._ — A sept heures quinze minutes, nous arrivons à Yola,
village de Malinkés musulmans, dont la population peut s’élever
à environ 450 habitants. Le frère du chef, remplaçant son frère
malade, vient me recevoir, et nous causons fort amicalement pendant un
quart d’heure environ. Il me promet de m’envoyer à Lamine-Coto
du riz pour nourrir mes hommes pendant mon séjour à Mac-Carthy. On
n’est pas plus complaisant.
_Couiaou._ — A sept heures trente minutes, nous nous remettons en
marche. A sept heures cinquante-cinq nous laissons sur notre droite le
petit village de Couiaou, dont la population peut s’élever à une
centaine d’habitants. Ce petit village, brûlé, il y a quelques
années, par mon ami, le lieutenant Levasseur, de l’infanterie de
marine, à la suite d’affaires de captifs, commence à peine à
sortir de ses ruines. Il m’a paru fort mal entretenu, comme tous
les villages Malinkés du reste.
_Lamine-Sandi-Counda._ — Non loin de Couiaou se trouve le village
Malinké musulman de Lamine-Sandi-Counda, peuplé d’environ cent
habitants, d’après les renseignements qui m’ont été donnés. De
la route, on ne le voit pas, car il est absolument caché par les
lougans de mil.
_Medina._ — Un peu plus loin nous laissons encore à droite le
petit village de Medina devant lequel nous passons à huit heures
trente-cinq. Il peut avoir environ cent cinquante habitants Malinkés
musulmans et est entouré de belles rizières.
_Canti-Countou._ — A peu de distance de Medina, nous laissons sur
la gauche, Canti-Countou, petit village Malinké musulman, dont la
population s’élève à cent cinquante habitants environ. Il est
situé à deux cents mètres à peu près de la route et possède
de belles cultures de mil et de belles rizières.
Enfin, à neuf heures trente minutes, nous arrivons à Lamine-Coto,
but de l’étape, où j’ai le plaisir de trouver M. Joannon,
agent de la Compagnie Française, à Mac-Carthy, qui avait poussé
l’amabilité jusqu’à venir à mon avance. Je suis tout heureux
de voir enfin une figure blanche. En peu de temps nous avons fait
complète connaissance : car nous étions loin d’être étrangers
l’un à l’autre. Nous avions échangé une correspondance
relativement active pendant mon séjour à Nétéboulou, et, en pays
noir, les lettres sont d’excellents moyens de rapprochement. Seul
Européen et seul Français à Mac-Carthy en cette saison où le
commerce est peu actif, on comprendra aisément qu’il fit à un
compatriote la plus cordiale des réceptions. Je suis obligé de me
rendre à son invitation et d’aller déjeuner à Mac-Carthy, à
la factorerie française, mais auparavant j’installe mes hommes et
mes animaux. Je reçois le chef du village et je change de vêtements
car je suis tout trempé.
Sandia prête son cheval à M. Joannon, et nous nous rendons au bord
du fleuve où nous attend un canot. La Gambie est peu éloignée de
Lamine-Coto (1 km. 079). Un peu avant d’y arriver nous apercevons
les constructions de Mac-Carthy et en face de l’endroit où nous
dépose le canot se détache en blanc, avec ses ouvertures vertes, la
factorerie française, la construction la mieux comprise de l’île
entière. Il est 10 heures 1/2 quand nous y arrivons. Immédiatement
M. Joannon me met en possession de ma chambre. Je suis admirablement
bien installé ; lit avec sommier et moustiquaire, toilette. Rien
ne manque. Nous sommes à douze jours de mer de France, au cœur de
l’Afrique, et nous retrouvons le même bien-être qu’en Europe. Je
vais donc pouvoir me reposer un peu et goûter les charmes de la
vie européenne. Je déjeune à merveille, je n’ai pas besoin de
le dire. Ce repas, dans la vaste salle à manger de la factorerie
où règne tout le confortable des demeures européennes dans les
pays chauds, est un des meilleurs que j’ai fait de ma vie et celui
dont le souvenir m’est le plus cher. C’est que, si les savantes
préparations de nos laboratoires culinaires y faisaient défaut,
il y avait deux condiments qu’on ne trouvera guère sur les tables
de nos dîners officiels, un vigoureux appétit et la plus franche
cordialité.
L’après-midi s’écoula rapidement et, à quatre heures,
nous quittâmes la factorerie pour nous rendre à Lamine-Coto,
où je voulais veiller à l’installation de mes hommes,
arranger mes bagages et régler quelques affaires. J’avais donné
l’ordre aux palefreniers, en partant le matin, de nous amener les
chevaux au fleuve à cette heure-là. Ils ont été exacts et nous
n’avons pas eu à les attendre. A la nuit tombante, après avoir
fait à Lamine-Coto ce que j’avais à y faire, je retourne à
Mac-Carthy. Sandia et Almoudo m’y accompagnent. Ils sont logés
dans l’intérieur de la factorerie où M. Joannon leur a fait
préparer une case. Je dîne aussi bien que j’ai déjeuné et,
à neuf heures du soir, je me mets voluptueusement au lit. Il y a
sept mois que cela ne m’était arrivé.
_Lamine-Coto._ — Lamine-Coto est un village de Malinkés musulmans
de 250 habitants environ. Le chef en est jeune, intelligent et il
me reçoit à merveille. Grâce à son obligeance mes hommes et mes
chevaux n’y ont manqué de rien. Il a eu, en un mot, pour moi,
toutes les prévenances qu’un noir peut avoir.
La route de Calen-Ouolof à Lamine et à Mac-Carthy ne présente
rien de bien particulier. De Calen à Yola le terrain s’abaisse
sensiblement, et à peu de distance de Calen nous traversons une
vaste plaine marécageuse qui s’étend au-delà de Yola. A peine
sommes-nous sortis des lougans de ce village que nous entrons en
plein dans le marais. Nous ne le quittons guère qu’en arrivant
à Couiaou. Là, le terrain s’élève un peu, nous traversons une
petite colline ferrugineuse aux environs de Medina, et, de chaque
côté de la route jusqu’à Lamine-Coto, nous remarquons de petites
collines de même composition. De Lamine-Coto à la Gambie, ce ne
sont plus que des argiles alluvionnaires entrecoupées de marécages
non encore desséchés.
La flore est peu variée, Légumineuses gigantesques, N’tabas,
Nétés resplendissants de verdure, etc., etc. Les rives de la Gambie
sont couvertes de beaux arbres. On voit que nous avons quitté la
région des steppes Soudaniennes pour la région des tropiques,
proprement dite. Aussi la végétation devient-elle de plus en plus
puissante et luxuriante.
_Le riz et les rizières._ — Le riz, dans toutes les régions
que nous venons de parcourir de Nétéboulou à Mac-Carthy, est
l’objet de grandes cultures et de soins attentifs. Les rives du
fleuve, les bords des marigots et les marécages que laissent les
eaux en se retirant sont, aux environs des villages, transformés en
rizières de bon rapport. La production, déjà très considérable,
pourrait encore être augmentée dans de notables proportions si
les habitants voulaient utiliser tous les terrains propres à cette
culture. Mais pour le riz ils procèdent absolument comme pour les
autres céréales et ne sèment que ce qui leur est strictement
nécessaire pour leur consommation. C’est toujours la même
imprévoyance. Que la récolte, pour une cause quelconque, vienne
à manquer, et c’est la famine.
Le riz ne demande que peu de soins, et le terrain ainsi que le
climat sont si favorables à sa culture que le rendement qu’il
donne est toujours considérable. Pour préparer le sol destiné
aux semailles, on se contente simplement de le débroussailler. On
choisit de préférence un terrain humide sur les bords du fleuve,
des marais, et même dans le lit de certains marigots. A l’aide
d’un bâton, on sème le riz en faisant un trou dans lequel on
place trois ou quatre graines. Ces trous sont environ situés à
15 centimètres l’un de l’autre. Dans certaines régions on le
sème simplement à la volée, et on recouvre les grains en piochant
peu profondément le sol. Tout ce travail est peu pénible, aussi
est-il généralement exécuté par les femmes et les enfants.
Les semis se font au commencement des pluies, quand il est tombé une
certaine quantité d’eau, vers la fin de juillet. L’inondation qui
survient en août fertilise la rizière et permet aux graines de bien
se développer. La récolte se fait en octobre et en novembre. Un
mois avant d’y procéder, on a bien soin d’enlever toutes les
mauvaises herbes afin de lui permettre de bien mûrir. La cueillette
est faite brin par brin et, de ce fait, demande un temps assez long
et une grande patience. On sait que cette qualité ne manque pas
aux Noirs. Coupés à dix centimètres au-dessus du sol, les épis,
dont le chaume a une longueur d’environ vingt-cinq centimètres,
sont réunis en paquets assez volumineux, liés fortement, et mis
à sécher sur le toit des cases. Ils sont rentrés tous les soirs,
afin de ne pas les exposer à la rosée de la nuit qui les altérerait
sûrement et les ferait pourrir. Quand ils sont bien secs, ils sont
battus, vannés, et le grain destiné à la consommation est enfermé
dans des sortes de récipients en terre placés dans les cases
elles-mêmes. Ces récipients qui servent également à renfermer
les haricots, le coton, le fonio, etc., etc., ont à peu près la
forme d’un grand tube. Ils sont faits en terre séchée au soleil
tout simplement. Pour cela, on fabrique de véritables cylindres que
l’on fait sécher, puis on les superpose les uns sur les autres
et on les lute avec de l’argile. Cette sorte d’outre repose sur
trois pieds également en terre qui sont, en général, fixés au
sol. Il y en a de toutes les dimensions. Ils sont généralement
placés dans les cases, aux pieds et à la tête du petit tertre
qui sert de lit à l’habitant. L’ouverture en est fermée à
l’aide d’un gâteau rond en terre, discoïde et fabriqué de la
même façon que le récipient lui-même, c’est-à-dire en argile
séchée au soleil. Les parois sont si épaisses qu’il est rare que
ces sortes de barriques en terre s’effondrent. Sur les parties qui
font face au lit sont généralement modelés des seins de femmes,
ou bien encore des phallus de dimensions normales.
Les épis destinés aux semailles sont conservés avec leur chaume
réunis et liés en paquets comme précédemment et suspendus aux
bambous qui forment la charpente du toit de la case.