3o _Sarracolés._ — Nous trouvons encore dans le Sandougou

quelques Sarracolés. Ils y ont formé trois villages auprès

de villages Malinkés sous la tutelle desquels ils semblent se

trouver. Ces Sarracolés sont venus les uns du Guidioumé, lors de la

conquête du Kaarta par El-Hadj Oumar, les autres du pays de Ghabou

(aujourd’hui Fouladougou), lors de la conquête de ce pays par le

père de Moussa-Molo, Alpha-Molo et par Moussa-Molo lui-même. Ils

sont venus les uns et les autres, chassés par les conquérants,

se réfugier là. Ils y vivent en paix en cultivant leurs lougans

et faisant un peu de commerce, fort respectueux de l’autorité de

ceux qui leur ont donné l’hospitalité et qui les ont protégés.

4o _Ouolofs._ — Quelques centaines de Ouolofs émigrés du Bondou

sont également venu se fixer dans le Sandougou pour fuir les

exactions des Almamys et surtout des membres de leur famille. Ils

ont formé deux villages où ils vivent fort heureux, disent-ils,

et où personne ne les tracasse et ne les empêche de cultiver

leurs champs et d’élever leurs troupeaux. Ils reconnaissent

l’autorité des maîtres du pays et ceux-ci ont le bon esprit de

ne pas les pressurer. Ils sont, en résumé, absolument libres sur

le sol du Sandougou.

5o _Toucouleurs._ — Ils forment, après les Peulhs, dans le

Sandougou, la colonie la plus nombreuse et ont réussi à se rendre

indispensables et indépendants. Ils forment un petit État. Ce

sont des Torodos venus du Fouta-Toro. Ils sont grands cultivateurs

de mil, arachides, etc., et leur situation toute particulière

à l’embouchure du Sandougou, dans la partie la plus fertile du

pays, leur permet d’avoir des cultures fort étendues et d’en

retirer, chaque année, un profit certain en vendant leurs produits

à Mac-Carthy qui est peu éloigné.

_Situation et organisation politiques._ — Il faut remonter à

quelques années afin de bien comprendre quelle est la situation

politique actuelle du Sandougou. Le Sandougou, tel que nous venons

de le décrire et dans les limites naturelles que nous lui avons

données a, de tout temps, appartenu à la famille des Malinkés

musulmans des Dioulas à laquelle appartient encore aujourd’hui

le chef de ce pays, Guimmé-Mahmady.

Il y a environ vingt ou vingt-cinq ans, le pouvoir était entre

les mains du frère du chef actuel. De son vivant, quelques

Toucouleurs Torodos, établis dans le Niani à Koussalan, vinrent,

sous la conduite de leur chef Maka-Cissé, demander au chef du

Sandougou l’autorisation de s’établir à Niankoui, non loin de

l’embouchure du Sandougou. Non seulement l’autorisation leur fut

accordée, mais encore on leur donna le terrain en nu-propriété. Les

Toucouleurs s’établirent là, y construisirent le village de

Niankoui qu’ils appelèrent Dinguiray et s’y retranchèrent

fortement derrière un solide sagné qui leur permit de repousser

les attaques incessantes de leurs voisins, les Malinkés musulmans

de County (Niani). Mais là, comme partout ailleurs, du reste, les

Toucouleurs firent la tache d’huile et continuèrent à agrandir

leur territoire. Des Torodos vinrent du Fouta se ranger auprès

de Maka-Cissé. D’où nouvelles demandes de terrains au chef du

Sandougou qui accordait toujours, heureux de voir se peupler son

pays et ne comprenant pas qu’un jour viendrait où les Toucouleurs

seraient plus maîtres que lui. C’est ainsi que se fondèrent

une demi douzaine de villages Torodos qui reconnurent Maka-Cissé

pour chef.

Vers la même époque, un autre Toucouleur, Ousman-Celli, émigré

lui-même du Fouta-Toro, vint s’établir avec sa famille et quelques

amis non loin du Sandougou, à Oualia. Il y fonda un gros village

et à quelques centaines de mètres du marigot établit son frère

à Saré-Demboubé.

Je passe sous silence les faits antérieurs qui intéressent

Maka-Cissé et Ousman-Celli et la vie toute d’aventures qu’ils

menèrent jusqu’au jour où ils vinrent se fixer définitivement

dans le Sandougou, avec l’assentiment du chef de ce pays, qui leur

prodigua tous les terrains dont ils pouvaient avoir besoin.

Tant qu’il vécut, tout alla bien et les deux fractions

s’entendirent à merveille, les Toucouleurs reconnaissant

son autorité ; mais, à sa mort, le pouvoir devait échoir à

son frère Guimmé-Mahmady, encore enfant. Profitant de cela, un

ancien captif de la famille régnante, Mody-Fatouma, prit en main

l’autorité, et, sans la guerre contre le marabout Mahmadou-Lamine,

il règnerait peut-être encore dans le Sandougou. Je n’ai pas

besoin de dire que dans tout le désordre qui accompagna cette

transmission des pouvoirs, les Toucouleurs surent tirer parti de

la situation et firent reconnaître leur indépendance absolue

vis-à-vis du Sandougou. Mais la guerre contre Mahmadou-Lamine

venait d’éclater, et, bien entendu, Mody-Fatouma, en sa qualité

de musulman, alla se ranger sous la bannière du faux prophète avec

tous ses guerriers. Les Toucouleurs, plus rusés et sentant quelle

serait l’issue de la lutte, vinrent, sous la conduite de leurs

chefs Maka-Cissé et Ousman-Celli, grossir la troupe des auxiliaires

de la colonne qui opéra contre Toubacouta. Ce village pris, le

marabout mort, le capitaine Fortin, pour remettre les choses en

état dans le Sandougou, lança notre allié, Moussa-Molo et ses

Peulhs, contre Mody-Fatouma, qui, fait prisonnier, eut la tête

tranchée. Guimmé-Mahmady, le véritable chef du Sandougou, fut

rétabli dans son autorité. L’indépendance des Toucouleurs fut

de nouveau reconnue et, en 1889, le capitaine Briquelot fut chargé

d’établir les limites des deux pays.

Il existe donc, à proprement parler, dans le Sandougou, deux

parties, l’une, la véritable, celle de Guimmé-Mahmady, que

nous désignerons sous le nom de _Sandougou oriental_, et l’autre

commandée par Maka-Cissé, et que nous désignerons sous le nom de

_Sandougou occidental_.

Dans toutes ces affaires, Ousman-Celli, ne voulant pas voir

l’autorité Toucouleure divisée, se rangea sous les ordres de

Maka-Cissé ; mais celui-ci conserva à son village toutes ses

prérogatives et libertés.

Le Sandougou oriental (Guimmé-Mahmady) est bien plus vaste que

son voisin. Sa population peut être estimée à environ 6 à 8.000

habitants, Malinkés, Peulhs, Sarracolés, Toucouleurs, dont voici

les villages :

1o _Villages Malinkés musulmans._

Dalésilamé. Tiangali. Couraho.

Toubacouta. Diakaba. Paqueba.

Kouongo. Missira (résidence du chef). Medina.

Koundansou. Diabougou. Sandougoumana.

Boulembou. Tabadian.

2o _Villages Peulhs._

Pilengui. Saré-Demba-Laba. Saré-Fodigué.

Saré-Dadé. Diamkoulori. Saré-Bourandio.

Souma-Counda. Sara-Ouri. Sidigui-Counda.

Ouali-Dembera. Ahmadyciré. Saré-Koli-Demou.

Tiangali-Foulbé.

3o _Villages Toucouleurs._

Alphagaia. Dialloubé.

4o _Villages Sarracolés._

Dalésilamé. Diabougou. Boulembou.

Le Sandougou occidental (Maka-Cissé) est bien moins important que le

précédent. Il ne compte guère plus de 4 à 5.000 habitants. Autour

des villages Toucouleurs se sont élevés quelques villages Ouolofs

et Peulhs. Du reste, les Toucouleurs font tout ce qu’ils peuvent

pour attirer chez eux les émigrants, et nul doute que ce petit pays

ne soit appelé à un avenir certain. Voici la liste de ses villages :

1o _Villages Toucouleurs._

Naoudé. Oualia. Alimakaia.

Saré-Demboubé. Kamana-Counda. Dinguiray ou Niankoui

(résidence du chef).

2o _Villages Ouolofs._

Tabandi. Baia.

3o _Villages Peulhs._

M’Barani. Saré-Demba-Ouali. Saré-Guéda. Saré-Dialo.

D’après ce que nous venons de dire, on comprend que la situation ne

soit pas des plus amicales entre les deux chefs du Sandougou. Sans

doute, Guimmé-Mahmady ne peut faire autrement qu’accepter ou

plutôt supporter une situation qu’ont créée ses prédécesseurs

et que des traités ont sanctionnée. Mais il n’en existe pas

moins une sourde hostilité entre les deux pays, et on en serait

déjà venu aux mains si nous n’étions pas là. Guimmé-Mahmady

voit bien où tendent les Toucouleurs, à s’agrandir sans cesse à

ses dépens. Il n’est que temps qu’une solution intervienne et

que des limites certaines soient assurées aux deux États, afin que

chacun reste chez soi et pour éviter ainsi tout conflit. Un grand

pas a déjà été fait dans ce sens, grâce à l’énergie de M. le

capitaine Roux, commandant du cercle de Bakel, et à la connaissance

approfondie qu’il a des affaires de ce pays. Mais il y a encore

beaucoup à faire pour arriver à y étouffer tous les germes de

discorde qui sont le plus grand obstacle à son développement.

Comme dans tous les pays noirs, le sol, dans le Sandougou, appartient

aux maîtres du pays. Les habitants ne sont, pour ainsi dire,

que des usufruitiers. Il n’existe aucun impôt et l’autorité

du chef du pays vis-à-vis des autres chefs de villages est bien

peu de chose. Elle se borne uniquement à un rôle de juge et à

commander les guerriers pendant la guerre. J’ai cru cependant

remarquer que Guimmé-Mahmady, de même que Maka-Cissé, du reste,

étaient plus obéis que les autres chefs de pays que nous avions

vus jusqu’à ce jour. Tous les deux ont le bon esprit de ne pas

imiter leurs voisins du Ouli et de ne pas pressurer les populations

qui viennent leur demander l’hospitalité. Peulhs, Toucouleurs,

Malinkés musulmans, Sarracolés, Ouolofs jouissent partout des mêmes

libertés et tous se trouvent fort heureux de leur sort. Il se fait,

du reste, du Bondou, du Fouta-Toro, du Saloum et du Fouladougou un

véritable courant d’émigration qui permet de rendre ce pays encore

plus prospère dans un avenir plus ou moins éloigné : chaque année,

les cultures y augmentent d’une façon notable et nous ne doutons

pas que s’il s’y établissait une ou plusieurs factoreries,

le commerce, déjà assez important, ne ferait que croître et se

développer dans une notable proportions.

_Rapports avec les autorités Françaises._ — _Conclusions._ — Le

Sandougou tout entier est placé sous le protectorat de la France,

depuis 1887, après les événements de Toubacouta et la mort du

marabout Mahmadou-Lamine. Depuis cette époque, nous n’avons eu

qu’à nous louer des rapports que nous avons eu tant avec l’un

qu’avec l’autre des deux chefs, et les clauses du traité ont

toujours été scrupuleusement exécutées. L’ordre n’a pas cessé

de régner dans le pays, et le commerce a pu s’y faire librement

et en toute sécurité. Au point de vue politique, administratif et

judiciaire, le Sandougou relevait autrefois du commandant du cercle de

Bakel et du commandant supérieur du Soudan Français. Actuellement,

d’après les dernières dispositions prises par le gouvernement,

il a été rattaché à la colonie du Sénégal et relève de son

gouverneur.

En résumé, le Sandougou est un pays riche, du moins dans sa partie

Sud, et qui tend à se développer. Nous ne saurions trop faire pour

le favoriser. Aussi notre premier soin doit-il être de faire cesser

au plus tôt les discussions qui existent entre Guimmé-Mahmady

et Maka-Cissé. Malheureusement, le pays était trop éloigné de

notre centre d’action pour que notre protectorat s’y fît sentir

d’une façon efficace et profitable. Monsieur le gouverneur du

Sénégal a remédié à cet état de choses en établissant dans

ces régions un administrateur colonial dont la présence suffira

pour y ramener la bonne entente et qui pourra régler sur les lieux

les questions qui divisent les deux chefs. Quand ce résultat aura

été obtenu, nous devrons faire tous nos efforts pour y créer un

véritable courant commercial à notre profit et, pour y arriver,

il suffira de protéger le plus possible le commerce déjà existant

et d’en favoriser le développement.

* * * * *

CHAPITRE VI

Départ de Oualia. — Passage du Sandougou. —

Cissé-Counda-Teguenda. — Countiao. — Cissé-Counda. — Arrivée

à Koussalan. — Grande fatigue éprouvée pendant la route. —

Description de la route du Sandougou à Koussalan. — Koussalan, sa

population, son chef. — Beaux lougans. — Le mil. — Le maïs. —

Le tamarinier. — Départ de Koussalan. — Carantaba. — Beaux

jardins d’oignons. — Calen-Foulbé. — Calen-Ouolof. —

Description de la route de Koussalan à Calen-Ouolof. — Le

Laré ou Saba, liane à caoutchouc. — Je reçois une lettre de

M. l’Agent de la Compagnie française à Mac-Carthy. — Nuit

sans sommeil. — Les moustiques. — Départ de Calen-Ouolof. —

Rosée abondante. — Yola. — Couiaou. — Lamine-Sandi-Counda. —

Medina-Canti-Countou. — Arrivée à Lamine-Coto. — J’y trouve

M. Joannon, agent de la Compagnie française à Mac-Carthy. —

Réception amicale. — Arrivée à Mac-Carthy. — Description de la

route de Calen-Ouolof à Mac-Carthy. — Le riz et les rizières. —

Le rônier. — Installation et séjour à Mac-Carthy. — Réception

sympathique. — Arrivée de MM. Frey et Trouint, agents de la

Compagnie. — Nombreux achats en prévision de mon voyage au

Kantora, à Damentan et aux pays des Coniaguiés. — Nous sommes

tous malades. — Départ retardé.

Malgré une nuit sans sommeil et une grande faiblesse, je pus

quitter Oualia le 3 novembre à six heures du matin. Ousman-Celli

avait tenu à m’accompagner et à assister en personne avec

quelques-uns de ses hommes au passage du Sandougou, afin que tout

se passât régulièrement ; à six heures trente nous traversons

le petit village de Saré-Demboubé, qui dépend de Oualia, et, à

six heures cinquante, nous sommes sur les bords du Sandougou. Le

passage commence immédiatement. A l’aide des pirogues tout se

fait rapidement et sans accident. Seul, le cheval de Sandia nous

donna quelque ennui, car ne voulant pas entrer dans l’eau qui est

très profonde, il fallut l’y précipiter. Tenu alors par la bride,

par son palefrenier assis dans la pirogue, il nagea vigoureusement et

atteignit sans encombre l’autre rive. Je passai le dernier quand

tout eût été terminé et que j’eus bien constaté que rien ne

manquait. Pendant toute la durée de l’opération je fus obligé

de rester assis sur la berge tant était grande la lassitude que

j’éprouvais. Ousman-Celli ne me quitta pas un instant et insista

même encore pour que je restasse chez lui plus longtemps afin de me

reposer et me rétablir complètement. Malgré le désir que j’en

avais, je refusai et le remerciai de sa bonne hospitalité. Enfin,

à 7 h. 45, je pus me remettre en route, bien que j’eusse encore

des nausées et de fréquents vertiges.

Nous n’avions pas quitté la rive droite depuis dix minutes que nous

traversions le petit village de _Cissé-Counda-Teguenda_. Il peut

avoir environ cent cinquante habitants, tous Malinkés Musulmans,

et il est entouré de beaux lougans de mil. Au moment où nous

les avons traversés les travailleurs étaient occupés à en

courber les tiges en deux, sans doute pour lui permettre de mieux

mûrir. Elles sont si élevées, qu’ils sont obligés, pour en

attirer à eux l’extrémité, de se servir d’un long bambou

terminé par un crochet.

Deux kilomètres après avoir quitté Cissé-Counda-Teguenda, nous

traversons le marigot de Countiao M’Bolo, transformé à cette

époque de l’année en véritable rivière. Nous rencontrons à ce

moment le fils du chef de Koussalan, que son père envoie à notre

avance pour nous souhaiter la bienvenue. Je lui serre la main et

le remercie de sa prévenance. Je fus d’autant plus satisfait

de cette démarche qu’on m’avait dit à Oualia que je serais

mal reçu à Koussalan. Le fait d’être venu au-devant de moi me

prouva le contraire et je poursuivis la route complètement rassuré

sur l’accueil qui m’attendait.

Dix minutes après avoir traversé le marigot de Countiao nous

arrivons au village qui lui a donné son nom.

_Countiao._ — C’est un village de Malinkés musulmans dont la

population peut s’élever à quatre cents habitants environ. Il

tombe littéralement en ruines et on y voit encore les derniers

vestiges d’un tata en pisé qui devait être assez sérieux. Bien

que je ne fus à cheval que depuis trente-cinq minutes au plus, je

suis forcé de mettre pied à terre. Je suis littéralement à bout de

forces, à peine me suis-je installé sous un superbe _N’taba_ pour

y prendre un peu de repos que je suis pris de violents vomissements. A

plusieurs reprises j’expectore une notable quantité de bile et,

soulagé, je puis me remettre en route sans avoir pu goûter au lait

que le chef du village était venu m’offrir pour me désaltérer.

Deux kilomètres plus loin nous laissons sur notre droite le gros

village Malinké musulman de _Cissé-Counda_. Il s’élève au fond

d’une petite vallée absolument couverte de lougans d’arachides

et m’a paru bien construit, bien que le tata qui l’entoure

tombe en ruines. Ce tata, à en juger par les pans de mur qui sont

encore debout, devait avoir au minimum une hauteur de quatre mètres

et une largeur de deux mètres à la base et un mètre vingt-cinq

centimètres au sommet. D’après les renseignements qui m’ont

été donnés, c’était un des plus importants de la région.

Enfin, à neuf heures trente-cinq minutes, exténué et mourant de

soif, j’aperçois avec plaisir les toits pointus de Koussalan, but

de l’étape, où nous mettons pied à terre peu après. Il était

temps, je ne tenais plus à cheval. J’avais mis trois heures et

demie pour faire les 12 kilom. qui séparent Oualia de ce dernier

village. Je n’avais pu marcher avec l’allure qui m’était

habituelle, obligé de me reposer fréquemment.

A peine installé dans la case qui avait été préparée à mon

intention, je me fis faire aussitôt par Samba, mon cuisinier, une

légère tisane de feuilles de Kinkélibah. J’en bus en quelques

heures plusieurs verres, et dans l’après-midi, à quatre heure, une

abondante débâcle bilieuse étant survenue, la fièvre qui durait

depuis vingt-quatre heures tomba brusquement. Je fus immédiatement

soulagé et pus travailler un peu et manger le soir avec assez

d’appétit quelques œufs à la coque et un peu de cette crème

que Samba savait si bien confectionner.

De Oualia à Koussalan la route est bornée à droite et à

gauche par une suite ininterrompue de lougans et de rizières qui

s’étendent à perte de vue. C’est surtout aux environs de

Countiao, Cissé-Counda et même Koussalan que se trouvent les

rizières. Car ces villages sont entourés de vastes marais à

fonds argileux. Le terrain présente ailleurs la même constitution

que le reste du pays, latérite, terrain ferrugineux et argiles

compactes. La flore ne change pas. Les arbres sont plus volumineux,

voilà tout. Beaucoup de N’tabas.

_Koussalan._ — Koussalan est un village d’environ

1,200 habitants. Sa population est uniquement composée de

Toucouleurs-Torodos émigrés du Fouta. Il est mal entretenu

et on y voit encore les ruines d’un tata qui devait être

assez respectable. Aujourd’hui, c’est un village absolument

ouvert. Seules les cases du chef sont entourées d’un mauvais

sagné, fortification faite avec des billes de bois jointives

d’environ deux mètres cinquante centimètres de hauteur. Il est

construit mi-partie à la mode Malinkée (cases en terre et toit

en paille) et mi-partie à la mode Toucouleure (cases entièrement

en paille).

Son chef porte le titre d’_Alcati_. — L’Alcati, dans les

pays Toucouleurs et Sérères, est à proprement parler plutôt

un chef militaire qu’un chef de village. On donne toutefois

assez généralement ce titre aux chefs de village qui ont quelque

renommée guerrière et on ajoute ce qualificatif à leur nom. Ainsi

on dira Demba-Alcati, Samba-Alcati, etc., etc. Souvent aussi on se

contente pour le désigner d’ajouter au nom de son village le mot

Alcati. On dira de même Koussalan-Alcati, Fatick-Alcati, etc.,

etc. L’Alcati actuel de Koussalan est un vieillard d’environ

une soixantaine d’années, encore vert, actif et vigoureux. Il me

reçut fort bien et ne laissa manquer de rien ma caravane pendant la

journée que nous avons été ses hôtes. Par contre, la population,

à part quelques notables, est assez indifférente. Elle s’adonne

surtout à la culture et à l’élevage et chaque famille possède

de nombreuses têtes de bétail et des greniers bien remplis de mil,

maïs, riz, arachides, etc.

Koussalan soutint, dans le courant de l’année 1879, un siège

fameux contre l’armée alliée de Boubakar-Saada, almamy du

Bondou, Alpha-Ibrahima, chef de Labé (Fouta Djallon) et Moussa-Molo,

fils du roi du Fouladougou, Alpha-Molo. Koussalan, quelques années

auparavant, avait reçu bon nombre de captifs évadés de Naoudé,

village du Ferlo-Bondou, appartenant à Boubakar-Saada. Malgré

les demandes réitérées de ce dernier il avait toujours refusé

de les rendre. Aussi, fatigué de réclamer sans cesse sans obtenir

satisfaction, l’almamy du Bondou se décida-t-il à aller attaquer

Koussalan pour rentrer dans son bien.

Dans le courant de mars 1879, l’armée alliée traversa la Gambie

et les deux rois vinrent camper entre Sini et Makadian-Counda

(Ouli). Alpha-Molo, malade, était rentré dans sa capitale, et

son fils, Moussa-Molo, avait pris le commandement des guerriers de

Fouladougou. Du Ouli, Alpha-Ibrahima et Boubakar envoyèrent des

émissaires dans le Niani, à Koussalan, pour exhorter les habitants

de ce village à revenir à de meilleurs sentiments et à laisser les

captifs de Naoudé rentrer dans leur village. Mais, les Toucouleurs

se fiant à la solidité de leurs sagnés et de leurs tatas, s’y

refusèrent net et battirent le tam-tam de guerre. Ils réunirent

dans leurs murs un grand nombre de guerriers de la région Ouest de

Koussalan et attendirent patiemment. Les villages de la région Est

avaient fait partir les femmes, les enfants et les vieillards. Seuls,

les guerriers valides étaient restés pour pouvoir, en cas

d’attaque, défendre leurs cases. Vers la fin de mai, Boubakar

et ses alliés quittèrent le Ouli et se mirent en marche contre

Koussalan. Arrivés dans le Sandougou, les alliés envoyèrent de

nouveau des émissaires aux Toucouleurs pour leur réclamer encore

ceux qu’ils détenaient injustement. Non seulement on ne les laissa

pas parler mais encore deux d’entre eux furent mis à mort. A cette

nouvelle, les alliés n’hésitèrent plus et marchèrent contre

le village ennemi. Mais, dès leur arrivée devant la place, quand

ils virent les formidables sagnés dont elle était entourée et les

nombreux guerriers qui garnissaient ses murs, ils reconnurent qu’il

leur serait difficile de l’emporter de vive force. Ils résolurent

alors d’en faire le siège en règle et, pour cela, l’armée du

Bondou prit position à l’Est, celle du Fouta-Djallon au Nord et

celle du Fouladougou au Nord-Est. De forts sagnés furent construits

à environ une portée de fusil de ceux du village afin d’abriter

les hommes et, du matin au soir, ce ne fut plus, chaque jour, qu’un

échange continuel de coups de fusil. Cependant les assiégeants

parvinrent à franchir le fossé qui entoure le village et à faire

évacuer les postes qui se trouvaient entre le fossé extérieur

et le sagné. Ils réussirent même à ouvrir quelques portes du

sagné en coupant les lianes qui les retenaient. Mais, malgré ces

quelques succès, l’armée alliée se décimait sans obtenir de

grands résultats, et elle se disposait à donner un assaut décisif

lorsque tout à coup on entendit de grands cris du côté du campement

du Fouladougou. C’était du secours qu’arrivait à l’ennemi,

par la route de Carantaba. Ce fut une panique indescriptible dans

les rangs de l’armée alliée. Tous ses guerriers s’enfuirent à

la hâte. La déroute fut générale. Alpha-Ibrahima et Boubakar,

abandonnés par leurs hommes, n’eurent que le temps de monter à

cheval et de s’enfuir. Ils faillirent même être cernés par des

cavaliers ennemis, dont quelques-uns arrivèrent jusqu’à eux,

et ils eussent été faits prisonniers si Ousman-Gassy et Modi-Yaya

ne s’étaient pas vivement portés à leur secours et n’avaient

pas dispersé les assaillants. Toute la soirée, ils couvrirent la

retraite des deux rois, et tous purent repasser le Sandougou, au gué

de Paqueba. Ils rentrèrent alors à Sini, où ils se reposèrent

deux jours, pour rallier leurs hommes, dispersés de tous côtés et

que les guerriers du Niani et du Sandougou poursuivirent jusque dans

le Kalonkadougou et sur les bords de la Gambie. Trois cents hommes

environ furent tués, neuf cents faits prisonniers et cinq ou six

cents avaient disparu. Trois jours après, Boubakar se sépara de

ses alliés et reprit le chemin du Bondou. Alpha-Ibrahima rentra à

Labé, après avoir traversé la Gambie à Passamassi, et Moussa-Molo

regagna le Fouladougou par Oualiba-Counda. Boubakar-Saada ne revint

plus attaquer Koussalan.

Dans la guerre contre le marabout Mahmadou-Lamine, Koussalan prit

parti pour nous et ses guerriers combattirent à nos côtés à

Toubacouta. Aujourd’hui que la paix de ces contrées n’est plus

troublée, les Toucouleurs se livrent en toute sécurité à la

culture de leurs lougans. Ils en ont grand soin et, chaque année,

récoltent en abondance mil, maïs, arachides, etc., etc.

Dans la Haute-Gambie · 第 9 / 54 段