de la longue étape du matin. Dans la soirée, le ciel se couvrit
brusquement. Eclairs, roulements de tonnerre se succédèrent
sans interruption pendant plusieurs heures. La chaleur devint
intolérable ; mais, contre notre attente, il ne tomba pas une goutte
de pluie. Heureusement que vers minuit les nuages se dissipèrent. Le
vent du Nord se leva, vint rafraîchir l’atmosphère, et nous
permit de goûter, pendant quelques heures, un sommeil réparateur. Le
lendemain, au réveil, il n’y avait plus trace de l’orage de la
veille, et nous pûmes, sans crainte d’être trempés, nous mettre
en route pour Toubacouta, où j’avais décidé de faire étape.
_29 octobre._ — Nous quittons Barocounda à 5 h. 15 du matin et nous
nous rendons sans aucun incident à Toubacouta, où nous arrivons à
9 h. 15. La route de Barocounda à Toubacouta ne présente rien de
bien particulier tant au point de vue botanique que géologique. Elle
traverse une vaste plaine argileuse couverte de bambous à travers
lesquels on n’avance que difficilement. Du haut du plateau qui
domine la plaine où s’élevait jadis l’ancien village de
Toubacouta, on découvre tout le champ de bataille où fut mise en
déroute l’armée du marabout par la petite colonne que commanda
et dirigea avec tant d’autorité mon excellent ami M. le capitaine
Fortin, de l’artillerie de marine. Sandia, qui y assista et y paya
de sa personne, me donna sur les lieux mêmes tous les détails de
cette glorieuse campagne. L’intelligent chef de Koussan-Almamy,
Abdoul-Séga, qui y remplissait les fonctions d’interprète de
la colonne française, a bien voulu me renseigner à ce sujet aussi
exactement que possible. C’est d’après leurs récits que j’ai
rédigé ce qui suit :
Toubacouta était situé au bord d’une vallée qu’entourait au
Sud, au Nord et à l’Ouest une ceinture de collines peu élevées. A
l’Est il est défendu par le petit marigot de Maka-Doua qui
sépare le Ouli du Sandougou. Ce marigot est peu profond et ne
saurait constituer un obstacle difficile à surmonter. Toubacouta,
au point de vue de la stratégie indigène, était fort bien situé,
étant donné surtout qu’il n’aurait jamais affaire à des
ennemis familiers avec les armes à longue portée. Attaqué,
au contraire, par des troupes européennes, sa position devenait
absolument mauvaise. Si, quand il avait à combattre contre des noirs,
il voyait descendre leurs colonnes d’attaque sur les flancs des
collines qui l’entourent, par contre il ne pouvait rien contre
nos canons, qui, du haut de ces mêmes collines le pouvaient
bombarder impunément. Son tata, à en juger par les ruines que
nous y avons vues, devait être relativement fort. De plus, chaque
demeure particulière était entourée d’un petit mur, comme cela
a lieu dans la plupart des villages Malinkés. Ces petits ouvrages
de défense intérieurs n’étaient pas à négliger, car il est
évident qu’ils forment autant de réduits qu’il faut, dans un
assaut régulier, emporter de vive force. Toubacouta devait être un
fort village d’environ 800 habitants. Ses ruines sont maintenant
pour ainsi dire inhabitées. Depuis la guerre du marabout, il ne s’y
est élevé que quelques petites huttes où viennent se reposer les
captifs qui cultivent les lougans environnants, et le maïs pousse
haut et dru là où le faux prophète a prèché la guerre sainte. A
deux kilomètres environ à l’ouest, de l’autre côté du marigot
de Maka-Doua, sur le sommet d’une verdoyante colline, a été
reconstruit Toubacouta. Ses habitants, que la guerre avait dispersés,
sont à peu près tous revenus maintenant. L’ancien Toubacouta
est donc situé dans le Ouli et le nouveau dans le Sandougou. La
population est uniquement formée de Malinkés musulmans, fanatiques
qui furent des premiers, on n’en doute pas, à se ranger sous la
bannière du marabout. Ils avaient émigré de la rive gauche de la
Gambie quelques années auparavant dans les circonstances suivantes :
Vers 1869 ou 1870, le marabout Simotto Moro (Moro, en mandingue du
Sud, signifie marabout). On ajoute ce qualificatif au nom de tous
les marabouts qui acquièrent quelque renommée, frère de Dimbo,
le chef actuel de Toubacouta, habitait les bords du marigot de
Simotto-Ouol, qui se jette dans la Gambie, tout près du village
de Oualiba-Counda, dans le Fouladougou, à trois kilomètres
environ au Sud-Ouest de Yabouteguenda. Ce marabout avait dans son
village une grande influence et sa renommée lui avait attiré bon
nombre de disciples qui lui étaient venus des autres villages du
Ghabou. Le Ghabou est ce vaste pays Malinké situé sur la rive
gauche de la Gambie dont s’empara Alpha-Molo et auquel on donne
aujourd’hui le nom de Fouladougou. De nos jours, Moussa-Molo,
fils du précédent, y a succédé à son père et y règne en
véritable tyran. Les agissements de Simotto-Moro ne tardèrent
pas à éveiller la défiance d’Alpha-Molo, qui résolut de
se débarrasser d’un voisin qui menaçait de faire échec à
son autorité naissante. Averti à temps et ne se voyant plus en
sûreté dans son petit village du Ghabou, Simotto-Moro, à la tête
de deux ou trois mille individus, traversa la Gambie à Yabouteguenda
et vint demander au Massa-Ouli (chef du Ouli) de l’autoriser à
s’établir dans son pays et de lui accorder dans ce but pour lui
et ses compagnons une concession de terrain suffisante. Le Massa,
enchanté de voir ainsi s’augmenter le nombre de ses sujets, lui
répondit qu’il pouvait s’installer avec sa suite partout où
il lui conviendrait dans son territoire. Le vieux marabout n’en
demandait pas plus. Aussi son choix fut-il vite fait. Sur les bords
du marigot de Maka-Doua, qui sépare le Ouli du Sandougou, il avait
remarqué depuis longtemps des terres fertiles et une bonne position
pour y construire un village. C’est là qu’il demanda à se
fixer. Non-seulement le Massa y consentit, mais encore il lui envoya
son frère Penda-Mahmady avec quatre cents hommes pour l’aider à
construire un sagné et un tata. Sous la conduite du marabout, en peu
de mois, le nouveau village fut élevé et solidement fortifié. Il
ne se contenta pas d’entourer ses nouvelle demeures d’un fort
sagné (palissade formée de pièces de bois jointives, plantées en
terre et hautes d’environ trois mètres), et d’un épais tata,
il fit en plus creuser autour de ces premières défenses deux larges
et profonds fossés, l’un extérieur et l’autre intérieur au
sagné. Le nom de Toubacouta fut donné au nouveau village.
A l’abri de ses murailles et n’ayant plus rien à redouter
d’Alpha-Molo et de ses Peulhs, le vieux marabout continua ses
prédications et sa renommée ne fit que croître dans tous les
pays riverains de la Gambie. Pendant bon nombre d’années on ne
parla que de lui dans toute la région, et son nom de Simotto-Moro
(marabout du Simotto du nom du marigot sur les bords duquel il avait
d’abord habité et commencé sa carrière religieuse) était dans
la bouche de tous les bons Musulmans. Il ne tarda pas à essayer de
profiter de la situation exceptionnelle qu’il s’était faite, et
chercha maintes fois à faire naître les occasions d’en imposer à
son généreux hôte. Massa-Ouli ne résista pas, et, tant est grande
la crainte que les marabouts inspirent aux populations non musulmanes
du Soudan, qu’il n’osa jamais contrecarrer les desseins du vieux
marabout. Cela fut une grande faute comme on le verra plus loin. Les
choses restèrent pourtant en état jusque vers 1875, époque à
laquelle Ousman-Gassy, fils de Boubakar-Saada, almamy du Bondou,
organisa une petite colonne dans le Ferlo-Bondou et marcha contre
Toubacouta. En arrivant devant le village, il reconnut, mais trop
tard, que ses forces étaient insuffisantes pour qu’il puisse
s’en emparer. Il se contenta de faire caracoler ses cavaliers
jusque sous les murs de la place, et, après avoir échangé une
vive fusillade avec les défenseurs, il se retira avec une vingtaine
de prisonniers. Il traversa alors la Gambie et se rendit auprès
de Moussa-Molo pour l’aider à réprimer la révolte qui venait
d’éclater dans toute la région ouest du Fouladougou.
Mais à l’instigation de Simotto-Moro, Massa-Ouli se plaignit à
Boubakar-Saada de la conduite d’Ousman-Gassy. Ses récriminations
n’eurent aucun effet, et, de ce fait, le marabout ne lui pardonna
pas de ne pas avoir tiré vengeance de l’affront qui lui avait été
fait. Son mépris et sa honte pour son hôte s’envenimèrent chaque
jour et il ne songea plus qu’à lui faire payer cher sa lâcheté
vis-à-vis de l’almamy du Bondou. Ses vœux ne tardèrent pas à
être exaucés. Vers la fin de 1876 ou au commencement de 1877, les
marabouts Mour-Seïny et Biram-Cissé, lieutenants de Mahmoudou-Dadi,
roi du Saloum, qui venait de soumettre tout le Niani, levèrent
une colonne de deux ou trois mille hommes et marchèrent contre le
Ouli. Si Simotto-Moro ne leur donna pas de guerriers, il leur donna,
du moins, tous les renseignements nécessaires pour faciliter leurs
entreprises, et, en effet, Medina, qui était alors la capitale du
pays, fut pris d’assaut et Massa-Ouli fut réduit à s’enfuir
avec quelques cavaliers qui lui servirent d’escorte. Cependant,
les guerriers du Ouli ne perdirent pas courage. Penda-Mahmady et
Dally-Manoma, frères du Massa, réussirent à en rallier deux
ou trois cents environ, avec lesquels ils allèrent s’embusquer
au gué de Paqueba, sur la rivière Sandougou, afin de barrer la
route à l’ennemi et lui couper toute retraite. Le surlendemain
matin, Mour-Seïny et les siens se présentèrent pour traverser
le gué. Les guerriers du Ouli les reçurent à coups de fusil. Le
combat s’engagea et après deux heures d’une lutte acharnée,
le Ouli lâcha pied et ses guerriers se débandèrent en laissant
sur le champ de bataille bon nombre de morts et de blessés, qui
furent presque tous achevés par les Ouolofs de Mour-Seïny. Dans
cette journée, le Ouli avait perdu ses meilleurs guerriers, au
nombre desquels se trouvaient six princes de la famille régnante,
dix ou douze captifs de la couronne et cinquante à soixante hommes.
Mour-Seïny rentra triomphalement à Koussalan (Niani) après avoir
mis à sac le Ouli et satisfait ainsi la vengeance de Simotto-Moro,
qui ne crut même pas devoir cacher tout le plaisir que lui causait
la défaite et la ruine de son hôte.
Jusqu’en 1881, époque à laquelle il mourut, la paix ne fut pas
troublée. Son fils Dimbo, qui lui succéda, hérita de la haine que
son père avait vouée aux Oualiabés (famille régnante du Ouli)
et aux Sissibés (famille régnante du Bondou). Aussi, en 1886,
lorsque le marabout Mahmadou-Lamine se sauva de Dianna devant la
colonne du colonel Galliéni, ce fut à Toubacouta, auprès de
Dimbo, qu’il alla se réfugier et reconstituer son armée. Dès
lors, ce village devint le repaire de tous les brigands et de tous
les rebelles du Niani, du Sandougou, en un mot, de tous les pays
Mandingues riverains de la Gambie et du Saloum.
Cet état de choses ne pouvait durer longtemps ainsi sans exposer les
pays alliés de la France à devenir encore la proie des colonnes de
Mahmadou-Lamine. Le colonel Galliéni, alors commandant supérieur
du Soudan Français, obligé de se rendre en toute hâte sur les
bords du Niger où sa présence était urgente, résolut, pour
tranquilliser les populations et pour surveiller les agissements du
marabout pendant l’hivernage, d’établir un poste provisoire dans
le pays. A cet effet, il chargea le lieutenant indigène Yoro-Coumba,
des tirailleurs sénégalais, de se rendre dans le Bondou et dans les
pays riverains de la Gambie, afin d’entamer des relations suivies
avec les habitants et de ramener à nous ceux qui tenaient encore
pour Mahmadou-Lamine.
Le lieutenant s’acquitta avec intelligence et succès de sa
mission et put s’avancer jusqu’à Yabouteguenda sur la Gambie,
à une journée de marche de Toubacouta. Dans ce périlleux voyage, il
n’était accompagné que de dix tirailleurs sénégalais et d’une
centaine de cavaliers du Bondou que commandait Ousman-Gassy. Notre ami
Abdoul-Séga, chef de Koussan-Almamy, lui servait d’interprète et
de secrétaire. Saada Ahmady, le nouvel almamy du Bondou, n’avait
pu l’accompagner jusqu’à Yabouteguenda et était resté à
Nétéboulou, village distant d’une étape de ce dernier.
Yoro-Coumba, revenu à Sini, la capitale du Ouli, dans la
dernière quinzaine d’avril 1887, y reçut l’ordre de M. le
colonel Galliéni de revenir dans le Bondou et d’y choisir un
endroit convenable non loin du Niéri-Kô pour y établir le poste
d’observation.
Il fit choix de Bani-Israïla, village du Diaka, province tributaire
du Bondou. Tous les habitants de ce village, musulmans fanatiques,
avaient suivi le marabout Mahmadou-Lamine dans sa fuite. Mais peu
après que le lieutenant s’y fut établi ils commencèrent à
revenir et peu à peu le village se repeupla. Du reste, depuis
son arrivée dans le pays, il n’avait cessé d’envoyer des
émissaires dans les États voisins pour annoncer à ceux qui s’y
étaient réfugiés qu’ils pouvaient sans crainte retourner dans
leurs villages respectifs.
Ce fut dans la première quinzaine de mai 1887 que le capitaine
Fortin fut nommé, par M. le colonel Galliéni, commandant du poste
de Bani-Israïla et de la colonne qui, au retour de la belle saison,
devait opérer contre Toubacouta. Il s’établit à environ cinq ou
six cents mètres au Sud-Est du village, en un endroit assez élevé
d’où l’on domine toute la plaine environnante. Il construisit
là un poste des mieux fortifiés et capable de résister à toutes
les attaques du marabout. La garnison en était relativement peu
nombreuse, mais suffisante cependant pour tenir la campagne sans
crainte d’essuyer un échec. Fortin n’avait avec lui, en effet,
qu’une compagnie de tirailleurs sénégalais que commandait le
lieutenant Renard, ayant sous ses ordres le lieutenant indigène
Yoro-Coumba, dont la mission était terminée. Monsieur le pharmacien
de deuxième classe Liotard était chargé d’assurer le service
de l’ambulance, et deux interprètes, dont l’un était notre
ami Abdoul-Séga de Koussan-Almamy, étaient à la disposition
du commandant. Le commandant du cercle de Bakel était chargé
d’assurer le ravitaillement de la petite colonne.
Au milieu de ce pays dévasté, et malgré les privations de toutes
sortes et les maladies qui l’assaillirent à cette époque si
malsaine dans les pays chauds, la petite troupe que commandait
notre ami ne se laissa jamais aller au découragement et traversa
victorieusement ces pénibles épreuves. Tous, à l’exemple de
leur chef, rivalisèrent de courage et de dévouement, et l’on
peut dire que cette campagne fut une des plus glorieuses et des plus
intelligemment conduites de toutes celles que nous avons entreprises
au Soudan.
Mettant à profit l’inaction forcée à laquelle le condamnait
la saison des pluies, le capitaine Fortin noua des relations très
suivies avec les pays riverains de la Gambie et obtint de leurs
chefs la promesse qu’ils arrêteraient le marabout s’il venait
à se réfugier chez eux.
Vers la fin du mois de juillet, le Niéri-Kô n’était plus guéable
et l’inondation était telle qu’il était devenu absolument
impossible, en cas de besoin, de mobiliser la garnison de Bani. Fortin
tourna la difficulté en envoyant dans le Ouli Ousman-Gassy avec
une centaine de cavaliers et deux cents fantassins. Ousman-Gassy
alla camper à Sini. Grâce à ses dispositions, Sini put repousser
victorieusement les attaques du marabout et lui infliger même une
cruelle défaite, mais Ousman-Gassy ne put arriver à temps pour
secourir Nétéboulou, dont Mahmadou-Lamine réussit à s’emparer
par surprise.
Entre temps, Fortin négocia activement avec le roi du Fouladougou,
Moussa-Molo, et réussit à conclure avec lui un arrangement en
vertu duquel notre nouvel allié franchit la Gambie et installa tout
le long de ce fleuve, jusqu’à Mac-Carthy, sur la rive droite,
des postes de guerriers destinés à barrer la route au marabout,
dans le cas où Toubacouta pris, il voudrait fuir et chercher un
refuge sur la rive droite. Dans le même but, il enjoignit aux
Massa-Diambour et Massa-Coutia (Kalonkadougou) de marcher avec
leurs guerriers contre Mahmadou-Lamine si, par hasard, il venait à
s’enfuir vers le Nord. Les mêmes précautions étaient prises vers
l’Ouest et Ousman-Celli, chef de Oualia (Sandougou), l’alcati
(chef) de Koussalan et tous les autres chefs Ouolofs et Torodos du
Niani s’étaient engagés à l’arrêter s’il fuyait vers leurs
pays respectifs.
Tout était, comme on le voit, savamment combiné. Rien n’était
laissé au hasard, à l’imprévu. La réussite était certaine,
et c’en était fait de la puissance du marabout.
Toutes ces dispositions prises, Fortin n’attendit plus pour agir que
les ordres du colonel et les renforts qui lui étaient annoncés. —
Le 22 novembre 1887, ils arrivèrent. C’étaient deux compagnies
de tirailleurs sénégalais commandées par le lieutenant Chaleil,
ayant sous ses ordres les lieutenants Pichon et Poitout, une section
d’artillerie commandée par le lieutenant Le Tanhouézet. En plus,
le lieutenant Levasseur, de l’état-major du Soudan, et le docteur
Fougère, médecin de deuxième classe de la marine, étaient mis
à la disposition du commandant de la colonne expéditionnaire.
Enfin, le 28 novembre au soir, après avoir organisé ses troupes,
Fortin quittait Bani et marchait contre Toubacouta. La colonne arriva
rapidement à Sini, d’où une colonne volante fut expédiée à
Passamassi pour couper la retraite à l’ennemi s’il tentait de
fuir vers le Kantora. Le 5 décembre, la colonne campe à Soutouko,
le 6 à Dalla-Bâ, à trois kilomètres de l’ennemi. Cette
dernière marche se fit de nuit pour ne pas éveiller les soupçons
des rebelles. Enfin, le 7, au point du jour, on arrive devant
Toubacouta. Immédiatement, le feu est ouvert. Toubacouta est
mitraillé et livré aux flammes. Mais le marabout, qui, par hasard,
n’avait pas couché cette nuit-là dans le village, put échapper et
s’enfuir vers le Sandougou. Sans perdre de temps, Fortin lança à
sa poursuite Ousman-Gassy et Moussa-Molo avec leurs cavaliers. Ils
l’atteignirent au village de N’goga-Soukouta. Moussa-Molo,
l’ayant fait cerner et tuer par ses cavaliers, lui fit trancher
la tête par un de ses griots, qui l’apporta au capitaine Fortin,
à Toubacouta. Ainsi se termina cette glorieuse campagne, et tel fut,
sauf erreurs, ce brillant fait d’armes, trop peu connu en France
et qui fait le plus grand honneur au capitaine Fortin, aux courageux
officiers et aux vaillantes troupes qui le secondèrent si bravement.
Après avoir laissé à l’Ouest les ruines de l’ancien village
de Toubacouta et franchi le marigot de Maka-Doua, nous gravissons
le versant peu incliné de la colline sur laquelle s’élève le
nouveau village de Toubacouta. Comme nous l’avons dit plus haut,
nous sommes là dans le Sandougou. Je fus, du moins en apparence, bien
reçu par les habitants de ce village désormais célèbre. J’eus
pour logement une case vaste, spacieuse, carrée, bien aérée et
ne ressemblant en rien aux cases que j’avais habitées jusqu’à
ce jour. Je me rappelle encore combien grand fut mon étonnement et
ma satisfaction de me voir ainsi logé et j’en témoignai au chef
tout mon contentement.
Je n’ai pas besoin de dire qu’il me fit mille protestations
d’amitié et de dévouement. On verra par ce qui suit que ses
actes furent loin d’être en accord avec ses paroles. D’abord,
contrairement aux usages de tous les pays noirs, il ne m’envoya
rien pour mes repas, et ce ne fut que lorsque Sandia lui eût fait
part de mon étonnement qu’il se décida à faire préparer du
couscouss pour mes hommes que je lui payai comptant, bien entendu. Je
puis dire qu’à part les villages Coniaguiés, où nous en fûmes
réduits à la portion congrue, ce fut à Toubacouta que je fus le
plus mal hébergé : aussi ma surprise fût-elle extrême quand
il me montra une attestation de la mission de délimitation des
possessions anglaises et françaises en Gambie, qui avait séjourné
dans son village quelques mois auparavant, par laquelle le plus
grand éloge était fait de la généreuse hospitalité qu’il leur
avait offerte. Ce ne fut que dans la soirée qu’il revint à de
meilleurs sentiments et qu’il vint m’offrir un mouton que je
refusai impitoyablement.
La journée se passa sans autre incident qu’un violent orage
accompagné d’une pluie diluvienne, et l’arrivée d’un envoyé
de Guimmé-Mahmady, chef du Sandougou, qu’il avait chargé de
venir me chercher là pour me conduire à Missira, sa résidence.
Pendant toute la nuit, la pluie tomba à torrents. Elle ne cessa que
vers deux heures du matin, et nous pûmes au point du jour partir
pour Missira. J’aurais été désolé d’être forcé de rester
un jour de plus à Toubacouta. La réception qui m’y avait été
faite était loin de m’y engager.
Le nouveau village de Toubacouta est situé à environ vingt-et-un
kilomètres de Barocounda et à neuf kilomètres de la Gambie. Sa
population, formée uniquement de Malinkés musulmans, est environ
de six cents habitants. Il est bien construit, bien entretenu et
d’une propreté remarquable pour un village noir. J’en fus
littéralement charmé. Il est absolument ouvert et ne possède ni
tata, ni sagné. Ses environs sont bien cultivés et il est entouré
des lougans les mieux entretenus et des plus belles rizières
de la région. Son troupeau est relativement nombreux et chaque
propriétaire possède en quantité moutons, chèvres et poulets.
Toubacouta appartient aujourd’hui à l’Angleterre. Il est compris
dans la zone de terrain que nous lui avons cédé par le traité du
10 août 1889.
Le marigot de Maka-Doua, qui forme la limite du Ouli à l’Ouest
et le sépare du Sandougou, se jette dans la Gambie à la hauteur de
Fatatenda. Il est formé par deux branches dont l’une, le Maka-Doua,
proprement dit, passe entre les deux villages de Toubacouta l’ancien
et le nouveau, et l’autre, le Douga-Kô, passe à Dalésilamé. Ses
bords sont couverts de magnifiques rizières et de beaux lougans de
mil et d’arachides.
De Sini à Toubacouta, la nature du sol change progressivement
au fur et à mesure que nous descendons vers le Sud et que nous
approchons des rives de la Gambie. Nous trouvons bien encore
les argiles compactes aux environs de Sini et de Canapé. Elles
apparaissent encore aux environs de Toubacouta et de Barocounda ;
mais d’une façon générale, c’est la latérite qui domine dans
toute cette région, et aux environs de la Gambie, les marais et les
alluvions récentes. Aussi le terrain est-il là d’une richesse
et d’une fertilité étonnantes. Les collines elles-mêmes que
nous avons traversées sont excessivement boisées et le sol en
est encore recouvert par une épaisse couche d’humus qui les
rendent supérieurement fertiles. Les plateaux ferrugineux et
rocheux ont presque complètement disparu. Parfaitement arrosés
par de nombreux marigots qui débordent, chaque année, les environs
des villages sont couverts de belles rizières. Le mil, arachides,
maïs et toutes les autres plantes cultivées par les indigènes y
prospèrent à merveille.
La flore y est plus belle que dans les régions plus septentrionales
et les grandes espèces botaniques s’y développent d’une façon
remarquable. _N’tabas_, _Fromagers_, _Baobabs_, _Rôniers_, grandes
Légumineuses, etc., etc., y atteignent des proportions énormes. La
brousse elle-même y est si vivace et y acquiert une hauteur telle,
que, dans les sentiers, qui, dans ces régions, servent de route,
cavaliers et chevaux disparaissent complètement sous la verdure.