danses les plus échevelées, exécutées cependant en mon honneur,
je congédiai, par la voix de mon interprète, les artistes mâles et
femelles qui m’entouraient, et orchestre en tête, je me rendis à
la demeure du chef pour lui rendre la visite qu’il m’avait faite
le matin. Cette façon de procéder m’a toujours réussi au Soudan,
et, c’est en usant sans cesse de la plus grande politesse et de
la plus grande douceur que je suis arrivé à me concilier partout
le respect et l’amitié des chefs avec lesquels j’ai été en
relations. Point ne sert de prendre avec ces gens-là des airs de
matamores et de croquemitaines. Nous n’arriverions jamais qu’à
nous aliéner leur sympathie. Il faut avoir le bon esprit de ne
se considérer que comme leur hôte, et, si l’on sait conserver
toutefois sa dignité d’homme et de Français, on peut être
certain que d’eux-mêmes ils reconnaîtront notre supériorité.
Massa-Ouli attendait d’ailleurs ma visite. Je le trouvai dans sa
case, entouré de toute sa famille. Il me présenta ses enfants, ses
femmes et ses frères, et, après un entretien des plus aimables, nous
nous quittâmes en nous serrant la main, à plusieurs reprises. Je fis
à tous de petits cadeaux, dont ils me remercièrent vivement. Inutile
de dire que les griots ne furent pas oubliés. C’est dans
l’usage, et je n’aurais pas voulu laisser de moi une mauvaise
impression. Tous, sauf le chef, me reconduisirent à mon campement,
et chacun rentra chez soi, fatigué, mais satisfait, moi surtout.
L’habitation du chef du Ouli ne diffère guère de celles de
ses sujets. Les cases sont absolument construites sur le même
modèle. Elles sont plus vastes et plus nombreuses, et voilà
tout. Celle où il se tient dans la journée est située au pied
d’un superbe _N’taba_, bel arbre de la famille des Sterculiacées,
sur lequel nous reviendrons plus loin. C’est un des plus beaux
échantillons de cette espèce végétale que j’aie rencontré
dans tout le cours de mes voyages au Sénégal et au Soudan.
La route de Nétéboulou à Sini présente d’intéressantes
particularités ; Nétéboulou est construit sur un plateau dont
le sous-sol est formé de quartz et de grès ferrugineux que
recouvre une épaisse couche de latérite. Elle disparaît à deux
kilomètres environ du village au-delà du marigot qui porte son nom,
pour faire place à la plaine stérile de Genoto. Cette vaste plaine
marécageuse est complètement inondée pendant l’hivernage. Elle
mesure environ vingt kilomètres de longueur sur quinze de largeur
dans ses plus grandes dimensions, et s’étend des collines
du Ouli et de Nétéboulou jusqu’à la Gambie et au marigot de
Nétéboulou. Le sol en est uniquement formé par une épaisse couche
d’argiles anciennes et d’alluvions récentes. A peine y voit-on
par-ci par-là quelques arbres peu vigoureux, rachitiques. Elle est
couverte, dans toute son étendue, par une herbe mince et ténue
parsemée de touffes de Joncées et de Cypéracées. Après avoir
traversé de l’Est à l’Ouest ce morne désert, on arrive par une
pente assez raide sur le plateau de Sini ; jusqu’à Makadian-Counda
ce ne sont que des argiles compactes ; mais à peu de distance de
ce village la latérite reparaît et l’on peut dire que la plus
grande partie du plateau en est uniquement formée. Son sous-sol ne
présente guère que des roches de nature ferrugineuse.
Au point de vue botanique, nous ne trouvons à signaler que trois
espèces principales de végétaux.
1o _Nété._ — Le Nété ou Néré (_Parkia biglobosa_
H. Benth.)[7], est une belle Légumineuse de la tribu des
Parkiées. On la trouve en grande quantité dans le Bambouck, le
Bélédougou, la Haute-Gambie. Il est facile de la reconnaître à ses
feuilles profondément découpées qui ressemblent à s’y méprendre
à celles de certaines de nos fougères, et à ses fleurs d’un beau
rouge foncé et disposées en forme de boule à l’extrémité des
jeunes rameaux. Son fruit est une gousse d’une belle dimension en
tout semblable à nos plus beaux haricots. Il contient une douzaine
de graines entourées d’une pulpe jaune relativement assez compacte
et abondante. Cette pulpe est très parfumée. Sèche, elle forme
une sorte de farine que les indigènes mangent volontiers pendant
la disette. Les fruits poussent au nombre de huit ou dix au maximum,
à l’extrémité des jeunes rameaux. Ce végétal fleurit de juin
à août et ses fruits ne sont guère comestibles avant le mois
de mars de l’année suivante. On le trouve en grand nombre aux
environs de Nétéboulou. Son bois est généralement peu employé.
2o _Téli._ — Le Téli (_Erythrophlæum Guineense_ Rich.)[8],
est un végétal de haute stature. C’est encore une belle
Légumineuse-Parkiée. Il croît, de préférence, sur les bords des
marigots et j’en ai vu de beaux échantillons dans les environs de
Nétéboulou. Il est facile à reconnaître à la couleur sombre de
son feuillage, et à son fruit qui est une gousse rougeâtre quand
elle est sèche et plus large que ne le sont, en général, celles des
autres légumineuses. Son écorce est profondément fendillée, et,
si on l’enlève, sa partie intérieure présente une belle couleur
rouge foncée. Chaque gousse contient environ huit à dix graines,
à deux faces bombées, ressemblant à s’y méprendre à celles de
certains haricots. Ces graines, qui ont toujours à peu près le même
poids, servent dans certaines régions, le Bouré, par exemple, pour
peser l’or. Cinq de ces graines équivalent à peu près en poids
à un gros, environ trois grammes quatre-vingt-deux centigrammes.
Le Téli ou Tali (Peulh, Bambara, Malinké) est la plante
vénéneuse par excellence au Soudan français, au dire, du moins,
des habitants. Il entrerait du Téli dans la composition du
« _Corté_ », le fameux poison que les habitants de Komboreah
(Konkodougou) sont si habiles à préparer et qui est si connu
dans le Baleya, l’Amana, le Dinguiray et même à Siguiri. Mais
quelle est la partie de la plante qui est utilisée ? C’est
ce que nous n’avons pas encore pu savoir. Toutefois nous avons
appris que, dans certaines de nos rivières du Sud, le Rio-Nûnez,
le Rio-Pongo particulièrement, et dans le pays de Loango, où le
Téli est appelé Boudu ou Boudou, les indigènes fabriquent avec
sa racine, par infusion, une liqueur d’une extrême amertume et
qui sert de poison d’épreuve. Quand elle est trop chargée,
elle cause la suffocation, la rétention d’urine, etc., etc.,
l’accusé tombe et est déclaré coupable ; à dose plus faible,
elle n’amène pas d’accidents graves, alors l’accusé résiste
et est déclaré innocent.
D’après les indigènes du Soudan, toutes les parties de la
plante seraient excessivement vénéneuses. Voici ce que me disait
à son sujet le chef de Gangali (Niéri) : « Une feuille de Téli
dans le couscouss suffit pour empoisonner toute une famille. Un
bœuf, un cheval, un mouton en mange-t-il, il meurt aussitôt. Un
oiseau, un insecte mange-t-il une fleur de Téli, il tombe aussitôt
foudroyé. » De plus, les poissons ne vivent pas dans les marigots
dont les bords sont couverts de Télis, et il serait dangereux d’y
faire boire les animaux. Je me souviens encore que, sur la route
de Damentan, mon palefrenier refusa absolument de faire boire mon
cheval à l’eau d’un marigot dont les bords étaient couverts de
Télis. Fait singulier : cette eau, qui est toxique pour le cheval,
paraît-il, ne le serait pas pour l’homme. Je ne sais ce qu’il
peut y avoir de vrai pour le premier, mais, ce que nous pouvons
assurer, c’est qu’il nous est arrivé souvent de faire usage
d’eau puisée au pied d’un Téli et que nous n’en avons jamais
été incommodé. Il en a toujours été de même pour nos hommes.
Tout cela est évidemment bien exagéré, mais il s’en dégage ce
fait toutefois, c’est que toutes les parties de la plante sont
nuisibles mais à des degrés différents. Celle qui est la plus
active, et cela, au plus haut degré, c’est l’écorce. L’écorce
fraîche l’est plus que l’écorce sèche, et celle des jeunes
sujets plus que celle des vieux arbres. Après l’écorce la racine,
puis la fleur et les graines. Les feuilles n’auraient que de
faibles propriétés nocives, mais, cependant, encore assez fortes
pour occasionner la mort, à une faible dose.
Jamais les animaux n’en mangent. On peut les laisser paître
en toute sécurité dans la brousse. Ils ne mangeront jamais les
feuilles du Téli, jamais ils n’en brouteront l’écorce. Cet
arbre leur cause une répulsion qu’ils ne peuvent surmonter. Par
instinct, ils s’en éloignent toujours. Ils ne peuvent en absorber
que lorsqu’on en mélange les feuilles avec l’herbe qu’on
leur donne en pâture. Et encore arrive-t-il fréquemment qu’ils
mangent le bon fourrage et laissent le téli ?? La meilleure façon
de leur en faire absorber est simplement de pulvériser l’écorce
et de leur administrer avec leurs aliments la poudre ainsi obtenue.
D’après les renseignements que j’ai recueillis un peu partout à
ce sujet, et que Sandia, le chef de Nétéboulou, m’a confirmés,
car il avait vu le cheval de son père mourir empoisonné, par
malveillance, avec du Téli, les animaux qui en absorbent à doses
toxiques éprouveraient les premiers accidents environ deux heures
après l’ingestion. Leur ventre deviendrait très volumineux. Ils
présenteraient une écume abondante à la bouche, des convulsions
qui dureraient une demi-heure environ et la mort surviendrait deux
heures et demie ou trois heures après l’ingestion du poison.
Les noirs du Soudan utilisent les feuilles du Téli contre le ver de
Guinée, et, voici comment : lorsque l’abcès qu’occasionne le ver
s’est ouvert spontanément ou bien à la suite d’une manœuvre
opératoire, et que le parasite commence à sortir, ils enveloppent
la partie malade avec des feuilles de Téli. Deux ou trois suffisent
pour la couvrir complètement. Un pansement fait avec des feuilles
d’un autre végétal quelconque inoffensif et maintenu toujours
humide est appliqué par-dessus. Le tout est fixé à l’aide de
lacs. Ils prétendent que le ver est alors empoisonné et qu’il
sort plus facilement. Ceci mérite confirmation, on le comprendra
aisément. J’ai cependant vu des malades se bien trouver de ce
traitement.
Le Téli ne sert en aucune autre circonstance. Il inspire aux
indigènes une telle frayeur qu’ils ne l’utilisent ni dans la
construction de leurs cases ni même pour faire cuire leurs aliments.
3o _N’taba._ — Le _N’taba_[9] est une Malvoïdée de la famille
des Sterculiacées. C’est le « Sterculia cordifolia _Cav._ »,
ainsi nommé parce que ses feuilles sont en forme de cœur. C’est un
des plus beaux végétaux des régions de l’Afrique tropicale. On
le reconnaît aisément à son tronc énorme, à ses feuilles
excessivement larges et à son fruit absolument caractéristique. Ce
fruit, qui vient à l’extrémité des jeunes rameaux, a la forme
d’une gousse volumineuse, dont les valves charnues s’ouvrent
à la pression par son arête convexe. Son extrémité libre est
munie d’une sorte d’appendice charnu en forme d’aiguillon de
0m06 environ de longueur. Quand il est mûr, il a une couleur rouge
clair qui ne peut laisser aucun doute. Il renferme une douzaine de
graines polyédriques noyées dans une pulpe jaunâtre, savoureuse,
et excessivement parfumée. C’est un des meilleurs desserts
que j’aie rencontrés au Soudan et souvent nous nous en sommes
régalés. Les fruits sont accouplés au nombre de trois, cinq ou
sept en faisceaux et adhèrent fortement au pédoncule et à la
tige qui les porte. Ils tombent rarement et pour les cueillir on
est obligé de sectionner le rameau qui les porte.
Cet arbre acquiert des proportions gigantesques. Nous en avons vu
dans le Ouli, le Sandougou, le Kantora, à Mac-Carthy, etc., etc.,
des spécimens vraiment remarquables. Dans ces régions, c’est
l’arbre à palabres préféré dans tous les villages et son épais
feuillage est recherché pendant les heures chaudes de la journée.
Le _N’taba_ habite de préférence, les terres riches en humus
et les terrains à latérite. On ne le trouve, pour ainsi dire,
jamais sur les bords des marigots. Et pourtant, il affectionne tout
particulièrement les régions humides. Aussi est-il excessivement
rare dans les régions sablonneuses et les steppes du Soudan. C’est
surtout dans le Sud de nos possessions qu’on le rencontre, de
préférence, dans le Sandougou, le Ouli, le Konkodougou, le Sud du
Diébédougou, le Damentan, le Niocolo, le pays des Coniaguiés et des
Bassarés, etc., etc. Il se prête cependant assez volontiers à la
culture dans des régions plus septentrionales. Ainsi, à Bammako,
notre excellent ami, M. le vétérinaire Körper, a obtenu à ce
sujet des résultats surprenants et a pu acclimater absolument
ce végétal sur cette partie des bords du Niger. Il ne faut pas
oublier que le _N’taba_ est le congénère du Kola. Il est donc
permis d’espérer que l’on pourra arriver, un jour, à cultiver
ce dernier végétal dans les régions où croît le premier.
Le _N’taba_ est peu utilisé par les indigènes. Dès qu’ils sont
mûrs, les fruits sont mangés avec avidité par les enfants. Dans
certaines régions, à Missira (Sandougou) notamment, il m’a été
dit que ces fruits étaient parfois employés avec succès contre
certaines diarrhées rebelles. Je n’ai jamais eu à le constater.
Le _N’taba_, suivant les régions qu’il habite, fleurit du mois
de janvier au mois de mars et les fruits arrivent à maturité du
commencement de juin à la fin de juillet. Il porte des feuilles
pendant toute l’année. Il a été introduit à la Guyane (Maroni).
Nous ne voulons pas quitter Sini sans le faire connaître plus
complètement au lecteur. Sini, capitale de l’État Malinké du
Ouli, est un village d’environ 600 habitants. Bien qu’il soit la
résidence du Massa-Ouli ou chef du Ouli, il a absolument l’aspect
du plus simple des villages. Ses cases sont construites en terre,
rondes et couvertes d’un toit en chaume qui à la forme d’un
chapeau pointu. Il est entouré d’un tata (fortification en terre)
à tourelles qui tombe littéralement en ruines, mais qui, à en
juger par ce qu’il en reste, devait être très fort. Le chef
n’a pas de tata particulier, comme cela a lieu dans la plupart
des villages Malinkés. — La population est formée uniquement
de Malinkés, sales et grands ivrognes. Les membres de la famille
royale, à part peut-être le chef actuel, ont à ce point de vue
une réputation bien méritée. — Sini a été attaqué par le
marabout Mahmadou-Lamine-Dramé en 1886, lorsque, chassé de Dianna
par le colonel Galliéni, il s’enfuit vers le Ouli et se réfugia
à Toubacouta. Les habitants avaient eu le temps de prendre toutes
les mesures de défense nécessaires. Un fort sagné (fortification
en bois) avait été construit autour du village. On en voit encore
les restes. Les guerriers des villages voisins étaient venus
se réfugier auprès du chef, et, de ce fait, en peu de jours,
Massa-Ouli se trouva à la tête d’une colonne de six à huit
cents hommes. Trop âgé pour la conduire au combat, il en confia
le commandement à son jeune fils Massara et à Malamine, le chef
de Nétéboulou, le frère de Sandia, le chef actuel. En vain,
les bandes du marabout tentèrent-elles de s’emparer de vive
force du village. Elles l’attaquèrent inutilement trois jours de
suite. Voyant la place aussi bien défendue, le marabout se retira,
mais attaqué par les guerriers du Ouli qui sortirent alors en
masse du village et se mirent à sa poursuite, il fut complètement
battu, et se réfugia avec les quelques guerriers qui lui restaient
à Toubacouta, dont le chef lui ouvrit les portes et le reçut à
bras ouverts. Sini avait cependant souffert de ce siège de trois
jours. Un incendie allumé par l’ennemi avait dévoré les toits
de la moitié des cases. Heureusement la population et les guerriers
avaient pu se réfugier dans l’espace compris entre le tata et le
sagné. C’en était fait autrement du village et l’on peut être
certain que si le marabout s’en était emparé, il ne l’eût pas
ménagé. On voit encore les traces de cet incendie, notamment dans
le quartier qui est situé sur la route de Goundiourou.
La population de Sini est paisible, hospitalière et s’adonne
surtout à la culture. Aussi le village est-il entouré de tous
côtés de beaux lougans de mil, maïs, arachides. Autour des cases
mêmes les femmes et les enfants font de petits jardinets où ils
cultivent avec succès, oignons, courges, tomates, oseille. L’espace
compris entre le tata et le sagné est également bien cultivé, et
j’y ai remarqué de belles plantations de maïs et de manioc. Par
contre, le troupeau du village est peu nombreux. Du reste les
Malinkés, proprement dits, de cette région, élèvent peu de
bétail. Ils laissent ce soin aux Peulhs qu’ils rançonnent d’une
façon éhontée à ce point de vue.
Dans la soirée, Massa-Ouli et ses fils et ses frères vinrent me
saluer de nouveau et me quittèrent en me promettant de venir le
lendemain matin me serrer la main. Tout le monde dormit bien cette
nuit-là, aussi les préparatifs du départ se firent-ils rapidement.
_28 octobre._ A cinq heures du matin, je réveille toute la caravane,
mon interprète Almoudo et Sandia sont les premiers debout et
organisent le convoi rapidement. Enfin, après un déjeuner
sommaire, nous pouvons nous mettre en route à cinq heures
quarante minutes. Malgré l’heure matinale, tout le monde est
debout. Massa-Ouli lui-même est assis devant la porte de sa case et
me serre la main avec effusion à plusieurs reprises et me souhaite
un bon voyage. Son fils Massara est à cheval et va nous accompagner
jusqu’au premier village. Je donne le signal du départ et bien
à regret nous quittons Sini, non sans avoir promis à nos amis de
revenir les voir à notre retour de Mac-Carthy.
Le jour commence à poindre quand nous franchissons les portes
du sagné pour nous engager au milieu de beaux lougans de mil
dont les tiges hautes de plus de quatre mètres se rejoignent et
forment au-dessus de nos têtes un véritable dôme de feuilles et
d’épis. La température est excessivement fraîche. Je constate
16 degrés. La rosée est de plus très abondante et nous sommes
absolument inondés peu après le départ. Nous marchons d’une
bonne allure pour nous réchauffer et dans le plus grand ordre. Il
est 6 heures 15 quand nous arrivons à Canapé. C’est le premier
village Peulh que nous rencontrons. Tout le monde est debout. Il
faut mettre pied à terre.
_Canapé._ — Canapé est un village d’environ deux cent cinquante
habitants. Il est entièrement construit en paille. C’est, du
reste, le seul mode de construction employé par les Peulhs. Il
est littéralement enfoui au milieu du mil et du maïs, et jusque
devant les cases tout est cultivé. Pas un pouce de terrain n’est
perdu. Ses habitants viennent du Fouladougou et le Ouli, le Sandougou
et le Niani en sont très peuplés. C’est là qu’ils y cherchent
un refuge contre les pillages et les exactions des souverains
de leur pays d’origine. Ils construisent en paille de gentils
petits villages proprets et se livrent avec passion à la culture
et à l’élevage. Aussi sont-ils absolument pressurés par leurs
nouveaux maîtres.
A peine étions-nous arrivés que sur l’ordre du chef on nous
apporta de grandes et nombreuses calebasses de lait sûr et
de couscouss pour les hommes et pour moi du lait frais et des
œufs en quantité. Bon gré mal gré il fallut s’attabler et
manger. Heureusement que le noir a l’estomac complaisant, aussi
mes lascars firent-ils sérieusement honneur à ce petit apéritif,
comme disait mon fidèle Almoudo. Pour moi, je me contentai d’avaler
quelques œufs crus et de boire deux tasses environ d’un excellent
lait fraîchement tiré. Ce qui me fit encore plus de plaisir ce fut
le cadeau que me fit le chef de plusieurs bouteilles d’excellent
beurre. Ce qui me promettait, grâce au modeste talent de mon
cuisinier, Samba-Sisoko, une excellente cuisine pour l’avenir.
Après une halte de vingt minutes environ, nous nous remîmes en
marche, non sans avoir serré vigoureusement la main à Massara, qui
nous quittait là pour retourner à Sini, et sans l’avoir remercié
de sa généreuse hospitalité. Le chef de Canapé et ses principaux
notables m’accompagnèrent pendant plusieurs kilomètres et, chemin
faisant, me firent part de la situation pénible qui leur était faite
dans le Ouli. Je leur promis d’en informer le commandant de Bakel
dont ils relevaient, et ils me quittèrent enchantés. J’ai appris
depuis que tout avait été réglé au mieux de leurs intérêts et
à la satisfaction générale.
En quittant Canapé, nous traversons d’abord les lougans du village
qui, relativement, ont une superficie considérable. Peu après,
nous entrons en pleine brousse. Elle se continue jusqu’aux lougans
de Soutouko, où nous arrivons vers neuf heures du matin.
_Soutouko._ — Soutouko est un village d’environ 550 habitants. Sa
population est formée uniquement de Malinkés musulmans. Ils
différent absolument des autres Malinkés et se rapprochent beaucoup
de la race Toucouleure dont beaucoup d’entre eux ont le type et
les mœurs. Ce sont ces Malinkés que, dans les Rivières du Sud,
on désigne sous le nom de Mandingues. Nous y reviendrons plus
loin. Musulmans fanatiques, ils furent des premiers à embrasser la
cause du marabout Mahmadou-Lamine.
Soutouko n’a nullement l’aspect des autres villages
Malinkés. Bien qu’il soit construit de la même façon, il est
propre et bien entretenu. Au centre du village règne une mosquée
en paille et pisé bien comprise et dont les abords sont indemnes
de tout immondice. Je n’ai pas besoin de dire qu’elle est
assidûment fréquentée.
Là encore il fallut mettre pied à terre et accepter le lunch qui
nous était préparé. Mes hommes s’en tirèrent à merveille. Pour
moi, je ne pus absorber qu’une petite quantité de lait et quelques
œufs frais. La fatigue commençait à se faire sentir et je ne pus
que difficilement remonter à cheval. J’étais loin d’être
complètement remis des assauts que j’avais eu à supporter à
Nétéboulou.
La route entre Soutouko et Barocounda, où j’avais décidé
que je ferais étape, est bordée à droite et à gauche par de
superbes champs de mil et d’arachides. Elle ne présente rien
de particulier et nous la fîmes sans aucun autre incident que les
nombreuses haltes que ma faiblesse me força à faire, tous les deux
ou trois kilomètres. Environ à mi-chemin de Barocounda se trouvent
plusieurs villages Peulhs dont les habitants se livrent paisiblement
à la culture. Ce sont : _Marosouto_ — _Ourosaradado_ — _Tabandi_
— _Sarè n’Dougo_ — _Saré-Dialloubé_. Nous fîmes halte à
Tabandi et les habitants vinrent nous saluer et nous apporter des
calebasses de lait et d’eau fraîche pour nous désaltérer, car la
chaleur commençait à être insupportable. Ils nous autorisèrent
également à arracher quelques pieds d’arachides. Nous nous
régalâmes de leurs graines vertes. C’est un des meilleurs fruits
du Soudan que je connaisse.
Enfin, à midi, nous apercevions les toits pointus de Barocounda,
où nous allions pouvoir goûter quelque repos et nous mettre à
l’abri des ardeurs de la canicule. J’étais absolument à bout
de forces quand je pus prendre possession du logement qui avait
été préparé à mon intention.
Je fus reçu à Barocounda avec autant d’empressement et de
sympathie que dans les autres villages du Ouli que je venais de
visiter. Nous eûmes à profusion de tout ce que l’on peut trouver
au Soudan et j’estime encore aujourd’hui que les quelques cadeaux
dont ma pauvre pacotille me permit la largesse à mes hôtes en
reconnaissance de leur généreux accueil, furent bien au-dessous
de ce qu’ils dépensèrent en mon honneur.
_Barocounda._ — Barocounda est un gros village de 750 habitants
environ. Sa population est uniquement formée de Malinkés
puants, sales et ivrognes. Ses cases sont construites sans aucun
soin, sans aucun ordre, et la plupart d’entre elles tombent
littéralement en ruines. Il est absolument ouvert et ne possède
aucune défense. La place principale du village, où se trouvent
deux superbes _n’tabas_, est absolument encombrée de détritus
de toutes sortes. C’est, comme dans tous les villages Malinkés,
du reste, le dépotoir commun où chacun vient jeter les ordures de
son ménage. Il possède de beaux lougans et de belles rizières,
mais peu de bestiaux. Par contre, les chèvres et les poulets y
sont excessivement nombreux. Pendant la guerre du marabout, il fut
relativement épargné et n’eut à supporter que les razzias des
pillards qui l’accompagnaient.