Après une heure de musique effrénée, et après avoir assisté aux

danses les plus échevelées, exécutées cependant en mon honneur,

je congédiai, par la voix de mon interprète, les artistes mâles et

femelles qui m’entouraient, et orchestre en tête, je me rendis à

la demeure du chef pour lui rendre la visite qu’il m’avait faite

le matin. Cette façon de procéder m’a toujours réussi au Soudan,

et, c’est en usant sans cesse de la plus grande politesse et de

la plus grande douceur que je suis arrivé à me concilier partout

le respect et l’amitié des chefs avec lesquels j’ai été en

relations. Point ne sert de prendre avec ces gens-là des airs de

matamores et de croquemitaines. Nous n’arriverions jamais qu’à

nous aliéner leur sympathie. Il faut avoir le bon esprit de ne

se considérer que comme leur hôte, et, si l’on sait conserver

toutefois sa dignité d’homme et de Français, on peut être

certain que d’eux-mêmes ils reconnaîtront notre supériorité.

Massa-Ouli attendait d’ailleurs ma visite. Je le trouvai dans sa

case, entouré de toute sa famille. Il me présenta ses enfants, ses

femmes et ses frères, et, après un entretien des plus aimables, nous

nous quittâmes en nous serrant la main, à plusieurs reprises. Je fis

à tous de petits cadeaux, dont ils me remercièrent vivement. Inutile

de dire que les griots ne furent pas oubliés. C’est dans

l’usage, et je n’aurais pas voulu laisser de moi une mauvaise

impression. Tous, sauf le chef, me reconduisirent à mon campement,

et chacun rentra chez soi, fatigué, mais satisfait, moi surtout.

L’habitation du chef du Ouli ne diffère guère de celles de

ses sujets. Les cases sont absolument construites sur le même

modèle. Elles sont plus vastes et plus nombreuses, et voilà

tout. Celle où il se tient dans la journée est située au pied

d’un superbe _N’taba_, bel arbre de la famille des Sterculiacées,

sur lequel nous reviendrons plus loin. C’est un des plus beaux

échantillons de cette espèce végétale que j’aie rencontré

dans tout le cours de mes voyages au Sénégal et au Soudan.

La route de Nétéboulou à Sini présente d’intéressantes

particularités ; Nétéboulou est construit sur un plateau dont

le sous-sol est formé de quartz et de grès ferrugineux que

recouvre une épaisse couche de latérite. Elle disparaît à deux

kilomètres environ du village au-delà du marigot qui porte son nom,

pour faire place à la plaine stérile de Genoto. Cette vaste plaine

marécageuse est complètement inondée pendant l’hivernage. Elle

mesure environ vingt kilomètres de longueur sur quinze de largeur

dans ses plus grandes dimensions, et s’étend des collines

du Ouli et de Nétéboulou jusqu’à la Gambie et au marigot de

Nétéboulou. Le sol en est uniquement formé par une épaisse couche

d’argiles anciennes et d’alluvions récentes. A peine y voit-on

par-ci par-là quelques arbres peu vigoureux, rachitiques. Elle est

couverte, dans toute son étendue, par une herbe mince et ténue

parsemée de touffes de Joncées et de Cypéracées. Après avoir

traversé de l’Est à l’Ouest ce morne désert, on arrive par une

pente assez raide sur le plateau de Sini ; jusqu’à Makadian-Counda

ce ne sont que des argiles compactes ; mais à peu de distance de

ce village la latérite reparaît et l’on peut dire que la plus

grande partie du plateau en est uniquement formée. Son sous-sol ne

présente guère que des roches de nature ferrugineuse.

Au point de vue botanique, nous ne trouvons à signaler que trois

espèces principales de végétaux.

1o _Nété._ — Le Nété ou Néré (_Parkia biglobosa_

H. Benth.)[7], est une belle Légumineuse de la tribu des

Parkiées. On la trouve en grande quantité dans le Bambouck, le

Bélédougou, la Haute-Gambie. Il est facile de la reconnaître à ses

feuilles profondément découpées qui ressemblent à s’y méprendre

à celles de certaines de nos fougères, et à ses fleurs d’un beau

rouge foncé et disposées en forme de boule à l’extrémité des

jeunes rameaux. Son fruit est une gousse d’une belle dimension en

tout semblable à nos plus beaux haricots. Il contient une douzaine

de graines entourées d’une pulpe jaune relativement assez compacte

et abondante. Cette pulpe est très parfumée. Sèche, elle forme

une sorte de farine que les indigènes mangent volontiers pendant

la disette. Les fruits poussent au nombre de huit ou dix au maximum,

à l’extrémité des jeunes rameaux. Ce végétal fleurit de juin

à août et ses fruits ne sont guère comestibles avant le mois

de mars de l’année suivante. On le trouve en grand nombre aux

environs de Nétéboulou. Son bois est généralement peu employé.

2o _Téli._ — Le Téli (_Erythrophlæum Guineense_ Rich.)[8],

est un végétal de haute stature. C’est encore une belle

Légumineuse-Parkiée. Il croît, de préférence, sur les bords des

marigots et j’en ai vu de beaux échantillons dans les environs de

Nétéboulou. Il est facile à reconnaître à la couleur sombre de

son feuillage, et à son fruit qui est une gousse rougeâtre quand

elle est sèche et plus large que ne le sont, en général, celles des

autres légumineuses. Son écorce est profondément fendillée, et,

si on l’enlève, sa partie intérieure présente une belle couleur

rouge foncée. Chaque gousse contient environ huit à dix graines,

à deux faces bombées, ressemblant à s’y méprendre à celles de

certains haricots. Ces graines, qui ont toujours à peu près le même

poids, servent dans certaines régions, le Bouré, par exemple, pour

peser l’or. Cinq de ces graines équivalent à peu près en poids

à un gros, environ trois grammes quatre-vingt-deux centigrammes.

Le Téli ou Tali (Peulh, Bambara, Malinké) est la plante

vénéneuse par excellence au Soudan français, au dire, du moins,

des habitants. Il entrerait du Téli dans la composition du

« _Corté_ », le fameux poison que les habitants de Komboreah

(Konkodougou) sont si habiles à préparer et qui est si connu

dans le Baleya, l’Amana, le Dinguiray et même à Siguiri. Mais

quelle est la partie de la plante qui est utilisée ? C’est

ce que nous n’avons pas encore pu savoir. Toutefois nous avons

appris que, dans certaines de nos rivières du Sud, le Rio-Nûnez,

le Rio-Pongo particulièrement, et dans le pays de Loango, où le

Téli est appelé Boudu ou Boudou, les indigènes fabriquent avec

sa racine, par infusion, une liqueur d’une extrême amertume et

qui sert de poison d’épreuve. Quand elle est trop chargée,

elle cause la suffocation, la rétention d’urine, etc., etc.,

l’accusé tombe et est déclaré coupable ; à dose plus faible,

elle n’amène pas d’accidents graves, alors l’accusé résiste

et est déclaré innocent.

D’après les indigènes du Soudan, toutes les parties de la

plante seraient excessivement vénéneuses. Voici ce que me disait

à son sujet le chef de Gangali (Niéri) : « Une feuille de Téli

dans le couscouss suffit pour empoisonner toute une famille. Un

bœuf, un cheval, un mouton en mange-t-il, il meurt aussitôt. Un

oiseau, un insecte mange-t-il une fleur de Téli, il tombe aussitôt

foudroyé. » De plus, les poissons ne vivent pas dans les marigots

dont les bords sont couverts de Télis, et il serait dangereux d’y

faire boire les animaux. Je me souviens encore que, sur la route

de Damentan, mon palefrenier refusa absolument de faire boire mon

cheval à l’eau d’un marigot dont les bords étaient couverts de

Télis. Fait singulier : cette eau, qui est toxique pour le cheval,

paraît-il, ne le serait pas pour l’homme. Je ne sais ce qu’il

peut y avoir de vrai pour le premier, mais, ce que nous pouvons

assurer, c’est qu’il nous est arrivé souvent de faire usage

d’eau puisée au pied d’un Téli et que nous n’en avons jamais

été incommodé. Il en a toujours été de même pour nos hommes.

Tout cela est évidemment bien exagéré, mais il s’en dégage ce

fait toutefois, c’est que toutes les parties de la plante sont

nuisibles mais à des degrés différents. Celle qui est la plus

active, et cela, au plus haut degré, c’est l’écorce. L’écorce

fraîche l’est plus que l’écorce sèche, et celle des jeunes

sujets plus que celle des vieux arbres. Après l’écorce la racine,

puis la fleur et les graines. Les feuilles n’auraient que de

faibles propriétés nocives, mais, cependant, encore assez fortes

pour occasionner la mort, à une faible dose.

Jamais les animaux n’en mangent. On peut les laisser paître

en toute sécurité dans la brousse. Ils ne mangeront jamais les

feuilles du Téli, jamais ils n’en brouteront l’écorce. Cet

arbre leur cause une répulsion qu’ils ne peuvent surmonter. Par

instinct, ils s’en éloignent toujours. Ils ne peuvent en absorber

que lorsqu’on en mélange les feuilles avec l’herbe qu’on

leur donne en pâture. Et encore arrive-t-il fréquemment qu’ils

mangent le bon fourrage et laissent le téli ?? La meilleure façon

de leur en faire absorber est simplement de pulvériser l’écorce

et de leur administrer avec leurs aliments la poudre ainsi obtenue.

D’après les renseignements que j’ai recueillis un peu partout à

ce sujet, et que Sandia, le chef de Nétéboulou, m’a confirmés,

car il avait vu le cheval de son père mourir empoisonné, par

malveillance, avec du Téli, les animaux qui en absorbent à doses

toxiques éprouveraient les premiers accidents environ deux heures

après l’ingestion. Leur ventre deviendrait très volumineux. Ils

présenteraient une écume abondante à la bouche, des convulsions

qui dureraient une demi-heure environ et la mort surviendrait deux

heures et demie ou trois heures après l’ingestion du poison.

Les noirs du Soudan utilisent les feuilles du Téli contre le ver de

Guinée, et, voici comment : lorsque l’abcès qu’occasionne le ver

s’est ouvert spontanément ou bien à la suite d’une manœuvre

opératoire, et que le parasite commence à sortir, ils enveloppent

la partie malade avec des feuilles de Téli. Deux ou trois suffisent

pour la couvrir complètement. Un pansement fait avec des feuilles

d’un autre végétal quelconque inoffensif et maintenu toujours

humide est appliqué par-dessus. Le tout est fixé à l’aide de

lacs. Ils prétendent que le ver est alors empoisonné et qu’il

sort plus facilement. Ceci mérite confirmation, on le comprendra

aisément. J’ai cependant vu des malades se bien trouver de ce

traitement.

Le Téli ne sert en aucune autre circonstance. Il inspire aux

indigènes une telle frayeur qu’ils ne l’utilisent ni dans la

construction de leurs cases ni même pour faire cuire leurs aliments.

3o _N’taba._ — Le _N’taba_[9] est une Malvoïdée de la famille

des Sterculiacées. C’est le « Sterculia cordifolia _Cav._ »,

ainsi nommé parce que ses feuilles sont en forme de cœur. C’est un

des plus beaux végétaux des régions de l’Afrique tropicale. On

le reconnaît aisément à son tronc énorme, à ses feuilles

excessivement larges et à son fruit absolument caractéristique. Ce

fruit, qui vient à l’extrémité des jeunes rameaux, a la forme

d’une gousse volumineuse, dont les valves charnues s’ouvrent

à la pression par son arête convexe. Son extrémité libre est

munie d’une sorte d’appendice charnu en forme d’aiguillon de

0m06 environ de longueur. Quand il est mûr, il a une couleur rouge

clair qui ne peut laisser aucun doute. Il renferme une douzaine de

graines polyédriques noyées dans une pulpe jaunâtre, savoureuse,

et excessivement parfumée. C’est un des meilleurs desserts

que j’aie rencontrés au Soudan et souvent nous nous en sommes

régalés. Les fruits sont accouplés au nombre de trois, cinq ou

sept en faisceaux et adhèrent fortement au pédoncule et à la

tige qui les porte. Ils tombent rarement et pour les cueillir on

est obligé de sectionner le rameau qui les porte.

Cet arbre acquiert des proportions gigantesques. Nous en avons vu

dans le Ouli, le Sandougou, le Kantora, à Mac-Carthy, etc., etc.,

des spécimens vraiment remarquables. Dans ces régions, c’est

l’arbre à palabres préféré dans tous les villages et son épais

feuillage est recherché pendant les heures chaudes de la journée.

Le _N’taba_ habite de préférence, les terres riches en humus

et les terrains à latérite. On ne le trouve, pour ainsi dire,

jamais sur les bords des marigots. Et pourtant, il affectionne tout

particulièrement les régions humides. Aussi est-il excessivement

rare dans les régions sablonneuses et les steppes du Soudan. C’est

surtout dans le Sud de nos possessions qu’on le rencontre, de

préférence, dans le Sandougou, le Ouli, le Konkodougou, le Sud du

Diébédougou, le Damentan, le Niocolo, le pays des Coniaguiés et des

Bassarés, etc., etc. Il se prête cependant assez volontiers à la

culture dans des régions plus septentrionales. Ainsi, à Bammako,

notre excellent ami, M. le vétérinaire Körper, a obtenu à ce

sujet des résultats surprenants et a pu acclimater absolument

ce végétal sur cette partie des bords du Niger. Il ne faut pas

oublier que le _N’taba_ est le congénère du Kola. Il est donc

permis d’espérer que l’on pourra arriver, un jour, à cultiver

ce dernier végétal dans les régions où croît le premier.

Le _N’taba_ est peu utilisé par les indigènes. Dès qu’ils sont

mûrs, les fruits sont mangés avec avidité par les enfants. Dans

certaines régions, à Missira (Sandougou) notamment, il m’a été

dit que ces fruits étaient parfois employés avec succès contre

certaines diarrhées rebelles. Je n’ai jamais eu à le constater.

Le _N’taba_, suivant les régions qu’il habite, fleurit du mois

de janvier au mois de mars et les fruits arrivent à maturité du

commencement de juin à la fin de juillet. Il porte des feuilles

pendant toute l’année. Il a été introduit à la Guyane (Maroni).

Nous ne voulons pas quitter Sini sans le faire connaître plus

complètement au lecteur. Sini, capitale de l’État Malinké du

Ouli, est un village d’environ 600 habitants. Bien qu’il soit la

résidence du Massa-Ouli ou chef du Ouli, il a absolument l’aspect

du plus simple des villages. Ses cases sont construites en terre,

rondes et couvertes d’un toit en chaume qui à la forme d’un

chapeau pointu. Il est entouré d’un tata (fortification en terre)

à tourelles qui tombe littéralement en ruines, mais qui, à en

juger par ce qu’il en reste, devait être très fort. Le chef

n’a pas de tata particulier, comme cela a lieu dans la plupart

des villages Malinkés. — La population est formée uniquement

de Malinkés, sales et grands ivrognes. Les membres de la famille

royale, à part peut-être le chef actuel, ont à ce point de vue

une réputation bien méritée. — Sini a été attaqué par le

marabout Mahmadou-Lamine-Dramé en 1886, lorsque, chassé de Dianna

par le colonel Galliéni, il s’enfuit vers le Ouli et se réfugia

à Toubacouta. Les habitants avaient eu le temps de prendre toutes

les mesures de défense nécessaires. Un fort sagné (fortification

en bois) avait été construit autour du village. On en voit encore

les restes. Les guerriers des villages voisins étaient venus

se réfugier auprès du chef, et, de ce fait, en peu de jours,

Massa-Ouli se trouva à la tête d’une colonne de six à huit

cents hommes. Trop âgé pour la conduire au combat, il en confia

le commandement à son jeune fils Massara et à Malamine, le chef

de Nétéboulou, le frère de Sandia, le chef actuel. En vain,

les bandes du marabout tentèrent-elles de s’emparer de vive

force du village. Elles l’attaquèrent inutilement trois jours de

suite. Voyant la place aussi bien défendue, le marabout se retira,

mais attaqué par les guerriers du Ouli qui sortirent alors en

masse du village et se mirent à sa poursuite, il fut complètement

battu, et se réfugia avec les quelques guerriers qui lui restaient

à Toubacouta, dont le chef lui ouvrit les portes et le reçut à

bras ouverts. Sini avait cependant souffert de ce siège de trois

jours. Un incendie allumé par l’ennemi avait dévoré les toits

de la moitié des cases. Heureusement la population et les guerriers

avaient pu se réfugier dans l’espace compris entre le tata et le

sagné. C’en était fait autrement du village et l’on peut être

certain que si le marabout s’en était emparé, il ne l’eût pas

ménagé. On voit encore les traces de cet incendie, notamment dans

le quartier qui est situé sur la route de Goundiourou.

La population de Sini est paisible, hospitalière et s’adonne

surtout à la culture. Aussi le village est-il entouré de tous

côtés de beaux lougans de mil, maïs, arachides. Autour des cases

mêmes les femmes et les enfants font de petits jardinets où ils

cultivent avec succès, oignons, courges, tomates, oseille. L’espace

compris entre le tata et le sagné est également bien cultivé, et

j’y ai remarqué de belles plantations de maïs et de manioc. Par

contre, le troupeau du village est peu nombreux. Du reste les

Malinkés, proprement dits, de cette région, élèvent peu de

bétail. Ils laissent ce soin aux Peulhs qu’ils rançonnent d’une

façon éhontée à ce point de vue.

Dans la soirée, Massa-Ouli et ses fils et ses frères vinrent me

saluer de nouveau et me quittèrent en me promettant de venir le

lendemain matin me serrer la main. Tout le monde dormit bien cette

nuit-là, aussi les préparatifs du départ se firent-ils rapidement.

_28 octobre._ A cinq heures du matin, je réveille toute la caravane,

mon interprète Almoudo et Sandia sont les premiers debout et

organisent le convoi rapidement. Enfin, après un déjeuner

sommaire, nous pouvons nous mettre en route à cinq heures

quarante minutes. Malgré l’heure matinale, tout le monde est

debout. Massa-Ouli lui-même est assis devant la porte de sa case et

me serre la main avec effusion à plusieurs reprises et me souhaite

un bon voyage. Son fils Massara est à cheval et va nous accompagner

jusqu’au premier village. Je donne le signal du départ et bien

à regret nous quittons Sini, non sans avoir promis à nos amis de

revenir les voir à notre retour de Mac-Carthy.

Le jour commence à poindre quand nous franchissons les portes

du sagné pour nous engager au milieu de beaux lougans de mil

dont les tiges hautes de plus de quatre mètres se rejoignent et

forment au-dessus de nos têtes un véritable dôme de feuilles et

d’épis. La température est excessivement fraîche. Je constate

16 degrés. La rosée est de plus très abondante et nous sommes

absolument inondés peu après le départ. Nous marchons d’une

bonne allure pour nous réchauffer et dans le plus grand ordre. Il

est 6 heures 15 quand nous arrivons à Canapé. C’est le premier

village Peulh que nous rencontrons. Tout le monde est debout. Il

faut mettre pied à terre.

_Canapé._ — Canapé est un village d’environ deux cent cinquante

habitants. Il est entièrement construit en paille. C’est, du

reste, le seul mode de construction employé par les Peulhs. Il

est littéralement enfoui au milieu du mil et du maïs, et jusque

devant les cases tout est cultivé. Pas un pouce de terrain n’est

perdu. Ses habitants viennent du Fouladougou et le Ouli, le Sandougou

et le Niani en sont très peuplés. C’est là qu’ils y cherchent

un refuge contre les pillages et les exactions des souverains

de leur pays d’origine. Ils construisent en paille de gentils

petits villages proprets et se livrent avec passion à la culture

et à l’élevage. Aussi sont-ils absolument pressurés par leurs

nouveaux maîtres.

A peine étions-nous arrivés que sur l’ordre du chef on nous

apporta de grandes et nombreuses calebasses de lait sûr et

de couscouss pour les hommes et pour moi du lait frais et des

œufs en quantité. Bon gré mal gré il fallut s’attabler et

manger. Heureusement que le noir a l’estomac complaisant, aussi

mes lascars firent-ils sérieusement honneur à ce petit apéritif,

comme disait mon fidèle Almoudo. Pour moi, je me contentai d’avaler

quelques œufs crus et de boire deux tasses environ d’un excellent

lait fraîchement tiré. Ce qui me fit encore plus de plaisir ce fut

le cadeau que me fit le chef de plusieurs bouteilles d’excellent

beurre. Ce qui me promettait, grâce au modeste talent de mon

cuisinier, Samba-Sisoko, une excellente cuisine pour l’avenir.

Après une halte de vingt minutes environ, nous nous remîmes en

marche, non sans avoir serré vigoureusement la main à Massara, qui

nous quittait là pour retourner à Sini, et sans l’avoir remercié

de sa généreuse hospitalité. Le chef de Canapé et ses principaux

notables m’accompagnèrent pendant plusieurs kilomètres et, chemin

faisant, me firent part de la situation pénible qui leur était faite

dans le Ouli. Je leur promis d’en informer le commandant de Bakel

dont ils relevaient, et ils me quittèrent enchantés. J’ai appris

depuis que tout avait été réglé au mieux de leurs intérêts et

à la satisfaction générale.

En quittant Canapé, nous traversons d’abord les lougans du village

qui, relativement, ont une superficie considérable. Peu après,

nous entrons en pleine brousse. Elle se continue jusqu’aux lougans

de Soutouko, où nous arrivons vers neuf heures du matin.

_Soutouko._ — Soutouko est un village d’environ 550 habitants. Sa

population est formée uniquement de Malinkés musulmans. Ils

différent absolument des autres Malinkés et se rapprochent beaucoup

de la race Toucouleure dont beaucoup d’entre eux ont le type et

les mœurs. Ce sont ces Malinkés que, dans les Rivières du Sud,

on désigne sous le nom de Mandingues. Nous y reviendrons plus

loin. Musulmans fanatiques, ils furent des premiers à embrasser la

cause du marabout Mahmadou-Lamine.

Soutouko n’a nullement l’aspect des autres villages

Malinkés. Bien qu’il soit construit de la même façon, il est

propre et bien entretenu. Au centre du village règne une mosquée

en paille et pisé bien comprise et dont les abords sont indemnes

de tout immondice. Je n’ai pas besoin de dire qu’elle est

assidûment fréquentée.

Là encore il fallut mettre pied à terre et accepter le lunch qui

nous était préparé. Mes hommes s’en tirèrent à merveille. Pour

moi, je ne pus absorber qu’une petite quantité de lait et quelques

œufs frais. La fatigue commençait à se faire sentir et je ne pus

que difficilement remonter à cheval. J’étais loin d’être

complètement remis des assauts que j’avais eu à supporter à

Nétéboulou.

La route entre Soutouko et Barocounda, où j’avais décidé

que je ferais étape, est bordée à droite et à gauche par de

superbes champs de mil et d’arachides. Elle ne présente rien

de particulier et nous la fîmes sans aucun autre incident que les

nombreuses haltes que ma faiblesse me força à faire, tous les deux

ou trois kilomètres. Environ à mi-chemin de Barocounda se trouvent

plusieurs villages Peulhs dont les habitants se livrent paisiblement

à la culture. Ce sont : _Marosouto_ — _Ourosaradado_ — _Tabandi_

— _Sarè n’Dougo_ — _Saré-Dialloubé_. Nous fîmes halte à

Tabandi et les habitants vinrent nous saluer et nous apporter des

calebasses de lait et d’eau fraîche pour nous désaltérer, car la

chaleur commençait à être insupportable. Ils nous autorisèrent

également à arracher quelques pieds d’arachides. Nous nous

régalâmes de leurs graines vertes. C’est un des meilleurs fruits

du Soudan que je connaisse.

Enfin, à midi, nous apercevions les toits pointus de Barocounda,

où nous allions pouvoir goûter quelque repos et nous mettre à

l’abri des ardeurs de la canicule. J’étais absolument à bout

de forces quand je pus prendre possession du logement qui avait

été préparé à mon intention.

Je fus reçu à Barocounda avec autant d’empressement et de

sympathie que dans les autres villages du Ouli que je venais de

visiter. Nous eûmes à profusion de tout ce que l’on peut trouver

au Soudan et j’estime encore aujourd’hui que les quelques cadeaux

dont ma pauvre pacotille me permit la largesse à mes hôtes en

reconnaissance de leur généreux accueil, furent bien au-dessous

de ce qu’ils dépensèrent en mon honneur.

_Barocounda._ — Barocounda est un gros village de 750 habitants

environ. Sa population est uniquement formée de Malinkés

puants, sales et ivrognes. Ses cases sont construites sans aucun

soin, sans aucun ordre, et la plupart d’entre elles tombent

littéralement en ruines. Il est absolument ouvert et ne possède

aucune défense. La place principale du village, où se trouvent

deux superbes _n’tabas_, est absolument encombrée de détritus

de toutes sortes. C’est, comme dans tous les villages Malinkés,

du reste, le dépotoir commun où chacun vient jeter les ordures de

son ménage. Il possède de beaux lougans et de belles rizières,

mais peu de bestiaux. Par contre, les chèvres et les poulets y

sont excessivement nombreux. Pendant la guerre du marabout, il fut

relativement épargné et n’eut à supporter que les razzias des

pillards qui l’accompagnaient.

Dans la Haute-Gambie · 第 2 / 54 段