DANS LA HAUTE-GAMBIE
* * * * *
VOYAGE D’EXPLORATION SCIENTIFIQUE
1891-1892
=DANS LA HAUTE-GAMBIE=
* * * * *
=VOYAGE D’EXPLORATION SCIENTIFIQUE=
PAR
=Le Docteur André RANÇON=
MÉDECIN DE PREMIÈRE CLASSE DES COLONIES
CHEVALIER DE LA LÉGION D’HONNEUR
* * * * *
=1891-1892=
[Décoration]
PARIS
SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS SCIENTIFIQUES
PLACE DE L’ÉCOLE DE MÉDECINE
=4, Rue Antoine-Dubois, 4=
* * * * *
1894
A M. LE PROFESSEUR EDOUARD HECKEL,
Directeur du Musée et de l’institut colonial de Marseille,
Professeur à la Faculté des Sciences et à l’École de Médecine,
Directeur du Jardin botanique.
MON CHER MAÎTRE ET AMI,
_En m’autorisant à inscrire votre nom en tête de ce livre, vous
m’avez fait un bien grand honneur, et je vous en garde au cœur,
croyez-le bien, une profonde gratitude._
_C’est vous qui l’avez inspiré. C’est d’après vos conseils
qu’il a été rédigé. C’est enfin grâce à votre affectueux
dévouement, qu’il a pu voir le jour. La reconnaissance sans bornes
que je vous ai vouée depuis si longtemps déjà, m’imposait de vous
en offrir la primeur. Aussi est-ce avec bonheur que je m’acquitte
aujourd’hui de ce devoir._
_Votre œuvre, mon cher Maître, a déjà rendu à la science
d’inappréciables services. Elle sera dans l’avenir, n’en
doutez pas, encore plus féconde. Vous avez su choisir le terrain
où il fallait jeter la semence. Le grain a vigoureusement germé. La
récolte ne se fera pas attendre._
_Grâce à vous, nos produits exotiques sont maintenant
méthodiquement étudiés. Notre commerce et notre industrie peuvent
trouver dans vos études un guide sûr et infaillible. Vous avez
puissamment contribué à mettre en valeur l’immense empire colonial
que nous devons au courage et à la vaillance de nos soldats._
_Avec une foi d’apôtre que rien n’a jamais pu abattre, vous
marchez résolûment vers le but que vous vous êtes proposé. Votre
honnêteté à toute épreuve, votre généreux désintéressement,
votre patriotisme éclairé, sont pour tous ceux qui vous connaissent
les garanties les plus solides de la haute valeur scientifique et
morale de vos travaux. Aussi veuillez ne voir, je vous prie, dans
cette dédicace, que le témoignage le plus sincère de toute mon
admiration et de mon absolu dévouement._
Dr A. RANÇON.
10 octobre 1894.
* * * * *
INTRODUCTION
* * * * *
En 1891, M. le ministre du Commerce, de l’Industrie et des
Colonies, à la suite d’un article paru sous ma signature dans le
_Petit Marseillais_, et traitant de la rareté croissante et de la
disparition prochaine[1] de la _Gutta percha_ des îles de la Sonde,
voulut bien me faire appeler à Paris pour exposer devant le comité
technique des ingénieurs électriciens de l’État, mes idées sur
ce point et le remède à apporter à une situation menaçante pour
une branche primordiale de l’industrie française.
Après avoir fait, dans une conférence privée, l’historique de
ce sujet, je conclus à la possibilité de remplacer la gutta vraie
des îles de la Sonde, par des produits végétaux similaires à
trouver dans nos possessions africaines du Soudan ou du Congo. Au
lieu de tenter (comme on s’est depuis inutilement efforcé de le
faire) l’acclimatation du _Palachium Gutta_ dans nos possessions
équatoriales, ce qui, au cas de succès, eût exigé un temps très
long, j’estimais qu’en raison de l’indispensabilité du produit,
il valait mieux rechercher des arbres nouveaux et immédiatement
exploitables. J’étais conduit à formuler ce conseil en me
basant sur les résultats de certaines recherches faites dans ce
sens par moi en 1885, et que j’ai publiées à cette époque dans
le journal _La Nature_, de G. Tissandier ; elles avaient trait au
latex solide d’une Sapotacée absolument spéciale à l’Afrique :
le _Butyrospermum Parkii_ de Kotschy. Cette gutta inconnue jusqu’à
mes travaux, me paraissait donner quelques espérances. J’indiquai,
au cours de cette conférence, qu’il y aurait peut-être là un
succédané de la vraie Gutta, mais qu’une mission scientifique
au Soudan pourrait seule nous éclairer sur le bien fondé de ces
prévisions, tout en portant son attention sur d’autres végétaux
à latex exploitable. Le comité, après m’avoir entendu, conclut,
par l’organe de son président, à l’utilité de cette mission
et voulut bien donner son appui moral à la demande que j’adressai
immédiatement à M. Étienne, alors sous-secrétaire d’État aux
Colonies, en vue d’obtenir l’organisation de ces recherches
scientifiques. M. Étienne, dont l’esprit est largement ouvert
à toutes les questions d’application scientifiques coloniales,
répondit à mes propositions avec un empressement bienveillant
dont je ne saurais trop le remercier. Sur-le-champ, d’après
ses ordres et par mes soins, furent organisées deux missions
scientifiques. La première, chargée d’aller à la Guyane étudier
l’exploitation des _Mimusops Balata_, essence productrice d’une
gutta appréciée, fut confiée à M. Geoffroy, pharmacien de la
marine, licencié ès sciences : l’autre, appelée à la recherche
et à l’étude des _Guttas_ du Soudan français, eut pour chef
M. le Dr Rançon, médecin de 1re classe des colonies. Le premier
de ces deux explorateurs a succombé à la suite des fatigues de
sa mission accomplie au Maroni avec le plus grand dévouement et
le plus grand succès. La mort ne lui a pas laissé le temps de
rédiger le rapport de son voyage d’exploration[2], mais il a
cependant pu goûter la satisfaction suprême de voir son œuvre
couronnée comme elle méritait de l’être. A la suite de ses
recherches, en effet, un vrai mouvement s’est produit en vue de
l’exploitation de ces richesses forestières, jusque-là méconnues,
et la question du _Balata_ est devenue un moment, avant la fièvre
de l’or, la préoccupation dominante de la Guyane française :
plusieurs sociétés se sont organisées en vue de cette industrie
forestière pleine de promesses.
Plus heureux que son collègue E. Geoffroy, le Dr Rançon, après une
longue et pénible maladie résultant d’un séjour trop prolongé
au Soudan, a pu récupérer sa santé un moment compromise, et
présenter sous forme de mémoire scientifique les résultats de sa
mission laborieuse. C’est le détail de ce voyage d’exploration,
mémorable et fructueux à tous égards, que M. le Dr Rançon relate
dans le travail qui va suivre et qui forme, en grande partie, le
deuxième volume des Annales du _Musée et de l’Institut colonial
de Marseille_. Je suis heureux de l’insérer dans ce recueil ;
mais, pour l’intelligence du sujet, il était nécessaire d’en
donner ici brièvement la genèse. Le lecteur jugera lui-même à quel
point M. le Dr Rançon, par les résultats de sa mission, a dépassé
les espérances de ceux qui la lui confièrent et combien il a su
élargir le cadre restreint du programme qui lui était tracé.
Qu’il me soit permis, en terminant, de remercier le Ministère
des Colonies, celui de l’Instruction publique, la Municipalité
de Marseille avec la Chambre de Commerce et la Société française
du Sénégal et de la côte occidentale d’Afrique, la Chambre de
Commerce de Bordeaux, qui, par leur généreux concours ou leurs
souscriptions à des exemplaires, m’ont permis la publication du
rapport de M. Rançon. J’ai l’assurance que leur libéralité
portera ses fruits et ne sera pas perdue pour les intérêts des
ports commerciaux de la France, dont les relations suivies avec la
côte occidentale d’Afrique constituent un élément important
de prospérité.
Marseille, le 15 juillet 1894.
Professeur Dr E. HECKEL,
Directeur des Annales du Musée
et de l’Institut colonial de Marseille.
* * * * *
[Illustration : Chaland pour le transport du personnel européen
dans le Haut-Sénégal.]
CHAPITRE PREMIER
[Illustration : _Carte de Ouli._]
Comment je fus amené à visiter la Haute-Gambie. — Aperçu
rapide de l’itinéraire que j’ai suivi pour m’y rendre. —
Composition de ma caravane. — Mon interprète Almoudo Samba
N’Diaye. — De Kayes à Nétéboulou (Ouli). — Séjour à
Nétéboulou. — Maladie. — Manque de vivres. — Comment je fus
ravitaillé par la Compagnie Française de la côte occidentale
d’Afrique. — Extrême complaisance de M. le capitaine Roux,
de l’infanterie de marine, commandant du cercle de Bakel. —
Je puis quitter Nétéboulou. — Préparatifs de départ. —
Projet d’itinéraire. — Nétéboulou. — Son histoire. —
Sa population. — Son chef Sandia-Diamé. — Importance de sa
situation au point de vue commercial. — Son avenir.
C’est au cours de la Mission scientifique que le département
des Colonies avait bien voulu me confier au commencement de
l’année 1891, qu’il me fut donné de visiter la Haute-Gambie
et d’explorer, dans tous leurs détails, les régions qu’arrose,
dans cette partie de son cours, ce grand fleuve africain. Avant moi,
quelques rares voyageurs les avaient rapidement parcourues. Mes
camarades Oberdorf, Levasseur, Briquelot, Liotard en avaient
rapporté quelques vagues renseignements historiques et de précieux
itinéraires qui, pendant mon voyage, m’ont été d’un puissant
secours. Mon plus grand désir était de marcher sur leurs traces,
et, si possible, de compléter leurs travaux et de faire de ces
contrées, encore peu connues, une étude qui pût être de quelque
utilité. Un séjour de plus de six années au Sénégal et au Soudan
Français, les différentes missions dont j’avais été chargé,
dans ces deux colonies, dans le Sine, le Saloum, le Bélédougou, le
Bambouck, les études que j’y avais faites, et enfin l’attrait
tout particulier qu’ont toujours eu pour moi les pays tropicaux,
m’avaient préparé à ce travail. Il m’était permis d’espérer
que je pourrais accomplir mon projet et atteindre le modeste résultat
que je m’étais proposé.
Par décision de M. le sous-secrétaire d’État des colonies en date
du 16 mars 1891, j’avais été chargé d’une mission scientifique
dont le principal objet était de rechercher au Soudan Français
les végétaux à gutta-percha et d’en faire une étude aussi
complète et aussi consciencieuse que possible. Muni d’instructions
détaillées, bien outillé, et après avoir reçu, à Paris, au
Muséum d’histoire naturelle auprès de M. le professeur Cornu, et,
à Marseille, à la Faculté des sciences, sous la savante direction
de M. le professeur Heckel, l’éducation technique indispensable
pour accomplir les travaux qui m’étaient confiés, je m’embarquai
à Bordeaux, le 20 avril suivant, sur le paquebot « _Congo_ » de
la Compagnie des Messageries maritimes qui, le 29 du même mois,
me déposa à Dakar. Quarante-huit heures après, j’étais à
Saint-Louis et, le 4 mai, j’en partais à bord de la citerne
à vapeur « l’_Akba_ » pour Podor, où je devais rejoindre un
nombreux convoi qui y était en partance pour Kayes. Faute de moyens
de transport, ce ne fut que le 15 que nous pûmes nous mettre en
route, et le 3 juin, après un long et pénible voyage en chaland,
nous débarquions enfin à Kayes, chef-lieu des Etablissements
Français au Soudan. Là, j’organisai en peu de jours ma caravane,
et, grâce à l’obligeance de M. le lieutenant-colonel Archinard,
alors commandant supérieur, qui voulut bien mettre à ma disposition
un cheval de selle et un mulet de bât, ainsi que quelques porteurs
qui devaient m’accompagner jusqu’à Sénoudébou seulement,
je pus me mettre en route le 19 du même mois. Conformément aux
instructions qui m’avaient été données, je visitai d’abord le
Kaméra en entier, le traversai du Nord au Sud, puis me dirigeant
vers l’Ouest, je franchis la Falémé en face de Sénoudébou
et arrivai dans ce dernier village le 24 juin. Là, je congédiai
les porteurs qui m’avaient été donnés à Kayes, visitai les
environs minutieusement, prenant chaque jour de nombreuses notes
sur tout ce qui pouvait intéresser la mission dont j’étais
chargé, et réorganisai ma caravane. Il me fallait recruter de
nouveaux porteurs pour remplacer ceux dont je m’étais séparé
et refaire les caisses de provisions que je devais emporter. Sur ma
route, ma caravane s’était augmentée, en passant à Takoutala,
de mon interprète et de son frère que j’avais, selon conventions
faites à Kayes, retrouvé dans ce village, où il habitait avec
toute sa famille. C’était un brave garçon, métis Bambara et
Peulh de la famille des Massassis du Kaarta. Je l’avais gagé
autrefois pendant longtemps comme domestique et je n’avais jamais
eu qu’à m’en louer. Il se nommait Almoudo Samba N’Diaye ;
il parlait couramment le français et la plupart des langues du
Soudan. Pendant toute la durée de mon voyage, il eut une conduite
toujours irréprochable. D’une scrupuleuse honnêteté, il me rendit
de grands services, et je suis heureux de le remercier publiquement
ici du précieux concours qu’il n’a jamais cessé de me donner
en toutes circonstances pendant les dix mois que nous avons vécu
ensemble. A notre départ de Takoutala, son frère Oumar, jeune
garçon de treize ans environ, voulut absolument accompagner son
aîné. Almoudo me demanda la permission de l’emmener. Je me gardai
bien de lui refuser cette petite satisfaction, et, dans la suite,
je n’eus jamais qu’à me féliciter d’avoir accédé à son
désir, car ce jeune enfant, véritable polyglotte, me rendit de
réels services, et me donna souvent de précieux renseignements
qui me facilitèrent, en maintes circonstances, mes études de
linguistique et d’ethnologie.
[Illustration : Sénoudébou (Bondou), Femmes Toucouleurs.]
Au départ de Sénoudébou, ma caravane se trouvait donc ainsi
composée : un interprète _Almoudo Samba N’Diaye_, son frère
_Oumar_, un cuisinier _Samba Sisoko_, Malinké de Badougou, dont la
face réjouie et dodue me promettait pour l’avenir un ordinaire
confortable, un domestique _Gardigué Couloubaly_, Bambara de Nyamina
(Niger), deux palefreniers, _Samba N’Diaye_, ouolof de Saint-Louis,
et _Sory_, bambara de Ségou, enfin onze porteurs et deux animaux,
un cheval et un mulet. N’oublions pas non plus _Fatouma_, la femme
du palefrenier _Samba_ qu’il m’avait demandé l’autorisation
d’emmener et qui, pendant toute la durée du voyage, fut la
blanchisseuse de la caravane. Donc, en me comptant, nous n’étions
en tout que dix-huit personnes. Fidèle à la façon dont j’avais
déjà procédé en d’autres circonstances, j’avais absolument
interdit les armes à tout mon monde. On verra dans la suite de ce
récit que cette précaution me facilita beaucoup l’entrée dans
le pays des Coniaguiés et à Damentan ; elle contribua, dans une
large mesure, au succès de mon voyage dans ces pays inconnus. Nous
ne saurions trop recommander à ceux qui voudraient visiter le Soudan
français, ce mode de procéder. Il nous a toujours bien réussi
et nous a souvent permis de nous tirer, tout à notre honneur,
de situations critiques et dangereuses.
Donc, ma caravane étant formée, tout mon personnel étant
bien dressé et chacun sachant ce qu’il avait à faire, nous
quittâmes Sénoudébou le 3 juillet, à 4 heures du matin, dans
l’ordre le plus parfait et fîmes route vers le Sud, vers la
Gambie. Successivement nous visitâmes la partie Sud du Bondou,
le Tiali, le Niéri, la partie Sud-Est du Ferlo-Bondou, le Nord du
Ouli, et après vingt-trois jours de marche dans un pays pauvre et
peu peuplé, où nous n’avons que difficilement trouvé ce qui
nous était nécessaire pour nous nourrir, nous arrivions enfin
à Nétéboulou, à 20 kilomètres de la Gambie. J’y fus reçu
en grande pompe par le chef du village Sandia-Diamé, homme d’un
grand dévouement, honnête, intelligent, et qui, dans ces contrées
lointaines, a rendu de grands services à la cause Française. Il
me manifesta toujours le plus profond respect, je dirai plus, la
plus grande affection, et, pendant la maladie qui me retint dans son
village, il me prodigua, avec Almoudo et mes domestiques, des soins
dont je leur garde une profonde gratitude. Connaissant à fond tout le
pays qu’il avait autrefois parcouru en tous sens comme dioula[3],
il me donna toujours des renseignements absolument précis et qui,
durant notre voyage, me furent d’un précieux secours.
[Illustration : Une rue à Sénoudébou (village Toucouleur du
Bondou).]
Avant de quitter Marseille, j’avais demandé à M. Bohn, directeur
de la Compagnie Française, de vouloir bien donner des ordres à
M. l’agent de la factorerie de Mac-Carthy, pour que celui-ci me
fit parvenir, à Nétéboulou, ce dont je pourrais avoir besoin pour
ravitailler ma caravane, pensant bien que je ne trouverais sur ma
route que difficilement ce qui m’était nécessaire. J’étais loin
cependant de supposer que toutes ces régions fussent aussi pauvres
et que nous arriverions à Nétéboulou, après un voyage relativement
court, absolument dénués de tout. D’après mes calculs, je devais
y être le premier août au plus tard et je comptais bien y trouver,
à cette date, ce dont je pourrais alors avoir besoin. Mon espoir ne
fut pas déçu, à peine étais-je installé dans la case préparée
à mon intention par les soins de Sandia, qu’on m’annonça
l’arrivée du patron du chaland. M. l’agent de Mac-Carthy
me l’expédiait avec des vivres pour mes hommes et pour moi. Il
était arrivé, la veille, à Yabouteguenda, sur la Gambie, et ayant
appris que je me trouvais à Nétéboulou, il venait se mettre à
mes ordres. Nétéboulou n’étant éloigné de Yabouteguenda que
d’une vingtaine de kilomètres et, de plus, le marigot étant
navigable jusqu’à Genoto, il fut facile de faire remonter le
chaland jusqu’à ce point et de faire transporter son chargement
jusqu’au village. Genoto n’est éloigné de Nétéboulou que
de cinq kilomètres environ. Ces provisions furent les bienvenues,
on n’en doute pas. Elles me furent d’un grand secours pendant
l’hivernage et me permirent de pourvoir aisément à la nourriture
de mes hommes. Grâce à la diligence de M. l’agent de Mac-Carthy,
je vécus là dans d’assez bonnes conditions. Je ne saurais trop
le remercier de la confiance qu’il m’a toujours témoignée et
de l’empressement qu’il a mis à me faire parvenir toutes les
commandes que je lui ai faites pendant mon séjour en Gambie.
Mon intention était de visiter la rive droite de la Gambie,
jusqu’à Mac-Carthy pendant l’hivernage. La maladie et aussi
l’abondance et la précocité des pluies dans ces régions me
forcèrent à renoncer à mettre mon projet à exécution et je
me décidai, en conséquence, à attendre à Nétéboulou la fin
de l’hivernage et le retour de la saison sèche. Je pris alors
mes dispositions en prévision d’un long séjour. Tout d’abord,
afin de réduire le plus possible mes dépenses, je congédiai tous
mes porteurs et ne gardai avec moi que le personnel qui m’était
strictement indispensable. Une écurie fut construite pour mes animaux
par les soins de Sandia et de mes palefreniers, et j’aménageai
ma case et celle de mes hommes le mieux possible.
Je n’entrerai ici dans aucun détail au sujet de mon séjour à
Nétéboulou. Nous avons eu à supporter là toutes les fatigues et
toutes les privations qu’entraîne l’hivernage dans les pays
Soudaniens. Ma santé y fut fortement ébranlée, et, malgré les
soins les plus attentifs, mes animaux succombèrent aux atteintes
du climat.
Je ne pus quitter cet hospitalier village que le 27 octobre. Je
fus obligé d’attendre jusqu’à cette époque pour pouvoir me
mettre en route. L’inondation commençait alors à décroître,
les chemins étaient plus praticables et j’avais reçu une nouvelle
monture que m’avait envoyée mon bon ami, M. le capitaine Roux, de
l’infanterie de marine, commandant du cercle de Bakel. Pendant les
trois longs mois que je suis resté ainsi bloqué à Nétéboulou,
je mis à profit les quelques jours de repos que me laissa la
fièvre pour étudier l’ethnographie et les coutumes du pays. Je
fis avec soin mes observations météorologiques et pris tous les
renseignements possibles sur les contrées que j’allais visiter.
Ce fut également à Nétéboulou que je reçus la nouvelle que M. le
Ministre de l’Instruction publique avait bien voulu me confier
dans ces régions éloignées une mission scientifique et gratuite
en plus de celle dont j’étais déjà chargé par le département
des Colonies. J’en fus très heureux, car c’était, pour ainsi
dire, la sanction scientifique donnée à mes travaux. La dépêche
ministérielle qui me l’annonça me parvint quelques jours avant
mon départ, grâce aux bons soins et à la complaisance de M. le
capitaine Roux, qui, pendant mon séjour dans le Ouli, ne manqua
jamais une occasion de me faire parvenir ma correspondance et de me
tenir au courant de tout ce qui pouvait m’intéresser.
Vers le milieu d’octobre, ma santé étant enfin devenue meilleure,
je pus songer à me remettre en route et à exécuter le projet
de voyage que j’avais élaboré pendant les deux mois qui
venaient de s’écouler et pour lequel j’avais recueilli tous
les renseignements possibles afin de ne rien laisser au hasard. En
conséquence, je décidai de visiter et étudier complètement le
Ouli, le Sandougou et d’explorer les rives de la Gambie jusqu’à
Mac-Carthy. Mon intention était, de ce point, de visiter, au
Nord, le Kalonkadougou et de revenir à Nétéboulou, d’où je
comptais me diriger vers le Sud-Est, visiter le pays de Damentan,
la Haute-Gambie et revenir à Kayes par le Bambouck. Je pus aisément
mettre ce plan à exécution. Même, je pus m’avancer plus au Sud
que je ne me l’étais proposé et visiter le pays de Damentan et le
pays des Coniaguiés et des Bassarés, pays absolument inconnus et
où jamais Européen ne s’était aventuré. De plus, je pouvais,
en suivant cet itinéraire, explorer complètement les vallées
de la Haute-Gambie et visiter avantageusement tout le pays compris
entre ce grand cours d’eau et la Haute-Falémé.
Sandia, qui m’était absolument dévoué, me demanda de
m’accompagner dans la première partie de mon voyage. J’en fus
très heureux ; car il connaissait à fond le pays que nous allions
traverser, et, pendant toute la durée de son séjour avec moi,
je n’eus jamais qu’à me louer des services qu’il m’a rendus.
Bien décidé à quitter Nétéboulou le plus tôt possible, je
me mis donc, dès que mes forces me le permirent, à organiser
ma caravane. Je confiai au frère de Sandia mes bagages les plus
encombrants, mes caisses de collections, et n’emportai avec moi
que ce qui m’était absolument nécessaire pour un voyage de
trente jours, au plus. J’engageai sur place les porteurs qui
m’étaient indispensables, et le 25 octobre nous étions tous
prêts à partir. Une malencontreuse tornade nous força à rester
à Nétéboulou quarante-huit heures de plus, et ce ne fut que le
27 que nous pûmes nous mettre en route.
Pendant les deux mois qui venaient de s’écouler, ma caravane
s’était encore augmentée d’une nouvelle recrue. Je vis arriver
un jour, dans ma case, avec le fils du chef du Ouli, un jeune noir
que j’avais connu autrefois à Kayes et qui avait accompagné mon
ami, le lieutenant Levasseur, de l’infanterie de marine, dans le
beau voyage qu’il avait fait, en 1887-1888, de Kayes à Sedhiou par
Labé. Ce noir, avec les quelques économies péniblement réalisées,
avait entrepris un petit commerce de dioula (marchand ambulant)
et n’avait pas réussi. Quand je le vis il était absolument à
bout de ressources et vivait de la charité de Massara, fils du
Massa-Ouli. Il me demanda alors de se joindre à ma caravane, de me
servir à quelque titre que ce soit, n’exigeant pour tout salaire
que sa nourriture et ses vêtements. C’était peu de chose. Je
l’engageai et n’eus guère à me louer de ses services. Peu
travailleur (la paresse était inconnue parmi mes hommes), il fut
souvent l’objet de leurs quolibets. Malgré cela, je ne puis
m’empêcher de reconnaître qu’il m’a rendu en quelques rares
circonstances, de réels services que je lui ai d’ailleurs toujours
grassement payés.
Avant de quitter Nétéboulou, ce village hospitalier où j’ai
été reçu et hébergé pendant si longtemps avec tant de
générosité et de sympathie, je ne puis m’empêcher de faire
connaître son histoire et ses habitants. Je serais heureux que
le lecteur trouvât quelque intérêt à lire ces lignes. Elles
me sont dictées par la profonde reconnaissance que j’ai vouée
à tous ceux qui, dans ce petit coin du vaste continent africain,
m’ont prodigué leurs soins et m’ont toujours témoigné le plus
grand respect. Aujourd’hui même, après plus d’une année de
séparation, je ne puis m’empêcher, en me rappelant mes amis
de là-bas et tout ce qu’ils ont fait pour moi, d’éprouver
une émotion profonde et de reconnaître que, malgré tout, je
suis encore leur débiteur. Je n’espère point que ces lignes
leur tombent jamais sous les yeux, mais je serais bien heureux si
quelque voyageur égaré dans ces contrées lointaines pouvait leur
dire que je ne les ai pas oubliés, et que les quelques jours que
j’ai passés au milieu d’eux sont, malgré les souffrances que
j’y ai éprouvées, restés profondément gravés dans mon cœur
et que j’en garde le souvenir le plus cher.
Nétéboulou, ainsi nommé parce qu’il est situé au milieu
d’une véritable forêt de Nétés (légumineuse)[4] (en
Malinké : _Nété_, et _boulou_, village : village des Nétés)
est une agglomération d’environ 500 habitants. Il est propre,
bien construit et les cases du chef sont entourées d’un joli
petit tata Malinké à tourelles, tout neuf, dont la hauteur est
d’environ quatre mètres et la largeur d’à peu près un mètre
à la base et quarante centimètres au sommet. Ce tata est construit
en argile fortement colorée en rouge par de l’oxyde de fer :
vu de loin son aspect sombre impressionne tristement le voyageur ;
à l’intérieur, se trouvent les cases du chef, celles de ses
femmes et ses magasins. Sa circonférence est d’environ huit cents
mètres, et ses murs sont crénelés pour, qu’en cas de siège,
les défenseurs puissent aisément faire usage de leurs armes. Le
village est entièrement situé sur une petite éminence à l’Ouest,
et au Nord de laquelle se trouve le marigot qui porte son nom. Les
cases sont, en général, vastes, construites à la mode Malinkée,
en terre, rondes et surmontées d’un toit en chaume qui affecte
la forme d’un chapeau pointu. Les cours qu’elles laissent entre
elles sont, en général, assez propres ; mais la place principale
du village est, comme dans tous les villages Malinkés, d’une
malpropreté révoltante. C’est le dépotoir commun où chaque
ménagère vient, chaque jour, jeter des détritus de toutes sortes.
[Illustration : Plan d’une habitation Malinkée
(Dessin de A. M. Marrot, d’après les documents de l’auteur).]
A environ huit cents mètres du village actuel, dans le Nord, de
l’autre côté du marigot, se voient les ruines de l’ancien
village dont le tata du chef est encore debout. Ce village fut
détruit par le marabout Mahmadou-Lamine Dramé, en 1887, dans les
circonstances suivantes. Son chef était le frère de Sandia et
grand ami des Français. Il fut un des commandants de la colonne
du Ouli, qui battit le marabout après sa fuite de Dianna. Ce fut
dans un but de vengeance que Mahmadou-Lamine vint l’attaquer
au fort de l’hivernage. Son chef, Malamine, fut tué pendant le
combat. La population fut emmenée en captivité par le vainqueur et
le village détruit. C’était Malamine qui l’avait fondé vingt
ans auparavant environ. C’est pourquoi Nétéboulou est souvent
appelé dans le pays : « Village de Malamine. » Riche dioula
Malinké musulman, c’était un homme fort honnête et qui avait
dans tout le pays une grande renommée de justice. Aussi venait-on de
partout le consulter. Après sa mort, son frère, Sandia, le chef du
village actuel, lui succéda et reconstruisit Nétéboulou là où
il est aujourd’hui. Il a hérité de la renommée de son frère
et jouit dans les villages voisins d’une grande influence.
La population est uniquement formée de Malinkés musulmans de
la famille des Niagatés-Sinatés, qui émigrèrent du pays
de Guidioumé dans le Ouli, où ils s’établirent lorsque
les Soninkés s’emparèrent du Kaarta et en chassèrent les
Malinkés. Ils n’ont ni le type ni les mœurs des autres Malinkés
que nous avons vus jusqu’à ce jour. Ils doivent être le produit
d’un croisement quelconque. On rencontre dans le Ouli, le Niani et
même le Diakka, quelques villages dont les habitants présentent
les mêmes caractères. Je serais assez porté à leur attribuer
la même origine qu’aux Diakankés et aux Déniankés. Ce serait
alors une race de mélange dans laquelle il y aurait deux éléments
Mandingues pour un élément Peulh.
Nétéboulou est un village relativement riche. Nous nous y sommes
trouvé et y avons séjourné pendant toute la saison des cultures
et nous avons pu constater avec plaisir qu’elles y sont faites
avec plus de soin et en plus grande quantité que dans les pays
voisins. Tout autour des cases se trouvent de vastes champs de
mil, maïs, arachides, coton, etc., etc., et de petits jardinets
où les femmes et les enfants cultivent des oignons, oseille,
courges, tomates, tabac. Malgré cela, la misère y est grande
pendant l’hivernage, car là, comme partout au Soudan, le noir est
gaspilleur et peu prévoyant. Il consomme en peu de mois sa récolte,
fait bombance et, pendant la saison des pluies, il en est souvent
réduit à la portion congrue, en attendant la moisson prochaine.
Grâce à l’initiative de son chef, Sandia, il y existe un
petit embryon de commerce. Et pourtant sa situation exceptionnelle
devrait en faire un centre important de transactions. Nétéboulou
est en effet situé au point de jonction des principales routes qui
sillonnent la région. C’est le lieu de passage tout indiqué des
caravanes qui se rendent de Bakel, du Bondou, du Bambouck, du Tenda
à Mac-Carthy ou à Bathurst ou bien qui en reviennent. C’est
là encore que font étape tous les dioulas qui se rendent sur la
rive gauche de la Gambie dans le Fouladougou de Moussa-Molo ou qui
regagnent Bakel et Médine. Pendant le séjour que nous y avons
fait, nous avons pu assister fréquemment à ces arrivées et à
ces départs de dioulas et de caravanes, et il ne s’est pour
ainsi dire pas passé de jour que nous n’ayons reçu la visite
de ces voyageurs. Si nous ajoutons enfin que Nétéboulou n’est
distant de la Gambie que de vingt kilomètres et que son marigot est
navigable toute l’année jusqu’à Genoto, à 5 kilom. du village,
on comprendra aisément que peu d’efforts suffiraient pour en
faire le débouché de tout le Ouli, le Tenda et le Diaka. Disons en
terminant que la Gambie cesse d’être navigable pour les bâtiments
de fort tonnage à quelques kilomètres au-dessus de l’embouchure
du marigot de Nétéboulou. Elle est, en effet, en ce point traversée
par un barrage rocheux qui s’étend d’une rive à l’autre.
C’est le barrage de Kokonko-Taloto. Ce détail est important à
noter, et, de ce fait, nous estimons que Nétéboulou et Genoto
sont appelés sous peu à devenir des centres commerciaux qui
ne seront pas à dédaigner. Son chef fait, du reste, tout ce
qu’il faut pour cela. Il entretient des relations suivies avec la
factorerie Française de Mac-Carthy, et j’ai appris que, grâce aux
renseignements que j’avais donnés à ce sujet à l’agent qui la
dirige, il s’était fait, dans ces parages, sous la direction de
Sandia lui-même, des échanges relativement fructueux. Ce n’était
là qu’un essai qui a dû être recommencé, cette année, sur une
plus grande échelle. Maintenant que la paix la plus profonde règne
dans ces contrées, et, étant donné surtout les procédés que la
Compagnie emploie vis-à-vis des indigènes, nous ne doutons pas que
le succès le plus complet ne vienne couronner les efforts qu’elle
n’a jamais cessé de faire pour développer en Gambie notre commerce
et notre influence. La cire du Tenda, l’ivoire et surtout les
arachides du Ouli suffiront amplement pour alimenter cette escale
et seront pour les trafiquants une source de bénéfices sérieux.
Les habitants de Nétéboulou, paisibles agriculteurs, se livrent
avec soin à l’élevage des bestiaux. Le village possède un beau
troupeau d’une cinquantaine de têtes dont Sandia s’occupe
régulièrement chaque jour et dont la plus grande partie lui
appartient. J’ai été bien heureux, pendant les quelques semaines
que j’y suis resté, d’y trouver, matin et soir, un peu de
lait, et de temps en temps un peu de viande fraîche pour réparer
mes forces épuisées par la maladie. C’est assurément à ces
modestes ressources, qui furent toujours généreusement mises à
ma disposition, que je dois de ne pas avoir succombé. Les moutons,
chèvres et poulets y sont aussi relativement nombreux et permettent
aux habitants de varier un peu leur alimentation. Quant aux chevaux,
outre le mien, je n’y en ai jamais vu que deux : celui de Sandia
et celui de son frère, Mody-Moussa. Cet animal domestique, est, du
reste, assez rare dans toute cette région. Il y vit difficilement
et a besoin de grands soins pour pouvoir y supporter les rigueurs
du climat.
En résumé, nous estimons, d’après ce que nous y avons vu, qu’il
serait facile d’augmenter dans une notable mesure les ressources
de ce petit village, d’y attirer les produits des pays voisins,
et enfin d’en faire le centre commercial le plus important de
la contrée.
* * * * *
[Illustration : Vue prise de la Falémé.]
CHAPITRE DEUXIÈME
Départ de Nétéboulou. — Témoignages de sympathie de
la population. — En route pour Sini. — Ordre de marche
de la caravane. — La plaine de Genoto. — Arrivée à
Makadian-Counda. — De Makadian-Counda à Sini. — Arrivée à
Sini. — Belle réception. — Le tam-tam. — Le Balafon. —
Sérénade. — Le chef du Ouli, Massa-Ouli. — Sa famille. —
Description de la route suivie. — Géologie. — Botanique. —
Le Nété. — Le Téli. — Le N’taba. — Sini. — Sa
population. — Belles cultures. — Départ de Sini. — Canapé. —
Lait et beurre en abondance. — Soutoko. — La mosquée. —
Villages Peulhs. — Fatigue de la route. — Arrivée à
Barocounda. — Départ de Barocounda. — Arrivée à Toubacouta. —
Épisode de la guerre du marabout Mahmadou-Lamine-Dramé. —
Réception peu cordiale à Toubacouta. — Belle case. — Traces du
passage de la mission de délimitation des possessions Françaises
et Anglaises en Gambie. — Toubacouta. — L’ancien et le nouveau
village. — L’envoyé de Guimmé-Mahmady, le chef du Sandougou. —
Beaux lougans. — Belles rizières. — Le marigot de Maka-Doua,
frontière du Ouli et du Sandougou. — Description de la route de
Sini à Toubacouta. — Géologie. — Botanique. — Le dougoura.
Bien que je fusse encore très faible, je décidai de quitter
Nétéboulou le jour que je m’étais fixé. Du reste, la saison des
pluies touchait à sa fin, l’inondation diminuait rapidement et
de jour en jour les chemins devenaient meilleurs et plus aisément
praticables. Les préparatifs du départ étaient faits depuis
plusieurs jours déjà et le personnel qui m’était nécessaire
était bien dressé. Rien ne nous retenant plus à Nétéboulou, le 27
octobre 1891, à 6 h. 45 du matin, nous nous mettions en route. Tout
mon monde était aussi heureux que moi de partir. L’oisiveté
que nous menions à Nétéboulou commençait à nous peser et nous
n’étions nullement fâchés de reprendre notre course.
Je pus, malgré mon extrême faiblesse, monter assez aisément à
cheval sur la place principale du village. Toute la population du
village est là qui nous accompagne de ses souhaits et qui vient nous
saluer au départ. Tous les hommes viennent me serrer la main. Les
femmes, les enfants eux-mêmes me font part des vœux qu’ils forment
pour la bonne réussite de mon voyage. Jamais je ne compris mieux
qu’en cette circonstance quels meilleurs résultats on peut obtenir
en traitant avec douceur ces populations primitives. La sévérité
excessive et la brutalité ont toujours été, pour moi, de mauvais
procédés de colonisation et je me suis toujours très bien trouvé,
dans mes différents voyages en Afrique, de ne pas les employer.
Le frère de Sandia, Mody-Moussa, et son fils Diamé nous
accompagnent jusqu’aux dernières cases du village. Là on se
serre de nouveau la main. Sandia fait mille recommandations à son
frère qui le doit remplacer pendant son absence, serre la main à
son fils, lui recommande d’avoir bien soin de sa case, et nous
nous mettons en route pour Sini, où j’avais l’intention de
faire étape. Sandia, qui connaît le pays à merveille, est en
tête de la caravane. Derrière lui marche le palefrenier de son
cheval. Je suis immédiatement. Viennent ensuite mon interprète,
mon palefrenier, les porteurs. Samba-Sisoko et Gardigué-Couloubaly
ferment enfin la marche et ont pour consigne de veiller au bon ordre
de la caravane. C’est cette disposition que j’ai toujours adoptée
pendant les étapes et je n’ai jamais eu à constater le moindre
désordre, chacun sachant parfaitement ce qu’il avait à faire.
Avant de quitter Nétéboulou, je m’étais efforcé de bien
connaître l’allure de mon cheval et j’étais arrivé à savoir
à peu près exactement quelle était la distance qu’il parcourait
au pas en une heure et même en une minute. Aussi, n’ayant aucune
préoccupation à ce sujet, je pouvais, sans distraction, lever
mon itinéraire. Ma boussole fonctionnait à merveille et ma montre
étant bien réglée, je n’eus relativement que de faibles erreurs
à enregistrer.
A peine avions-nous quitté le village que nous entrons
immédiatement dans les _lougans_[5]. Ils s’étendent à perte
de vue. Mil, maïs, arachides, etc., etc., on voit défiler toutes
les plantes cultivées dans le pays. La route suit une direction
Sud légèrement Ouest, longeant à deux kilomètres environ le
marigot, et à quatre kilomètres du village nous le laissons sur
notre gauche. Nous apercevons alors les _rôniers_[6] de Genoto,
point extrême où puissent venir les chalands, et nous traversons
une vaste plaine couverte d’herbes maigres et parsemée de larges
flaques d’eau. C’est la plaine de Genoto que limitent, au Sud, la
Gambie, à l’Ouest et au Nord, les collines du Ouli et à l’Est,
le marigot de Nétéboulou. Absolument inculte, stérile, elle nous
offre, avec ses rares bouquets d’arbres rabougris, l’aspect que
doivent présenter, en Amérique, les solitudes de la Prairie. La
route, à ce moment, est franchement Ouest. Il en sera de même
jusqu’à Sini. Nous laissons sur notre gauche les ruines du petit
village de Coussaié, et à 9 h. 42 nous arrivons à Makadian-Counda.
_Makadian-Counda._ — Petit village Malinké d’environ 350
habitants. Il ne présente rien de bien particulier. Il est mal
entretenu, sale, nauséabond. En 1886, il fut pillé et détruit
par les guerriers du marabout Mahmadou-Lamine. Actuellement, il
est en partie reconstruit. Ses habitants sont des gens paisibles,
qui se livrent tranquillement à la culture de leurs lougans. Aussi
sont-ils riches en produits de toutes sortes. Nous faisons la halte
sur la place principale du village, et, à peine étais-je descendu
de cheval, que le chef, accompagné de ses principaux notables,
vint me saluer. C’est un parent d’une des femmes de Sandia. Il
me fait mille protestations d’amitié et m’offre quelques œufs
frais qui sont les bienvenus. Après l’avoir remercié de son
aimable réception et lui avoir serré la main, nous nous remettons
en route pour Sini.
A quelques centaines de mètres du village, nous rencontrons le fils
du chef du Ouli, Massara. Son père l’envoie à notre avance avec
deux ou trois autres cavaliers. Ce jeune homme, âgé d’environ
trente ans, est un ivrogne fieffé. Il monte un beau cheval noir
dont lui a fait cadeau, me dit-il, le colonel Archinard, pour le
récompenser de sa belle conduite pendant la campagne de Nioro, à
laquelle il a pris part avec les meilleurs guerriers du Ouli. Encore
trois kilomètres au milieu de beaux lougans et, à dix heures dix
minutes, nous arrivons enfin à Sini, où nous allons passer la
journée. Il fait une chaleur étouffante, et, cependant, malgré
mon état maladif, je n’en suis pas trop incommodé.
Depuis mon arrivée dans la région, le village de Sini avait souvent
manifesté le désir d’avoir ma visite. Aussi comprendra-t-on
aisément que j’y fus reçu à bras ouverts. Déjà, en voyant
arriver à mon avance le fils du chef, je m’étais fait une
idée de la réception qui m’y attendait. A peine descendu de
cheval, je fus conduit à la case qui avait été préparée à
mon intention. Des cases avaient été également préparées pour
Sandia, mon interprète et mes hommes. Nous y fûmes bien logés
et y passâmes la journée sans trop y souffrir de la chaleur. Il
y avait à peine quelques instants que nous étions installés que
le chef, Massa-Ouli, vint me rendre visite. C’est un vieillard
d’environ 70 ans, encore bien conservé, mais cependant fort
rhumatisant. Son tam-tam, ses principaux notables l’accompagnaient
et, pour la circonstance, il avait endossé le manteau de chef, rouge,
bordé de galons d’or, qui lui avait été donné par Monsieur le
commandant supérieur. Nous causâmes longuement des choses du pays,
il me fit mille protestations d’amitié, et nous nous quittâmes
les meilleurs amis du monde. A mon intention, il avait immolé un
bœuf, et préparé tout ce qu’il fallait pour la nourriture de
mes hommes et de mes animaux. Aussi la mission fit-elle grasse chère
ce jour-là.
Le temps s’écoula rapidement dans cet hospitalier village et la
soirée arriva sans que nous nous soyons ennuyés un seul instant. A
quatre heures du soir, Massa-Ouli m’envoya son tam-tam et je fus
obligé, pour lui être agréable, d’assister à la sérénade
qu’il me donna devant notre logement. Très curieux ce tam-tam. Il
se compose de tambourins et de balafons et les airs que jouent les
artistes ne manquent pas d’un certain agrément. Quiconque a entendu
le balafon ne peut oublier les sons harmonieux que rend ce primitif
instrument, et la virtuosité, si je puis parler ainsi, dont font
preuve ceux qui en jouent. Tout le monde connaît le tambourin des
peuplades africaines. Il n’en est pas de même du balafon. Aussi
croyons-nous devoir en donner ici une description détaillée. Je
crois donc devoir rapporter textuellement ce que j’écrivais à
ce sujet, sur les lieux mêmes, dans mes notes journalières.
Le balafon est un instrument assez rare au Soudan. Il est plutôt
particulier aux peuples qui habitent les rivières du Sud et notamment
la Gambie. On le trouve encore dans certains villages Malinkés du Sud
du Bambouck et au Fouta-Diallon. C’est peut-être avec la guitare,
que l’on désigne sous le nom de Cora, l’instrument de musique
soudanien dont les sons impressionnent le moins désagréablement
l’oreille. Il est assez compliqué et demande, pour sa construction,
un ouvrier exercé. Aussi son prix est-il relativement élevé :
quatre-vingt-dix à cent francs environ.
Le balafon se compose essentiellement : 1o du cadre ; 2o de
l’appareil producteur du son ; 3o d’un appareil qui joue le
rôle de résonateur.
1o _Cadre._ — Le cadre se compose d’un trapèze en bois ayant
la forme que représente la figure ci-contre. Ce cadre est formé
par des morceaux de bois de 0m80 environ de longueur sur 0m06 de
largeur et 0m03 d’épaisseur pour les grands côtés. Des petits
côtés, l’un a environ 0m25 de longueur et l’autre 0m15. Ils
sont formés par des morceaux de bois de même largeur et épaisseur
que les autres. L’intervalle compris entre les deux grands montants
est comblé par des traverses qui vont de l’un à l’autre et qui
en rendent la solidité plus grande. Une autre traverse réunit les
deux petits côtés. Tout cela est uni au moyen de cordes de baobab
et est d’une grande solidité.
[Illustration]
[Illustration]
Aux quatre angles de ce cadre A. B. C. D. se trouvent quatre
montants en bois de même hauteur, solidement fixés au cadre et
ayant environ 0m20 de hauteur. Ces montants sont unis entre eux par
des cordes solides, généralement en cuir, qui forment ainsi un
cadre E. F. H. O. parallèle à celui que nous venons de décrire
et qui est inférieur. C’est sur ces cordes que va être posé
l’appareil producteur du son.
2e _Appareil producteur du son._ — Cet appareil se compose
simplement d’une série de lamelles de bois très dur disposées
par ordre de longueur sur le cadre supérieur. Comme l’indique
la figure ci-dessous, ces lamelles ont toutes la même largeur et
la même épaisseur, mais non la même longueur. La plus longue a
environ vingt-cinq centimètres de longueur et les autres vont en
diminuant de longueur jusqu’à la dernière qui peut avoir huit
centimètres environ. Leur nombre est variable ; mais il est rarement
inférieur à 12 et supérieur à 20. Ces lamelles sont fixées sur
les cordes supérieures du cadre à l’aide de petites cordes qui
les maintiennent en place, en leur laissant toutefois une certaine
mobilité.
[Illustration]
[Illustration]
Les deux figures ci-dessus peuvent donner une idée de ce que sont
ces lamelles. La figure A représente une lamelle entière et la
figure B une coupe qui serait faite perpendiculairement à son axe.
3o _Appareil résonateur._ — L’appareil résonateur qui est
destiné à renforcer les sons est bien simple. Il se compose
d’une série de petites calebasses ayant la forme que représente
la figure ci-dessous (no 1) et qui sont fixées au-dessous de chaque
lamelle. C’est là le côté le plus délicat de la construction ;
car, en effet, de la grosseur de la calebasse dépendra la nature
du son, on comprendra qu’il faut apporter un certain choix dans
la composition de cet appareil, afin de ne pas modifier l’accord
et surtout d’obtenir une gamme à peu près exacte. Aussi voit-on
des lamelles avoir deux calebasses et d’autres une seule. Tout
cela dépend du volume.
[Illustration]
Les figures ci-dessus peuvent donner une idée de la façon
dont sont disposées les calebasses au-dessous des lamelles. Ces
calebasses sont maintenues en place par des liens qui les joignent aux
différents côtés du cadre et qui les unissent entre elles. Tout cet
ensemble, qui paraît devoir être très fragile, est, au contraire,
excessivement solide.
Pour jouer du balafon, on s’asseoit par terre et on place
l’instrument devant soi, de façon à avoir les lamelles les plus
longues à sa gauche. On peut également en jouer en marchant ; alors,
l’instrument est porté, suspendu au cou par des liens qui sont
fixés à ses deux extrémités. L’instrument repose alors sur
le ventre de l’exécutant, de façon à ce qu’il ait toujours
à sa gauche les lamelles les plus longues, celles qui donnent les
notes les plus graves.
Pour tirer des sons de ce bizarre mais ingénieux instrument, il
suffit de frapper d’un coup sec la lamelle avec les baguettes
représentées ci-dessous.
[Illustration]
Ces baguettes sont en bois. Il en est qui s’en servent à
nu, d’autres, au contraire, qui entourent l’extrémité
renflée à l’aide de chiffons excessivement serrés ou, mieux,
de caoutchouc. Il nous a semblé que les sons obtenus avec ces
dernières étaient plus harmonieux que ceux obtenus avec les autres.
Le balafon est construit, en ce qui concerne le bois, par les
forgerons. Quant à l’agencement des différentes pièces, il
est fait par l’artiste lui-même. Le bois qui doit servir à
la construction doit être très dur, bien sec, et ne présentant
aucun défaut. Plusieurs espèces peuvent être employées à cet
usage. Citons : le Samboni (_Cytharexylum quadrangulare_ Jacq.), le
Vène (_Pterocarpus erinaceus_ Poir.), le Kaki (_Diospyros ebenum_
Retz.). De même, les calebasses doivent être bien sèches, ne
présenter aucun défaut ni fissure, car le son pourrait en être
profondément altéré. Enfin, les cordes elles-mêmes doivent être
minutieusement construites et présenter toutes les garanties voulues
de solidité et de bonne fabrication.
Le balafon peut être considéré, au Soudan, comme étant un
instrument de luxe. Il n’y a guère que les chefs riches et
influents qui en aient, et le griot (musicien de profession) qui en
joue, jouit habituellement dans le village d’une considération que
n’ont pas ses autres collègues. Seul, il est admis à l’honneur
de jouer du balafon, et, tant est grande l’estime que l’on a
pour cet instrument que, souvent, l’épithète de balafon est
ajoutée au nom de l’artiste qui s’en sert. Ainsi, à Koundou
(Fouladougou), par exemple, le joueur de balafon porte le nom de
« Fodé-Balafon ». Il n’est connu que sous ce nom-là dans les
villages environnants.
Les sons obtenus avec cet instrument sont relativement assez
mélodieux et dans l’agencement des notes, il est facile d’y
retrouver les éléments de la gamme. Les airs que jouent les
griots présentent également une certaine harmonie et un rhythme
appréciables, même pour une oreille peu musicale.