25,000 hommes. Il y avait à Dresde 30 généraux, des administrateurs, des
employés de toute nature, des magasins de toute espèce.
On a reproché au maréchal Gouvion Saint-Cyr de n'avoir pas quitté Dresde
au moment où toutes les armées coalisées marchaient sur Leipzick. Il
aurait pu faire en effet une diversion utile en manœuvrant derrière
l'ennemi, ou bien en descendant l'Elbe dans la direction de Torgau. Pour
décider cette question, il faut d'abord voir quels ordres il avait reçus
de Napoléon. L'Empereur en quittant Dresde, le 7 octobre, avait bien
prévu le cas de l'évacuation de cette place. Voici l'ordre qu'il avait
laissé à ce sujet: «Le maréchal Saint-Cyr fera filer sur Torgau, dans la
nuit du 7 au 8 et dans la journée du 8, tous les bateaux qu'on aura
chargés de blessés. Il sera prêt dans la nuit du 8 au 9, à évacuer, s'il
y a lieu, la ville de Dresde, après avoir fait sauter les blockhaus,
brûlé tous les affûts des pièces qui servent à la défense de la place,
et avoir encloué ces pièces, brûlé tous les caissons et toutes les
voitures qui seraient restés et fait distribuer tous les effets
d'habillement à ses troupes, ne laissant ici que 5 à 6,000 malades trop
faibles pour pouvoir être transportés. Il sera nécessaire que les deux
divisions qui passeront la journée du 7 à Dresde puissent occuper en
force Meissen et Nossen. Le maréchal Saint-Cyr fera garder Sonnenstein
jusqu'au dernier moment. Il est convenable de laisser subsister le pont
de Meissen jusqu'à ce que l'arrière-garde ait passé Meissen, puisqu'à
tout événement ce pont pourra devenir utile.»
Mais le 10 octobre, à Düben, au moment où Napoléon espérait battre
isolément l'armée de Silésie et l'armée de Berlin, le major général
écrivait au maréchal Gouvion Saint-Cyr:
«L'Empereur compte qu'à tout événement vous garderez Dresde. Si
cependant, par suite des événements, vous ne pouviez pas conserver cette
place (_et l'Empereur espère que cela n'aura pas lieu_), vous pourrez
vous retirer sur Torgau par l'une ou l'autre rive. S'il y a ici une
bataille et que l'ennemi soit vaincu, les Autrichiens rentreront dans
leurs frontières, et l'Empereur se rapprochera de Torgau par la rive
droite pour se mettre en communication avec vous. Si, au contraire, il
n'y a pas de bataille, il est possible que l'Empereur manœuvre sur la
rive droite de l'Elbe, pour tomber sur la ligne d'opération de l'ennemi.
En somme, la suite des événements d'aujourd'hui et de demain peut être
incalculable. L'Empereur compte sur votre fermeté et votre prudence.»
Enfin, le 14 octobre, près de Leipzick, Napoléon lui écrivait encore que
tout allait être décidé le 15 et le 16, et qu'il pouvait calculer qu'il
serait promptement dégagé.
Ainsi l'intention de l'Empereur était bien certainement que l'on
défendît Dresde le plus possible. Il avait seulement indiqué la
direction à suivre dans le cas où l'on serait forcé de l'abandonner. Il
est vrai que le 23 octobre, après la bataille de Leipzick, l'Empereur
envoya d'Erfurt au maréchal Saint-Cyr et au maréchal Davout, à Hambourg,
des agents déguisés portant des instructions ainsi conçues:
«_Les maréchaux Saint-Cyr et Davout, les garnisons des places se feront
jour d'un côté ou de l'autre... S'ils s'entendent, s'ils sortent de
leurs murailles, ils sont sauvés; 80,000 Français passent partout..._»
Mais aucune de ces lettres ne parvint. Le devoir du maréchal Saint-Cyr
était donc de rester dans Dresde et de le défendre. Cependant il ne
pouvait pas être question de se renfermer dans la place. L'enceinte de
Dresde n'est pas susceptible de défense; c'est un pentagone sans
ouvrages extérieurs et qui, à cette époque, était en mauvais état. Sur
la rive droite de l'Elbe, un simple ouvrage de campagne entourait le
faubourg de Neustadt; d'ailleurs, pour défendre le corps de place il eût
fallu détruire les faubourgs, et Napoléon n'avait pu se résoudre à
traiter si cruellement la capitale d'un roi allié, du seul qui lui fût
resté fidèle. Si Dresde eût été dans les conditions d'une place de
guerre ordinaire, l'Empereur se fût contenté d'y laisser une garnison,
comme à Torgau et à Wittemberg.
Le second système, le seul praticable, était de défendre le camp
retranché en avant de Dresde. Il se composait d'un ensemble de redoutes
sur les deux rives de l'Elbe, construites avec art et qui venaient
d'être complètement réparées. Nos 25,000 hommes n'étaient pas trop pour
remplir une semblable tâche. Le 1er corps fut placé sur la rive gauche
de l'Elbe, la gauche appuyant au fleuve et la droite à la route de
Dippodiswalde. Les divisions du 14e corps défendaient le reste de
l'enceinte, et le faubourg de Neustadt sur la rive droite. Les divisions
du 1er corps occupaient à tour de rôle le Grossgarten. C'est un parc en
forme de carré long, situé en avant de la porte de Pirna, que l'on avait
mis en état de défense et qui se liait avec le système des redoutes.
Nous faisions également le service de ces redoutes, et le reste des
divisions était logé dans le faubourg de Pirna.
Le général Benningsen avait laissé devant Dresde le général Tolstoy avec
2,000 hommes de ses moins bonnes troupes; lui-même avait continué sa
marche sur Leipzick. Au bout de quelques jours, le maréchal Saint-Cyr
trouva le moment favorable pour tenter une sortie; nos ennemis étaient
peu nombreux et obligés de former un long cercle autour de la place. Le
manque de vivres allait commencer à se faire sentir, et cette sortie
avait pour but de nous en procurer. D'ailleurs, l'ennemi construisait
des redoutes devant Racknitz, et il était important de les détruire. La
sortie fut annoncée trois jours d'avance; on reconnaissait dans les
dispositions l'ensemble et la précision qui distinguaient les ordres du
maréchal Gouvion Saint-Cyr. J'en attendais le résultat avec une
impatience qui n'était pas exempte d'inquiétude. Il ne s'agissait pas
seulement d'éloigner l'ennemi et de nous procurer des vivres; nous
avions à rétablir l'honneur de nos armes, à prendre notre revanche, à
nous relever à nos propres yeux. Je réunis les officiers supérieurs de
ma brigade, qui seuls étaient dans le secret. Je leur parlai de
l'importance de profiter d'une occasion, peut-être la dernière, de
terminer la campagne avec gloire: tous me promirent de joindre leurs
efforts aux miens, et ils ont tenu parole.
Le 17 à midi précis la division Razout marcha sur Plaüen, la division
Claparède sur Racknitz, les divisions Cassagne et Dumonceau (1re et 2e)
sur Zchernitz. L'attaque fut vive et couronnée de succès. Les
tirailleurs ennemis voulurent défendre Zchernitz; on incendia le village
pour les en chasser. Les Russes ne purent résister à la vigueur et à
l'ensemble de nos trois attaques. Ils furent renversés et se replièrent
sur Dohna en nous abandonnant 1,200 prisonniers, 10 canons, des caissons
et un équipage de ponts. M. Locqueneux, chef de bataillon au 17e qui
commandait les tirailleurs de la division, les enleva admirablement et
leur communiqua sa brillante valeur. Il contribua beaucoup au succès de
cette journée. Les officiers du 17e le secondèrent; deux furent blessés,
plusieurs méritèrent l'honneur d'être proposés pour la croix de la
Légion. J'eus besoin de mon autorité pour empêcher le colonel Susbielle
de se mêler aux tirailleurs, comme un caporal de voltigeurs, au lieu de
rester à son régiment.
Le général Tolstoy se retira dans la direction de Gieshübel. La 2e
division, qui faisait notre avant-garde, occupa Dohna, la 1re Sporwitz
et Lochwitz, la division Duvernet à notre droite. Quatre jours passés
dans cette position furent utilement employés. On réunit les bestiaux,
les farines, les fourrages que le pays put procurer, dans un rayon de
quatre lieues en tous sens, depuis l'Elbe jusqu'à Weisseritz; on
détruisit les ouvrages de l'ennemi; on prit enfin tous les moyens
possibles pour prolonger la défense de la place qui nous était confiée.
Bientôt le général Chasteler, resté à Tœplitz pour couvrir la Bohême,
vint au secours du général Tolstoy; tous deux reprirent l'offensive. Le
22, le général Dumonceau fut attaqué à Dohna et se retira sur Lochwitz;
les deux divisions prirent position sur les hauteurs situées derrière ce
village. Le 24, nous continuâmes notre retraite jusqu'à Racknitz,
Zchernitz et Strehlen. Le 26, nous rentrâmes dans les faubourgs de
Dresde, en laissant en avant quelques bataillons que l'ennemi fit
replier le 28. La sortie du 7 octobre avait complétement réussi: c'était
un fourrage général auquel l'ennemi n'avait pu s'opposer. Nous nous
bornâmes alors à l'occupation des faubourgs et des redoutes qui en
couvraient les approches.
Nous menions à Dresde une vie fort triste. La situation d'une ville
assiégée, la misère générale qui en est la suite, ne sont pas favorables
aux grandes réunions et aux plaisirs. Cependant on aurait pu entretenir
des relations avec quelques personnes de la ville, et la moindre
distraction nous eût été d'un grand secours. Je ne voulus m'en permettre
aucune. La garde des faubourgs et des redoutes qui leur servaient
d'avant-postes nous était confiée. Une attaque de vive force était peu
vraisemblable; cependant nous ne devions rien négliger. Je n'ai déjà eu
que trop l'occasion de montrer combien nos troupes avaient besoin de
surveillance. Il est permis à la guerre d'être vaincu; il n'est jamais
permis d'être surpris. Je mettais beaucoup de prix pour ma part à
terminer avec honneur la tâche qui nous avait été imposée et dont le
triste dénoûment ne pouvait pas se faire longtemps attendre.
Une grande question s'agitait en ce moment au conseil de défense,
composé des généraux de division et de l'intendant général réunis chez
le maréchal Saint-Cyr. Le résultat de la bataille de Leipzick était
connu; la Grande Armée se retirait au delà du Rhin, et nous étions
abandonnés. Le général autrichien Klenau venait d'arriver devant Dresde,
pour prendre le commandement des troupes qui formaient le blocus. Il
annonçait hautement l'intention de ne point nous attaquer. Il savait que
les vivres allaient manquer, et il calculait d'avance le jour où nous
serions forcés de nous rendre; mais, avant d'en venir là, n'avions-nous
rien à tenter? Les instructions de l'Empereur prescrivaient de garder
Dresde le plus longtemps possible et d'attendre que l'on vînt nous
dégager. Aujourd'hui, la Grande Armée avait quitté l'Allemagne, et nous
n'attendions plus de secours. Le seul moyen de conserver à la France la
garnison de Dresde était de sortir et de tâcher de gagner Torgau par une
des rives de l'Elbe. On se rappelle que l'Empereur avait indiqué ce
mouvement dans le cas où nous serions forcés d'abandonner la ville.
Prolonger la défense était impossible; il fallait choisir entre la
sortie ou la capitulation. Les opinions furent partagées. Le comte de
Lobau et le général Cassagne insistèrent beaucoup pour que l'on tentât
une sortie. Ils avaient l'espoir de réussir. L'armée assiégeante était
fort disséminée, car elle avait un grand cercle à former autour de la
place. Nous comptions près de 25,000 hommes et beaucoup d'artillerie. En
se portant en masse sur la route de Torgau, on pouvait se flatter de
percer la ligne ennemie et d'arriver à Torgau, dont nous n'étions qu'à
18 lieues. D'ailleurs, ce parti était plus honorable, plus digne de
l'armée française; et telle eût été sans doute mon opinion personnelle,
si mon grade m'eût permis d'être appelé au conseil.
Le maréchal Gouvion Saint-Cyr pensa tout autrement. Il ne voyait aucun
espoir de réussir. Sans doute l'armée ennemie était disséminée autour de
Dresde, mais le général Klenau savait très-bien que nous ne pourrions
tenter une sortie qu'en descendant l'Elbe, et c'est précisément de ce
côté qu'il avait réuni ses principales forces. Il s'en fallait bien que
les deux corps réunis présentassent 25,000 combattants.
L'affaiblissement de nos soldats, leur découragement, dont nous nous
plaignions depuis si longtemps, ne permettaient pas de risquer une
tentative aussi hardie. D'ailleurs, ainsi que je l'ai dit, la guerre,
aux yeux du maréchal Saint-Cyr, n'était qu'un jeu d'échecs; la partie
avait été perdue à Leipzick, et il ne comprenait pas l'avantage de
compromettre inutilement des soldats, de nombreux cadres d'officiers et
30 généraux, dont les services pouvaient un jour être encore si utiles.
La discussion fut vive et plus d'une fois renouvelée, surtout entre le
maréchal et le comte de Lobau. Les conseils de la prudence s'accordent
peu avec ceux de la valeur téméraire; les uns sont accusés de déraison,
les autres de faiblesse, et, quand il s'agit d'honneur militaire, la
susceptibilité est permise. Cependant le temps s'avançait. Nous étions
aux premiers jours de novembre et nous allions manquer entièrement de
vivres. Il fallait prendre un parti. Le maréchal Saint-Cyr s'arrêta à un
singulier terme moyen entre les deux opinions qui avaient partagé le
conseil; ce fut de faire sortir les trois divisions du 1er corps, ainsi
que les divisions Razout et Duvernet, commandées par le comte de Lobau,
pendant que lui-même resterait à Dresde avec les divisions Berthezène et
Claparède. Ce n'était point ainsi que nous l'entendions. Nous désirions
sortir tous ensemble; nous demandions au maréchal de se mettre à notre
tête, de partager notre bonne ou mauvaise fortune. Quelques jours
auparavant il nous trouvait trop faibles pour percer la ligne ennemie.
Prétendait-il que l'on réussirait mieux aujourd'hui avec deux divisions
de moins? Je sais bien quelle était la pensée du maréchal Saint-Cyr: _Le
comte de Lobau_, aurait-il dit, _a fortement exprimé le désir de sortir
de Dresde, je n'ai point voulu m'y opposer; je lui ai donné toutes les
troupes dont j'ai pu disposer; mais comme ce n'est point mon avis, je
suis resté dans la place, et me trouvant réduit à deux divisions, j'ai
bien été forcé de capituler._ Ainsi nous nous serions sacrifiés pour
expliquer et justifier une capitulation que nous n'approuvions pas. Cela
n'était ni juste ni raisonnable. Sortir tous ensemble ou capituler tous
ensemble, il n'y avait pas d'autre parti à prendre. Aussi nous
entreprenions cette expédition fort à contre-cœur, mais il n'en fallait
pas moins obéir.
Le 6 novembre avant le jour, les cinq divisions sortirent du faubourg de
Neustadt par le route de Grossenhayn; la 1re division marchait en tête,
le général Cassagne conduisant la 1re brigade et moi la seconde.
L'avant-garde ennemie opposa de la résistance, et nos soldats montraient
quelque hésitation. Nous les enlevâmes au pas de charge, au milieu d'une
grêle de balles. L'ennemi fut renversé; une vive fusillade s'établit
dans le bois que traverse la route. Nous arrivâmes au pied du
Drachemberg, en avant du village de Boxdorf, et nous trouvâmes la
division du prince Wied-Rünkel tout entière occupant cette hauteur.
Le comte de Lobau fit reconnaître la position; elle ne pouvait être
enlevée qu'avec une perte énorme. Ainsi, même en admettant le succès,
nous aurions été trop affaiblis pour nous flatter de gagner Torgau. Le
comte de Lobau voulut bien consulter les officiers généraux, et, d'après
notre avis unanime, il se décida à attendre la nuit pour rentrer dans
Dresde.
Nous perdîmes en tout près de 1,000 hommes tués ou blessés; le 36e, deux
officiers tués et un blessé. Ce fut là notre dernier effort, l'hommage
suprême rendu à l'honneur de nos armes. Nous manquions entièrement de
vivres; prolonger plus longtemps la résistance eût été sacrifier des
hommes inutilement, et exposer une ville alliée à la disette et aux
dangers d'une attaque de vive force. Nous n'avions de ressource que dans
la capitulation, et la nécessité en faisait un devoir.
CHAPITRE VII
CAPITULATION DE DRESDE.--DÉPART DE LA GARNISON POUR LA FRANCE.--LES
SOUVERAINS ALLIÉS REFUSENT DE RATIFIER LA CAPITULATION ET DÉCLARENT LA
GARNISON PRISONNIÈRE DE GUERRE.--DÉPART DES OFFICIERS POUR LA
HONGRIE.--SÉJOUR À PRESBOURG.--CONQUÊTE DE LA
FRANCE.--RESTAURATION.--TRAITÉ DE PAIX.--RETOUR À PARIS.
Notre dernière tentative de sortie avait eu lieu le 6 novembre, et dès
le lendemain les négociations pour la capitulation commencèrent. J'ai
appris plus tard que le maréchal Saint-Cyr avait eu l'idée de m'en
charger. Le comte de Lobau lui représenta que c'était une triste
commission à donner au plus jeune des généraux de la garnison, et j'en
fus heureusement dispensé. Rien au monde ne m'eût été plus pénible que
d'avoir à traiter d'une capitulation. Elle fut bientôt conclue; on était
de part et d'autre pressé d'en finir. Trente-trois généraux, dont
plusieurs blessés et malades, et 33,000 hommes figurent dans la
capitulation de Dresde. Parmi les premiers, se trouvent, avec le
maréchal Gouvion Saint-Cyr et le comte de Lobau, les généraux Borelli et
Revest, chefs d'état-major, Mathieu Dumas, intendant général, Durosnel,
aide de camp de l'Empereur. Dans ma brigade, le 17e ne comptait que 43
officiers et 527 hommes; le 36e, 16 officiers et 200 hommes. Cette
brigade se composait de 6 bataillons au commencement de la campagne, et
au bout de 3 mois, il ne restait que 120 hommes par bataillon. En
calculant ainsi pour les autres brigades des 1re, 2e et 23e divisions
qui composaient le 1er corps d'armée, on ne trouve pas plus de 3,500
hommes présents. La 14e avait été moins maltraitée. Je n'ai pas les
états de situation, mais c'est beaucoup de porter à 300 hommes par
bataillon le nombre d'hommes présents à cette époque dans les 53
bataillons qui composaient primitivement ce corps d'armée. Il n'y avait
donc pas alors au 14e corps 12,000 hommes d'infanterie présents, ce qui
fait moins de 15,000 pour les deux corps d'armée. Assurément les 2
brigades de cavalerie légère ne s'élevaient pas à 1,000 hommes. Et, en
ajoutant également 1,000 hommes présents pour l'artillerie et le génie,
on n'arriverait pas à 17,000 hommes. Il y a loin de ce chiffre à celui
de 33,000. On peut donc porter à plus de 16,000 le nombre d'hommes
isolés des différents corps, ainsi que des malades et blessés.
On convint que la garnison mettrait bas les armes et rentrerait en
France en passant par la Suisse, sous la promesse de ne pas servir avant
d'être échangée. Les officiers conservaient leurs armes, leurs chevaux
et leurs propriétés particulières. Le départ devait avoir lieu en 6
colonnes; chaque colonne ayant avec elle 50 hommes armés et une pièce de
canon. Les colonels cachèrent les aigles dans les fourgons; les
Autrichiens les demandèrent; on répondit que la garnison se composait de
bataillons détachés de divers régiments et que les aigles n'y étaient
pas. Je n'ai jamais approuvé ces escamotages. C'est fort bien de
défendre sur le champ de bataille le drapeau de son régiment, mais il
n'y a aucun déshonneur à le rendre par capitulation, et cela vaut mieux
que de le sauver à l'aide d'un subterfuge.
La capitulation fut signée le 11, et la première colonne, composée des
1re et 2e divisions, commandées par le général Dumonceau, se mit en
marche le 12. Quelle triste journée! Pour la première fois nous mettions
bas les armes. J'avais vu capituler Ulm en 1805, Magdebourg en 1806,
Vienne en 1809; j'avais vu les garnisons ennemies défiler devant nous et
déposer les armes. Qui m'aurait dit que nous serions un jour réduits au
même sort, et que ma carrière d'activité, commencée par la capitulation
d'Ulm, finirait par celle de Dresde? Au moins le temps était sombre, le
soleil n'éclaira pas cette journée, et la tristesse du ciel semblait
s'unir à la nôtre. Les généraux s'étaient donné le mot pour rester
enveloppés dans leurs manteaux sans marques distinctives de leurs
grades. Un général autrichien vint à notre rencontre avec quelques
troupes: Je dois dire que nous fûmes comblés d'égards et qu'on ne
négligea rien pour adoucir l'amertume de notre situation. Le général en
chef ne parut point. Un général de brigade fut chargé de recevoir les
armes et de surveiller le départ. Il n'y eut aucune pompe, point de
tambours, point de musique, point de défilé. Les bataillons, formés en
avant des redoutes sur la route de Freyberg, marchaient en colonne sans
rendre d'honneurs, formaient les armes en faisceaux à un endroit
convenu, et continuaient leur marche. Les voitures, les fourgons, les
chevaux que l'on déclarait appartenir à un général ou à un colonel,
passaient sans aucune difficulté. Plusieurs s'approprièrent par ce moyen
des chevaux et des voitures d'artillerie.
La marche se fit avec ordre, escortée par quelques détachements
d'infanterie autrichienne. Les 50 hommes armés que nous conservions dans
chaque colonne servaient à la garde des généraux et fournissaient
également un poste à la pièce de canon qui nous était accordée comme
honneur. Le soir je visitais les logements et je ne négligeais rien de
ce qui pouvait contribuer au bien-être de nos pauvres soldats désarmés.
Nous arrivâmes à Altenbourg le 17 novembre, après 6 jours de marche. La
dernière colonne avait quitté Dresde le matin. Ce même jour, le général
russe qui commandait Altenbourg parut fort surpris de notre arrivée,
dont il n'avait, disait-il, reçu aucun avis. Il suspendit la marche des
colonnes, en attendant des ordres. Bientôt une nouvelle étrange circula;
personne ne voulait y croire. Le prince de Schwartzenberg refusait de
ratifier la capitulation et nous déclarait prisonniers de guerre. Le
maréchal Saint-Cyr invoqua la foi des traités, la parole jurée,
l'honneur militaire qui devait la garantir. On répondit que le général
Klenau avait outre-passé ses pouvoirs, qu'il en serait puni, mais que
les souverains alliés ne pouvaient pas être liés par l'engagement
indiscret pris par un de leurs généraux. Au surplus, ajoutait
Schwartzenberg, _comme le maréchal Gouvion Saint-Cyr a agi de bonne foi,
on lui offre de rentrer dans Dresde, on lui rendra ses armes, ses moyens
de défense, et le siége commencera_. Le maréchal répondit que cette
proposition était dérisoire. Pouvait-on sérieusement nous offrir de
rentrer dans une place que l'ennemi occupait depuis plusieurs jours,
dont il connaissait le fort et le faible, dont il avait sans doute
commencé à détruire les ouvrages? Nous manquions de vivres 15 jours
auparavant; en aurions-nous eu davantage alors? Nos soldats étaient
affaiblis, découragés. Étaient-ce la capitulation, le désarmement, la
certitude d'être bientôt prisonniers à discrétion, qui leur rendraient
beaucoup d'énergie? Notre rentrée dans Dresde n'était avantageuse qu'aux
alliés. Ils se seraient fait honneur d'avoir respecté la parole du
général Klenau; il valait mieux leur laisser l'odieux de la violer.
Pendant cette négociation nous restâmes en cantonnement dans les
environs d'Altenbourg et de Géra. Le 1er décembre on reçut l'avis
officiel que, sur le refus du maréchal Saint-Cyr de rentrer dans Dresde,
nous allions être conduits en Hongrie comme prisonniers de guerre.