conserver la ligne de l'Elbe, et surtout de continuer à faire de Dresde
le centre des opérations. Nous avons déjà dit que la déclaration de
guerre de l'Autriche compromettait cette ligne, en permettant à l'ennemi
de la tourner par la Bohême, et depuis un mois, nos défaites
successives, le nombre toujours croissant des ennemis, rendaient
nécessaire l'adoption d'un nouveau système. Pourtant Napoléon ne pouvait
consentir à abandonner l'Elbe. En se maintenant ainsi au centre de
l'Allemagne, il rassurait les princes de la Confédération du Rhin; il
menaçait également Berlin, la Silésie et la Bohême. Une victoire pouvait
le ramener sur l'Oder et dissoudre la coalition. Il forma seulement le
projet de porter le centre de ses opérations à Torgau et de manœuvrer
sur les deux rives de l'Elbe, depuis Berlin jusqu'à la Bohême, depuis
l'Oder jusqu'à la Westphalie. Le point de Torgau était en effet plus
central; sur la droite de Wittemberg et Magdebourg, sur la gauche
Meissen et Dresde lui servaient de point d'appui. Pendant que Napoléon
méditait ce plan et en préparait l'exécution, il restait de sa personne
à Dresde, surveillant également les opérations de l'armée de Silésie et
de l'armée de Bohême, et toujours prêt, soit à profiter des fautes de
l'ennemi, soit à réparer celles de ses lieutenants.
Nous avons laissé les 1er et 14e corps gardant les débouchés des
montagnes de la Bohême; la 2e division du 1er corps d'avant-garde à
Nollendorf, la 1re à Peterswalde, la 23e à Hellendorf. Le 14 au matin,
l'avant-garde ennemie prit l'offensive. Collorédo attaqua le 14e corps
par la route de Breitenau, et Wittgenstein le 1er corps par la route de
Peterswalde. La division Dumonceau se retira précipitamment sur
Peterswalde; la 1re division, prévenue un peu tard, prit les armes à son
tour. J'ai dit que cette division ne se composait plus que de sept
bataillons au lieu de quatorze. Le général Philippon les plaça en
bataille en avant de Peterswalde. Il ne forma point de réserve, n'envoya
point de tirailleurs, et semblait remettre au hasard le résultat de
cette journée. Ce résultat ne se fit pas longtemps attendre. À peine la
2e division eut-elle dépassé Peterswalde que les soldats de la 1re
voyant l'ennemi s'approcher par la grande route, et d'autres colonnes
manœuvrer sur leur flanc droit, furent saisis d'une terreur panique. Ils
se précipitèrent pêle-mêle dans Peterswalde, dont les premières maisons
étaient déjà occupées par les tirailleurs ennemis. Les officiers, les
généraux eux-mêmes furent entraînés dans cette déroute. Heureusement
l'ennemi, qui n'avait pas de cavalerie, ne nous poursuivit pas
très-vivement. Nous nous ralliâmes à moitié chemin de Hellendorf, à la
lisière des bois qui s'étendent le long de la route, et sous l'appui de
la 23e division. On perdit peu de monde, et proportionnellement plus
d'officiers que de soldats. Le 17e eut trois officiers tués, trois
blessés; le 36e deux officiers de tués. Dans des circonstances aussi
malheureuses, il appartient aux officiers de donner l'exemple, et ce
sont toujours eux qui doivent se retirer les derniers. Je fis peu de
reproches aux soldats, il fallait éviter de les dégrader à leurs propres
yeux; c'était achever de les perdre que de leur enlever l'estime
d'eux-mêmes. Le comte de Lobau, qui ne nous quitta pas un instant,
paraissait calme; sa physionomie seule exprimait le mécontentement et
l'irritation que lui causait cette débandade. Le général Philippon paya
pour tout le monde, comme on va le voir.
À peine étions-nous ralliés et formés en bataille le long du bois de
Hellendorf, que je vis sortir de ce bois un chirurgien-major traînant
par le collet un conscrit qui se débattait en jetant de grands cris. Il
me l'amena en m'assurant qu'il l'avait vu se mutiler; ce soldat en effet
avait un doigt emporté et la main toute noire de poudre. Le
chirurgien-major me conjura de le faire fusiller; heureusement, il
n'était pas de ma brigade, et je me contentai de le chasser
honteusement. D'autres peut-être auraient agi autrement, et après ce qui
venait de se passer, un exemple leur eût paru nécessaire. J'avoue que si
quelque chose peut excuser une exécution arbitraire, c'est une lâcheté
pareille en présence de l'ennemi. Un soldat qui se mutile pour ne pas
s'exposer à une mort glorieuse, mérite de mourir d'une mort infâme.
Le soir, tout le corps d'armée reprit position sur les hauteurs de
Gieshübel. Le 14e corps se retira également à Liebstadt.
Le 15, Napoléon partit de Dresde avec la garde; il se rendit à Gieshübel
et reprit sur-le-champ l'offensive. Il ne voulait pas envahir la Bohême,
mais rejeter l'ennemi au delà des montagnes, le forcer de déployer son
armée tout entière, reconnaître sa force et sa position. Le 1er corps,
formant l'avant-garde de la garde impériale, suivit la route de
Peterswalde. La 42e division l'appuya à gauche par Bahra; le reste du
14e corps à droite par Fürstenwald. L'ennemi se retira, et nous campâmes
à Hellendorf. Le lendemain matin, au moment où nous allions partir, le
général Philippon reçut une lettre du major général, qui lui annonçait
sa mise à la retraite. Cette sévérité frappa beaucoup les officiers et
même les soldats; peut-être était-elle trop rigoureuse. Il n'y avait à
lui reprocher que son peu d'intelligence, et ce n'était pas une raison
pour briser ainsi sa carrière en lui enlevant son commandement au moment
où l'on marchait à l'ennemi. Le général Cassagne arriva en même temps
pour le remplacer. Le mouvement continua; l'ennemi prit position dans la
plaine de Kulm, et nous campâmes sur les hauteurs de Nollendorf. Le 17,
la 23e division resta en position à Nollendorf; les autres divisions du
1er corps descendirent dans la plaine, précédées par la cavalerie du
général Ornano, et toujours appuyées à gauche par la 42e division.
L'Empereur, placé sur les hauteurs de Nollendorf, observait et dirigeait
ce mouvement. Au moment où ma brigade passa près de lui, il me fit
appeler pour me donner un ordre insignifiant. Cela voulait dire
seulement qu'il savait que j'étais là et qu'il pensait à moi. C'était
assez son usage quand il voulait témoigner une distinction à l'un des
officiers de son armée. Depuis ce moment, je n'ai jamais revu
l'Empereur. Je conserve du moins avec intérêt et reconnaissance ce
dernier souvenir.
La cavalerie et la 42e division engagèrent le combat dans la plaine, les
1re et 2e divisions en réserve. L'affaire fut brillante et sans
résultats. La cavalerie prit une batterie autrichienne, qui fut bientôt
reprise. La 42e division enleva le village d'Arbesau; le général
autrichien Collorédo l'en chassa, et fit prisonniers 1,000 hommes de la
jeune garde avec le général Kreitzer, qui les commandait. La 42e
division se retira à Tellnitz; la 1re se rallia à elle, en traversant
des bois fourrés et presque impraticables. Le maréchal Gouvion
Saint-Cyr, arrivé un peu tard, se plaça à notre hauteur. Le général
Teste, qui était descendu de Nollendorf dans la soirée, s'arrêta à
Knienitz.
Le lendemain 18, l'ennemi attaqua le général Teste; la 1re division se
plaça à sa droite. L'attaque fut repoussée, et nous maintînmes notre
position.
Ce fut le dernier mouvement offensif que l'Empereur opéra contre
Schwartzemberg. Il n'avait point de forces assez nombreuses pour
pénétrer en Bohême, ce qui d'ailleurs l'aurait entraîné trop loin du
centre de ses opérations. Mais il voulait garder fortement les débouchés
des montagnes, et ne plus permettre à l'ennemi de s'approcher si
facilement de Dresde: «Mon intention, écrivait-il, est qu'on tienne
ferme à Borna et à Gieshübel, et que je n'aie aucune inquiétude pour ces
deux positions. Il faut que l'ennemi ne puisse nous en débusquer que par
un mouvement général de son armée, qui justifierait alors le mouvement
que je ferais contre lui; mais il ne faut pas qu'il m'oblige à ce
mouvement avec de simples divisions légères, comme cela vient d'avoir
lieu.»
En conséquence, le 1er corps devait garder la route de Peterswald, le
14e celle de Fürstenwald. Le 19, le 1er corps prit position à
Giesshübel, en laissant la 23e division en avant-garde à Hellendorf.
L'Empereur donna lui-même les instructions les plus précises et les plus
détaillées pour la retraite. Il recommandait avec raison de ne faire de
jour aucun mouvement rétrograde.
Le 1er corps garda cette position jusqu'au 7 octobre. Notre petite
campagne n'avait pas duré quinze jours; c'était beaucoup dans l'état
d'épuisement où se trouvaient les soldats. Le plus grand embarras venait
du manque de vivres. Napoléon y donnait tout le soin possible. On avait
réuni de grands magasins de farine à Torgau; plusieurs convois furent
envoyés à Dresde. Le 18 septembre, l'Empereur écrivait au maréchal
Gouvion Saint-Cyr pour l'en informer; il désirait porter la ration
journalière à 4 onces de riz et 16 onces de pain; cependant les
distributions se faisaient rarement et d'une manière fort irrégulière.
C'était une des grandes causes de l'affaiblissement physique et moral de
nos soldats. Pendant l'expédition que je viens de raconter, le temps
avait presque toujours été mauvais, les chemins impraticables. L'aspect
des lieux où nous avions éprouvé tant de revers frappait l'imagination
des soldats. Nous n'aurions dû revoir la route de Peterswalde et la
plaine de Kulm que pour prendre une revanche éclatante. Au lieu de cela,
tout s'était passé en marches et contre-marches, et, après une affaire
douteuse, nous nous retirions pour reprendre nos positions. Les soldats,
qui n'étaient point dans le secret des manœuvres de Napoléon, en
concluaient que l'armée de Bohême était invincible et que nous étions
réduits devant elle à nous tenir sur la défensive. La désorganisation
faisait de si rapides progrès qu'un ordre du jour prescrivit de décimer
les soldats qui quittaient leurs drapeaux. Ainsi les hommes isolés
devaient être arrêtés, et lorsque l'on en aurait réuni dix, les généraux
les feraient tirer au sort pour en fusiller un en présence de la
division. La même peine fut ordonnée contre tous ceux qui seraient assez
lâches pour se mutiler. Ces ordres rigoureux n'étaient sans doute que
comminatoires, mais ils témoignaient de l'affaiblissement moral de nos
troupes.
Nous cherchâmes du moins à utiliser le temps de repos qui nous fut
accordé au camp de Gieshübel. On construisit d'assez bonnes baraques
pour mettre les soldats à l'abri. Quelques distributions de vivres
furent faites, et l'on mit à profit les faibles ressources qu'offraient
encore les villages environnants. Rien ne pouvait empêcher les soldats
de dévorer tout ce qui leur tombait sous la main, et plus de 80 hommes
du 12e s'empoisonnèrent pour avoir mangé le fruit d'un arbuste nommé
_rhamnus alaternus_.
Le général Cassagne, notre nouveau général de division, avait du zèle,
des manières aimables, un caractère facile. Je n'ai pas pu le juger
militairement, parce que depuis sa nomination nous n'avions eu presque
rien à faire, mais j'ai été fort content de mes rapports avec lui. Il
dirigeait particulièrement la 1re brigade, que le départ du général
Pouchelon laissait un peu à l'abandon. Pour moi, je m'occupais
constamment de la mienne. Le colonel Susbielle du 17e me secondait.
J'étais assez content des chefs de bataillon, surtout de M. Locqueneux,
nouvellement nommé. Les officiers inférieurs des deux régiments
faisaient de leur mieux et donnaient aux soldats de bons exemples
souvent bien mal suivis.
Le 29 septembre, la 1re division alla relever la 23e à Hollendorf, pour
y faire l'avant-garde avec la cavalerie légère. Ce service fut pénible,
car la surveillance de tous les instants était aussi nécessaire que
difficile à obtenir. Cependant, à force de soin, le service des
grand'gardes, des patrouilles et des reconnaissances se fit aussi bien
que possible. La plus grande difficulté était toujours d'empêcher les
soldats de quitter le camp pour chercher des vivres aux environs, même
au risque d'être enlevés par les patrouilles ennemies.
Nous ne fûmes point attaqués et nous restâmes dans cette position
jusqu'au 7 octobre, ainsi que je le dirai quand j'aurai parlé des
opérations des autres corps de la Grande Armée.
Après avoir éloigné de Dresde l'armée de Bohême, Napoléon voulut aussi
en éloigner l'armée de Silésie. Le maréchal Macdonald était à Hartau et
à Stolpen, presque entouré par Blücher, qui occupait Burka,
Bischofwerda, Neustadt et Barkersdorf. Macdonald reçut l'ordre
d'attaquer, le 22, et de pousser l'ennemi jusqu'à ce qu'il le trouvât en
position, prêt à recevoir la bataille. L'Empereur devait rester en
arrière; mais il rejoignit Macdonald le 22, et dirigea lui-même le
mouvement. Il savait par expérience que tout allait mal en son absence.
L'attaque eut lieu; Blücher se retira sur la position de Burka et y
concentra son armée. Cette position était avantageuse, et, en cas de
revers, la retraite assurée par les ponts de la Sprée.
Ainsi l'armée coalisée ne voulait rien entreprendre de sérieux avant
l'arrivée du général Benningsen; elle évitait seulement de se laisser
entamer, et se bornait à nous harceler et à nous faire tout le mal
possible dans des combats partiels. Voici quelle était à la fin de
septembre la position des armées belligérantes:
Le 1er et le 14e corps gardaient les environs de Dresde, sur la rive
gauche de l'Elbe, aux environs de Pirna; le 2e corps, à Freyberg,
surveillait la route de Chemnitz; les 3e, 5e et 11e corps, avec les 2e
et 4e de cavalerie, sur la rive droite de l'Elbe, étaient opposés à
l'armée de Silésie dans les environs de Weisig; le roi de Naples, avec
le 6e corps et le 1er de cavalerie, à Meissen et Grossenhayn, maintenait
la communication avec Torgau, et surveillait le cours de l'Elbe jusqu'à
cette place; le maréchal Ney, sur la rive gauche à Dessau, observait les
mouvements de l'armée du Nord placée de l'autre côté du fleuve; le
prince Poniatowski avec le 8e corps et la cavalerie légère du général
Lefebvre-Desnouettes, était à Altenbourg, se liant avec le 2e corps et
le 3e de cavalerie qui occupaient Leipzick; le duc de Castiglione, qui
avait quitté Würtzbourg, avec son corps d'armée nouvellement organisé,
s'approchait d'Iéna.
Du côté des coalisés, l'armée de Bohême occupait la plaine de Kulm,
ayant sa gauche dans la direction de Chemnitz; l'armée de Silésie,
placée à Bautzen, se liait à l'armée de Bohême par Stolpen, et à l'armée
du Nord par Elsterwerda; l'armée du Nord occupait les bords de l'Elster
depuis Herzeberg jusqu'au confluent de l'Elbe; elle assiégeait
Wittemberg et s'étendait ensuite le long de l'Elbe jusqu'au confluent de
la Saale.
On était dans cette position, lorsque le général Benningsen arriva à
Leutmeritz le 26 septembre, et fit sa jonction avec l'armée de Bohême.
Alors, le mouvement offensif des alliés fut décidé; l'armée de Bohême,
marchant par son flanc gauche, devait se porter sur Leipzick; l'armée du
Nord et celle de Silésie suivraient la même direction, après avoir passé
l'Elbe. Ainsi Napoléon allait être enveloppé par trois armées ennemies.
L'armée de Bohême marcha lentement; le 5 octobre elle occupait Zwickau
et Chemnitz. En Silésie, le général Blücher masqua habilement son
mouvement; il laissa deux corps de troupes à Stolpen et Bischofwerda; il
fit des démonstrations de passage à Meissen pendant qu'il portait
rapidement son armée à Wartenburg, au confluent de l'Elster et de
l'Elbe, où il effectua son passage les 3 et 4 octobre, malgré
l'opposition du 7e corps. Le 4, l'armée du Nord, commandée par le prince
royal de Suède, passa également l'Elbe à Roslau. À cette nouvelle,
l'Empereur partit de Dresde le 7 octobre pour se porter au-devant de
Blücher, qui était le plus rapproché de lui. Il espérait, par une de ces
manœuvres qui lui étaient si familières, surprendre les armées ennemies
au milieu de leur marche et les vaincre ainsi séparément. Le maréchal
Gouvion Saint-Cyr, avec les 1er et 14e corps, resta chargé de la défense
de Dresde, et se trouva dès ce moment isolé du reste de l'armée. Je n'ai
donc point à écrire en détail les opérations de la Grande Armée,
puisqu'elles n'ont plus aucun rapport avec le 1er corps; je vais
seulement, en terminant ce chapitre, les raconter très-sommairement,
pour reprendre ensuite l'histoire du 1er corps jusqu'à la fin de cette
malheureuse campagne.
Le roi de Naples reçut le commandement des troupes qui étaient en
présence de l'armée de Bohême, et qui se composaient des 2e, 5e et 8e
corps et du 4e de cavalerie. De son côté, Napoléon arriva le 9 à
Eilenburg sur la Mülde; il avait avec lui la garde impériale et les 3e,
4e, 6e, 7e et 11e corps. La garde avait peu souffert, et, malgré toutes
les pertes des différents corps d'armée, il est difficile d'évaluer la
force totale à moins de 125,000 hommes. Blücher était à Düben et le
prince de Suède à Dessau. L'Empereur marcha à leur rencontre, pour les
rejeter sur la rive droite de l'Elbe; mais, contre son attente, ils se
retirèrent sur la rive gauche de la Mülde, et bientôt même derrière la
Saale, à Bernburg, Rothenburg et Halle, découvrant ainsi Berlin et toute
la Prusse. On assure que Napoléon forma alors le projet d'une
contre-marche bien hardie. Nous avons vu avec quelle opiniâtreté il
avait défendu la ligne de l'Elbe, en ayant sa droite à Dresde et sa
gauche à Magdebourg. Il se proposa alors de conserver la même ligne en
faisant volte-face, la gauche à Dresde et la droite à Magdebourg, où
l'on avait réuni d'immenses approvisionnements. Dans cette position, on
aurait occupé Berlin et dégagé nos garnisons des places de l'Oder, en se
liant avec le prince d'Eckmühl, resté à Hambourg; mais l'armée était
trop affaiblie au physique et au moral pour risquer sans témérité une
entreprise aussi hardie. L'armée alliée se serait trouvée placée entre
nous et la frontière du Rhin. Dans de pareilles circonstances,
l'interruption des communications avec la France était chose bien grave.
L'habileté de l'Empereur pouvait lui procurer quelques avantages
partiels sur des corps détachés de l'armée coalisée; mais, tôt ou tard,
il eût été écrasé par leur supériorité numérique, et les conséquences
d'une manœuvre aussi téméraire auraient peut-être été plus désastreuses
encore que ne furent celles de la bataille de Leipzick.
Quoi qu'il en soit, la défection de la Bavière rendit impossible
l'exécution de ce plan. Napoléon l'apprit, le 14, à Düben. Il n'était
pas douteux que le royaume de Wurtemberg et le grand-duché de Bade ne
suivissent cet exemple. Alors les frontières de la France se trouvaient
découvertes depuis Huningue jusqu'à Mayence, et sans doute les armées
autrichienne et bavaroise réunies allaient s'y porter pour nous couper
la retraite. Dans cette extrémité, il fallait arriver au plus vite à
Leipzick, rouvrir les communications avec la France et éviter d'être
entièrement enveloppés. Napoléon concentra son armée à Leipzick le 15.
Le même jour, les ennemis furent en présence. On rangea l'armée
française autour de la ville, et deux sanglantes batailles eurent lieu
les 16 et 18; 130,000 Français combattirent contre 250,000 ennemis.
L'habileté et la bravoure finirent par céder à la supériorité du nombre;
les Saxons désertèrent sur le champ de bataille; la retraite commença
dans la nuit du 18 au 19; toute l'armée devait défiler sur le pont de
l'Elster, et par une incroyable fatalité, un officier du génie fit
sauter ce pont avant le passage de l'arrière-garde, qui fut prise dans
Leipzick. Nous perdîmes 30,000 hommes tués ou blessés, 20,000
prisonniers et 150 pièces de canon. L'armée suivit la route de
Weissenfels, Erfurt, Gotha, Fulde, jusqu'à Hanau, où l'armée
autrichienne et bavaroise voulut lui barrer le chemin. L'armée
française, si affaiblie, si épuisée, retrouva son énergie pour combattre
d'anciens alliés devenus bien inopinément nos ennemis. On leur passa sur
le corps; ils perdirent 6,000 hommes tués ou blessés, et 4,000
prisonniers. Notre perte totale fut d'environ 5,000. Ce dernier effort
termina les opérations de la Grande Armée en Allemagne. L'Empereur passa
le Rhin à Mayence le 2 novembre, et ne songea plus qu'à défendre la
France.
Je reprends maintenant l'histoire du 1er corps, abandonné dans Dresde
avec le 14e.
CHAPITRE VI.
COMPOSITION DU 14e CORPS.--PLAN DE LA DÉFENSE DE DRESDE.--SORTIE DU 17
OCTOBRE.--OPINIONS DU CONSEIL DE DÉFENSE.--SORTIE DU 6 NOVEMBRE.
Au commencement d'octobre, le 14e corps occupait encore Liebstadt, et le
1er corps le camp de Gieshübel, la 1re division d'avant-garde à
Hellendorf, à environ 6 lieues de Dresde. Le 7 octobre, Napoléon, au
moment de son départ, ordonna de replier les deux corps d'armée sur les
positions de Pirna et de Dohna, en tenant la cavalerie et
l'arrière-garde le plus loin possible. Si ce mouvement n'eût pas été
prescrit, nous y aurions été forcés deux jours plus tard, et même il ne
fut pas possible de conserver Pirna. Le général Benningsen avait relevé
l'armée autrichienne devant Dresde; il commença ses opérations par une
reconnaissance générale qu'il voulait pousser jusque sous les murs de la
ville. Ma brigade, restée seule à Hellendorf, en partit la nuit pour se
retirer à Pirna; la cavalerie légère suivit ce mouvement dans la matinée
du 8, toujours harcelée par la cavalerie ennemie. Le 8 matin, soixante
hommes de la 23e division furent pris dans une redoute en avant de
Pirna. Les jours suivants, nous continuâmes notre retraite en tenant
toujours tête à l'avant-garde ennemie. Le 10, le comte de Lobau eut un
cheval tué sous lui, et ce fut bien sa faute; il s'était placé sur une
chaussée fort élevée près de Grünewiese; les troupes étaient en bataille
des deux côtés de la route; la chaussée servait de point de mire à
l'artillerie ennemie, et il était impossible que, dans le groupe de son
état-major, personne ne fût atteint. Le 11, nous rentrâmes dans Dresde,
ainsi que le 14e corps, qui avait suivi notre mouvement de retraite par
la droite. Le 1er corps fut placé dans le faubourg de Pirna, la 1re
division en tête au Grossgarten.
Le 14e corps, réuni ainsi au 1er pour la défense de Dresde, se composait
de 4 divisions; la 42e (Mouton-Duvernet), la 43e (Claparède), la 44e
(Berthezène) et la 45e (Razout). On a vu plus haut que la 42e avait été
souvent détachée avec nous. Mouton-Duvernet, ancien militaire, sage et
expérimenté, devint plus tard une des victimes de nos dissensions
politiques; on l'a fusillé en 1815 pour avoir pris le parti de Napoléon
pendant les Cent-jours. Claparède, brave militaire, couvert de
blessures, bon camarade et généralement aimé; il fut nommé depuis pair
de France, gouverneur du palais de Strasbourg et inspecteur général
permanent des troupes de la 1re division. Berthezène a fait partie,
depuis, de l'expédition d'Alger, en 1830. J'ai parlé de Razout dans la
campagne de Russie; il avait été bon colonel d'infanterie;
malheureusement, sa vue excessivement basse l'empêchait de rien juger
sur le terrain, et il ne pouvait que s'en rapporter à tous ceux qui
l'entouraient. On avait à l'armée impériale l'incroyable manie de ne
jamais se servir de lorgnons ni de bésicles; on ne voulait pas convenir
qu'on eût la vue basse. Je n'ai connu que le maréchal Davout qui fît
exception à cette règle. Parmi les généraux de brigade se trouvait
Letellier, l'un des jeunes généraux de l'armée, ainsi que moi. On citait
sa bravoure brillante, son caractère bizarre et susceptible, sa tenue
originale comme sa conduite. Plusieurs chagrins domestiques ont depuis
altéré son cerveau déjà trop disposé à l'exaltation, et sous la
Restauration il a fini par un suicide. Les talents militaires du
maréchal Saint-Cyr sont trop connus pour que j'aie besoin d'en faire
l'éloge. Je me permettrai seulement d'ajouter qu'il avait deux
inconvénients bien graves: le premier de ne point porter secours aux
autres généraux dans l'occasion, ainsi qu'on l'a vu à la bataille de
Kulm; le second de faire la guerre comme on joue aux échecs, en
négligeant entièrement la partie morale si importante surtout pour
commander à des Français. Pendant cette campagne, nous ne l'avons pas vu
une fois. Il ne montait pas à cheval, ne se présentait point aux
troupes, ne recevait personne. Il envoyait ses ordres, on les exécutait;
c'était tout ce qu'il lui fallait, et nous ne connaissions de lui que sa
signature. Le comte de Lobau ne lui ressemblait guère. Ce n'est pas
qu'il fût d'un caractère aimable; ses manières étaient brusques, son
écorce rude. Mais du moins on le voyait toujours à cheval à la tête des
troupes. Il était ardent, un peu irascible, d'un esprit juste, d'un
caractère ferme et droit. Deux pareils généraux n'étaient pas faits pour
s'entendre.