Le 1er corps, arrivé au camp de Liebenau le 30 août au soir, y passa

toute la journée du 31 réuni au 14e. Les généraux Mouton-Duvernet et

Philippon allèrent voir le maréchal Gouvion Saint-Cyr, qui accueillit

avec sa froideur accoutumée le récit du désastre de Kulm, auquel la

lenteur de sa marche n'avait que trop contribué. Je ne crus pas devoir

me présenter chez lui; je n'étais que général de brigade; je ne l'avais

jamais vu, et le moment était mal choisi pour faire connaissance. Nous

passâmes la journée du 31 à prendre quelque repos, et à nous raconter

mutuellement ce qui nous était arrivé dans la triste journée de la

veille. Plusieurs hommes isolés nous rejoignirent. Le général Pouchelon,

blessé le 29, s'était rendu directement à Dresde et ne reparut plus. Je

reprochai au colonel Susbielle du 17e de n'être point venu se joindre au

36e, ainsi que je lui en avais envoyé l'ordre au moment où ma brigade

fit volte-face pour marcher contre les Prussiens. Il recevait en ce

moment, dit-il, des ordres contraires du général Philippon, qui

resserrait ses échelons vers la droite. Il suivit donc la 1re brigade et

fut entraîné avec elle dans la déroute générale. J'admis l'excuse, et

pourtant j'ai toujours regretté d'avoir eu ma brigade morcelée dans une

aussi grave circonstance. Sans garder rancune au 17e, je ne puis oublier

que le 36e seul m'a suivi, et que le petit nombre d'hommes de ce

régiment qui m'entouraient ont tous été tués, blessés ou faits

prisonniers à mes côtés. Aussi, après le 59e, où j'ai fait mes premières

armes, et le 4e, que j'ai eu l'honneur de commander, le 36e est de tous

les régiments de l'ancienne armée celui dont le souvenir m'a toujours

été le plus cher.

Le 1er corps fut envoyé à Dresde le 1er septembre pour s'occuper de sa

réorganisation. Nous campâmes en avant de la ville, sur la route de

Pirna. J'ai dit que ce 1er corps avait perdu la moitié de son personnel:

aussi les régiments de quatre bataillons furent réorganisés à deux, et

les régiments de deux bataillons réduits à un seul. On plaça à la suite

les officiers qui excédaient le nombre nécessaire à la composition de

ces nouveaux bataillons. Quant aux sous-officiers et caporaux, il y en

eut peu d'excédants; la moitié des cadres comme la moitié des soldats

avait disparu dans la tempête. Ma brigade se trouva donc réduite à trois

bataillons et la 1re à quatre. Le 17e avait 1450 hommes présents et 73

officiers, dont 26 à la suite; cela faisait 700 hommes par bataillon. Le

36e, qui avait été le plus maltraité, ne comptait que 530 hommes et 23

officiers. Le bataillon du 36e était sous les ordres du commandant

Froidure, officier plein de zèle et de dévouement. La 23e division

(général Teste) fut réunie tout entière au 1er corps.

Le comte de Lobau remplaça le général Vandamme comme commandant en chef,

et conserva le général Revest pour chef d'état-major.

L'Empereur nous passa en revue le 7 septembre, à Dresde; il accorda

quelques grâces et pourvut aux emplois vacants. Il nomma général le

colonel Chartran, du 25e de ligne (2e division Dumonceau), et lui confia

le commandement de la brigade dont ce régiment faisait partie. Le major

Fantin des Odoarts, excellent officier, le remplaça comme colonel du

25e. M. Locqueneux, capitaine au 17e, passa chef de bataillon dans son

régiment.

Chacun de nous mit à profit le séjour de Dresde pour réparer un peu les

pertes qu'il avait faites. Il ne nous restait plus rien, et la plupart

des officiers manquaient d'argent. Cependant, à l'aide de l'activité et

de l'intelligence si naturelles aux Français, nous vînmes à bout, en peu

de jours, de nous procurer du moins le nécessaire. J'éprouvai un grand

plaisir à revoir mes anciens amis du quartier impérial et à causer avec

eux de notre situation. Je ne trouvai partout que découragement et

tristesse. M. de Narbonne m'assura que sans l'affaire de Kulm la paix

allait se conclure, mais qu'à présent personne ne pouvait prévoir le

terme et le résultat de la lutte où nous étions si imprudemment engagés.

Le maréchal Ney venait de quitter Dresde, et j'appris par ses aides de

camp qu'il partageait l'inquiétude générale.

Le 1er corps, étant entièrement réorganisé, partit ensuite de Dresde

pour prendre part aux opérations de la Grande Armée. Avant d'en faire le

récit, je dois revenir sur mes pas et raconter sommairement l'historique

des autres corps d'armée pendant la fin d'août et le commencement de

septembre.

La défaite du 1er corps à Kulm n'est pas le seul revers qu'aient éprouvé

nos armes dans cette première période de la campagne. Aux deux

extrémités du théâtre de la guerre, en Silésie et devant Berlin, la

fortune nous trahit encore.

J'ai dit que Napoléon avait laissé en Silésie le maréchal Macdonald à la

tête de 80,000 hommes, avec la mission de contenir Blücher. Ce dernier

avait concentré son armée à Jauer, derrière la Wüthende-Neisse, qui se

jette dans la Katzbach au-dessous de Liegnitz. Macdonald voulut

l'attaquer dans cette position; mais Blücher, de son côté, avait pris

l'offensive. Macdonald fut obligé de changer ses dispositions. Le 26

août, il fit passer sur la rive droite de la Katzbach, à Somochowitz et

Niedergrayn, les 11e, 3e corps et 2e de cavalerie, pendant que le 8e

corps restait sur la rive gauche de la Wüthende-Neisse. Le 11e corps

arriva seul; le 3e corps et la cavalerie, égarés par de fausses

directions, se rencontrèrent au défilé de Niedergrayn, qu'ils

traversèrent pêle-mêle. Les bataillons et les escadrons, entrant en

ligne successivement et à peine ralliés, ne purent porter qu'un faible

secours au 11e corps, qui soutenait une lutte inégale. À l'entrée de la

nuit, nos troupes furent acculées à la Katzbach et la repassèrent en

désordre. Sur l'autre rive, le 5e corps fit sa retraite par Golberg en

abandonnant son artillerie. La division Puthod de ce corps d'armée fut

prise après s'être vaillamment défendue. Macdonald se retira à Gorlitz,

derrière la Neisse. Nous perdîmes 10,000 hommes tués ou blessés, 1,500

prisonniers, l'artillerie des 5e et 11e corps et presque tous les

bagages. La pluie tombait sans discontinuer; les torrents étaient

grossis, les gués impraticables. Cet accident fut une des principales

causes du désastre de l'armée de Silésie.

Pendant ce temps, le maréchal Oudinot devait marcher sur Berlin à la

tête des 4e 7e et 12e corps, et 3e de cavalerie. Il avait environ 65,000

hommes, et le prince royal de Suède 90,000. Le 18 août, l'armée

française était réunie à Dahne, route de Torgau à Berlin. Oudinot marcha

par Baruth et manœuvra ensuite entre la route de Torgau et celle de

Wittemberg. Il manquait de renseignements précis sur la situation de

l'ennemi. Après plusieurs combats d'avant-garde, il arriva le 22 en

arrière des défilés de Blankenfeld, Groosbeeren et Arensdorf. Le 4e

corps formait la droite, le 7e le centre, le 12e la gauche. Le 23 août,

le 7e corps rencontra à Groosbeeren le gros de l'armée ennemie, et

malheureusement ce corps était en grande partie composé de Saxons qui se

battirent mollement et finirent par perdre la position de Groosbeeren,

en abandonnant à l'ennemi 13 pièces de canon et 1,500 prisonniers. Le

24, le maréchal Oudinot commença sa retraite, que protégea le 7e corps.

Elle se fit en bon ordre jusque sous les murs de Wittemberg. L'ennemi

nous poursuivit lentement.

Le prince d'Eckmühl était sorti de Hambourg pour appuyer le mouvement du

maréchal Oudinot. Il poussa devant lui le général Walmoden, et entra, le

24 août, à Schwerin; il y resta jusqu'au 2 septembre, et se retira

ensuite derrière la Stecknitz, vers Ratzebourg. En même temps, le

général Girard, venant de Magdebourg, s'avançait sur Belzic avec 5,000

hommes, pour lier le maréchal Oudinot au prince d'Eckmühl. Il resta en

position à Liebnitz, en attendant des nouvelles du maréchal Oudinot. Le

27, quatre jours après le combat de Groosbeeren dont il ignorait le

résultat, il fut attaqué, et rentra avec peine à Magdebourg, en perdant

1,000 prisonniers et 6 pièces de canon.

Malgré ces trois échecs successifs, Napoléon n'en poursuivit pas moins

l'exécution de ses plans. Macdonald et Poniatowski, derrière la Neisse,

à Gorlitz et à Zittau, pouvaient encore contenir Blücher. Les 1er, 2e et

14e corps gardaient les défilés des montagnes de la Bohême contre

Schwartzemberg. L'Empereur, à Dresde, avait l'œil sur la Bohême et sur

la Silésie. Pendant ce temps, il songeait à réunir sous un chef habile

les corps d'armée qui venaient d'échouer devant Berlin et qui avaient

fort peu souffert, et il espérait tenter avec plus de succès une

nouvelle expédition contre la capitale.

Mais déjà Macdonald abandonnait la ligne de la Neisse et se retirait

derrière la Sprée; son armée était affaiblie, découragée, et l'ennemi

venait de s'emparer d'un convoi considérable qui devait réparer ses

pertes.

Napoléon y courut et reprit l'offensive. Le 4 septembre, Blücher, dont

le but n'était que de gagner du temps, se retira derrière la Queisse.

L'Empereur ne voulut point le poursuivre, afin de ne pas trop s'éloigner

de Dresde, centre de ses opérations. Déjà le maréchal Saint-Cyr

écrivait, les 3 et 6 septembre, qu'il allait être attaqué. Napoléon,

dont la présence était partout nécessaire, reparut, le 6, à Dresde, et

nous passa en revue le 7, ainsi que je l'ai dit. L'armée ennemie

s'avançait par les routes de Fürstenwald et de Pirna. Déjà Donna était

occupé par l'avant-garde.

Le 8, Napoléon marcha en avant avec les 1er, 2e et 14e corps, soutenus

par la garde impériale. L'ennemi, fidèle à son système, se retirait

devant lui. Le 9, nous étions à Dohna, le 10 à Liebstadt, Barenstein et

Ebersdorf, au pied du Geyersberg, qui nous séparait seul de la plaine de

Kulm, où l'on apercevait l'armée ennemie rangée en bataille; mais le

passage des montagnes était impraticable pour l'artillerie, et la 43e

division (général Bonnet), qui avait occupé le Geyersberg, fut obligée,

après un long combat, de regagner Ebersdorf[64].

Napoléon se borna alors à garder les débouchés des montagnes, pour tenir

l'ennemi éloigné de Dresde. Le duc de Bellune (2e corps) se porta à

Altenberg, pour observer les routes de Dippodiswalde et Freyberg. Le

maréchal Saint-Cyr, investi du commandement des 1er et 14e corps,

surveillait les débouchés de Borna et de Nollendorf; en conséquence, le

12 septembre, le 1er corps s'échelonna sur la route de Kulm, la 2e

division en tête de Nollendorf, la 1er à Peterswalde, la 23e en arrière,

à Hellendorf, et le maréchal à Liebstadt, sur la route de Furstenwalde.

Mais, pendant que Napoléon s'occupait ainsi de contenir les armées de

Bohême et de Silésie, nous recevions sur la route de Berlin un nouvel

échec plus grave que le précédent.

Le 1er septembre, l'Empereur avait remis au maréchal Ney le commandement

de l'armée du Nord, composée, comme précédemment, des 4e corps (général

Bertrand), 7e (général Reynier) et 12e (maréchal Oudinot). J'ai déjà dit

que le maréchal Oudinot avait replié l'armée en avant de Wittemberg.

Napoléon s'en plaignit ouvertement, car ce mouvement avait permis à

l'ennemi de se porter sur Luckau et d'inquiéter les communications de

Macdonald. C'était le moment où l'Empereur, à Hoyerswerda, allait

attaquer Blücher. Il prescrivait donc au maréchal Ney de partir le 4,

pour être le 6 à Baruth (route de Torgau, à trois journées de marche de

Berlin). Le même jour, un corps de troupes occuperait Luckau, pour faire

la jonction entre l'Empereur et le maréchal. L'attaque de Berlin pouvait

ainsi avoir lieu du 9 au 10.

Le maréchal Ney entreprit à regret une expédition qui ne lui inspirait

point de confiance. Cette impression était de mauvais augure de la part

d'un homme aussi entreprenant et que je n'avais jamais vu douter de sa

fortune. Il arriva le 4 à Wittemberg; le 5, après avoir chassé l'ennemi

de Zalma et de Seyda, il prit position à gauche de cette dernière ville,

à cheval sur la route de Jüterbogt. Le général Tauenzien occupait

Jüterbogt. Le 8 seulement, Bülow arrivait à Kunz-Lippsdorf, à trois

lieues, et le prince royal de Suède à Lobessen, à sept lieues sur la

droite. Le maréchal Ney avait l'ordre de se porter à Baruth, et

l'occupation de Seyda lui en donnait le moyen. Il fallait, le 6, avant

le jour, prendre la route de Dahne par Maxdorf, avec les 7e et 12e

corps, en tournant Jüterbogt, et laisser le 4e à Gohlsdorf, pour masquer

le mouvement. L'ennemi n'était point réuni et ne pouvait connaître notre

direction. Le maréchal, placé à Dahne, se trouvait en communication avec

l'Empereur et en mesure de marcher sur Berlin.

Au lieu de cela, le 4e corps fut dirigé, le 6 au matin, sur la route de

Jüterbogt, et rencontra près de Dennewitz le général Tauenzien, qui lui

opposa une vive résistance. Par une incroyable fatalité, les 7e et 12e

corps ne parurent sur le terrain qu'à trois et quatre heures[65].

Pendant ce temps, le général Bülow arrivait au secours de Tauenzien, et

le 4e corps soutenait seul les efforts de l'ennemi. Le plateau de

Dennewitz, le village de Gohlsdorf, furent pris et repris. Le maréchal

Ney donna comme toujours l'exemple de la plus brillante valeur.

Mais, au milieu de l'affaire, le 12e corps fit un mouvement de flanc que

l'on prit pour une retraite. L'ennemi redoubla d'efforts. Le 4e corps,

fatigué d'un combat inégal, perdit la position de Dennewitz. Le prince

royal de Suède, arrivant de Lobessen sur notre gauche, menaçait de nous

envelopper. Le maréchal Ney prit le parti de la retraite, que déjà

peut-être il ne pouvait plus empêcher. Elle se fit d'abord en bon ordre.

Bientôt, deux divisions saxonnes du 7e corps ayant lâché pied, l'ennemi

lança sa cavalerie et ses masses d'infanterie entre les 4e et 12e corps.

La cavalerie du duc de Padoue essaya en vain de les arrêter: les deux

corps d'infanterie furent séparés et se retirèrent précipitamment

jusqu'à Torgau, le 4e par Dahne, le 12e ainsi que le 7e par Schweidnitz.

Le 8, le maréchal Ney réunit son armée sous les murs de Torgau.

Nous perdîmes 10,000 hommes et 26 pièces de canon. L'effet moral fut

plus déplorable encore. Trois corps d'armée étaient vaincus pour la

seconde fois par des Prussiens; il est vrai que ces trois corps se

composaient en partie d'Allemands et d'Italiens, mais ils n'en portaient

pas moins le nom d'armée française.

Arrêtons-nous ici un moment pour rechercher les causes de tant de

désastres. Comment cette belle armée, dirigée par Napoléon, était-elle

ainsi détruite? Comment tant de généraux expérimentés, tant d'illustres

maréchaux ne paraissaient-ils plus devant l'ennemi que pour éprouver des

revers? C'est que d'abord les alliés s'étaient fait un principe de ne

jamais combattre Napoléon en personne. Se retirer devant lui, attaquer

ses lieutenants en son absence, était leur seule tactique. On dit que

Moreau et Jomini leur avaient donné ce conseil. Ainsi, en Silésie, à la

reprise des hostilités, Blücher rejeta les Français de l'autre côté du

Bober; à l'approche de Napoléon, il se retira lui-même dans le camp

retranché de Schweidnitz. Napoléon partit pour Dresde; Blücher prit

l'offensive et gagna la bataille de la Katzbach. Napoléon reparut;

Blücher se retira encore derrière la Queisse. Il repoussa une troisième

fois Macdonald jusqu'aux environs de Dresde, puis il revint à Bautzen,

réglant toujours ses mouvements sur ceux de Napoléon.

Schwartzemberg se conduisit de même. Il marcha sur Dresde à la fin

d'août, croyant Napoléon occupé en Silésie. Napoléon arriva, gagna la

bataille, et cet événement confirma bien les alliés dans la pensée

d'éviter de le combattre en personne. Trois fois Schwartzemberg fit une

nouvelle tentative, et trois fois il se replia à la seule approche de

l'Empereur. C'était un jeu joué entre Blücher et lui d'attirer tour à

tour Napoléon en Bohême et en Silésie, de fuir le combat, et chercher

ensuite à profiter de son absence.

Mais enfin comment suffisait-il aux alliés d'éviter Napoléon?

N'avions-nous pas d'autres généraux distingués? Et ne pouvait-on plus

espérer de vaincre avec des hommes tels que Macdonald, Ney, Oudinot,

Vandamme? Je pense que leurs défaites successives doivent être

attribuées à deux principales causes: la composition des généraux et

celle des soldats.

Les généraux avaient vu avec inquiétude commencer cette campagne; tous

blâmaient l'Empereur de n'avoir pas fait la paix à Prague. Plusieurs

avaient acquis des richesses et de hautes positions qu'ils regrettaient

de compromettre. Chacun voulait faire à sa tête, et l'on sait qu'au

moment du péril, les plus illustres ne se pressaient pas de porter

secours à leurs camarades. Dès le début de la campagne, Napoléon se

plaignait du peu de confiance que les généraux avaient en eux-mêmes.

«Les forces de l'ennemi, disait-il, leur paraissent considérables

partout où je ne suis pas.» En effet, leur correspondance ne contenait

que des plaintes et des accusations mutuelles.

Après la défaite de Katzbach, Macdonald écrivait au major général:

«Sa Majesté doit rapprocher d'Elle cette armée, à l'effet de lui donner

une plus forte constitution et de retremper tous les esprits. Je suis

indigné du peu de zèle et d'intérêt que l'on met à La servir. J'y mets

toute l'énergie, toute la force de caractère dont je suis capable, et il

en a fallu dans la très-pénible circonstance dans laquelle je me suis

trouvé. Je ne suis ni secondé ni imité.»

On pense bien que plus les généraux étaient élevés en grade où

distingués par leur réputation, moins on les trouvait disposés à

l'obéissance. Ainsi, comme je l'ai dit, les trois corps qui composaient

l'armée du Nord étaient commandés par le général Bertrand (4e corps), le

général Reynier (7e), le maréchal Oudinot (12e); le commandement en chef

de cette armée fut confié d'abord au maréchal Oudinot, puis au maréchal

Ney. Ni l'un ni l'autre n'eurent à se plaindre de Bertrand. Cet officier

général était d'un caractère doux; ancien officier du génie, il débutait

dans le commandement des troupes. Personnellement dévoué à l'Empereur,

qui venait de le nommer grand maréchal du palais, il mettait toute sa

gloire à le bien servir; mais Reynier, officier d'un rare mérite, se

croyait bien l'égal de tous les maréchaux et n'aimait pas à servir sous

leurs ordres. Quant à Oudinot, qui avait d'abord commandé en chef les

trois corps, il dut être vivement blessé de voir donner ce commandement

au maréchal Ney; c'était lui dire clairement que Napoléon était

mécontent de lui et ne le croyait pas capable de réparer la faute qu'il

avait commise à Groosbeeren. Il en résulta de l'inexécution dans les

ordres, des froissements, des conflits d'autorité[66].

Le maréchal Ney s'en plaignit avec son énergie et sa rudesse

accoutumées. Il écrivait au major général, le 10 septembre, après

l'affaire de Jüterbogt:

«Le moral des généraux, et en général des officiers, est singulièrement

ébranlé. Commander ainsi n'est commander qu'à demi, et j'aimerais mieux

être grenadier. Je vous prie d'obtenir de l'Empereur, ou que je sois

seul général en chef, ayant sous mes ordres des généraux de division

d'aile, ou que Sa Majesté veuille bien me retirer de cet enfer. Je n'ai

pas besoin, je pense, de parler de mon dévouement. Je suis prêt à verser

tout mon sang, mais je désire que ce soit utilement. Dans l'état actuel,

la présence de l'Empereur pourrait seule rétablir l'ensemble.»--Et le 23

septembre: «Je ne me lasse point de répéter qu'il est absolument

impossible de faire obéir le général Reynier; il n'exécute jamais les

ordres qu'il reçoit. Je demande que ce général ou moi reçoive une autre

destination...»

La seconde cause de nos revers venait de la composition de l'armée. Déjà

à Wagram, Napoléon se plaignait de ne plus avoir les soldats

d'Austerlitz. Assurément, à cette époque, nous n'avions pas les soldats

de Wagram. Il y eut sans doute des moments d'élan, de beaux traits de

bravoure. Quand les généraux marchaient au premier rang, les soldats se

laissaient entraîner par leur exemple; mais cet enthousiasme durait peu,

et les héros de la veille ne témoignaient le lendemain que de

l'abattement et de la faiblesse. Ce n'est point sur les champs de

bataille que les soldats subissent leurs épreuves les plus rudes; la

jeunesse française a l'instinct de la bravoure. Mais un soldat doit

savoir supporter la faim, la fatigue, l'inclémence des temps; il doit

marcher jour et nuit avec des souliers usés, braver le froid ou la pluie

avec des vêtements en lambeaux, et tout cela sans murmurer et même en

conservant sa bonne humeur. Nous avons connu de pareils hommes; mais

alors c'était trop demander à des jeunes gens dont la constitution était

à peine formée et qui, à leur début, ne pouvaient pas avoir l'esprit

militaire, la religion du drapeau et cette énergie morale qui double les

forces en doublant le courage. Dès les premiers jours, le maréchal

Gouvion Saint-Cyr craignait de ne pouvoir défendre Dresde avec de

pareils régiments, et, le 3 septembre, il écrivait:

«La grande supériorité des forces de l'ennemi nous laisse à craindre des

résultats fâcheux; d'abord, par rapport à cette infériorité si

disproportionnée dans toutes les armes, et plus encore par le

découragement occasionné surtout par le manque de subsistances. On ne

peut tenir les soldats dans les camps; la faim les chasse au loin. Il

est à craindre sous peu de jours une désorganisation complète, si on ne

peut leur fournir des subsistances.»

À la même époque (après l'affaire de la Katzbach) Macdonald répétait

que: «son armée n'avait ni force, ni consistance, ni organisation, et

que si dans ce moment on l'exposait à un échec, il y aurait dissolution

totale.»

Enfin, le maréchal Ney, qui avait reçu l'ordre de passer l'Elbe à

Torgau, afin de concourir au mouvement offensif que l'Empereur préparait

contre Berlin, répondait, le 12 septembre: «que, dans ce cas, il fallait

s'attendre à une bataille, et que, si son armée devait y prendre part,

on devait la rapprocher des autres corps vers Meissen; car, si nous

voulions forcer l'Elster, l'abattement de ses troupes était tel que l'on

devait craindre un nouvel échec.»

La mauvaise conduite, ou même la désertion de quelques troupes de la

Confédération du Rhin, augmentait encore le mal. C'était à la fois un

affaiblissement numérique et un motif de découragement pour nos soldats.

Par toutes ces causes, la désorganisation de la Grande Armée faisait de

rapides progrès. J'ai dit que le 1er corps fut réduit de moitié après

l'affaire de Kulm; le 13 septembre, le maréchal Ney portait la force

réelle des 4e, 7e et 12e corps à 28,000 hommes, et le 24, à 22,000

seulement.

Ces trois corps, au commencement de la campagne, présentaient un total

de 65,000 hommes; le 3e corps de cavalerie, de 6,000 chevaux, était

réduit à 4,000: on peut juger par là des pertes des autres corps, et

particulièrement à l'armée de Silésie.

Napoléon supportait tant de revers avec une patience, un courage, une

grandeur d'âme vraiment dignes d'admiration. Les maréchaux Ney, Oudinot,

Macdonald, qui n'avaient pas pu seconder ses projets, ne reçurent de lui

aucun reproche; il faisait la part de la mauvaise fortune, il excusait

les erreurs, il pardonnait même les fautes. Si des querelles survenaient

entre les généraux, son autorité intervenait paternellement, sans

blesser leurs susceptibilités réciproques. Il calmait l'irritation de

l'un, ranimait le courage de l'autre, rappelait à celui-ci les principes

de la subordination, à celui-là les égards que nous devons à nos

inférieurs. Les maréchaux Macdonald et Ney conservèrent leurs

commandements, malgré l'abattement du premier et les plaintes

continuelles du second. Le 12e corps fut dissous, et le maréchal Oudinot

appelé au commandement de la jeune garde. Cet emploi convenait à sa

téméraire valeur.

Ainsi, le 10 septembre, presque tous les corps qui composaient l'armée

française avaient été vaincus en détail et dans toutes les directions.

Le nombre des présents sous les armes était réduit à près de moitié.

L'armée ennemie de Silésie sur la rive droite de l'Elbe; celle de Bohême

sur la rive gauche, cherchaient à nous resserrer dans Dresde. L'armée du

Nord allait passer l'Elbe entre Wittemberg et Magdebourg. Nos

communications avec la France étaient inquiétées par de nombreux

partisans. Chaque jour rendait plus douteuse la fidélité des princes de

la Confédération du Rhin. Tout cela était le résultat d'un mois de

campagne. Les coalisés avaient au moins 100,000 hommes de plus que nous;

et pourtant la présence de Napoléon leur inspirait une telle crainte

qu'avant de tenter un effort général, ils attendaient encore la réserve

de 50,000 hommes qu'amenait Benningsen, et qui s'approchait de la

Silésie.

CHAPITRE V.

PROJETS DE NAPOLÉON.--OPÉRATIONS DU 1er CORPS SUR LA FRONTIÈRE DE

BOHÊME.--POSITIONS DES ARMÉES À LA FIN DE SEPTEMBRE.--MOUVEMENT GÉNÉRAL

DES ARMÉES ALLIÉES.--NAPOLÉON QUITTE DRESDE POUR LES ATTAQUER.--BATAILLE

DE LEIPSICK.--RETRAITE.--BATAILLE DE HANAU.--NAPOLÉON PASSE LE

RHIN.--LES 1er ET 14e CORPS RESTENT ENFERMÉS DANS DRESDE.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 28 / 32 段