Dans cette même matinée du 28, le général Vandamme prit position sur le

plateau de Pirna, la droite à cette ville, couvrant le pont sur l'Elbe,

et la gauche dans la direction de Cotta. Les généraux Corbineau et

Philippon occupaient toujours Langenhennersdorf Le général Vandamme

écrivait au major général «que l'ennemi était en force à Hellendorf et à

Gieshübel; qu'il avait 25,000 hommes devant lui, et que ce nombre

s'augmentait à chaque instant.» Il se plaignait: «de manquer de pièces

de 12; son parc de réserve était à Dresde avec le général Baltus,

commandant l'artillerie. Il n'avait donc point toutes les forces qui lui

avaient été désignées.» Peu de temps après, il reçut du major général

une lettre qui lui annonçait la bataille de Dresde, la retraite de

l'ennemi, les pertes qu'il avait faites, l'ordre donné de le poursuivre

dans toutes les directions. La lettre ajoutait que le duc de Trévise

allait occuper Pirna, et que le maréchal Gouvion Saint-Cyr, suivant la

direction de Donna, viendrait se joindre au 1er corps pour occuper

Gieshübel et poursuivre l'ennemi sur la route de Peterswalde. Il n'en

fallait pas tant pour enflammer un caractère aussi ardent que celui de

Vandamme. Toute l'armée venait de se couvrir de gloire, et lui n'avait

rien fait encore! Il venait même d'écrire une lettre, où il se plaignait

du peu de moyens mis à sa disposition et du nombre d'ennemis qu'il avait

devant lui! Il recevait l'ordre d'agir de concert avec le maréchal

Gouvion Saint-Cyr; mais, s'il attendait le maréchal, ce dernier aurait

tout l'honneur de la victoire. Il résolut donc de le prévenir et de

s'emparer de Gieshübel.

Le général Philippon fut chargé de l'attaque, pendant que le général

Corbineau partait également de Langenhennersdorf, en se dirigeant sur

Barah. Ce général, qui commandait momentanément la division Philippon et

la sienne, voulut faire attaquer Gottleube par ma brigade. Je ne m'en

souciai point; les chemins étaient impraticables, et je n'avais nulle

envie de recommencer la fausse manœuvre du général Pouchelon de la

veille. Sur mes observations, le général Corbineau me réunit à la 1re

brigade, pour concourir à l'attaque de Gieshübel. Vers trois heures,

nous arrivions à l'entrée du bois de sapins qui conduit à ce village. Le

général Vandamme accourut au galop; il était d'une grande animation; il

reprocha au général Philippon de perdre son temps. «L'Empereur allait

arriver, disait-il; toute l'armée poursuivait l'ennemi; c'était à nous

de compléter sa défaite.» À l'instant, il lança la 1re division dans le

bois, en dirigeant lui-même l'attaque. Gieshübel fut enlevé par le 7e

léger, après une vive résistance. J'envoyai de là le 36e occuper

Gottleube. Le général Vandamme alla jusqu'à Hellendorf; on fit plusieurs

prisonniers. Les jeunes gens se conduisirent à merveille.

Voici la position des troupes dans la nuit du 28 au 29:

La brigade de Reuss en avant de Hellendorf; les Russes occupant

Peterswalde.

La division Corbineau et la brigade Gobrecht près de Hellendorf.

La première brigade de la 42e division entre Hellendorf et Gottleube, à

la droite et hors de la grande route.

La division Philippon à Gieshübel, le 36e occupant Gottleube.

La division Dumonceau à Gieshübel, ayant sa 2e brigade dans la direction

de Langenhennersdorf.

La brigade Kreutzer, de la 42e division, avec sa cavalerie vers Gabel, à

la droite de Gieshübel.

La brigade Quiot, en arrière, près de Langenhennersdorf.

La batterie de pièces de 12, avec le parc de réserve, partie le matin de

Dresde, marcha toute la nuit et rejoignit les troupes à Peterswalde. Le

parc de réserve suivait à distance.

Le général Vandamme mandait le soir du 28 au major général qu'il

marcherait le lendemain sur Tœplitz, à moins d'ordres contraires. Ce

même soir, le major général lui écrivait de se diriger sur Peterswalde

avec toutes ses troupes, et de pénétrer en Bohême. «L'ennemi, disait-il,

paraît se retirer sur Annaberg (dans la direction d'Egra, ce qui

l'éloignait beaucoup de Tœplitz et de Prague). L'Empereur pense que vous

pourriez arriver avant l'ennemi sur la communication de Teschen, et

prendre ses équipages, ses ambulances et ses bagages.» C'est là le

dernier ordre que Vandamme ait reçu.

Dans cette même journée du 28, il était arrivé un événement bien

funeste, et qui fut la première cause de tous nos malheurs. L'Empereur

s'était porté à Pirna pour y établir son quartier général. Il avait

déjeuné comme à l'ordinaire, et il regardait défiler les troupes,

lorsqu'il fut saisi de violentes douleurs d'entrailles. On le crut

empoisonné. Il retourna à Dresde, soit par suite de son indisposition,

soit à cause des mauvaises nouvelles qu'il avait reçues de la Silésie et

des environs de Berlin; ce dernier motif ne me semble pas suffisant.

Quelque fâcheux que fussent nos revers, quelque avantage qu'offrît la

prise de Berlin, le point important était l'armée de Bohême, où se

trouvaient les souverains alliés. C'est là que le sort de la guerre

devait se décider. Sans doute, Napoléon avait prescrit les mesures

nécessaires pour poursuivre l'ennemi dans toutes les directions, et

compléter ainsi le succès de la bataille de Dresde; mais il savait par

expérience combien en son absence les commandants des différents corps

d'armée étaient peu disposés à s'entendre; s'il fût resté à Pirna, il

eût pu recevoir plus tôt les rapports, donner les ordres nécessaires,

diriger ses lieutenants et les faire obéir. On va voir les déplorables

conséquences de son éloignement de l'armée.

Le 29 au matin, Vandamme continua son mouvement avec toutes ses troupes.

La brigade de Reuss marchait en tête. On enleva Peterswalde, où l'on

prit 800 hommes. La résistance fut plus vive à Hellendorf;

l'arrière-garde russe était en position, protégée par son artillerie. Le

prince de Reuss fut tué d'un coup de canon. Vandamme, qui ne quittait

pas l'avant-garde, reçut son dernier soupir et lui donna des larmes.

J'aimais aussi et j'appréciais le prince de Reuss; mais je dois avouer

qu'il est mort à propos, car la coalition victorieuse ne lui aurait

jamais pardonné sa fidélité à notre cause.

Les Russes continuèrent leur retraite; ils se placèrent en arrière de

Priesten, occupant Kulm et Straden. Le général Revest, chef

d'état-major, qui remplaçait le général de Reuss, les chassa de deux

villages et se porta sur leur position; mais alors la défense devint

sérieuse. Il n'y avait plus à reculer; nous étions à deux lieues de

Tœplitz. C'est sur ce point qu'aboutissaient tous les chemins venant de

Dresde, et par lesquels se dirigeaient les différents corps de l'armée

combinée. Déjà l'alarme était répandue dans la ville; les équipages, les

non-combattants et toute la suite de l'armée se sauvaient par divers

chemins. Il était midi. Ostermann, qui commandait l'arrière-garde

ennemie, déclara qu'il s'arrêterait là, et que le moment était venu de

vaincre ou de périr. Pour la première fois, la brigade de Reuss fut

repoussée. Vandamme, accoutumé à chasser devant lui l'arrière-garde,

crut vaincre facilement cette résistance. Il engagea successivement les

brigades de la 42e division, à mesure qu'elles arrivaient. Ces attaques

décousues n'eurent aucun succès. Le 12e régiment, détaché de notre

division pour soutenir la 42e ne réussit pas davantage. La ténacité du

général Ostermann avait donné au prince Constantin le temps de lui

amener 40 escadrons. La tête de ma brigade arrivait sur le terrain. Le

général Philippon m'ordonna d'attaquer avec le 1er bataillon du 17e. Je

le conjurai d'attendre au moins le reste de ma brigade. Engager un seul

bataillon composé de soldats qui n'avaient point vu le feu, attaquer

ainsi un ennemi bien posté et encouragé par le succès de sa résistance,

c'était se faire battre de gaieté de cœur. Il ne m'écouta pas; le

général en chef l'avait dit, et Philippon n'osait lui faire aucune

observation. Ce que j'avais prévu arriva; le 17e ne soutint pas le feu

de l'ennemi. Ses quatre bataillons, engagés successivement, se

retirèrent en désordre. Le 36e eut le même sort. Je ralliai ma brigade

le plus promptement possible, et encore très-près de l'ennemi, qui

reprenait l'offensive. Déjà la cavalerie russe, faiblement contenue par

la nôtre, se déployait dans la plaine. Vandamme tenta un dernier effort

avec le 7e léger, seul régiment de la 1re division qui fût encore

intact. Je l'appuyai à droite avec toute ma brigade; mais ce régiment

put à peine se déployer; parvenu au bord d'un ravin, il plia sous le feu

de la mitraille et de l'infanterie. La cavalerie le chargea.

Heureusement il se retira sous l'appui de ma brigade, que je parvins à

maintenir. La cavalerie du général Gobrecht favorisa notre retraite, et

24 pièces de canon, établies sur la hauteur entre Kulm et Straden,

arrêtèrent l'ennemi.

Le major Duportal du 7e léger fut tué près de moi. Il était capitaine

des grenadiers au 59e en 1804, lorsque je m'engageai dans ce régiment.

Personne ne m'avait témoigné autant de bienveillance et n'avait plus

encouragé mon début dans la carrière.

Le 17e perdit 600 hommes et le 36e 200. La brigade Pouchelon fut au

moins aussi maltraitée.

Vandamme, voyant que l'ennemi recevait de nouveaux renforts, ne songea

plus qu'à conserver sa position en attendant le reste de ses troupes. Il

avait 30 bataillons en face de l'ennemi et 22 en arrière. Dans la soirée

et dans la nuit arrivèrent successivement la division Dumonceau, la

brigade Quiot, le reste de l'artillerie et le parc de réserve. On

bivouaqua sur le terrain.

Les ordres de Napoléon pour cette même journée prescrivaient au roi de

Naples de marcher sur Frauenstein; au maréchal Marmont de suivre la

direction de Dippodiswalde; au maréchal Gouvion Saint-Cyr, celle de

Maxen. Le maréchal Marmont eut une fort belle affaire en avant de

Dippodiswalde; mais le général Gouvion Saint-Cyr s'arrêta à

Reinhardsgrimma entre Dippodiswalde et Dohna. Il avait laissé passer le

maréchal Marmont, disait-il, parce que deux corps d'armée ne pouvaient

pas traverser ensemble le même défilé. Il était donc en arrière de

Marmont, et bien plus encore en arrière de Vandamme, avec lequel il

aurait dû se lier.

Vandamme ignorait ces détails; mais il savait que les hauteurs du

Geyersberg à sa droite et de Mollendorf sur ses derrières n'étaient

point occupées. Cependant il s'obstinait à compter sur l'arrivée du

maréchal Mortier ou du maréchal Gouvion Saint-Cyr, et il résolut de

combattre encore le 30 en avant de Kulm. Personne ne partageait ses

illusions. Les généraux, les officiers et les soldats manquaient

également de confiance. C'est une disposition fâcheuse au commencement

d'une bataille. Chacun de nous ne répondait que de sa bravoure

personnelle, et quand les mesures sont mal prises, ce n'est pas assez

pour réussir.

Le 30 au matin nous formâmes notre ligne de bataille sans être

inquiétés. La 42e division, à la droite de Straden, appuyant au bois qui

domine le Geyersberg; la 1re division à sa gauche; la brigade Quiot à

cheval sur la grande route de Kulm; la brigade de Reuss derrière

celle-ci; la brigade Doucet en arrière de Kulm; la brigade Dunesme à la

gauche de la grande route; la cavalerie à l'extrême gauche vers Neudorf.

Elle aurait dû appuyer à l'Elbe, à Aussig, mais notre armée n'était pas

assez nombreuse pour occuper une ligne aussi étendue. On s'était

contenté d'envoyer à Aussig le général Kreutzer de la 42e division avec

deux bataillons et 400 chevaux; il avait l'ordre de communiquer par sa

cavalerie avec le général Dumonceau, et d'empêcher que la gauche de ce

général ne fût tournée; ce qui était difficile, à cause de la distance

qui sépare Aussig de Kulm, et de notre infériorité numérique.

L'armée russe, commandée par le général Barclay de Tolly, prit position

en face de nous. Sa droite débordait notre gauche, que le projet du

général était de tourner et de rejeter sur le centre. L'action s'engagea

de ce côté. L'attaque fut soutenue avec vigueur par le général Dunesme.

Les brigades Gobrecht et Heimrodt exécutèrent de belles charges; mais

l'ennemi gagnait du terrain et se prolongeait dans la direction

d'Arbesau. Le général Vandamme détacha la brigade Quiot pour soutenir la

gauche. Pendant ce temps, le centre et la droite étaient fortement

canonnés par l'ennemi. On avait formé la 1re division en échelons, par

bataillon, à d'assez grandes distances. Les troupes étaient bien

disposées malgré l'échec de la veille; mais un événement funeste rendit

toute résistance impossible. Le corps prussien de Kleist, qui se

retirait en désordre par Glasshüte et Schonenwald, était arrivé sur les

hauteurs de Nollendorf. Ce général, apercevant la position de notre

armée, reprit courage, descendit de Nollendorf et se forma au pied de la

colline. Ainsi, notre armée, menacée de front par des forces supérieures

et débordée sur son flanc gauche, trouvait le défilé par lequel seul

elle pouvait opérer sa retraite occupé par l'ennemi. Une retraite

régulière devenait impossible; il fallait passer sur le corps des

Prussiens et regagner les hauteurs de Nollendorf en abandonnant

l'artillerie. Les brigades Quiot et Reuss firent volte-face pour

attaquer Kleist. J'eus l'ordre de les appuyer. Je me trouvais alors avec

le 36e que je ne voulais pas quitter. Il formait la gauche de la

division, et cette gauche était fort en l'air depuis le départ du

général Quiot. L'attaque devenait plus vive; déjà la droite de la

division commençait à plier. J'envoyai chercher le 17e; il ne vint pas.

Pressé par le général Vandamme, je lui amenai le 36e qu'il dirigea

lui-même contre les Prussiens. Le 36e était si affaibli que j'avais

réuni les deux bataillons en un seul. À cette époque il n'y avait que

six compagnies par bataillon. En traversant le village de Kulm, trois

compagnies furent détachées à l'artillerie; il me resta donc trois

compagnies. Je ne pus que les envoyer en tirailleurs, et marcher

moi-même à leur tête avec le major Sicart. La première ligne des

Prussiens fut rompue et leurs canons enlevés; mais la seconde ligne nous

arrêta et nous ramena bientôt en désordre. Si les généraux Philippon et

Mouton-Duvernet avaient pu nous seconder, cette seconde ligne eût été

enfoncée comme la première. Ces deux généraux commencèrent en effet leur

retraite entre Kulm et le Geyersberg, et les colonnes russes les

serraient de près. Notre cavalerie de l'aile gauche, entièrement

débordée, vint se jeter dans leurs rangs; le désordre se mit parmi les

équipages; on détela les chevaux. Une masse de fuyards se précipita dans

le bois de Geyersberg, et y entraîna les deux divisions. Toute la

cavalerie ennemie se répandit alors dans la plaine; les brigades Quiot,

Reuss et Dunesme furent rompues à leur tour et se sauvèrent dans les

bois. J'errais dans la plaine au milieu de cette inexprimable confusion;

je n'avais plus un seul homme de ma brigade; mon aide de camp, blessé la

veille, n'avait pu m'accompagner. Les ennemis m'entouraient, et j'aurais

été pris cent fois, si je n'avais pas eu la volonté bien arrêtée de ne

pas me rendre, «à moins, comme disait le maréchal Ney, qu'on ne me tînt

par la cravate.» C'est ce qui pensa m'arriver; je me trouvai face à face

avec des tirailleurs prussiens, qui me parlèrent comme à un des leurs,

et ne s'aperçurent de leur méprise que quand je fus éloigné. Ils me

tirèrent des coups de fusil, et ne réussirent pas plus à me tuer qu'à me

prendre. Quelques pelotons d'infanterie marchaient encore en ordre, je

me mis à leur tête; ils furent écrasés en un instant. Je me réunis enfin

au 16e de chasseurs, qui, par un effort désespéré, cherchait à se faire

jour sur la grande route. Bientôt le feu de l'artillerie prussienne

renversa les hommes et les chevaux, et le régiment se dispersa. Je ne

songeai plus alors qu'à ma retraite personnelle, en emportant du moins

la consolation d'avoir quitté le dernier ce funeste champ de bataille.

Je gagnai les bois du Geyersberg; un escadron de Cosaques me

poursuivait; je leur abandonnai mon cheval, et j'entrai dans un fourré

où ils ne pouvaient me suivre. Je trouvai le bois encombré de fuyards de

tous les corps et de toutes les armes. Un soldat conduisait un cheval en

main; je le lui pris. Après une heure de marche, j'arrivai sur un

plateau à l'autre extrémité du bois; un officier de la 2e division,

égaré comme moi, m'accompagnait. On voyait de loin des troupes sur la

hauteur; cela nous causa quelque inquiétude. Nous entendîmes des

commandements en français; c'étaient les généraux Philippon et

Mouton-Duvernet, qui se ralliaient à la sortie du bois pour continuer

leur retraite. Je me trouvais ainsi réuni à ce qui restait de ma

brigade. Je fus reçu avec de grands transports de surprise et de joie;

on me croyait perdu. Je n'ai jamais en effet couru tant de dangers, et

je ne comprends pas que je n'aie pas même été blessé. Nous nous

arrêtâmes le soir à Liebenau, où le maréchal Gouvion Saint-Cyr venait

d'arriver de son côté.

Le général Montmarie, avec une partie de sa brigade de cavalerie légère,

parvint à se faire jour sur la grande route et rejoignit le maréchal

Mortier à Pirna.

Le général Kreutzer, détaché à Aussig, ainsi que je l'ai déjà dit, ne

fut que faiblement attaqué. Il se retira le soir en bon ordre par Biéta,

et ramena le lendemain à Kœnigstein ses deux bataillons et le 3e de

hussards, en conduisant même quelques prisonniers.

Les pertes du 1er corps furent immenses. Dans ma brigade, le 17e perdit

pendant les deux journées 1500 hommes sur 2,600; le 36e, 750 sur 1,000.

Ainsi, au 31 août, la situation du 17e était de 1,100 hommes, et celle

du 36e de 250. Le 36e avait 40 officiers présents; 6 furent tués ou

blessés, 14 prisonniers, en y comprenant le major Sicart. Un assez grand

nombre d'hommes blessés ou égarés rentrèrent plus tard, mais je pense

que le personnel du 1er corps fut réduit de moitié, ce qui fait une

perte de 20,000 hommes. Le général Vandamme fut pris dans la plaine au

moment où je venais de le quitter[63].

Les généraux Haxo et Quiot blessés et pris, le général Pouchelon blessé

légèrement, le général Heimrodt tué. Les rapports des Prussiens me

portent aussi au nombre des morts; 60 pièces de canon, 18 obusiers, tous

les caissons, y compris ceux du parc de réserve, tous les bagages enfin

tombèrent entre les mains de l'ennemi. Nous arrivâmes à Liebenau en ne

possédant que ce que nous avions sur le corps.

L'effet moral de cette défaite fut bien plus fâcheux encore. Il en

résulta un découragement qui dura jusqu'à la fin de la campagne. Les

jeunes soldats ont besoin de succès, les anciens seuls savent supporter

les revers. Nous ne reconnaissions plus les hommes qui, la veille

encore, abordaient l'ennemi avec tant d'audace. Le 29 au matin, le 1er

corps se composait de 40,000 braves; le 30 au soir, il ne comptait plus

que 20,000 soldats découragés.

Quant aux conséquences politiques de l'affaire de Kulm, elles furent

désastreuses. Notre victoire de Dresde avait frappé de terreur les

souverains alliés; tout leur désir était de rouvrir des négociations

qui, cette fois, auraient été suivies de la paix. Le succès releva leur

courage. L'effet en fut si prompt, que le colonel Galbois, envoyé le 31

pour traiter d'un échange de prisonniers, ne fut pas même reçu. Deux

jours plus tôt, il eût été accueilli avec empressement.

Mais, qui doit-on accuser de ce désastre? Vandamme avait-il ou non

l'ordre de marcher sur Tœplitz? Les autres corps étaient-ils en mesure

de le seconder? Les ordres ont-ils été mal donnés ou mal exécutés? À cet

égard, il y a plus d'un coupable. D'abord, et qu'on me permette de le

dire, il est à regretter que Napoléon lui-même n'ait pas surveillé

davantage l'exécution de ses ordres. Le 28, il écrivait à Gouvion

Saint-Cyr de se joindre à Vandamme et de placer les deux corps à

Gieshübel. Cependant la réunion n'eut pas lieu. Gouvion Saint-Cyr resta

le 29 à Reinhardsgrimma, à la hauteur de Dohna. Vandamme attaqua seul,

et le 29 il écrivait de Hellendorf qu'il marcherait le lendemain sur

Tœplitz, à moins d'ordre contraire. L'ordre n'arriva pas, et Napoléon le

savait, car le 30 il écrivait au major général que Vandamme marchait sur

Tœplitz. Or, comme ce jour même Gouvion Saint-Cyr partait seulement de

Reinhardsgrimma, Vandamme se trouvait isolé.

Quant au maréchal Gouvion Saint-Cyr, sa conduite mérite de grands

reproches. Le 28, il recevait l'ordre de se joindre au général Vandamme

pour marcher sur Gieshübel; cependant il n'alla que jusqu'à Maxen, et le

lendemain 29, il s'arrêta à Reinhardsgrimma, après avoir fait une lieue

et demie, tandis qu'il pouvait prendre à gauche la route de Glasshüte à

Fürstenwald, qui ne fut point occupée pendant la journée du 30. Cette

route conduisait également à Tœplitz. En la suivant, Gouvion Saint-Cyr

se mettait en communication par sa droite avec Marmont, qui arrivait le

30 à Zinvald, et par sa gauche avec Vandamme. Assurément, avec un peu

d'activité, il eût été en mesure de prendre part à l'affaire du 30, ou

au moins de protéger notre retraite.

Enfin le maréchal Mortier fut informé à Pirna que le général prussien

Kleist se dirigeait de Liebstadt sur Nollendorf, et se trouvait par

conséquent entre lui et nous. Il le poursuivit, mais fort lentement.

Ainsi, par le concours de toutes ces circonstances, le 1er corps se

trouva seul en présence de toute l'armée ennemie.

Mais la faute la plus impardonnable fut celle du général Vandamme. On

comprend qu'il ait été tenté de faire une pointe sur Tœplitz; il en

avait prévenu l'Empereur, qui l'avait autorisé par son silence. Il avait

même reçu l'avis que les principales forces de l'ennemi se retiraient

sur Annaberg, dans une direction tout opposée; cependant la résistance

que son avant-garde éprouva le 29, dans la plaine de Kulm, et les forces

toujours croissantes de l'ennemi durent lui apprendre qu'il avait été

mal informé et qu'il allait avoir affaire à l'armée coalisée tout

entière. Dans cette situation, au lieu de réunir ses troupes pour faire

une attaque sérieuse, il passa la journée à user la 42e et la 1re

division dans des attaques partielles où nous eûmes toujours le

désavantage. Le soir il ne reçut aucun avis de la marche des autres

corps; il n'envoya point d'officier pour lui en rapporter des nouvelles.

Bien plus, dans la nuit il apprit par l'arrivée de la brigade Doucet,

que le maréchal Mortier se trouvait toujours dans les environs de Pirna,

et que les hauteurs de Nollendorf n'étaient point occupées. Le général

Haxo, que l'Empereur avait envoyé près de lui, le conjura alors de se

retirer pour prendre la position de Nollendorf. S'il eût suivi ce

conseil, nous faisions prisonnière la division du général Kleist, qui

nous a été si fatale. Ainsi, non-seulement la retraite eût été prudente,

mais encore il en serait résulté un beau fait d'armes. Nous rentrions en

communication avec les maréchaux Marmont et Gouvion Saint-Cyr; les

opérations mieux combinées de tous les corps d'armée auraient complété

la victoire de Dresde et sans doute amené la paix. Vandamme ne voulut

rien entendre; son obstination causa sa perte et la nôtre. Il était

l'auteur de ce désastre; il en fut aussi la première victime, et l'on

dirait qu'il ait voulu justifier par son exemple la maxime qu'il

répétait souvent: «Il n'y a point de petite faute à la guerre; un seul

instant suffit pour faire perdre le fruit de plusieurs années d'utiles

et glorieux services.»

CHAPITRE IV.

RÉORGANISATION DU 1er CORPS.--OPÉRATIONS EN SAXE ET EN SILÉSIE.--DÉFAITE

DU MARÉCHAL MACDONALD À LA KATZBACH, EN SILÉSIE.--DÉFAITE DU MARÉCHAL

OUDINOT À GROSBEEREN, DEVANT BERLIN.--DÉFAITE DU MARÉCHAL NEY À

JUTERBOCH, SUR LA ROUTE DE BERLIN.--RÉFLEXIONS SUR LES ÉVÉNEMENTS DU

MOIS D'AOÛT.--POSITION DES ARMÉES AU 15 SEPTEMBRE.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 27 / 32 段