plateau de Pirna, la droite à cette ville, couvrant le pont sur l'Elbe,
et la gauche dans la direction de Cotta. Les généraux Corbineau et
Philippon occupaient toujours Langenhennersdorf Le général Vandamme
écrivait au major général «que l'ennemi était en force à Hellendorf et à
Gieshübel; qu'il avait 25,000 hommes devant lui, et que ce nombre
s'augmentait à chaque instant.» Il se plaignait: «de manquer de pièces
de 12; son parc de réserve était à Dresde avec le général Baltus,
commandant l'artillerie. Il n'avait donc point toutes les forces qui lui
avaient été désignées.» Peu de temps après, il reçut du major général
une lettre qui lui annonçait la bataille de Dresde, la retraite de
l'ennemi, les pertes qu'il avait faites, l'ordre donné de le poursuivre
dans toutes les directions. La lettre ajoutait que le duc de Trévise
allait occuper Pirna, et que le maréchal Gouvion Saint-Cyr, suivant la
direction de Donna, viendrait se joindre au 1er corps pour occuper
Gieshübel et poursuivre l'ennemi sur la route de Peterswalde. Il n'en
fallait pas tant pour enflammer un caractère aussi ardent que celui de
Vandamme. Toute l'armée venait de se couvrir de gloire, et lui n'avait
rien fait encore! Il venait même d'écrire une lettre, où il se plaignait
du peu de moyens mis à sa disposition et du nombre d'ennemis qu'il avait
devant lui! Il recevait l'ordre d'agir de concert avec le maréchal
Gouvion Saint-Cyr; mais, s'il attendait le maréchal, ce dernier aurait
tout l'honneur de la victoire. Il résolut donc de le prévenir et de
s'emparer de Gieshübel.
Le général Philippon fut chargé de l'attaque, pendant que le général
Corbineau partait également de Langenhennersdorf, en se dirigeant sur
Barah. Ce général, qui commandait momentanément la division Philippon et
la sienne, voulut faire attaquer Gottleube par ma brigade. Je ne m'en
souciai point; les chemins étaient impraticables, et je n'avais nulle
envie de recommencer la fausse manœuvre du général Pouchelon de la
veille. Sur mes observations, le général Corbineau me réunit à la 1re
brigade, pour concourir à l'attaque de Gieshübel. Vers trois heures,
nous arrivions à l'entrée du bois de sapins qui conduit à ce village. Le
général Vandamme accourut au galop; il était d'une grande animation; il
reprocha au général Philippon de perdre son temps. «L'Empereur allait
arriver, disait-il; toute l'armée poursuivait l'ennemi; c'était à nous
de compléter sa défaite.» À l'instant, il lança la 1re division dans le
bois, en dirigeant lui-même l'attaque. Gieshübel fut enlevé par le 7e
léger, après une vive résistance. J'envoyai de là le 36e occuper
Gottleube. Le général Vandamme alla jusqu'à Hellendorf; on fit plusieurs
prisonniers. Les jeunes gens se conduisirent à merveille.
Voici la position des troupes dans la nuit du 28 au 29:
La brigade de Reuss en avant de Hellendorf; les Russes occupant
Peterswalde.
La division Corbineau et la brigade Gobrecht près de Hellendorf.
La première brigade de la 42e division entre Hellendorf et Gottleube, à
la droite et hors de la grande route.
La division Philippon à Gieshübel, le 36e occupant Gottleube.
La division Dumonceau à Gieshübel, ayant sa 2e brigade dans la direction
de Langenhennersdorf.
La brigade Kreutzer, de la 42e division, avec sa cavalerie vers Gabel, à
la droite de Gieshübel.
La brigade Quiot, en arrière, près de Langenhennersdorf.
La batterie de pièces de 12, avec le parc de réserve, partie le matin de
Dresde, marcha toute la nuit et rejoignit les troupes à Peterswalde. Le
parc de réserve suivait à distance.
Le général Vandamme mandait le soir du 28 au major général qu'il
marcherait le lendemain sur Tœplitz, à moins d'ordres contraires. Ce
même soir, le major général lui écrivait de se diriger sur Peterswalde
avec toutes ses troupes, et de pénétrer en Bohême. «L'ennemi, disait-il,
paraît se retirer sur Annaberg (dans la direction d'Egra, ce qui
l'éloignait beaucoup de Tœplitz et de Prague). L'Empereur pense que vous
pourriez arriver avant l'ennemi sur la communication de Teschen, et
prendre ses équipages, ses ambulances et ses bagages.» C'est là le
dernier ordre que Vandamme ait reçu.
Dans cette même journée du 28, il était arrivé un événement bien
funeste, et qui fut la première cause de tous nos malheurs. L'Empereur
s'était porté à Pirna pour y établir son quartier général. Il avait
déjeuné comme à l'ordinaire, et il regardait défiler les troupes,
lorsqu'il fut saisi de violentes douleurs d'entrailles. On le crut
empoisonné. Il retourna à Dresde, soit par suite de son indisposition,
soit à cause des mauvaises nouvelles qu'il avait reçues de la Silésie et
des environs de Berlin; ce dernier motif ne me semble pas suffisant.
Quelque fâcheux que fussent nos revers, quelque avantage qu'offrît la
prise de Berlin, le point important était l'armée de Bohême, où se
trouvaient les souverains alliés. C'est là que le sort de la guerre
devait se décider. Sans doute, Napoléon avait prescrit les mesures
nécessaires pour poursuivre l'ennemi dans toutes les directions, et
compléter ainsi le succès de la bataille de Dresde; mais il savait par
expérience combien en son absence les commandants des différents corps
d'armée étaient peu disposés à s'entendre; s'il fût resté à Pirna, il
eût pu recevoir plus tôt les rapports, donner les ordres nécessaires,
diriger ses lieutenants et les faire obéir. On va voir les déplorables
conséquences de son éloignement de l'armée.
Le 29 au matin, Vandamme continua son mouvement avec toutes ses troupes.
La brigade de Reuss marchait en tête. On enleva Peterswalde, où l'on
prit 800 hommes. La résistance fut plus vive à Hellendorf;
l'arrière-garde russe était en position, protégée par son artillerie. Le
prince de Reuss fut tué d'un coup de canon. Vandamme, qui ne quittait
pas l'avant-garde, reçut son dernier soupir et lui donna des larmes.
J'aimais aussi et j'appréciais le prince de Reuss; mais je dois avouer
qu'il est mort à propos, car la coalition victorieuse ne lui aurait
jamais pardonné sa fidélité à notre cause.
Les Russes continuèrent leur retraite; ils se placèrent en arrière de
Priesten, occupant Kulm et Straden. Le général Revest, chef
d'état-major, qui remplaçait le général de Reuss, les chassa de deux
villages et se porta sur leur position; mais alors la défense devint
sérieuse. Il n'y avait plus à reculer; nous étions à deux lieues de
Tœplitz. C'est sur ce point qu'aboutissaient tous les chemins venant de
Dresde, et par lesquels se dirigeaient les différents corps de l'armée
combinée. Déjà l'alarme était répandue dans la ville; les équipages, les
non-combattants et toute la suite de l'armée se sauvaient par divers
chemins. Il était midi. Ostermann, qui commandait l'arrière-garde
ennemie, déclara qu'il s'arrêterait là, et que le moment était venu de
vaincre ou de périr. Pour la première fois, la brigade de Reuss fut
repoussée. Vandamme, accoutumé à chasser devant lui l'arrière-garde,
crut vaincre facilement cette résistance. Il engagea successivement les
brigades de la 42e division, à mesure qu'elles arrivaient. Ces attaques
décousues n'eurent aucun succès. Le 12e régiment, détaché de notre
division pour soutenir la 42e ne réussit pas davantage. La ténacité du
général Ostermann avait donné au prince Constantin le temps de lui
amener 40 escadrons. La tête de ma brigade arrivait sur le terrain. Le
général Philippon m'ordonna d'attaquer avec le 1er bataillon du 17e. Je
le conjurai d'attendre au moins le reste de ma brigade. Engager un seul
bataillon composé de soldats qui n'avaient point vu le feu, attaquer
ainsi un ennemi bien posté et encouragé par le succès de sa résistance,
c'était se faire battre de gaieté de cœur. Il ne m'écouta pas; le
général en chef l'avait dit, et Philippon n'osait lui faire aucune
observation. Ce que j'avais prévu arriva; le 17e ne soutint pas le feu
de l'ennemi. Ses quatre bataillons, engagés successivement, se
retirèrent en désordre. Le 36e eut le même sort. Je ralliai ma brigade
le plus promptement possible, et encore très-près de l'ennemi, qui
reprenait l'offensive. Déjà la cavalerie russe, faiblement contenue par
la nôtre, se déployait dans la plaine. Vandamme tenta un dernier effort
avec le 7e léger, seul régiment de la 1re division qui fût encore
intact. Je l'appuyai à droite avec toute ma brigade; mais ce régiment
put à peine se déployer; parvenu au bord d'un ravin, il plia sous le feu
de la mitraille et de l'infanterie. La cavalerie le chargea.
Heureusement il se retira sous l'appui de ma brigade, que je parvins à
maintenir. La cavalerie du général Gobrecht favorisa notre retraite, et
24 pièces de canon, établies sur la hauteur entre Kulm et Straden,
arrêtèrent l'ennemi.
Le major Duportal du 7e léger fut tué près de moi. Il était capitaine
des grenadiers au 59e en 1804, lorsque je m'engageai dans ce régiment.
Personne ne m'avait témoigné autant de bienveillance et n'avait plus
encouragé mon début dans la carrière.
Le 17e perdit 600 hommes et le 36e 200. La brigade Pouchelon fut au
moins aussi maltraitée.
Vandamme, voyant que l'ennemi recevait de nouveaux renforts, ne songea
plus qu'à conserver sa position en attendant le reste de ses troupes. Il
avait 30 bataillons en face de l'ennemi et 22 en arrière. Dans la soirée
et dans la nuit arrivèrent successivement la division Dumonceau, la
brigade Quiot, le reste de l'artillerie et le parc de réserve. On
bivouaqua sur le terrain.
Les ordres de Napoléon pour cette même journée prescrivaient au roi de
Naples de marcher sur Frauenstein; au maréchal Marmont de suivre la
direction de Dippodiswalde; au maréchal Gouvion Saint-Cyr, celle de
Maxen. Le maréchal Marmont eut une fort belle affaire en avant de
Dippodiswalde; mais le général Gouvion Saint-Cyr s'arrêta à
Reinhardsgrimma entre Dippodiswalde et Dohna. Il avait laissé passer le
maréchal Marmont, disait-il, parce que deux corps d'armée ne pouvaient
pas traverser ensemble le même défilé. Il était donc en arrière de
Marmont, et bien plus encore en arrière de Vandamme, avec lequel il
aurait dû se lier.
Vandamme ignorait ces détails; mais il savait que les hauteurs du
Geyersberg à sa droite et de Mollendorf sur ses derrières n'étaient
point occupées. Cependant il s'obstinait à compter sur l'arrivée du
maréchal Mortier ou du maréchal Gouvion Saint-Cyr, et il résolut de
combattre encore le 30 en avant de Kulm. Personne ne partageait ses
illusions. Les généraux, les officiers et les soldats manquaient
également de confiance. C'est une disposition fâcheuse au commencement
d'une bataille. Chacun de nous ne répondait que de sa bravoure
personnelle, et quand les mesures sont mal prises, ce n'est pas assez
pour réussir.
Le 30 au matin nous formâmes notre ligne de bataille sans être
inquiétés. La 42e division, à la droite de Straden, appuyant au bois qui
domine le Geyersberg; la 1re division à sa gauche; la brigade Quiot à
cheval sur la grande route de Kulm; la brigade de Reuss derrière
celle-ci; la brigade Doucet en arrière de Kulm; la brigade Dunesme à la
gauche de la grande route; la cavalerie à l'extrême gauche vers Neudorf.
Elle aurait dû appuyer à l'Elbe, à Aussig, mais notre armée n'était pas
assez nombreuse pour occuper une ligne aussi étendue. On s'était
contenté d'envoyer à Aussig le général Kreutzer de la 42e division avec
deux bataillons et 400 chevaux; il avait l'ordre de communiquer par sa
cavalerie avec le général Dumonceau, et d'empêcher que la gauche de ce
général ne fût tournée; ce qui était difficile, à cause de la distance
qui sépare Aussig de Kulm, et de notre infériorité numérique.
L'armée russe, commandée par le général Barclay de Tolly, prit position
en face de nous. Sa droite débordait notre gauche, que le projet du
général était de tourner et de rejeter sur le centre. L'action s'engagea
de ce côté. L'attaque fut soutenue avec vigueur par le général Dunesme.
Les brigades Gobrecht et Heimrodt exécutèrent de belles charges; mais
l'ennemi gagnait du terrain et se prolongeait dans la direction
d'Arbesau. Le général Vandamme détacha la brigade Quiot pour soutenir la
gauche. Pendant ce temps, le centre et la droite étaient fortement
canonnés par l'ennemi. On avait formé la 1re division en échelons, par
bataillon, à d'assez grandes distances. Les troupes étaient bien
disposées malgré l'échec de la veille; mais un événement funeste rendit
toute résistance impossible. Le corps prussien de Kleist, qui se
retirait en désordre par Glasshüte et Schonenwald, était arrivé sur les
hauteurs de Nollendorf. Ce général, apercevant la position de notre
armée, reprit courage, descendit de Nollendorf et se forma au pied de la
colline. Ainsi, notre armée, menacée de front par des forces supérieures
et débordée sur son flanc gauche, trouvait le défilé par lequel seul
elle pouvait opérer sa retraite occupé par l'ennemi. Une retraite
régulière devenait impossible; il fallait passer sur le corps des
Prussiens et regagner les hauteurs de Nollendorf en abandonnant
l'artillerie. Les brigades Quiot et Reuss firent volte-face pour
attaquer Kleist. J'eus l'ordre de les appuyer. Je me trouvais alors avec
le 36e que je ne voulais pas quitter. Il formait la gauche de la
division, et cette gauche était fort en l'air depuis le départ du
général Quiot. L'attaque devenait plus vive; déjà la droite de la
division commençait à plier. J'envoyai chercher le 17e; il ne vint pas.
Pressé par le général Vandamme, je lui amenai le 36e qu'il dirigea
lui-même contre les Prussiens. Le 36e était si affaibli que j'avais
réuni les deux bataillons en un seul. À cette époque il n'y avait que
six compagnies par bataillon. En traversant le village de Kulm, trois
compagnies furent détachées à l'artillerie; il me resta donc trois
compagnies. Je ne pus que les envoyer en tirailleurs, et marcher
moi-même à leur tête avec le major Sicart. La première ligne des
Prussiens fut rompue et leurs canons enlevés; mais la seconde ligne nous
arrêta et nous ramena bientôt en désordre. Si les généraux Philippon et
Mouton-Duvernet avaient pu nous seconder, cette seconde ligne eût été
enfoncée comme la première. Ces deux généraux commencèrent en effet leur
retraite entre Kulm et le Geyersberg, et les colonnes russes les
serraient de près. Notre cavalerie de l'aile gauche, entièrement
débordée, vint se jeter dans leurs rangs; le désordre se mit parmi les
équipages; on détela les chevaux. Une masse de fuyards se précipita dans
le bois de Geyersberg, et y entraîna les deux divisions. Toute la
cavalerie ennemie se répandit alors dans la plaine; les brigades Quiot,
Reuss et Dunesme furent rompues à leur tour et se sauvèrent dans les
bois. J'errais dans la plaine au milieu de cette inexprimable confusion;
je n'avais plus un seul homme de ma brigade; mon aide de camp, blessé la
veille, n'avait pu m'accompagner. Les ennemis m'entouraient, et j'aurais
été pris cent fois, si je n'avais pas eu la volonté bien arrêtée de ne
pas me rendre, «à moins, comme disait le maréchal Ney, qu'on ne me tînt
par la cravate.» C'est ce qui pensa m'arriver; je me trouvai face à face
avec des tirailleurs prussiens, qui me parlèrent comme à un des leurs,
et ne s'aperçurent de leur méprise que quand je fus éloigné. Ils me
tirèrent des coups de fusil, et ne réussirent pas plus à me tuer qu'à me
prendre. Quelques pelotons d'infanterie marchaient encore en ordre, je
me mis à leur tête; ils furent écrasés en un instant. Je me réunis enfin
au 16e de chasseurs, qui, par un effort désespéré, cherchait à se faire
jour sur la grande route. Bientôt le feu de l'artillerie prussienne
renversa les hommes et les chevaux, et le régiment se dispersa. Je ne
songeai plus alors qu'à ma retraite personnelle, en emportant du moins
la consolation d'avoir quitté le dernier ce funeste champ de bataille.
Je gagnai les bois du Geyersberg; un escadron de Cosaques me
poursuivait; je leur abandonnai mon cheval, et j'entrai dans un fourré
où ils ne pouvaient me suivre. Je trouvai le bois encombré de fuyards de
tous les corps et de toutes les armes. Un soldat conduisait un cheval en
main; je le lui pris. Après une heure de marche, j'arrivai sur un
plateau à l'autre extrémité du bois; un officier de la 2e division,
égaré comme moi, m'accompagnait. On voyait de loin des troupes sur la
hauteur; cela nous causa quelque inquiétude. Nous entendîmes des
commandements en français; c'étaient les généraux Philippon et
Mouton-Duvernet, qui se ralliaient à la sortie du bois pour continuer
leur retraite. Je me trouvais ainsi réuni à ce qui restait de ma
brigade. Je fus reçu avec de grands transports de surprise et de joie;
on me croyait perdu. Je n'ai jamais en effet couru tant de dangers, et
je ne comprends pas que je n'aie pas même été blessé. Nous nous
arrêtâmes le soir à Liebenau, où le maréchal Gouvion Saint-Cyr venait
d'arriver de son côté.
Le général Montmarie, avec une partie de sa brigade de cavalerie légère,
parvint à se faire jour sur la grande route et rejoignit le maréchal
Mortier à Pirna.
Le général Kreutzer, détaché à Aussig, ainsi que je l'ai déjà dit, ne
fut que faiblement attaqué. Il se retira le soir en bon ordre par Biéta,
et ramena le lendemain à Kœnigstein ses deux bataillons et le 3e de
hussards, en conduisant même quelques prisonniers.
Les pertes du 1er corps furent immenses. Dans ma brigade, le 17e perdit
pendant les deux journées 1500 hommes sur 2,600; le 36e, 750 sur 1,000.
Ainsi, au 31 août, la situation du 17e était de 1,100 hommes, et celle
du 36e de 250. Le 36e avait 40 officiers présents; 6 furent tués ou
blessés, 14 prisonniers, en y comprenant le major Sicart. Un assez grand
nombre d'hommes blessés ou égarés rentrèrent plus tard, mais je pense
que le personnel du 1er corps fut réduit de moitié, ce qui fait une
perte de 20,000 hommes. Le général Vandamme fut pris dans la plaine au
moment où je venais de le quitter[63].
Les généraux Haxo et Quiot blessés et pris, le général Pouchelon blessé
légèrement, le général Heimrodt tué. Les rapports des Prussiens me
portent aussi au nombre des morts; 60 pièces de canon, 18 obusiers, tous
les caissons, y compris ceux du parc de réserve, tous les bagages enfin
tombèrent entre les mains de l'ennemi. Nous arrivâmes à Liebenau en ne
possédant que ce que nous avions sur le corps.
L'effet moral de cette défaite fut bien plus fâcheux encore. Il en
résulta un découragement qui dura jusqu'à la fin de la campagne. Les
jeunes soldats ont besoin de succès, les anciens seuls savent supporter
les revers. Nous ne reconnaissions plus les hommes qui, la veille
encore, abordaient l'ennemi avec tant d'audace. Le 29 au matin, le 1er
corps se composait de 40,000 braves; le 30 au soir, il ne comptait plus
que 20,000 soldats découragés.
Quant aux conséquences politiques de l'affaire de Kulm, elles furent
désastreuses. Notre victoire de Dresde avait frappé de terreur les
souverains alliés; tout leur désir était de rouvrir des négociations
qui, cette fois, auraient été suivies de la paix. Le succès releva leur
courage. L'effet en fut si prompt, que le colonel Galbois, envoyé le 31
pour traiter d'un échange de prisonniers, ne fut pas même reçu. Deux
jours plus tôt, il eût été accueilli avec empressement.
Mais, qui doit-on accuser de ce désastre? Vandamme avait-il ou non
l'ordre de marcher sur Tœplitz? Les autres corps étaient-ils en mesure
de le seconder? Les ordres ont-ils été mal donnés ou mal exécutés? À cet
égard, il y a plus d'un coupable. D'abord, et qu'on me permette de le
dire, il est à regretter que Napoléon lui-même n'ait pas surveillé
davantage l'exécution de ses ordres. Le 28, il écrivait à Gouvion
Saint-Cyr de se joindre à Vandamme et de placer les deux corps à
Gieshübel. Cependant la réunion n'eut pas lieu. Gouvion Saint-Cyr resta
le 29 à Reinhardsgrimma, à la hauteur de Dohna. Vandamme attaqua seul,
et le 29 il écrivait de Hellendorf qu'il marcherait le lendemain sur
Tœplitz, à moins d'ordre contraire. L'ordre n'arriva pas, et Napoléon le
savait, car le 30 il écrivait au major général que Vandamme marchait sur
Tœplitz. Or, comme ce jour même Gouvion Saint-Cyr partait seulement de
Reinhardsgrimma, Vandamme se trouvait isolé.
Quant au maréchal Gouvion Saint-Cyr, sa conduite mérite de grands
reproches. Le 28, il recevait l'ordre de se joindre au général Vandamme
pour marcher sur Gieshübel; cependant il n'alla que jusqu'à Maxen, et le
lendemain 29, il s'arrêta à Reinhardsgrimma, après avoir fait une lieue
et demie, tandis qu'il pouvait prendre à gauche la route de Glasshüte à
Fürstenwald, qui ne fut point occupée pendant la journée du 30. Cette
route conduisait également à Tœplitz. En la suivant, Gouvion Saint-Cyr
se mettait en communication par sa droite avec Marmont, qui arrivait le
30 à Zinvald, et par sa gauche avec Vandamme. Assurément, avec un peu
d'activité, il eût été en mesure de prendre part à l'affaire du 30, ou
au moins de protéger notre retraite.
Enfin le maréchal Mortier fut informé à Pirna que le général prussien
Kleist se dirigeait de Liebstadt sur Nollendorf, et se trouvait par
conséquent entre lui et nous. Il le poursuivit, mais fort lentement.
Ainsi, par le concours de toutes ces circonstances, le 1er corps se
trouva seul en présence de toute l'armée ennemie.
Mais la faute la plus impardonnable fut celle du général Vandamme. On
comprend qu'il ait été tenté de faire une pointe sur Tœplitz; il en
avait prévenu l'Empereur, qui l'avait autorisé par son silence. Il avait
même reçu l'avis que les principales forces de l'ennemi se retiraient
sur Annaberg, dans une direction tout opposée; cependant la résistance
que son avant-garde éprouva le 29, dans la plaine de Kulm, et les forces
toujours croissantes de l'ennemi durent lui apprendre qu'il avait été
mal informé et qu'il allait avoir affaire à l'armée coalisée tout
entière. Dans cette situation, au lieu de réunir ses troupes pour faire
une attaque sérieuse, il passa la journée à user la 42e et la 1re
division dans des attaques partielles où nous eûmes toujours le
désavantage. Le soir il ne reçut aucun avis de la marche des autres
corps; il n'envoya point d'officier pour lui en rapporter des nouvelles.
Bien plus, dans la nuit il apprit par l'arrivée de la brigade Doucet,
que le maréchal Mortier se trouvait toujours dans les environs de Pirna,
et que les hauteurs de Nollendorf n'étaient point occupées. Le général
Haxo, que l'Empereur avait envoyé près de lui, le conjura alors de se
retirer pour prendre la position de Nollendorf. S'il eût suivi ce
conseil, nous faisions prisonnière la division du général Kleist, qui
nous a été si fatale. Ainsi, non-seulement la retraite eût été prudente,
mais encore il en serait résulté un beau fait d'armes. Nous rentrions en
communication avec les maréchaux Marmont et Gouvion Saint-Cyr; les
opérations mieux combinées de tous les corps d'armée auraient complété
la victoire de Dresde et sans doute amené la paix. Vandamme ne voulut
rien entendre; son obstination causa sa perte et la nôtre. Il était
l'auteur de ce désastre; il en fut aussi la première victime, et l'on
dirait qu'il ait voulu justifier par son exemple la maxime qu'il
répétait souvent: «Il n'y a point de petite faute à la guerre; un seul
instant suffit pour faire perdre le fruit de plusieurs années d'utiles
et glorieux services.»
CHAPITRE IV.
RÉORGANISATION DU 1er CORPS.--OPÉRATIONS EN SAXE ET EN SILÉSIE.--DÉFAITE
DU MARÉCHAL MACDONALD À LA KATZBACH, EN SILÉSIE.--DÉFAITE DU MARÉCHAL
OUDINOT À GROSBEEREN, DEVANT BERLIN.--DÉFAITE DU MARÉCHAL NEY À
JUTERBOCH, SUR LA ROUTE DE BERLIN.--RÉFLEXIONS SUR LES ÉVÉNEMENTS DU
MOIS D'AOÛT.--POSITION DES ARMÉES AU 15 SEPTEMBRE.