Reuss, d'attaquer l'île d'Ochsenvarder, à la droite de Hambourg. Ce
mouvement était bien combiné; il empêchait les troupes ennemies, qui
occupaient ce point, de porter secours à la place, et il nous conduisait
sur la direction que devait suivre le général Tettenborn en quittant
Hambourg. Je traversai Harbourg, passai l'Elbe à Bullenhauss, et, le
matin du 29, je rejoignis le prince de Reuss, déjà maître d'une partie
de l'île d'Elbe. Dans la journée, l'ennemi l'abandonna entièrement et se
retira sur Altegam. Le lendemain, je reçus l'ordre de me diriger sur
Kirchemberg et Zollenspicher, et de marcher ensuite sur Bergsdorf, pour
seconder l'attaque du prince de Reuss sur la gauche de cette ville, et
couper la retraite à la garnison de Hambourg. Malheureusement, je me
trouvais alors séparé du prince de Reuss, et nous ne pûmes concerter
ensemble cette opération. J'avais de mauvaises cartes, et les
renseignements du pays ne servaient souvent qu'à nous égarer. Au lieu
donc de prendre la route de Curslach, qui mène droit à Bergsdorf, je
remontai l'Elbe par Altegam, d'où je chassai l'ennemi après une affaire
de tirailleurs. Il se retira en combattant jusque derrière le bras
oriental de l'Elbe, où s'établit une fusillade qui dura toute la soirée.
Les postes de la division Dumonceau, placés le long de la rive gauche,
pouvaient, à l'aide des sinuosités du fleuve, observer l'ennemi; ils
m'en rendaient compte et répondaient à mes questions. Cette
communication de vive voix d'une rive à l'autre donnait à cette journée
un caractère particulier que je n'ai jamais oublié. C'est dommage que ce
fût une fausse manœuvre et une affaire qui n'aboutît à rien. Je couchai
à Altegam, et, le lendemain, je pris enfin la route de Curslach, dont il
fallut réparer le pont, que l'ennemi avait rompu en se retirant.
Tous ces contre-temps me firent arriver à Bergsdorf vingt-quatre heures
trop tard. Le prince de Reuss y était depuis la veille, et la ville
n'avait été défendue que le temps nécessaire pour assurer la retraite de
la garnison de Hambourg, qui prit la route de Lauenbourg. L'affaire
aurait été plus complète et le succès plus brillant si j'eusse été en
mesure d'y coopérer. Les routes étaient couvertes de jeunes gens que le
général Tettenborn avait forcés de marcher, et qui se sauvaient en
jetant leurs armes. On voyait parmi eux des enfants de douze à treize
ans. Nos soldats en eurent pitié: il y eut peu de victimes. Nos nouveaux
alliés, les Danois, étaient déjà à leurs postes, et, en traversant la
plaine, mon avant-garde, trompée par leur uniforme rouge, les prit pour
des Anglais et leur tira des coups de fusil. Pour des alliés un peu
douteux, le début n'était pas encourageant.
Le même jour, je fis mon entrée dans Hambourg à la tête de mes troupes
en grande tenue. La ville était calme; la discipline bien observée. Nous
mettions de l'amour-propre à montrer de si belles troupes aux habitants
d'une ville qui avait cru la puissance de l'Empereur à jamais détruite.
Aussi l'étonnement des habitants égalait-il leur tristesse. Le général
Vandamme était rayonnant; à peine eut-il le courage de me reprocher ma
fausse manœuvre de Bergsdorf. Le succès justifiait tout. Il donna le
lendemain un déjeuner magnifique aux généraux et colonels de son corps
d'armée chez Rinville, à Altona. La maison de ce restaurateur domine le
cours de l'Elbe; c'est une des plus belles positions et une des vues les
plus ravissantes qu'il y ait en Europe.
Le général Dumonceau s'établit à Bergsdorf; sa division était assez
forte, et, comme il n'y avait pas de général de brigade, je fus envoyé
près de lui. Cette mission me déplut, et j'aurais préféré passer à
Hambourg ce temps de repos; mais les convenances personnelles comptent
peu à la guerre. J'arrivai donc à Bergsdorf le 2 juin. Les troupes du
prince de Reuss quittèrent les avant-postes avant d'être relevées par
les miennes; il en résulta que les Cosaques donnèrent un peu la chasse
aux vedettes danoises. Cette négligence, qui n'était pas de mon fait, me
valut pourtant une réprimande du général Vandamme avec ce ton amical
qu'il conservait toujours dans nos relations. S'il me grondait, c'était
par intérêt pour moi; mais il n'y avait pas de négligences légères dans
notre métier. Un seul instant pouvait faire perdre le fruit de plusieurs
années de bons services. La réflexion était juste, et, trois mois après,
il en offrit lui-même un triste exemple.
La division Dumonceau était composée de régiments provisoires; chacun de
ces régiments, formé de deux bataillons, pris dans divers régiments et
commandés par des majors. Cette formation, qui n'est pas régulière, est
pourtant moins vicieuse que celle des bataillons de marche, car, au
moins, toutes les compagnies d'un bataillon appartiennent au même
régiment. Il y avait aussi des bataillons isolés et deux bataillons du
152e. Le total de la division pouvait s'élever à 8,000 hommes. Le
général Dumonceau était un Hollandais au service de France depuis le
commencement de la révolution. Le roi Louis l'avait nommé maréchal.
L'Empereur, après la réunion de la Hollande, ne confirma pas ces
nominations, et Dumonceau redevint général de division. Ce désagrément
aurait irrité un caractère moins doux que le sien, mais on ne pouvait
remarquer en lui un instant d'humeur ou de mécontentement. C'était un
militaire instruit; du reste excellent homme, bon, obligeant et de la
loyauté la plus scrupuleuse.
Nos avant-postes, placés le long du bras oriental de l'Elbe,
s'étendaient jusqu'à Gestacht. Nous gardions aussi sur la gauche les
bords de la Bille et les débouchés de la forêt de Sachsen. Je passais
mes matinées à parcourir toute cette ligne pour apprendre le service à
de jeunes soldats qui n'en avaient aucune idée. Cette ignorance n'était
pas sans danger; un jour, en revenant à Bergsdorf avec le général
Dumonceau, le poste avancé nous prit pour des généraux russes, et nous
tira plusieurs coups de fusil sans même nous crier qui vive. Deux jours
après je faisais une visite d'avant-postes avec une escorte assez
nombreuse; les deux factionnaires de l'avancée me virent tranquillement
passer devant eux, et se gardèrent bien de me dire qu'une vedette
ennemie était à quelques pas de là, masquée par des broussailles. Cette
vedette voyant une troupe à cheval s'avancer sur elle, tira un coup de
carabine, et M. de Chabrand, mon aide de camp, reçut une blessure qui,
heureusement, ne fut pas grave. Ce qui est impardonnable, c'est que
l'officier de garde et le major qui m'accompagnait ne connaissaient ni
l'un ni l'autre la position des avant-postes ennemis.
Après avoir mis Hambourg en état de défense, le prince d'Eckmühl se
disposa à prendre l'offensive et à entrer dans le Mecklembourg pour
menacer Berlin et appuyer le mouvement, de la Grande Armée qui avait
pénétré en Silésie. Le général Dumonceau fut chargé d'attaquer l'ennemi
en avant de Gestacht. Nos troupes se placèrent de bonne heure sur le
terrain; les dispositions de l'ennemi annonçaient une forte résistance;
les tirailleurs commençaient à s'engager sur toute la ligne, et je me
préparais à faire avancer les colonnes et à placer l'artillerie, lorsque
je remarquai un mouvement extraordinaire parmi les tirailleurs: le feu
cessait, les pelotons paraissaient se réunir. J'y courus aussitôt; deux
officiers, l'un français, l'autre russe, parcouraient au galop la ligne
et se jetaient au milieu des combattants au péril de leur vie, en
agitant des mouchoirs blancs et criant: «Armistice!» Ces officiers
venaient du grand quartier général et apportaient la nouvelle de la
suspension des hostilités. Je n'essaierai pas de peindre ce que fait
éprouver un changement de situation si rapide et si inattendu. Passer du
danger pour soi et pour les siens à la sécurité la plus complète, de
l'agitation au repos; voir son but atteint, sa tâche remplie, le sort de
la France fixé; s'attendre à retrouver bientôt son pays, ses enfants,
ses liens les plus chers, au moment où l'on pouvait en être séparé pour
toujours, et tout cela en un clin d'œil: c'est une impression à laquelle
le cœur peut à peine suffire et que les paroles doivent renoncer à
exprimer! Qu'on ne dise pas que ce n'était qu'un armistice; un armistice
pour nous, c'était la paix, la paix assurée. L'Empereur avait annoncé
que la paix était nécessaire, et qu'il traiterait après la première
victoire. Cette victoire avait été obtenue; nous comptions sur une
promesse que l'intérêt de l'Empereur lui-même devait garantir; enfin,
les alliés désiraient la paix, et nous étions en mesure d'en dicter
presque les conditions.
Avant de quitter le champ de bataille, je voulus aller rendre visite à
ceux qui n'étaient plus nos ennemis. Je dépassai la ligne des
avant-postes et je m'avançai vers les Cosaques. M. Allouis, chef
d'escadron d'état-major, m'accompagnait. Comme il n'avait pas fait les
dernières campagnes, il était moins accoutumé que moi à leurs étranges
figures; il me conjura de ne pas aller plus loin, prétendant qu'il était
impossible que ces gens-là sussent ce que c'était qu'une armistice et
qu'ils allaient nous mettre en pièces. À peine se rassura-t-il en voyant
nos soldats paisiblement à côté d'eux. Nous n'en fûmes pas moins
très-bien reçus; après mille politesses réciproques, nous bûmes
l'eau-de-vie ensemble, et, comme avec les peuples à demi sauvages, il
n'y a pas de bon accueil sans présents, j'y laissai ma dragonne et j'en
rapportai un très-beau fouet.
Nous retournâmes à Bergsdorf, et quelques jours furent employés à la
ligne de démarcation des deux armées conformément à l'armistice. La
division Dumonceau se rendit ensuite à Lubeck. Cette ville n'était
occupée que par des Danois, et il n'était pas prudent de les y laisser
seuls. Nous fûmes reçus à Lubeck encore plus mal qu'à Hambourg. L'esprit
était le même, il y avait de plus le souvenir du pillage de la ville, en
1806. L'animosité était telle que la femme chez qui je logeais s'en alla
à la campagne pour ne pas me voir; les précautions étaient prises en
secret pour nous tenir en garde contre des concitoyens aussi peu
affectionnés que les habitants de Lubeck. L'ordre ne fut pas troublé;
ils se bornèrent à nous détester, et nous n'en demandions pas davantage.
Le prince d'Eckmühl profita du repos de l'armistice pour rétablir
l'administration dans le pays. On retrouvait toujours en lui l'esprit
d'ordre et la rigueur qui faisaient son caractère. Ainsi on défendit de
rien exiger des hôtes; mais les soldats recevaient au compte du pays des
rations de toute nature et les officiers des frais de table, savoir:
pour les généraux de division, 1,500 fr. par mois; pour les généraux de
brigade, 800 fr., et ainsi de suite. Ces indemnités étaient payables
tous les cinq jours et d'avance. De plus, on imposa d'énormes
contributions de guerre et l'on prit des otages qui furent enfermés dans
la citadelle de Harbourg. Heureusement, ces mesures ne furent exécutées
à Lubeck qu'après notre départ.
L'Empereur, établi à Dresde pendant l'armistice, termina l'organisation
de la Grande Armée. Les régiments se complétèrent par la réunion de
leurs bataillons détachés. Le prince d'Eckmühl resta à Hambourg. Son
corps d'armée, qui prit le n° 13, se composa d'environ 20,000 hommes,
sans compter la division danoise. On donna au général Vandamme le
commandement du 1er corps de la Grande Armée. Je ne me souciais
nullement de rester à Hambourg, parce que le 13e corps, placé hors
ligne, devait jouer un rôle moins important que les autres. Ma place
naturelle eût été au 5e corps, pour lequel j'avais été d'abord destiné;
je préférai rester sous les ordres du général Vandamme. Je connaissais
sa manière de servir, j'avais à m'en louer, son ambition me répondait
que les occasions de se distinguer ne manqueraient pas avec lui. Je lui
demandai donc de me garder au 1er corps; il voulut bien me dire qu'il y
avait déjà pensé, et me remit ma commission. Je retournai à Hambourg,
d'où je fus chargé de conduire à Magdebourg une colonne composée de huit
bataillons de différents régiments qui devaient être répartis entre les
corps de la Grande Armée. J'arrivai à Magdebourg le 8 juillet.
Ainsi se termina la première partie de la campagne qui eut pour but et
pour résultat la reprise de Hambourg; elle fit grand honneur au général
Vandamme. Il en fut récompensé par le bulletin dans lequel l'Empereur
attribue à sa vigueur la prise de Hambourg. Je fus charmé d'avoir débuté
dans ma carrière de général par une guerre de cette nature.
Rien de plus utile que d'être souvent détaché et obligé d'agir par
soi-même. J'en ai plus appris pendant ces trois mois de campagne que
pendant tout le reste de la guerre.
Le général Vandamme voulut bien écrire au duc de Feltre, mon beau-père,
pour lui témoigner sa satisfaction de ma manière de servir.
DEUXIÈME PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
COMPOSITION DU PREMIER CORPS.--CANTONNEMENTS PENDANT
L'ARMISTICE.--DÉCLARATION DE GUERRE.
J'étais arrivé à Magdebourg le 8 juillet 1813, et je n'y passai que
quelques heures. Un ordre du général Vandamme me prescrivit de me rendre
précipitamment à Dessau; l'Empereur allait passer la revue du 1er corps
qui s'y trouvait réuni.
Cette revue eut lieu le 11 juillet. Je ne connaissais pas ma nouvelle
brigade, et j'en pris le commandement sur le terrain. Les régiments
étaient nombreux et la tenue aussi belle que possible. L'Empereur nous
traita fort bien et nous accorda tout ce que nous lui demandions. Sa
bienveillance était telle que le général Vandamme me reprocha depuis de
n'en avoir point profité pour faire donner la croix à mon aide de camp
Chabrand. Je n'aurais jamais osé faire une pareille demande pour un
officier qui sortait de Saint-Cyr, et qui n'avait d'autre titre à cette
faveur qu'une campagne de quelques mois et une légère blessure. Quant à
moi, je n'étais encore que légionnaire. Le prince de Neufchâtel voulut
bien le remarquer, et, dès le lendemain, il fit signer par l'Empereur, à
Magdebourg, une nomination d'officier de la Légion. L'oubli d'une si
petite affaire, au milieu de celles dont il était accablé, eût été
pardonnable. J'aime à ajouter dans ma reconnaissance cette dernière
marque d'intérêt à toutes celles que j'ai reçues de lui.
Je commandais la 2e brigade de la 1re division[58]. Le général Philippon
s'était acquis une belle réputation à l'armée d'Espagne par sa défense
de Badajoz; je m'estimai heureux de servir sous ses ordres. Dès les
premiers moments, je le trouvai inférieur à sa renommée, je crus me
tromper; je me reprochais de le juger trop sévèrement, et je m'attendais
du moins à le trouver sur le champ de bataille digne de la renommée
qu'il avait rapportée d'Espagne. On verra qu'il n'en fut rien. La vérité
est que le général Philippon avait près de lui à Badajoz un officier du
génie fort distingué, qui dirigea la défense, et dont il eut au moins la
sagesse de suivre les conseils; voilà comment se font les réputations!
Le colonel Préchamps, chef d'état-major, avait fait les guerres de la
République, et, dix ans auparavant, il était premier aide de camp du
maréchal Ney. Il avait de l'instruction, de la capacité, un caractère
indépendant et frondeur, un esprit épigrammatique. Plus tard, il fut
envoyé en Italie, où il resta jusqu'en 1813. Lorsque je m'engageai neuf
ans auparavant dans un des régiments du corps d'armée du maréchal Ney, à
Montreuil, le colonel Préchamps était son premier aide de camp. Je me
retrouvais avec lui à Dessau, en 1813, dans des situations bien
différentes. Le premier aide de camp du commandant en chef était
toujours colonel; le jeune soldat était devenu général. Préchamps en
riait le premier.
Ma brigade se composait des 17e et 36e de ligne; le premier de quatre
bataillons, le second de deux seulement; le 17e commandé par le colonel
Susbielle, le 36e par le major Sicard. Locqueneux et Feisthamel, tous
deux devenus généraux de brigade, étaient capitaines au 17e.
Parmi les généraux des autres divisions se trouvaient Dumonceau, dont
j'ai parlé; O'Méara, beau-frère du duc de Feltre; Doucet, colonel
attaché à la place de Paris, qui devait son avancement à sa belle
conduite à l'époque du complot de Mallet; Chartran, une des victimes de
nos discordes civiles.
Je passai deux jours à Dessau; je logeais au palais avec le général
Philippon. Le duc régnant était fort âgé; le prince héréditaire avait
épousé une princesse de Hesse-Hombourg, dont il vivait séparé. C'était
une personne agréable et gracieuse; je l'ai vue plusieurs fois ainsi que
ses deux filles; elles portaient le deuil du frère de la princesse, tué
à la bataille de Lutzen.
Au bout de quelques jours, nous prîmes des cantonnements dans les
environs de Dessau, sur la rive gauche de l'Elbe. Je logeai au château
de Radis, à deux milles de Wittemberg. Le maître du château et sa femme
étaient de braves gens assez maussades. Une jeune nièce leur tenait lieu
d'enfant; elle n'avait ni beauté, ni esprit, ni grâce. C'était jouer de
malheur, car nous avions souvent rencontré des cantonnements bien
différents. On a en Allemagne beaucoup de goût pour les Français; ils
plaisent aux femmes et ne déplaisent point aux hommes. La vivacité de
leur esprit, leurs manières galantes sont d'autant mieux appréciées
qu'elles sont inconnues dans le pays. Bientôt les officiers, les soldats
eux-mêmes, semblaient faire partie de la famille de leurs hôtes. Aussi,
quoique nous fussions nourris aux frais du pays et qu'il en résultât des
abus de tout genre, souvent notre départ a causé des regrets; mais il
n'y avait rien de séduisant au château de Radis, et je n'ai pas eu le
moindre mérite à consacrer tout mon temps aux deux régiments de ma
brigade.
L'armée se composait de jeunes soldats auxquels il fallait tout
apprendre, et de sous-officiers qui n'en savaient pas davantage. Les
officiers valaient mieux; c'étaient les anciens cadres, dont la
destruction avait été beaucoup moins complète en Russie que celle des
sous-officiers. Une pareille armée, au moment d'entrer en campagne,
aurait eu besoin de la surveillance continuelle de ses chefs, et, pour
ménager le pays, on avait tellement étendu les cantonnements que l'on
pouvait à peine réunir même les régiments. Les généraux cherchaient à
remédier à cet inconvénient en visitant souvent les troupes, en donnant
aux officiers supérieurs l'exemple de l'activité, en exigeant des
rapports détaillés sur toutes les parties du service. Quand les
exercices de détail furent terminés, je réunis plusieurs fois ma
brigade, et elle ne manœuvra pas mal. Il fallait de plus apprendre aux
sous-officiers à se garder militairement, à commander une patrouille, à
faire un rapport; en un mot, nous nous préparions à lutter contre
l'Europe entière, et jamais l'armée n'avait été plus novice, plus
inexpérimentée.
On sait à quelles vexations étaient exposés les pays que nous occupions.
À cet égard, du moins, les anciens errements s'étaient conservés, et la
jeune armée de 1813 en savait autant que toutes celles qui l'avaient
précédée. Malgré les ordres des chefs, nous n'entendions parler que de
réquisitions de vivres, de fourrages, d'objets de toute nature. Il ne
s'agissait, disait-on, que du bien-être des soldats; mais plusieurs
officiers se servaient de ce prétexte pour rançonner les villes et les
campagnes. Après avoir imposé d'énormes réquisitions, ils y renonçaient
à prix d'argent. Je fus même obligé de porter plainte contre le
troisième corps de cavalerie, qui prétendait mettre à contribution les
cantonnements que j'occupais. Le général Vandamme se montrait sévère à
cet égard. Aujourd'hui comte de l'Empire, général en chef, presque
maréchal, le maintien d'une exacte discipline convenait à sa haute
position. Il y eut donc peu d'abus au premier corps. Deux officiers de
ma brigade voulurent se faire donner de l'argent dans leurs logements;
je les punis, je les réprimandai plus fortement encore, et pour couper
court à de pareils désordres, je donnai à ma brigade l'ordre du jour
suivant:
Radis le 20 juillet 1813.
«Le général croit devoir rappeler à MM. les officiers que les
habitants ne doivent aux troupes que la nourriture et le logement.
Il défend, sous quelque prétexte que ce soit, que l'on fasse dans
le pays la moindre réquisition.
«Le général rend trop de justice à la délicatesse de MM. les
officiers pour les croire capables de prendre de pareilles mesures
par aucun motif personnel; mais l'intérêt des régiments ne serait
point une excuse qui pût les justifier, et elles seraient
sévèrement punies.»
La dispersion des cantonnements ne nous permettait pas de nous voir
souvent. Je l'ai toujours regretté. Il est important à la guerre que les
généraux, les officiers d'état-major, les officiers supérieurs des
corps, se connaissent, qu'ils soient ensemble dans de bons rapports,
qu'ils puissent apprécier les qualités, les défauts de chacun, juger le
degré de confiance que méritent leurs inférieurs, leurs camarades et
même leurs chefs. Nous eûmes cependant quelques réunions pendant la
durée de l'armistice. Chacun de nous donna dans son cantonnement de
grands déjeuners, où nous invitions les autres généraux de la division,
les aides de camp, les principaux officiers supérieurs. Nous passions
ensuite le reste de la journée ensemble. Comme ces différents corps
d'armée devaient se mettre en marche, on célébra cette année la fête de
l'Empereur le 10 août au lieu du 15; et, à cette occasion, le général
Lapoype[59], gouverneur de Wittemberg, donna un fort beau bal, qui se
prolongea jusqu'au jour. Toute l'armée, toute la société de la ville et
des environs s'y trouvaient réunis. On s'amusa beaucoup, et néanmoins ce
ne fut pas un plaisir sans mélange. Ce même jour, 10 août, expirait
l'armistice. Les négociations n'avaient pas réussi; la guerre allait
recommencer; nous partions dans deux jours. Bientôt, toute la jeunesse,
qui se livrait avec l'insouciance de son âge à l'enivrement de cette
fête, allait être exposée à la mort, à des blessures cruelles, à la
captivité. Qu'allait devenir cette armée si animée, si ardente, mais si
jeune, si peu endurcie aux fatigues? Que deviendrait la France
elle-même, affaiblie par ses derniers revers, et attaquée pour la
première fois par l'Europe entière!
Ces graves réflexions troublèrent un peu la joie du bal.
Le 12 août, le 1er corps commença son mouvement pour se rapprocher de
Dresde. Les cantonnements avaient à peine duré un mois.
Avant de commencer l'histoire de cette seconde campagne, je dois dire un
mot de l'armistice, de la position des deux armées, des projets de
l'Empereur. On verra ensuite quelle fatalité paralysa ses efforts, et
causa une fois encore la destruction de notre armée.
CHAPITRE II.
POSITION PENDANT L'ARMISTICE.--COMPOSITION DES DEUX ARMÉES.--PREMIÈRES
OPÉRATIONS EN SILÉSIE.--PLAN DE NAPOLÉON.--BATAILLE DE DRESDE.
Je n'ai point parlé de la campagne de la Grande Armée pendant la reprise
de Hambourg. On sait que l'Empereur ayant battu les alliés le 2 mai à
Lutzen, près de Leipzick, sur la rive gauche de l'Elbe, les força de
repasser cette rivière, d'évacuer Dresde et de se retirer en Silésie. On
sait encore que les coalisés furent vaincus de nouveau à Bautzen et à
Wurschen les 20 et 21 mai, et qu'un armistice fut conclu le 4 juin. Il
n'est pas non plus de mon sujet de raconter les négociations qui eurent
lieu à Prague pour la conclusion de la paix, sous la médiation de
l'Autriche. Je dirai seulement que l'on ne put parvenir à s'entendre.
L'Autriche avait déclaré qu'elle ne resterait pas neutre et qu'elle
ferait cause commune avec la Russie et la Prusse, si les conditions
qu'elle offrait n'étaient pas acceptées. Le 10 août était le terme
fatal, et Napoléon n'ayant pas répondu aux propositions qui lui étaient
adressées, les trois puissances lui déclarèrent la guerre.
La ligne de démarcation entre les armées belligérantes avait été fixée
ainsi qu'il suit:
En Silésie, la ligne de l'armée française partait de la frontière de
Bohême, suivait le cours de la Katzbach jusqu'à l'Oder; la ligne de
l'armée coalisée atteignait ce fleuve au-dessus de Breslau. Un
territoire neutre s'étendait entre les deux armées; la ville de Breslau
en faisait partie. La ligne de démarcation suivait ensuite le cours de
l'Oder jusqu'à la frontière de Saxe, puis la frontière de la Prusse
jusqu'à l'Elbe, et le cours de l'Elbe jusqu'à la mer. Par ce moyen, tout
le territoire saxon était occupé par l'armée française, et tout le
territoire prussien par l'armée alliée. Les garnisons des places situées
sur l'Oder et la Vistule, telles que Dantzick, Stettin et Custrin,
devaient être ravitaillées tous les cinq jours.
On avait employé de part et d'autre le temps de l'armistice à se
préparer à la guerre, à compléter, organiser, instruire les troupes. La
Grande Armée française se composait de quatorze corps d'infanterie et
quatre de cavalerie, ayant pour réserve la garde impériale[60]: environ
300,000 combattants.
L'armée coalisée se divisait en armée du Nord, armée de Silésie et armée
de Bohême[61]. Avant l'accession de l'Autriche, elle réunissait environ
360,000 combattants.