affaire assez vive. Bientôt le général Sébastiani, qui faisait la gauche
de la Grande Armée, rentra à Celle et repoussa Dornberg derrière
l'Aller. À l'appui de ce mouvement, Vandamme ordonna une forte
reconnaissance sur Rothembourg; le général Saint-Cyr me fit marcher en
avant avec quatre bataillons en me recommandant de ne pas trop
m'avancer. Le 22, je rencontrai les Cosaques en avant d'Ottersberg; je
les rejetai sur leur infanterie établie en arrière de la ville, et qui
elle-même se replia sur le Wyster. Là un feu de tirailleurs s'engagea,
et l'ennemi se retira ensuite en bon ordre jusqu'à une forte lieue de
Rothembourg. L'ennemi s'arrêta alors; il montrait plus de 2,000 hommes
d'infanterie, deux escadrons de cavalerie et quelques pièces de canon.
J'en rendis compte au général Saint-Cyr, qui avait arrêté la brigade de
Reuss à Sottrum, à deux lieues en arrière (cette brigade se composait de
quelques bataillons de marins et de douaniers). Je l'assurai qu'une
attaque faite par la division tout entière réussirait et nous rendrait
maîtres de Rothembourg. C'était aussi l'avis du prince de Reuss, mais le
général ne le voulut pas. Il pensait qu'avec le mauvais esprit des
populations, le moindre échec nous serait funeste et qu'il fallait
attendre des renforts pour combattre à coup sûr. Peu de temps après, il
quitta l'armée; je n'ai eu qu'à me louer de mes rapports avec lui.
Cependant les renforts nous arrivaient de tous côtés; les mesures du
gouvernement répondaient au déploiement des forces militaires. Le 10
avril, un sénatus-consulte suspendit le régime constitutionnel dans la
32e division militaire. Le général commandant en chef fut chargé de la
haute police, avec les pouvoirs les plus étendus. Faire les règlements
nécessaires, avec l'application des peines du Code pénal; suspendre et
remplacer provisoirement les autorités civiles; imposer des
contributions extraordinaires; prendre au besoin des otages et autres
mesures autorisées par la guerre, tout était de son ressort. Le choix du
prince d'Eckmühl mit le comble à tant de rigueurs. Personne plus que lui
n'était propre à exécuter scrupuleusement des instructions aussi sévères
et à interpréter largement ce qu'elles avaient d'arbitraire. Il se hâta
d'arriver à Brême. Le général Vandamme resta chargé du commandement des
troupes. On pense bien avec quel mécontentement Vandamme se vit sous les
ordres d'un maréchal. Il en résulta des froissements continuels, qui
auraient nui au bien du service sans la patience du prince d'Eckmühl. Un
jour, Vandamme arriva chez lui rouge de colère et sans le saluer, en
présence du prince de Reuss et de moi. Il commença une scène violente
sur ce que le maréchal avait écrit directement à un des généraux sous
ses ordres. Il lui dit que: «quand un maréchal avait l'honneur de
commander un général comme lui, il lui devait des égards; qu'il ne
prétendait pas servir ainsi; que dès ce moment il n'était plus sous ses
ordres.»
Le prince d'Eckmühl put à peine ouvrir la bouche pour s'expliquer. Il
envoya le général Laville, son chef d'état-major, pour tâcher d'apaiser
Vandamme, et se contenta de nous dire avec embarras: «Messieurs, il faut
savoir souffrir pour le service de l'Empereur.» Quelque temps
auparavant, Napoléon lui avait écrit: «Ayez soin de ménager Vandamme;
les hommes de guerre deviennent rares.» La recommandation arrivait à
point, et elle avait profité.
Le moment était venu de prendre sérieusement l'offensive, et la réunion
des troupes qui avait lieu à Brême devait rendre le succès certain.
Outre notre division, dont le commandement fut donné à un vieux général
hollandais, la division Dufour occupait Brême, et la division Dumonceau
entrait en ligne à notre droite. Toutes ces troupes s'élevaient à
environ 18 ou 20,000 hommes.
Le 26, nous nous portâmes en avant. Le prince de Reuss prit
l'avant-garde; ma brigade marcha en seconde ligne, notre nouveau général
nous suivit plutôt qu'il ne nous commanda. C'était un soldat hollandais,
ignorant et grossier, hors d'état de rien faire. Je ne puis comprendre
qu'on ait remplacé le général Carra-Saint-Cyr par un homme qui lui était
si inférieur à tous égards.
Les tirailleurs ennemis défendirent faiblement Ottersberg et le ruisseau
de la Wiste à Sottrum. En débouchant dans la plaine, nous trouvâmes
l'infanterie rangée en bataille avec quelques pièces de canon. J'entrai
en ligne et pris la gauche de la route; à peine avions-nous 4,000 hommes
sans cavalerie. Nous les formâmes, en colonnes d'attaque, et dédaignant
de répondre à l'artillerie ennemie, nous marchâmes sur elle au pas de
charge. L'ennemi n'attendit pas ce choc, et nous le poursuivîmes jusqu'à
Rothembourg, où nous entrâmes le soir en combattant. Nous perdîmes peu
de monde, et ce premier succès combla de joie nos jeunes soldats. J'eus
bien à me louer du prince de Reuss, qui, pendant toute cette journée, me
témoigna autant de déférence que si j'avais commandé la division. De mon
côté, je ne cherchais point à lui faire sentir la supériorité de mon
grade; nous agissions fraternellement, sans prétention ni amour-propre,
et satisfaits de partager l'honneur de cette journée. J'ose dire qu'il
est à regretter que cette conduite n'ait pas servi de modèle à d'autres
généraux dans des occasions plus importantes.
Rothembourg fut un peu pillé. C'est un désordre difficile à empêcher
dans une ville où l'on entre de vive force après une journée fatigante
et dans l'ivresse d'un premier succès. Quoi qu'il en soit, le désordre
durait encore le lendemain matin, lorsque le prince d'Eckmühl et le
général Vandamme arrivèrent. Ce dernier n'y prit pas garde; mais le
prince d'Eckmühl, qui avait l'horreur du pillage, nous fit de sévères
reproches, et, ayant pris sur le fait un conscrit et un douanier, il
dit: «qu'il fallait faire des exemples, et qu'il était indispensable
d'en faire fusiller un.» On tira au sort; il tomba sur le douanier,
qu'on fusilla à l'instant même. Il était père de famille et avait
rejoint l'armée la veille. La nécessité du rétablissement de la
discipline ne suffirait point pour justifier une exécution sans
jugement, la volonté de l'homme mise à la place de celle de la loi.
Quelquefois la révolte, la lâcheté, la cruauté envers les habitants,
peuvent l'autoriser; mais les généraux ne doivent jamais oublier qu'une
pareille action est un crime quand elle n'est pas un devoir.
Le 27, la division fut à Schessell, le 28 à Tostedt. Le prince de Reuss
poursuivit l'ennemi jusque devant Harbourg, situé sur la rive gauche de
l'Elbe. Une compagnie de voltigeurs du 152e arriva la première devant le
rempart. M. Roulle, sous-lieutenant, passa le fossé à l'aide d'une
vergue qu'il trouva sous la main, et abattit le pont-levis. Le fort fut
enlevé. Notre division et la division Dufour se réunirent à Harbourg. La
division Dumonceau arrivait en même temps sur notre droite, à
Zollenspicker. Deux bâtiments anglais furent pris, et la rapidité de ces
premiers succès nous garantissait la prise de Hambourg, qui ne fut en
effet retardée que par les ménagements qu'exigeait notre situation
politique avec le Danemark.
Le Danemark, lié à la France par un traité de garantie réciproque, était
suspect aux alliés. À la prise de Hambourg, sa position devint
embarrassante. Le roi la soumit à Napoléon, qui lui répondit loyalement
que, ne pouvant en ce moment le protéger, il l'autorisait à céder à
toutes les exigences nécessaires au salut de ses États. La Russie
demanda d'abord que le Danemark défendît Hambourg contre la France, et
une division danoise entra dans la ville; mais le but des alliés était
d'obtenir la cession de la Norwége, et ils n'hésitèrent pas à la
demander. La France, de son côté, ouvrit avec le Danemark des
négociations pour une alliance offensive et défensive. Or, il était dans
l'intérêt de ces négociations d'éviter d'agir contre la division danoise
qui était à Hambourg. Ce temps de repos fut employé à faire venir
l'artillerie, à mettre Harbourg en état de défense, et à préparer les
moyens d'attaque contre les îles qui séparent Hambourg de Harbourg.
La division Dumonceau resta à la droite, le long de l'Elbe, jusqu'à
Veinse; la division Dufour et la brigade de Reuss à Harbourg, avec le
général en chef. Je fus placé en observation à Marbourg, à une lieue de
Harbourg sur la gauche.
CHAPITRE III
MA BRIGADE OCCUPE STADE ET CHASSE LES ANGLAIS DE COXHAVEN.--PRISE DE
L'ÎLE DE WILLEMSBOURG.--TRAITÉ AVEC LE DANEMARK.--CAPITULATION DE
HAMBOURG.--AFFAIRE DE BERGSDORF.--AFFAIRE DE
GESTACHE.--ARMISTICE.--LUBECK.--JE PASSE AU PREMIER CORPS DE LA GRANDE
ARMÉE.
Malgré ces premiers succès, le pays situé entre le Weser et l'Elbe était
loin d'être soumis. Les Anglais occupaient les forts de Cuxhaven, à
l'embouchure de l'Elbe. Quelques bandes d'insurgés parcouraient les
villages; la contrebande s'exerçait impunément; les contributions
n'étaient point payées. Il fallait mettre un terme à tous ces désordres.
Le général Vandamme m'en chargea. Il me donna 2,000 hommes et deux
pièces de canon, avec lesquels je devais parcourir le pays et reprendre
Cuxhaven.
Le premier point était d'occuper Stade, chef-lieu de l'insurrection. Je
pris toutes les précautions possibles pour déguiser ma marche, et le
troisième jour, au lever du soleil, j'entrai dans la ville, où cette
arrivée si inattendue causa la plus grande terreur. L'insurrection
n'avait été nulle part aussi violente qu'à Stade, et les habitants
craignaient une vengeance qu'ils avaient bien méritée.
En effet, mes instructions portaient de les traiter sévèrement. À cette
époque, ce mot voulait tout dire. Je reçus les magistrats et les
principaux notables, et je me montrai sévère en paroles, pour me
dispenser de l'être en actions. Je fis saisir partout les marchandises
anglaises et les denrées coloniales, mais avec tous les ménagements que
permettaient les ordres de l'Empereur. Chaque famille conserva sa
provision de sucre et de café pour trois mois. Je défendis expressément
toute contrebande et même toute communication avec la rive droite de
l'Elbe. Mes postes, placés le long du fleuve, arrêtaient les bateaux qui
voulaient aborder, les visitaient scrupuleusement, confisquaient les
marchandises et ouvraient les lettres. Ces vexations augmentaient
l'animosité des habitants et la terreur que nous leur inspirions; aussi,
dans notre marche depuis Harbourg, les populations fuyaient à mon
approche. J'en éprouvai pendant toute la route une tristesse
inexprimable. La beauté du pays, le coup d'œil enchanteur qu'offrent les
bords de l'Elbe dans cette saison, me donnaient l'idée d'un voyage de
plaisir. J'aurais voulu n'inspirer que des sentiments de bienveillance
aux habitants des charmantes maisons que l'on trouve à chaque pas sur
cette route, et cette impression me rendait plus pénible encore le
ministère rigoureux qui m'était confié.
Je me souviens surtout qu'un dimanche, en passant à Neunfeld, on me
remit une lettre qu'on avait saisie sur un bateau qui venait du
Danemark. Elle était adressée au ministre du village, et ses expressions
entortillées la rendaient suspecte. Le ministre était à l'église; mais
je ne pouvais m'arrêter. Je le fis mander; il vint avec toute la
population. Je le pris à part la lettre à la main, et je ne doute pas
que tout le village ne s'attendît à le voir fusiller. Les explications
qu'il me donna furent satisfaisantes. Il me promit de renoncer à ces
correspondances. Je suis sûr qu'il aura tenu parole, et surtout qu'il
aura achevé son office de bon cœur.
Un autre jour, en visitant les bords de l'Elbe, je vis un bateau qui
levait précipitamment l'ancre. J'appelai les hommes qui le montaient;
ils ne prirent le large qu'un peu plus vite. Après avoir crié
inutilement d'aborder et tiré plusieurs coups de fusil en l'air, je fis
tirer tout de bon, et du premier coup un homme fut tué. C'étaient de
pauvres habitants du pays, qui allaient tranquillement à la pêche. Ce
malheur m'affligea, et, pour en prévenir de nouveaux, je recommandai aux
magistrats de Stade de bien faire connaître aux habitants qu'ils
devaient se soumettre aux consignes de l'armée française, et que cette
soumission empêcherait toujours qu'on ne leur fît du mal. Je dois dire
que personnellement, pendant le cours de cette mission sévère, je ne
reçus que des marques de reconnaissance des principaux habitants; ils me
savaient gré des soins que je prenais pour adoucir ce que leur position
avait de pénible. Il est vrai que je pouvais leur faire beaucoup de mal
sans crainte d'être désavoué; j'étais même en querelle à leur sujet avec
le général Vandamme, qui, dans sa correspondance, me reprochait
constamment de ménager ces gens-là et d'être leur dupe.
Au bout de trois jours, je reçus l'ordre de continuer mon mouvement
jusqu'à l'embouchure de l'Elbe. Je transcris ici cet ordre:
Harbourg, le 5 mai 1813.
«Monsieur le général,
«L'Empereur met le plus grand prix à la position de Stade, comme
poste militaire. Ordonnez de suite que cette ville soit mise à
l'abri d'un coup de main. Je vais y envoyer un major de confiance
pour y commander, et le chef de bataillon Vinache, directeur du
génie, va s'y rendre. Ordonnez que mille ouvriers y soient requis
et réunis pour demain et après.
«Aussitôt que vous aurez donné vos premiers ordres, partez pour
faire une très-rapide excursion, afin de vous rendre maître du pays
entre le Weser et l'Elbe; mettez-vous en correspondance avec M. le
préfet de l'Elbe[57], qui sera établi demain ou après à
Bremerworde.
«Faites exécuter ses ordres et appuyez de vos forces toute son
autorité. Suivez la route de l'Elbe par Assel, Freyburg, Neuhans et
Ottendorf, pour aller reprendre Cuxhaven, que l'on assure évacué
par et les Anglais. Nous avons du monde à Carlsbourg, sur la rive
droite du Weser; il faut agir avec célérité, mais toujours avec
prudence.
«Poussez le capitaine Ducouëdick fort en avant, car tout semble
nous annoncer qu'il n'y a plus de troupes ennemies dans le pays et
qu'il ne s'y trouve que quelques restes de rebelles à faire passer
par les armes. Quelques recruteurs et contrebandiers anglais sont
tout ce qu'il y a à détruire, et ce ne saurait être ni long ni
difficile.
«Chargez M. Pyonnier, directeur des douanes, de suivre de très-près
le capitaine Ducouëdick, afin de faire de bonnes prises. Qu'il
mette son monde sur des chariots; il a sans doute aussi quelques
employés à cheval.
«Mettez à toutes ces dispositions une grande célérité, afin d'être
de suite de retour sur Stade, si cela devenait nécessaire au bien
du service. Laissez dans cette place une pièce de 4, un bataillon
de marche et un demi-bataillon du 152e. Ils se garderont
militairement tout autour d'eux, et bientôt ils seront renforcés.
Ne dites à personne où et vous allez; annoncez aux magistrats
qu'une colonne française, qui occupe Bremerlée, marche sur
Cuxhaven, et qu'elle remontera l'Elbe vers Neuhans; que vous êtes
chargé de la reconnaître et de la rallier; que vous ne serez absent
que quarante-huit heures.
«Prenez avec vous un bataillon et demi du 152e avec le meilleur
bataillon de marche, deux pièces de canon et tout ce que vous avez
de cavalerie, ainsi que ce qui est à Zeven et à Bremerworde.
«Rendez-vous maître de tout le cours de l'Elbe, afin que les
Anglais et les Hambourgeois soient de plus en plus gênés. Ils ne
tarderont pas à être informés des succès de l'Empereur. Déjà la
crainte et l'agitation règnent chez eux.
«Établissez pour notre correspondance des relais sous la
responsabilité des magistrats et principaux notables. Faites
prendre des otages au moindre retard ou à la première apparition de
l'ennemi, si l'on ne vous prévenait pas.
«J'attends tout de votre âge et de votre zèle. On m'avait envoyé un
autre général ici pour cette expédition; j'ai voulu vous donner la
préférence. Vous répondrez à ma confiance, et je suis tranquille.
_Signé_: VANDAMME.
Je suivis ces instructions. En arrivant à Ottendorf, les rapports du
capitaine Ducouëdick m'apprirent que les Anglais étaient encore maîtres
des forts de Cuxhaven; les gens du pays assuraient même qu'ils
paraissaient disposés à s'y défendre. Un lancier, que la peur troublait
sans doute, prétendit qu'il avait vu les Anglais débarqués. Pour ne rien
compromettre, je demandai au général Vandamme de m'envoyer un officier
du génie dont les conseils pouvaient être utiles, et je marchai sur les
forts. Rien n'annonçait la présence de l'ennemi; la route suit les bords
de la mer, et la garnison anglaise pouvait apercevoir la marche de notre
colonne, que j'avais formée sur deux rangs pour la faire paraître plus
nombreuse. Les Anglais n'attendirent pas l'attaque et s'embarquèrent
précipitamment sur deux bâtiments de guerre, d'où ils firent un feu
très-vif sur nos troupes. Au milieu de ce feu, les voltigeurs du 152e
s'élancèrent dans les forts, et je plaçai l'infanterie à l'abri derrière
la berge, en défendant que personne se montrât. Nous restâmes sous les
armes une grande partie du jour, jusqu'à ce que les Anglais fussent
éloignés. Cette conquête n'aurait pas coûté un seul homme, si un
capitaine de voltigeurs, dans l'ardeur de son zèle, n'eût été arborer au
haut du fort trois mouchoirs de couleur en guise de drapeau tricolore.
Cette bravade fut aperçue des Anglais, et un coup de mitraille mit en
pièces le capitaine.
Le lendemain, l'officier du génie arriva. Je le chargeai de rétablir les
forts dans leur premier état, de fermer les gorges du côté de la terre,
de rouvrir les anciennes qui donnaient sur la mer, enfin de les mettre
en état complet de défense. La garnison de chacun d'eux fut formée de
quelques douaniers et de 100 hommes d'infanterie. Les rapports de ma
cavalerie et ceux des autorités du pays m'apprirent que tout était
tranquille entre l'Elbe et le Weser, et il n'était pas vraisemblable que
les Anglais cherchassent à reprendre des forts qu'ils avaient abandonnés
si promptement. Cependant je crus convenable de rester sur les bords de
l'Elbe au lieu d'aller à Bederkesa, comme mes instructions m'y
autorisaient, et j'échelonnai mes troupes entre Ritzebuttel et Neuhans.
Je fis fort bien, car, au bout de deux jours, je reçus l'ordre de
revenir en toute hâte à Harbourg. J'avais trente lieues à faire.
Pourtant l'impatience du général Vandamme était telle qu'il s'étonnait
de ne pas me voir arriver en vingt-quatre heures. Impatienté moi-même de
ses continuels messages, et un peu inquiet de ce qui se passait à
Harbourg, je quittai mes troupes; j'y arrivai seul dans la soirée du 12,
et je compris alors le motif de tant d'empressement.
Après quelques jours employés en reconnaissances dans les îles de
Harbourg, le général Vandamme fit enlever Wilhemsbourg, la plus grande
et la plus importante de toutes. La brigade Gengoult s'y établit à la
hâte le 11, et y fut laissée seule un peu légèrement peut-être. La
position était trop importante pour que l'ennemi y renonçât aussi vite.
Le 12 au matin, Tettenborn débarqua 1,200 hommes au nord de l'Elbe, et
culbuta la brigade Gengoult. Le reste de la division Dufour rétablit le
combat, qui se soutenait avec avantage, lorsque l'ennemi opéra un autre
débarquement plus considérable à la gauche de l'île, à Rehersteig, et la
division Dufour se trouvait fort compromise, si le prince de Reuss, qui
était entré le matin dans l'île, ne fût arrivé à son secours. L'affaire
durait depuis longtemps et nous perdions du terrain, quand le général
Vandamme, saisissant habilement ce moment de crise si fugitif et si
important à la guerre, fit cesser la fusillade et battre la charge sur
toute la ligne. L'ennemi fut renversé en un instant. On prit six pièces
de canon et 400 hommes; 400 autres, qui s'étaient jetés dans les
barques, furent noyés ou tués. Cette journée nous assura la possession
de Wilhemsbourg et la prompte reddition de Hambourg.
J'arrivai donc le soir même. Le succès avait ramené la gaieté; j'en fus
quitte pour quelques plaisanteries sur ma paresse, comme s'il eût été
possible de faire trente lieues en un jour.
Je continuai à rester chargé du commandement de l'aile gauche, et le
lendemain je retournai à Marbourg. Cette position était défensive; elle
avait pour but d'occuper les îles d'Hohenscham, d'Altenwarder et de
Finkenwarder, d'empêcher toute communication entre les deux rives et de
surveiller l'Elbe jusqu'à l'embouchure de l'Este. Ce service était
pénible à cause du peu de troupes que j'avais à ma disposition.
J'occupais les îles en camp volant, tantôt avec des postes, tantôt avec
de simples patrouilles, dont la retraite était protégée par des troupes
placées en banquettes derrière les digues. Malgré cette surveillance et
la menace de fusiller les habitants qui iraient à Hambourg, les
communications entre les deux rives étaient fréquentes. Si je ne réussis
pas toujours à l'empêcher, je réussis du moins à me défendre des
surprises que tentaient journellement les Suédois et les Anglais, et je
ne perdis pas un seul homme. Le temps était affreux et mes troupes
harassées. Je ne faisais pas cependant la moitié de ce que me
prescrivait le général Vandamme. C'est un grand bonheur que d'avoir
affaire à des chefs qui ne vous commandent que ce qui est possible, et
une des difficultés de la guerre consiste à savoir obéir jusqu'à un
certain point, sans compromettre ses troupes ni engager sa propre
responsabilité.
Le Danemark, mécontent des exigences des alliés, avait déjà retiré ses
troupes de Hambourg. Bientôt on lui demanda formellement la cession de
la Norwége et un corps de 25,000 hommes, en lui offrant un dédommagement
éventuel à prendre sur la 32e division militaire. Depuis nos nouveaux
succès, ce dédommagement était devenu bien problématique, et le Danemark
répondit aux alliés par un traité d'alliance offensive et défensive avec
la France. Un général danois, que nous reçûmes à Harbourg avec les plus
grands honneurs, vint aussitôt mettre la division du général
Schuttembourg à la disposition du prince d'Eckmühl. Son assistance ne
fut point inutile. C'était beaucoup d'empêcher les Hambourgeois de rien
tirer du Danemark. Un corps de Suédois venait d'entrer dans la ville au
départ des Danois. Notre flottille mit le feu à un vaisseau sur lequel
ils étaient embarqués. Un assez grand nombre périt, et le prince royal
de Suède, toujours occupé de ménager ses troupes, se hâta de les
rappeler. L'animosité des Hambourgeois contre nous avait seule prolongé
cette lutte inégale; mais les efforts ont un terme, et ce terme était
arrivé. Dans la nuit du 28 au 29 mai, notre armée, maîtresse des îles et
du cours de l'Elbe, commença le bombardement, et Hambourg capitula. Le
29, Tettenborn se retira sur Bergsdorf et Lunebourg avec 3,000 hommes de
la légion anséatique, 1,000 Prussiens, 1,200 Mecklembourgeois et environ
2,000 Russes.