Le 16, le prince de Reuss chassa les Cosaques de Werden, après une

affaire assez vive. Bientôt le général Sébastiani, qui faisait la gauche

de la Grande Armée, rentra à Celle et repoussa Dornberg derrière

l'Aller. À l'appui de ce mouvement, Vandamme ordonna une forte

reconnaissance sur Rothembourg; le général Saint-Cyr me fit marcher en

avant avec quatre bataillons en me recommandant de ne pas trop

m'avancer. Le 22, je rencontrai les Cosaques en avant d'Ottersberg; je

les rejetai sur leur infanterie établie en arrière de la ville, et qui

elle-même se replia sur le Wyster. Là un feu de tirailleurs s'engagea,

et l'ennemi se retira ensuite en bon ordre jusqu'à une forte lieue de

Rothembourg. L'ennemi s'arrêta alors; il montrait plus de 2,000 hommes

d'infanterie, deux escadrons de cavalerie et quelques pièces de canon.

J'en rendis compte au général Saint-Cyr, qui avait arrêté la brigade de

Reuss à Sottrum, à deux lieues en arrière (cette brigade se composait de

quelques bataillons de marins et de douaniers). Je l'assurai qu'une

attaque faite par la division tout entière réussirait et nous rendrait

maîtres de Rothembourg. C'était aussi l'avis du prince de Reuss, mais le

général ne le voulut pas. Il pensait qu'avec le mauvais esprit des

populations, le moindre échec nous serait funeste et qu'il fallait

attendre des renforts pour combattre à coup sûr. Peu de temps après, il

quitta l'armée; je n'ai eu qu'à me louer de mes rapports avec lui.

Cependant les renforts nous arrivaient de tous côtés; les mesures du

gouvernement répondaient au déploiement des forces militaires. Le 10

avril, un sénatus-consulte suspendit le régime constitutionnel dans la

32e division militaire. Le général commandant en chef fut chargé de la

haute police, avec les pouvoirs les plus étendus. Faire les règlements

nécessaires, avec l'application des peines du Code pénal; suspendre et

remplacer provisoirement les autorités civiles; imposer des

contributions extraordinaires; prendre au besoin des otages et autres

mesures autorisées par la guerre, tout était de son ressort. Le choix du

prince d'Eckmühl mit le comble à tant de rigueurs. Personne plus que lui

n'était propre à exécuter scrupuleusement des instructions aussi sévères

et à interpréter largement ce qu'elles avaient d'arbitraire. Il se hâta

d'arriver à Brême. Le général Vandamme resta chargé du commandement des

troupes. On pense bien avec quel mécontentement Vandamme se vit sous les

ordres d'un maréchal. Il en résulta des froissements continuels, qui

auraient nui au bien du service sans la patience du prince d'Eckmühl. Un

jour, Vandamme arriva chez lui rouge de colère et sans le saluer, en

présence du prince de Reuss et de moi. Il commença une scène violente

sur ce que le maréchal avait écrit directement à un des généraux sous

ses ordres. Il lui dit que: «quand un maréchal avait l'honneur de

commander un général comme lui, il lui devait des égards; qu'il ne

prétendait pas servir ainsi; que dès ce moment il n'était plus sous ses

ordres.»

Le prince d'Eckmühl put à peine ouvrir la bouche pour s'expliquer. Il

envoya le général Laville, son chef d'état-major, pour tâcher d'apaiser

Vandamme, et se contenta de nous dire avec embarras: «Messieurs, il faut

savoir souffrir pour le service de l'Empereur.» Quelque temps

auparavant, Napoléon lui avait écrit: «Ayez soin de ménager Vandamme;

les hommes de guerre deviennent rares.» La recommandation arrivait à

point, et elle avait profité.

Le moment était venu de prendre sérieusement l'offensive, et la réunion

des troupes qui avait lieu à Brême devait rendre le succès certain.

Outre notre division, dont le commandement fut donné à un vieux général

hollandais, la division Dufour occupait Brême, et la division Dumonceau

entrait en ligne à notre droite. Toutes ces troupes s'élevaient à

environ 18 ou 20,000 hommes.

Le 26, nous nous portâmes en avant. Le prince de Reuss prit

l'avant-garde; ma brigade marcha en seconde ligne, notre nouveau général

nous suivit plutôt qu'il ne nous commanda. C'était un soldat hollandais,

ignorant et grossier, hors d'état de rien faire. Je ne puis comprendre

qu'on ait remplacé le général Carra-Saint-Cyr par un homme qui lui était

si inférieur à tous égards.

Les tirailleurs ennemis défendirent faiblement Ottersberg et le ruisseau

de la Wiste à Sottrum. En débouchant dans la plaine, nous trouvâmes

l'infanterie rangée en bataille avec quelques pièces de canon. J'entrai

en ligne et pris la gauche de la route; à peine avions-nous 4,000 hommes

sans cavalerie. Nous les formâmes, en colonnes d'attaque, et dédaignant

de répondre à l'artillerie ennemie, nous marchâmes sur elle au pas de

charge. L'ennemi n'attendit pas ce choc, et nous le poursuivîmes jusqu'à

Rothembourg, où nous entrâmes le soir en combattant. Nous perdîmes peu

de monde, et ce premier succès combla de joie nos jeunes soldats. J'eus

bien à me louer du prince de Reuss, qui, pendant toute cette journée, me

témoigna autant de déférence que si j'avais commandé la division. De mon

côté, je ne cherchais point à lui faire sentir la supériorité de mon

grade; nous agissions fraternellement, sans prétention ni amour-propre,

et satisfaits de partager l'honneur de cette journée. J'ose dire qu'il

est à regretter que cette conduite n'ait pas servi de modèle à d'autres

généraux dans des occasions plus importantes.

Rothembourg fut un peu pillé. C'est un désordre difficile à empêcher

dans une ville où l'on entre de vive force après une journée fatigante

et dans l'ivresse d'un premier succès. Quoi qu'il en soit, le désordre

durait encore le lendemain matin, lorsque le prince d'Eckmühl et le

général Vandamme arrivèrent. Ce dernier n'y prit pas garde; mais le

prince d'Eckmühl, qui avait l'horreur du pillage, nous fit de sévères

reproches, et, ayant pris sur le fait un conscrit et un douanier, il

dit: «qu'il fallait faire des exemples, et qu'il était indispensable

d'en faire fusiller un.» On tira au sort; il tomba sur le douanier,

qu'on fusilla à l'instant même. Il était père de famille et avait

rejoint l'armée la veille. La nécessité du rétablissement de la

discipline ne suffirait point pour justifier une exécution sans

jugement, la volonté de l'homme mise à la place de celle de la loi.

Quelquefois la révolte, la lâcheté, la cruauté envers les habitants,

peuvent l'autoriser; mais les généraux ne doivent jamais oublier qu'une

pareille action est un crime quand elle n'est pas un devoir.

Le 27, la division fut à Schessell, le 28 à Tostedt. Le prince de Reuss

poursuivit l'ennemi jusque devant Harbourg, situé sur la rive gauche de

l'Elbe. Une compagnie de voltigeurs du 152e arriva la première devant le

rempart. M. Roulle, sous-lieutenant, passa le fossé à l'aide d'une

vergue qu'il trouva sous la main, et abattit le pont-levis. Le fort fut

enlevé. Notre division et la division Dufour se réunirent à Harbourg. La

division Dumonceau arrivait en même temps sur notre droite, à

Zollenspicker. Deux bâtiments anglais furent pris, et la rapidité de ces

premiers succès nous garantissait la prise de Hambourg, qui ne fut en

effet retardée que par les ménagements qu'exigeait notre situation

politique avec le Danemark.

Le Danemark, lié à la France par un traité de garantie réciproque, était

suspect aux alliés. À la prise de Hambourg, sa position devint

embarrassante. Le roi la soumit à Napoléon, qui lui répondit loyalement

que, ne pouvant en ce moment le protéger, il l'autorisait à céder à

toutes les exigences nécessaires au salut de ses États. La Russie

demanda d'abord que le Danemark défendît Hambourg contre la France, et

une division danoise entra dans la ville; mais le but des alliés était

d'obtenir la cession de la Norwége, et ils n'hésitèrent pas à la

demander. La France, de son côté, ouvrit avec le Danemark des

négociations pour une alliance offensive et défensive. Or, il était dans

l'intérêt de ces négociations d'éviter d'agir contre la division danoise

qui était à Hambourg. Ce temps de repos fut employé à faire venir

l'artillerie, à mettre Harbourg en état de défense, et à préparer les

moyens d'attaque contre les îles qui séparent Hambourg de Harbourg.

La division Dumonceau resta à la droite, le long de l'Elbe, jusqu'à

Veinse; la division Dufour et la brigade de Reuss à Harbourg, avec le

général en chef. Je fus placé en observation à Marbourg, à une lieue de

Harbourg sur la gauche.

CHAPITRE III

MA BRIGADE OCCUPE STADE ET CHASSE LES ANGLAIS DE COXHAVEN.--PRISE DE

L'ÎLE DE WILLEMSBOURG.--TRAITÉ AVEC LE DANEMARK.--CAPITULATION DE

HAMBOURG.--AFFAIRE DE BERGSDORF.--AFFAIRE DE

GESTACHE.--ARMISTICE.--LUBECK.--JE PASSE AU PREMIER CORPS DE LA GRANDE

ARMÉE.

Malgré ces premiers succès, le pays situé entre le Weser et l'Elbe était

loin d'être soumis. Les Anglais occupaient les forts de Cuxhaven, à

l'embouchure de l'Elbe. Quelques bandes d'insurgés parcouraient les

villages; la contrebande s'exerçait impunément; les contributions

n'étaient point payées. Il fallait mettre un terme à tous ces désordres.

Le général Vandamme m'en chargea. Il me donna 2,000 hommes et deux

pièces de canon, avec lesquels je devais parcourir le pays et reprendre

Cuxhaven.

Le premier point était d'occuper Stade, chef-lieu de l'insurrection. Je

pris toutes les précautions possibles pour déguiser ma marche, et le

troisième jour, au lever du soleil, j'entrai dans la ville, où cette

arrivée si inattendue causa la plus grande terreur. L'insurrection

n'avait été nulle part aussi violente qu'à Stade, et les habitants

craignaient une vengeance qu'ils avaient bien méritée.

En effet, mes instructions portaient de les traiter sévèrement. À cette

époque, ce mot voulait tout dire. Je reçus les magistrats et les

principaux notables, et je me montrai sévère en paroles, pour me

dispenser de l'être en actions. Je fis saisir partout les marchandises

anglaises et les denrées coloniales, mais avec tous les ménagements que

permettaient les ordres de l'Empereur. Chaque famille conserva sa

provision de sucre et de café pour trois mois. Je défendis expressément

toute contrebande et même toute communication avec la rive droite de

l'Elbe. Mes postes, placés le long du fleuve, arrêtaient les bateaux qui

voulaient aborder, les visitaient scrupuleusement, confisquaient les

marchandises et ouvraient les lettres. Ces vexations augmentaient

l'animosité des habitants et la terreur que nous leur inspirions; aussi,

dans notre marche depuis Harbourg, les populations fuyaient à mon

approche. J'en éprouvai pendant toute la route une tristesse

inexprimable. La beauté du pays, le coup d'œil enchanteur qu'offrent les

bords de l'Elbe dans cette saison, me donnaient l'idée d'un voyage de

plaisir. J'aurais voulu n'inspirer que des sentiments de bienveillance

aux habitants des charmantes maisons que l'on trouve à chaque pas sur

cette route, et cette impression me rendait plus pénible encore le

ministère rigoureux qui m'était confié.

Je me souviens surtout qu'un dimanche, en passant à Neunfeld, on me

remit une lettre qu'on avait saisie sur un bateau qui venait du

Danemark. Elle était adressée au ministre du village, et ses expressions

entortillées la rendaient suspecte. Le ministre était à l'église; mais

je ne pouvais m'arrêter. Je le fis mander; il vint avec toute la

population. Je le pris à part la lettre à la main, et je ne doute pas

que tout le village ne s'attendît à le voir fusiller. Les explications

qu'il me donna furent satisfaisantes. Il me promit de renoncer à ces

correspondances. Je suis sûr qu'il aura tenu parole, et surtout qu'il

aura achevé son office de bon cœur.

Un autre jour, en visitant les bords de l'Elbe, je vis un bateau qui

levait précipitamment l'ancre. J'appelai les hommes qui le montaient;

ils ne prirent le large qu'un peu plus vite. Après avoir crié

inutilement d'aborder et tiré plusieurs coups de fusil en l'air, je fis

tirer tout de bon, et du premier coup un homme fut tué. C'étaient de

pauvres habitants du pays, qui allaient tranquillement à la pêche. Ce

malheur m'affligea, et, pour en prévenir de nouveaux, je recommandai aux

magistrats de Stade de bien faire connaître aux habitants qu'ils

devaient se soumettre aux consignes de l'armée française, et que cette

soumission empêcherait toujours qu'on ne leur fît du mal. Je dois dire

que personnellement, pendant le cours de cette mission sévère, je ne

reçus que des marques de reconnaissance des principaux habitants; ils me

savaient gré des soins que je prenais pour adoucir ce que leur position

avait de pénible. Il est vrai que je pouvais leur faire beaucoup de mal

sans crainte d'être désavoué; j'étais même en querelle à leur sujet avec

le général Vandamme, qui, dans sa correspondance, me reprochait

constamment de ménager ces gens-là et d'être leur dupe.

Au bout de trois jours, je reçus l'ordre de continuer mon mouvement

jusqu'à l'embouchure de l'Elbe. Je transcris ici cet ordre:

Harbourg, le 5 mai 1813.

«Monsieur le général,

«L'Empereur met le plus grand prix à la position de Stade, comme

poste militaire. Ordonnez de suite que cette ville soit mise à

l'abri d'un coup de main. Je vais y envoyer un major de confiance

pour y commander, et le chef de bataillon Vinache, directeur du

génie, va s'y rendre. Ordonnez que mille ouvriers y soient requis

et réunis pour demain et après.

«Aussitôt que vous aurez donné vos premiers ordres, partez pour

faire une très-rapide excursion, afin de vous rendre maître du pays

entre le Weser et l'Elbe; mettez-vous en correspondance avec M. le

préfet de l'Elbe[57], qui sera établi demain ou après à

Bremerworde.

«Faites exécuter ses ordres et appuyez de vos forces toute son

autorité. Suivez la route de l'Elbe par Assel, Freyburg, Neuhans et

Ottendorf, pour aller reprendre Cuxhaven, que l'on assure évacué

par et les Anglais. Nous avons du monde à Carlsbourg, sur la rive

droite du Weser; il faut agir avec célérité, mais toujours avec

prudence.

«Poussez le capitaine Ducouëdick fort en avant, car tout semble

nous annoncer qu'il n'y a plus de troupes ennemies dans le pays et

qu'il ne s'y trouve que quelques restes de rebelles à faire passer

par les armes. Quelques recruteurs et contrebandiers anglais sont

tout ce qu'il y a à détruire, et ce ne saurait être ni long ni

difficile.

«Chargez M. Pyonnier, directeur des douanes, de suivre de très-près

le capitaine Ducouëdick, afin de faire de bonnes prises. Qu'il

mette son monde sur des chariots; il a sans doute aussi quelques

employés à cheval.

«Mettez à toutes ces dispositions une grande célérité, afin d'être

de suite de retour sur Stade, si cela devenait nécessaire au bien

du service. Laissez dans cette place une pièce de 4, un bataillon

de marche et un demi-bataillon du 152e. Ils se garderont

militairement tout autour d'eux, et bientôt ils seront renforcés.

Ne dites à personne où et vous allez; annoncez aux magistrats

qu'une colonne française, qui occupe Bremerlée, marche sur

Cuxhaven, et qu'elle remontera l'Elbe vers Neuhans; que vous êtes

chargé de la reconnaître et de la rallier; que vous ne serez absent

que quarante-huit heures.

«Prenez avec vous un bataillon et demi du 152e avec le meilleur

bataillon de marche, deux pièces de canon et tout ce que vous avez

de cavalerie, ainsi que ce qui est à Zeven et à Bremerworde.

«Rendez-vous maître de tout le cours de l'Elbe, afin que les

Anglais et les Hambourgeois soient de plus en plus gênés. Ils ne

tarderont pas à être informés des succès de l'Empereur. Déjà la

crainte et l'agitation règnent chez eux.

«Établissez pour notre correspondance des relais sous la

responsabilité des magistrats et principaux notables. Faites

prendre des otages au moindre retard ou à la première apparition de

l'ennemi, si l'on ne vous prévenait pas.

«J'attends tout de votre âge et de votre zèle. On m'avait envoyé un

autre général ici pour cette expédition; j'ai voulu vous donner la

préférence. Vous répondrez à ma confiance, et je suis tranquille.

_Signé_: VANDAMME.

Je suivis ces instructions. En arrivant à Ottendorf, les rapports du

capitaine Ducouëdick m'apprirent que les Anglais étaient encore maîtres

des forts de Cuxhaven; les gens du pays assuraient même qu'ils

paraissaient disposés à s'y défendre. Un lancier, que la peur troublait

sans doute, prétendit qu'il avait vu les Anglais débarqués. Pour ne rien

compromettre, je demandai au général Vandamme de m'envoyer un officier

du génie dont les conseils pouvaient être utiles, et je marchai sur les

forts. Rien n'annonçait la présence de l'ennemi; la route suit les bords

de la mer, et la garnison anglaise pouvait apercevoir la marche de notre

colonne, que j'avais formée sur deux rangs pour la faire paraître plus

nombreuse. Les Anglais n'attendirent pas l'attaque et s'embarquèrent

précipitamment sur deux bâtiments de guerre, d'où ils firent un feu

très-vif sur nos troupes. Au milieu de ce feu, les voltigeurs du 152e

s'élancèrent dans les forts, et je plaçai l'infanterie à l'abri derrière

la berge, en défendant que personne se montrât. Nous restâmes sous les

armes une grande partie du jour, jusqu'à ce que les Anglais fussent

éloignés. Cette conquête n'aurait pas coûté un seul homme, si un

capitaine de voltigeurs, dans l'ardeur de son zèle, n'eût été arborer au

haut du fort trois mouchoirs de couleur en guise de drapeau tricolore.

Cette bravade fut aperçue des Anglais, et un coup de mitraille mit en

pièces le capitaine.

Le lendemain, l'officier du génie arriva. Je le chargeai de rétablir les

forts dans leur premier état, de fermer les gorges du côté de la terre,

de rouvrir les anciennes qui donnaient sur la mer, enfin de les mettre

en état complet de défense. La garnison de chacun d'eux fut formée de

quelques douaniers et de 100 hommes d'infanterie. Les rapports de ma

cavalerie et ceux des autorités du pays m'apprirent que tout était

tranquille entre l'Elbe et le Weser, et il n'était pas vraisemblable que

les Anglais cherchassent à reprendre des forts qu'ils avaient abandonnés

si promptement. Cependant je crus convenable de rester sur les bords de

l'Elbe au lieu d'aller à Bederkesa, comme mes instructions m'y

autorisaient, et j'échelonnai mes troupes entre Ritzebuttel et Neuhans.

Je fis fort bien, car, au bout de deux jours, je reçus l'ordre de

revenir en toute hâte à Harbourg. J'avais trente lieues à faire.

Pourtant l'impatience du général Vandamme était telle qu'il s'étonnait

de ne pas me voir arriver en vingt-quatre heures. Impatienté moi-même de

ses continuels messages, et un peu inquiet de ce qui se passait à

Harbourg, je quittai mes troupes; j'y arrivai seul dans la soirée du 12,

et je compris alors le motif de tant d'empressement.

Après quelques jours employés en reconnaissances dans les îles de

Harbourg, le général Vandamme fit enlever Wilhemsbourg, la plus grande

et la plus importante de toutes. La brigade Gengoult s'y établit à la

hâte le 11, et y fut laissée seule un peu légèrement peut-être. La

position était trop importante pour que l'ennemi y renonçât aussi vite.

Le 12 au matin, Tettenborn débarqua 1,200 hommes au nord de l'Elbe, et

culbuta la brigade Gengoult. Le reste de la division Dufour rétablit le

combat, qui se soutenait avec avantage, lorsque l'ennemi opéra un autre

débarquement plus considérable à la gauche de l'île, à Rehersteig, et la

division Dufour se trouvait fort compromise, si le prince de Reuss, qui

était entré le matin dans l'île, ne fût arrivé à son secours. L'affaire

durait depuis longtemps et nous perdions du terrain, quand le général

Vandamme, saisissant habilement ce moment de crise si fugitif et si

important à la guerre, fit cesser la fusillade et battre la charge sur

toute la ligne. L'ennemi fut renversé en un instant. On prit six pièces

de canon et 400 hommes; 400 autres, qui s'étaient jetés dans les

barques, furent noyés ou tués. Cette journée nous assura la possession

de Wilhemsbourg et la prompte reddition de Hambourg.

J'arrivai donc le soir même. Le succès avait ramené la gaieté; j'en fus

quitte pour quelques plaisanteries sur ma paresse, comme s'il eût été

possible de faire trente lieues en un jour.

Je continuai à rester chargé du commandement de l'aile gauche, et le

lendemain je retournai à Marbourg. Cette position était défensive; elle

avait pour but d'occuper les îles d'Hohenscham, d'Altenwarder et de

Finkenwarder, d'empêcher toute communication entre les deux rives et de

surveiller l'Elbe jusqu'à l'embouchure de l'Este. Ce service était

pénible à cause du peu de troupes que j'avais à ma disposition.

J'occupais les îles en camp volant, tantôt avec des postes, tantôt avec

de simples patrouilles, dont la retraite était protégée par des troupes

placées en banquettes derrière les digues. Malgré cette surveillance et

la menace de fusiller les habitants qui iraient à Hambourg, les

communications entre les deux rives étaient fréquentes. Si je ne réussis

pas toujours à l'empêcher, je réussis du moins à me défendre des

surprises que tentaient journellement les Suédois et les Anglais, et je

ne perdis pas un seul homme. Le temps était affreux et mes troupes

harassées. Je ne faisais pas cependant la moitié de ce que me

prescrivait le général Vandamme. C'est un grand bonheur que d'avoir

affaire à des chefs qui ne vous commandent que ce qui est possible, et

une des difficultés de la guerre consiste à savoir obéir jusqu'à un

certain point, sans compromettre ses troupes ni engager sa propre

responsabilité.

Le Danemark, mécontent des exigences des alliés, avait déjà retiré ses

troupes de Hambourg. Bientôt on lui demanda formellement la cession de

la Norwége et un corps de 25,000 hommes, en lui offrant un dédommagement

éventuel à prendre sur la 32e division militaire. Depuis nos nouveaux

succès, ce dédommagement était devenu bien problématique, et le Danemark

répondit aux alliés par un traité d'alliance offensive et défensive avec

la France. Un général danois, que nous reçûmes à Harbourg avec les plus

grands honneurs, vint aussitôt mettre la division du général

Schuttembourg à la disposition du prince d'Eckmühl. Son assistance ne

fut point inutile. C'était beaucoup d'empêcher les Hambourgeois de rien

tirer du Danemark. Un corps de Suédois venait d'entrer dans la ville au

départ des Danois. Notre flottille mit le feu à un vaisseau sur lequel

ils étaient embarqués. Un assez grand nombre périt, et le prince royal

de Suède, toujours occupé de ménager ses troupes, se hâta de les

rappeler. L'animosité des Hambourgeois contre nous avait seule prolongé

cette lutte inégale; mais les efforts ont un terme, et ce terme était

arrivé. Dans la nuit du 28 au 29 mai, notre armée, maîtresse des îles et

du cours de l'Elbe, commença le bombardement, et Hambourg capitula. Le

29, Tettenborn se retira sur Bergsdorf et Lunebourg avec 3,000 hommes de

la légion anséatique, 1,000 Prussiens, 1,200 Mecklembourgeois et environ

2,000 Russes.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 24 / 32 段