| |INFANTERIE.|CAVALERIE.|
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|PREMIER CORPS | | |
| | | |
|MARÉCHAL PRINCE D'ECKMÜHL. | | |
| | | |
|Divisions françaises: Morand, Friand, Gudin, | | |
|Desaix et Compans | 65,000 | |
|Brigades légères: Bordesoulle et Pajol | | 2,400 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|DEUXIÈME CORPS. | | |
| | | |
|MARÉCHAL DUC DE REGGIO | | |
| | | |
|Divisions françaises: Legrand, Verdier et Merle| 32,000 | |
|Brigades légères: Castex et Corbineau | | 2,400 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|TROISIÈME CORPS. | | |
| | | |
|MARÉCHAL DUC D'ELCHINGEN. | | |
| | | |
|Divisions françaises: Ledru et Razout; division| | |
|wurtembergeoise: Marchand | 35,000 | |
|Brigades légères: Mouriez et Beurmann | | 2,400 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|QUATRIÈME CORPS. | | |
| | | |
|VICE-ROI D'ITALIE. | | |
| | | |
|Divisions françaises: Delzons et Broussier; | | |
|garde royale italienne; division italienne Pino| 38,000 | |
|Cavalerie de la garde italienne; brigade légère| | |
|italienne Villata | | 2,400 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|CINQUIÈME CORPS. | | |
| | | |
|PRINCE PONIATOWSKI. | | |
| | | |
|Divisions polonaises: Dombrowski, Zayonschek et| | |
|Ficher | 36,000 | |
|Cavalerie légère | | 2,400 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|SIXIÈME CORPS. | | |
| | | |
|GÉNÉRAL, PUIS MARÉCHAL GOUVION-SAINT-CYR | | |
| | | |
|Divisions bavaroises: Deroy et de Wrède | 25,000 | |
|Brigades légères bavaroises: Seidewitz et | | |
|Pressing | | 2,400 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|SEPTIÈME CORPS. | | |
| | | |
|GÉNÉRAL COMTE REYNIER. | | |
| | | |
|Divisions saxonnes: Lecocq et Zeschau | 24,000 | |
|Cavalerie légère: Funck et Gablentz | | 2,400 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|HUITIÈME CORPS. | | |
| | | |
|GÉNÉRAL DUC D'ABRANTÈS. | | |
| | | |
|Divisions westphaliennes: Ochs et de Dareau | 18,000 | |
|Cavalerie légère | | 2,400 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|NEUVIÈME CORPS. | | |
| | | |
|MARÉCHAL DUC DE BELLUNE. | | |
| | | |
|Divisions Partouneaux, Daendels et Girard | 30,000 | 2,500 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|DIXIÈME CORPS. | | |
| | | |
|MARÉCHAL DUC DE TARENTE. | | |
| | | |
|Division française: Grandjean; corps prussien: | | |
|Yorck, composé des divisions Kleist et Grawert,| | |
|de 20 bataillons d'infanterie | 26,000 | |
|Cavalerie légère prussienne: Massenbach | | 3,000 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|GARDE IMPÉRIALE. | | |
| | | |
|Vieille garde, commandée par le maréchal duc de| | |
|Dantzick; jeune garde, commandée par le | | |
|maréchal duc de Trévise | 32,000 | |
|Cavalerie de la garde, commandée par le | | |
|MARÉCHAL DUC D'ISTRIE | | 3,800 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
| RÉSERVE DE CAVALERIE. |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|PREMIER CORPS. | | |
| | | |
|GÉNÉRAL NANSOUTY. | | |
| | | |
|Divisions Bruyères, Saint-Germain et Valence | | 7,200 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|DEUXIÈME CORPS. | | |
| | | |
|GÉNÉRAL MONTBRUN. | | |
| | | |
|Divisions Watier, Sébastiani et Defrance | | 7,200 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|TROISIÈME CORPS. | | |
| | | |
|GÉNÉRAL GROUCHY. | | |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|QUATRIÈME CORPS. | | |
| | | |
|GÉNÉRAL LATOUR-MAUBOURG. | | |
| | | |
|Ces deux corps éprouvèrent quelques changements| | |
|dans leur organisation pendant la campagne, ce | | |
|qui fait qu'on les porte en bloc; ils étaient | | |
|composés des divisions Kellermann, Lahoussaye, | | |
|Chastel, Rosnictzky (polonaise), et Thielmann | | |
|(saxonne); en tout | | 12,000 |
| | | |
|La division Doumerc (5e de cuirassiers) fut | | |
|détachée avec le 2e corps | | 2,300 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|CORPS AUTRICHIEN | | |
| | | |
|(que l'on peut compter comme 44e corps) | | |
| | | |
|GÉNÉRAL, PUIS | | |
|MARÉCHAL PRINCE DE SCHWARTZEMBERG. | | |
| | | |
|Divisions autrichiennes: Sicgenthal, | | |
|Trantenburg et Bianchi | 24,000 | |
| | | |
|Division de cavalerie: Frimont | | 6,000 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|Total | 385,000 | 62,000 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
|Total général | 447,000 |
+-----------------------------------------------+-----------+----------+
NOTE B.
Détail exact des pertes du 4e régiment.
SOLDATS
2,150 hommes ont passé le Rhin; un détachement de 400 hommes rejoignit à
Moscou; un autre de pareille force à Smolensk; enfin, un de 50 à Wilna;
total, 3,000 hommes qui ont fait la campagne. Or, de ces 3,000 hommes,
200 seulement sont revenus avec moi sur la Vistule, et environ 100 sont
rentrés de prison; il y a donc eu une perte de 2,700 hommes sur 3,000,
c'est-à-dire des neuf dixièmes.
OFFICIERS.
109 officiers de tous grades ont fait la campagne en tout ou en partie.
40 ont été tués, ou sont morts dans la retraite, ou dans les prisons de
l'ennemi.
20 sont restés prisonniers, la plupart blessés.
35 ont été blessés, plusieurs à deux reprises.
14 n'ont pas été blessés.
Ainsi, 49 officiers sont rentrés, dont 35 blessés ou l'ayant été dans le
cours de la campagne.
NOTE C.
Itinéraire du 3e corps pendant la retraite.
Octobre, 19. Départ de Moscou.--Bivouac sur la route de Tschirkovo.
--20. Tschirkovo.
--23. Départ à minuit.
--24. Bivouac sur la route de Bowrosk.
--25. Suite de la marche.
--26. Bowrosk.
--27. Départ le soir.
--28. Le matin à Véreya.--Le soir à Ghorodosk, Borisow.
--29. Abbaye de Kolotskoi.--Route de Moscou à Smolensk.
--30. Gyat.
Novembre, 1. Viasma.
--5. Semlévo.
--6. Postnia.--Dwor.
--7. Dorogobuge.
--8. Combat de Dorogobuge.--Bivouac à deux lieues en arrière.
--9. Bivouac.
--10-11 Slopnévo. (Combat le 11.)
--12. Bivouac sur la route de Smolensk.
--13. Bivouac aux approches de Smolensk.
--14. Faubourg de Smolensk.
--15-16. Smolensk. (Combat le 15.)
--17. Koritnya.
--18. Arrivée devant Krasnoi. (Combat.)--Passage du Dniéper.
--10-20. Marche sur la rive droite du Dniéper.
--21. Le matin à Orcha, le soir à Kochanow.
--22. Tolostchin.
--23. Bobr.
--24. Natcha.
--25. Némonitsa.
--26. Vésélovo. (Passage de la Bérézina dans la nuit.)
--27-28. Bivouac sur la rive droite du fleuve. (Combat de la Bérézina le
28.)
--29. Zembin.
--30. Kamen.
Décembre, 1. Bivouac dans la direction de Molodetschno.
--2. Ilïa. (Départ la nuit.)
--3. Molodetschno
--4. Biénitza.
--5. Smorghoni.
--6. Oszmiana.
--7. Miédnicki.
--8-9. Wilna.
--10. Bivouac sur la roule de Kowno.
--11. Zismory.
--12. Kowno.
--13. Départ le soir.--Marche de nuit.
--14. Village dans la direction de Neustadt.
--15. Neustadt
--16. Pillkahlen.
--17. Rohr.
--18. Saliau.
--19. Tapiau.
--20. Kœnigsberg.
--21. Braunsberg.
--22. Heiligenbeil.
--23. Neuenkirschen.
--24. Aux environs d'Elbing.
--25. Marienbourg.
--26. Cantonnement dans l'île de la Nogat.
LIVRE III[55].
CAMPAGNE DE SAXE EN 1843.
PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
RÉORGANISATION DE L'ARMÉE.--MA NOMINATION DE GÉNÉRAL DE BRIGADE ET MA
DESTINATION POUR L'ARMÉE DE HAMBOURG.
Le peu de temps que j'ai passé à Paris pendant l'hiver de 1813 m'a
laissé de tristes et profonds souvenirs. Je trouvai ma famille, mes amis
et la société tout entière frappés de terreur. Le fameux 29e bulletin
avait appris brusquement à la France la destruction de la Grande Armée.
L'Empereur n'était plus invincible. Pendant que nous succombions en
Russie, une autre armée périssait lentement en Espagne, et, à Paris
même, un obscur conspirateur avait pensé s'emparer du pouvoir. La
campagne de 1813 allait s'ouvrir, et dans quelles circonstances! La
défection de la Prusse n'était plus douteuse, l'alliance de l'Autriche
au moins bien incertaine, et l'épuisement de la France s'accroissait
avec le nombre de ses ennemis. Les récits des officiers, échappés aux
désastres de la retraite, contribuaient à augmenter l'effroi. Paris,
accoutumé depuis quinze ans à des chants de victoire, apprenait chaque
jour avec une douloureuse surprise le détail de quelque nouvelle
calamité publique ou particulière. Les divertissements du carnaval
cessèrent; chacun se renferma dans son intérieur, occupé des malheurs
présents et des inquiétudes futures. Au milieu de cette consternation
générale, on fut choqué de voir l'Empereur donner des fêtes aux
Tuileries. C'était insulter à la douleur publique, et témoigner une
insensibilité cruelle pour tant de victimes. Je me souviendrai toujours
de l'un de ces bals lugubres, où je crus voir danser sur des tombeaux.
Au reste l'Empereur employa son séjour à Paris d'une manière admirable
et digne de son génie. L'histoire dira quelle nouvelle armée parut à sa
voix, et quels brillants succès suivirent tant de revers. Dès le mois de
février, un sénatus-consulte mit à la disposition du ministre de la
guerre trois cent cinquante mille hommes, tant sur les conscriptions de
plusieurs années que sur le premier ban de la garde nationale, qui avait
été formée en cohortes au commencement de 1812, et avec lesquels on créa
trente-quatre nouveaux régiments d'infanterie. À cette immense levée se
joignirent des dons volontaires en hommes et en chevaux. Les grandes
villes et les provinces rivalisèrent de zèle, car on ne doit pas mettre
toutes ces offres sur le compte de la peur ou de la flatterie. Nos
revers avaient réveillé l'orgueil national; la France voulut faire un
dernier effort pour obtenir une paix honorable. Dix mille jeunes gens,
équipés à leurs frais, composèrent la réserve de la cavalerie, sous le
nom de gardes d'honneur; quatre corps d'observation furent formés sur
l'Elbe, en Illyrie et sur le Rhin. On y dirigea les bataillons de dépôt,
soit en totalité, soit isolément par compagnies; des cadres de
bataillons ou d'escadrons furent rappelés d'Espagne, ainsi que quelques
régiments de la jeune garde; trois mille officiers et sous-officiers de
gendarmerie passèrent dans la ligne; les régiments d'artillerie de
marine devinrent des régiments d'infanterie; on fit venir des arsenaux
et des places de guerre le matériel dont on put disposer; on ordonna des
remontes en France et en Allemagne.
Au milieu de ce grand mouvement militaire, mon régiment occupait toutes
mes pensées. Mes journées étaient employées à solliciter des récompenses
pour mes officiers, qui tant de fois les avaient méritées sous mes yeux,
des retraites avantageuses à ceux qui ne pouvaient plus servir. Je
faisais remplir les nombreuses vacances par des officiers qui m'étaient
connus et sur lesquels je comptais, et je me préparais à retourner à mon
dépôt à Nancy, pour présider à cette réorganisation.
Un jour, M. le comte de Narbonne, aide de camp de l'Empereur, dit au duc
de Feltre qu'il fallait profiter de l'occasion pour me faire nommer
général de brigade. Mon beau-père lui répondit qu'il n'y avait pas six
mois que j'étais colonel et qu'il ne se permettrait jamais une demande
aussi indiscrète. M. de Narbonne ne se tint pas pour battu; il alla
droit à l'Empereur, et lui dit que, puisqu'il avait paru content de moi,
il fallait m'essayer dans un poste plus élevé, en ajoutant gaiement:
«qu'on ne risquait pas grand'chose, et qu'un mauvais général de brigade
de plus ne perdrait pas l'armée.» Le maréchal Ney, qu'on appela en
témoignage, voulut bien assurer qu'on ne courait pas même ce risque-là.
Peu de jours après, mon beau-père m'apprit ma nomination, dont il était
aussi surpris que moi-même. Ceux qui ont connu le désintéressement du
duc de Feltre ne seront pas surpris de sa conduite. Il est rare de voir
un ministre de la guerre laisser à d'autres le soin de l'avancement de
son gendre. Je fus flatté de la noble récompense accordée à mon zèle,
mais ce ne fut pas sans un vif regret que je renonçai sitôt à mon
régiment et que je quittai un uniforme qui m'était bien cher.
Je fus employé au 5e corps, que le général Lauriston commandait à
Magdebourg, et je partis aussitôt pour l'aller joindre.
Je m'arrêtai à Nancy, au dépôt du 4e régiment. Les cadres que j'avais
laissés à Custrin venaient d'y arriver; les officiers me donnèrent un
dîner pour célébrer ma nomination et pour me faire leurs adieux. Je
quittai avec attendrissement ces nobles compagnons de gloire et
d'infortune, car je ne prévoyais que trop que, pour beaucoup d'entre
eux, cet adieu serait éternel.
Je laissai au 4e régiment 45,000 fr. d'économies. À cette époque, le
grand nombre d'hommes qui passaient dans les régiments, la quantité
d'achats et de confections dont les conseils d'administration étaient
chargés, permettaient de faire des économies considérables sans nuire
aux intérêts du soldat. Ces masses secrètes ont toujours été défendues,
et jamais on n'a pu les détruire. Lorsqu'elles étaient administrées avec
loyauté et intelligence, c'était une ressource immense. Je n'en ai
disposé, pendant ma courte administration, que pour faire donner 100 fr.
à chaque officier qui revenait de Russie, et 200 fr. à chaque officier
supérieur.
Ces économies si précieuses ont été dilapidées en totalité par un de mes
successeurs; je lui en garde en silence une rancune éternelle, pour me
consoler de ne pas le nommer ici.
Je continuai ma route par Mayence, Cassel et Brunswick, et je rejoignis
le général Lauriston à Magdebourg.
Il n'est point de mon sujet de raconter en détail les mouvements de
l'armée pendant mon absence. Après le départ du roi de Naples, au mois
de janvier, le vice-roi prit à Posen le commandement de ces tristes
débris, rendus plus faibles encore par les garnisons qu'il fallut
laisser dans les places et par l'abandon des Autrichiens, qui rentrèrent
en Gallicie.
Le vice-roi fit preuve de courage et d'habileté en continuant sa
retraite sans se laisser entamer et en contenant jusqu'au bout les
dispositions hostiles de la Prusse, à qui sa faible armée en imposait à
peine. Il abandonna successivement la ligne de la Wartha, celle de
l'Oder, Berlin et toute la Prusse, pour prendre position derrière
l'Elbe. Là, 50,000 hommes se trouvaient réunis. Les Russes, que le
typhus dévorait depuis plusieurs mois, en avaient au plus 60,000; mais
les Prussiens venaient de se joindre à eux. Leurs renforts et les nôtres
arrivaient à marches forcées; l'Empereur était attendu, nous touchions
au moment des plus grands événements. C'était sur les bords de l'Elbe ou
de la Saale qu'allait se décider le sort de l'Europe.
Le général Lauriston me plaça dans la division du général Maison,
première de son corps d'armée.
Cette division n'était composée que de trois régiments, les 151e, 152e
et 153e de nouvelle formation; encore le 152e avait-il été détaché à
Brême.
J'allais donc me trouver sans emploi, si je n'avais pas obtenu du
vice-roi d'aller moi-même à Brême pour prendre le commandement du 152e
et le ramener dès qu'on n'en aurait plus besoin de ce côté.
Cette mission, en m'éloignant momentanément de la Grande Armée, me fit
faire la campagne de Hambourg, que je vais raconter.
CHAPITRE II.
INSURRECTION DE LA 32e DIVISION MILITAIRE; ÉVACUATION DE HAMBOURG.--LE
GÉNÉRAL VANDAMME ET LE PRINCE D'ECHMUHL ARRIVENT À BRÊME.--AFFAIRES
D'AVANT-POSTES.--PRISE DE HAMBOURG.--NÉGOCIATIONS AVEC LE DANEMARCK.
Dès l'année 1810, Napoléon avait réuni à l'Empire le territoire des
villes anséatiques, sous le nom de 32e division militaire. Cette mesure
était nécessaire pour compléter le blocus continental; mais elle indigna
tous les habitants. Leur fierté en fut blessée. Le blocus continental et
la confiscation des marchandises anglaises ruinaient le commerce. Nulle
part le joug de Napoléon n'était plus odieux, et sa puissance colossale
ôtait l'espoir de jamais s'y soustraire.
Les désastres de 1812, si rapides et si imprévus, parurent un miracle de
la Providence en leur faveur. La renommée les exagéra; les nouvelles les
plus absurdes furent accueillies par ceux dont elles comblaient les
espérances; l'armée était détruite; l'Empereur s'était sauvé seul,
déguisé en paysan; la Prusse et l'Autriche se joignaient à la Russie;
l'Allemagne entière se soulevait.
Ces récits causèrent une fermentation générale. Ce n'était rien encore
tant que l'ennemi ne paraissait pas, et la position de l'armée sur
l'Elbe devait mettre Hambourg à l'abri de ce danger; mais, au lieu de
protéger ce point si important, le vice-roi dégarnit entièrement le
Bas-Elbe et plaça ses troupes entre Dresde et Magdebourg. Quels qu'aient
pu être ses motifs, le résultat en devint bien funeste. Le général
Tettenborn marcha sur Hambourg par la rive droite de l'Elbe, en chassant
devant lui le général Morand; qui occupait la Poméranie suédoise. Le
corps de Tettenborn se recruta bientôt de paysans insurgés, de
Mecklembourgeois et de quelques Prussiens, qui n'attendirent pas la
déclaration de guerre de leur roi. En même temps, les Anglais
débarquèrent à l'embouchure de l'Elbe et du Veser, s'emparèrent des
forts et des batteries de Bremerlehe et de Blexen; et firent soulever le
pays. L'insurrection devint générale et éclata jusqu'au milieu de
Hambourg, où commandait le général Carra-Saint-Cyr; elle fut réprimée,
et les chefs la payèrent de leurs têtes. L'irritation s'en accrut, et le
général Carra-Saint-Cyr, entouré de dangers, ne crut pas pouvoir
conserver Hambourg. On le lui a reproché; mais il n'avait que 1,000
hommes, presque point d'artillerie, rien de préparé pour la défense.
Tout avait été envoyé à la Grande Armée. Et qui aurait pu prévoir, au
mois d'octobre, quand l'Empereur était maître de Moscou, qu'il faudrait,
au mois de février suivant, combattre sur l'Elbe et le Veser!
Carra-Saint-Cyr abandonna donc Hambourg, le 12 mars 1813; Morand passa
l'Elbe à Zollenspicker et le joignit à Altenbourg. Il s'arrêta à
Lunebourg, et Carra-Saint-Cyr à Brème. À peine tous les deux avaient-ils
pu réunir 2,000 hommes.
Tottenborn entra à Hambourg, et l'on peut juger de sa réception. On vit
des femmes embrasser les chevaux des Cosaques et les Cosaques eux-mêmes,
ce qui était bien aussi extraordinaire. On se disputait l'honneur de
loger les officiers et jusqu'aux soldats. L'ancien gouvernement fut
rétabli, le port ouvert aux marchandises anglaises; les habitants
donnèrent tout ce qu'ils possédaient pour subvenir aux frais de la
guerre: une légion anséatique fut formée, et les jeunes gens s'y
enrôlèrent tous.
Le général Carra-Saint-Cyr, retiré à Brème, essaya de prendre sa
revanche. Une colonne, qu'il envoya entre l'Elbe et le Veser, chassa les
Anglais de Blexen; plus de deux cents paysans armés y perdirent la vie;
mais, en même temps, le général Morand fut enveloppé à Lunebourg par les
généraux Dornberg et Berkendorf, et fait prisonnier avec toutes ses
troupes.
Il est facile à 4,000 hommes d'en détruire 1,000; mais, pour nous, la
perte était considérable, et l'effet moral plus fâcheux encore. Nos
troupes furent intimidées, la confiance des ennemis et des insurgés s'en
augmenta. Déjà cette guerre prenait de la part des alliés le caractère
d'une guerre de principes.
Les habitants de Hanovre avaient pris les armes; on préparait contre eux
des mesures sévères. Le général Dornberg écrivit aux généraux français
que les Hanovriens n'avaient fait qu'obéir aux ordres de l'empereur de
Russie, en s'armant pour leur légitime souverain le roi d'Angleterre, et
que les prisonniers français répondraient de la manière dont nous les
traiterions. La Russie avait oublié un peu vite le traité d'Erfurth, par
lequel elle avait reconnu le roi de Westphalie comme souverain du
Hanovre.
Cet échec rendait notre position à Brême aussi critique qu'elle l'avait
été à Hambourg, et peu s'en fallut qu'on ne fût obligé de l'abandonner.
Ce parti eût été plus déplorable encore; l'insurrection aurait gagné le
Hanovre, la Westphalie tout entière; la ligne de communication de la
Grande Armée avec le Rhin allait être coupée. Les conséquences de cet
acte de faiblesse étaient incalculables. Un autre général vint à propos
en empêcher l'exécution.
Dès les premiers moments du danger, l'Empereur avait dirigé sur Brême
tout ce qui se trouvait dans les départements du Nord. Le corps d'armée
qui se formait à Wesel reçut la même destination, et le général Vandamme
en prit le commandement.
Personne ne convenait mieux à une guerre de cette nature. Dès les
premières campagnes de la Révolution, il s'était fait remarquer par une
bravoure brillante, une activité infatigable, des connaissances
militaires, de l'esprit et beaucoup d'ambition. À ces qualités se
joignait malheureusement un caractère violent et insubordonné. On lui
reprocha même des actes bien rigoureux dans les premières guerres de la
Révolution. Je crois pourtant qu'il était plus colère que méchant; je
lui ai même connu des qualités attachantes: il était bon mari, bon père,
ami fidèle. Son avancement n'avait répondu ni à ses talents ni à ses
services. Son caractère indomptable lui nuisait auprès de l'Empereur.
_Vraiment_, disait-il, _je ne pourrais pas avoir deux Vandamme; ils se
battraient jusqu'à se que l'un eût tué l'autre_. Vandamme n'attribuait
qu'à l'injustice et aux intrigues les avantages accordés à ses
camarades, ce dont il se montrait fort irrité. En 1812, il commandait
les Westphaliens sous les ordres du roi Jérôme, dont il partagea la
disgrâce. À son retour à Paris, l'Empereur le rappela, le traita à
merveille et lui donna le commandement des troupes destinées pour la 32e
division militaire. Cet emploi si important lui rendit son ancienne
ardeur; il crut le moment arrivé de conquérir le bâton de maréchal et le
titre de duc qu'il ambitionnait depuis si longtemps.
Ce fut dans ces heureuses dispositions que je le trouvai à Brême, où
nous arrivâmes en même temps.
Je passai une soirée à causer avec lui ou plutôt à l'entendre, car c'est
à quoi se réduisait toujours la conversation: conserver Brême à tout
prix, en imposer par notre contenance, tenir hardiment la campagne,
suppléer par notre activité et notre audace au petit nombre, jusqu'à ce
que l'arrivée de nos renforts nous permît d'attaquer Hambourg; tel était
son plan. On va voir avec quelle vigueur il l'exécuta. Je dois d'abord
dire un mot de ma situation personnelle et de la composition des
troupes.
Le corps d'armée du général Vandamme devait être composé des divisions
Carra-Saint-Cyr, Dufour et Dumonceau, au nombre de plus de 20,000
hommes. En ce moment, à peine 4,000 hommes se trouvaient réunis à Brème;
en voici la composition:
Le 152e régiment, réduit à trois bataillons, le quatrième ayant été pris
avec le général Morand. Ce régiment, formé de cohortes, se composait de
soldats dans la force de l'âge, généralement grands et bien constitués;
mais, pour organiser à la fois tant de nouveaux corps, il avait fallu
prendre des officiers de tous grades, à la retraite ou en réforme. On
peut juger de la composition d'un pareil corps d'officiers au physique
et au moral. Les sous-lieutenants, sortant de Fontainebleau, étaient
novices, et, sauf quelques exceptions honorables, les autres officiers
ignorants, usés ou abrutis.
Deux bataillons de douaniers, excellents soldats, un bataillon de marins
remarquables par leur discipline autant que par leur bravoure.
Enfin, deux bataillons de marche, formés de compagnies prises dans les
dépôts de divers régiments: mauvaise organisation, qui manque d'ensemble
et à laquelle la nécessité avait forcé de recourir.
Le général Carra-Saint-Cyr commandait cette petite division, ayant pour
généraux de brigade le prince de Reuss et moi. Le prince de Reuss, de la
maison souveraine de ce nom, jeune colonel au service de France, à qui
son mérite militaire très-remarquable avait fait donner cet emploi
supérieur à son grade, avait servi dans l'armée autrichienne comme aide
de camp de l'archiduc Charles, et l'on retrouvait bien un peu
d'habitudes allemandes dans la lenteur de ses dispositions. Mais, le
moment de l'exécution arrivé, rien n'égalait son activité, son
intelligence et la justesse de son coup d'œil. Ses manières étaient
agréables, son caractère aimable et facile; cette rencontre fut pour moi
une bonne fortune. Dès le premier jour, il me témoigna de la
bienveillance et de l'intérêt. Je mettais du prix à cultiver cette
amitié naissante, formée aux avant-postes, et dont sa mort glorieuse
interrompit trop tôt le cours.
Ma nomination de général avait été si imprévue, et mon départ pour
l'armée si rapide, que je n'eus pas le temps de chercher un aide de
camp. Madame d'Houdetot, ma cousine, me demanda avant mon départ de
Paris de prendre son fils, M. France d'Houdetot[56], jeune officier déjà
fort distingué, qui avait fait la campagne de Russie comme capitaine à
l'état-major du 1er corps, et qui était resté à l'armée auprès du prince
d'Eckmühl. Je partis avec sa commission, et je le trouvai à Brème.
Malheureusement le prince d'Eckmühl l'avait demandé en même temps; je le
lui cédai à regret, et les circonstances ont fait que d'Houdetot a perdu
lui-même à cet arrangement, car je l'aurais incontestablement fait
nommer chef d'escadron à la revue de l'Empereur, au mois de juillet,
pendant l'armistice, et il aurait fait la campagne suivante dans son
nouveau grade, tandis qu'ayant été renfermé dans Hambourg avec le prince
d'Eckmühl, son avancement s'est trouvé fort retardé.
Je pris provisoirement pour aide de camp un sous-lieutenant du 152e,
nommé Chabrand, d'une excellente famille de Pignerol, et qui sortait de
l'école. Je n'ai jamais rien vu de si novice au monde, et rien de si
plaisant que le contraste de son ignorance de toute chose avec sa
vivacité piémontaise. Il me fut d'abord peu utile, et ne servit qu'à
m'impatienter; mais son bon cœur et sa bonne volonté m'attachèrent à
lui, et je finis par le garder auprès de moi.
Notre petite armée sortit de Brême le 2 avril, et passa quinze jours en
marches et contre-marches. Le 7, Carra-Saint-Cyr était à Rothembourg, et
moi aux avant-postes, à Schessel, à dix lieues de Hambourg; nous y
passâmes trois jours sans que l'ennemi parût. Ce calme trompeur
présageait une attaque sérieuse. Le général Carra-Saint-Cyr en eut
l'avis et se décida à la retraite, dont je fis toujours l'arrière-garde.
Aussitôt après son départ, trente gendarmes qu'il avait laissés
imprudemment à Rothembourg, furent enlevés par les Cosaques, qui ne
cessèrent de me harceler les jours suivants. On sait que les Cosaques
n'attaquent jamais une troupe qui est sur ses gardes. Mais ils savent
profiter de la moindre négligence, et devant eux une faute n'est pas
longtemps impunie. Je connaissais cette petite guerre, et je ne les
craignais pas. Ils en furent quittes pour m'accompagner jusqu'aux portes
de Brême.
La division prit position le 15, la droite à Achim, appuyant au Weser,
la gauche à Tonover, sur la route de Hambourg, ayant devant son front
les marais que traverse cette route.
Le général Vandamme s'emporta contre le général Carra-Saint-Cyr et lui
fit des reproches sévères. Je n'ai rien vu de plus incompatible que ces
deux généraux; la valeur bouillante du premier ne pouvait s'accommoder
de la prudence un peu craintive du second. Il faut dire pourtant en
cette circonstance que le mouvement de retraite était convenable. Le
général Benkendorf partait de Hambourg avec la légion anséantique, un
corps nombreux de Cosaques et quelques pièces de canon; en même temps,
le général Dornberg rentrait à Lunebourg, occupait Celle et poussait son
avant-garde jusqu'à Werden. Le général Carra-Saint-Cyr se trouvait seul
lancé sur la route de Hambourg avec 3,000 hommes, à douze lieues de
Brême. Une retraite valait mieux qu'un échec, surtout dans la situation
du pays.