la ville de Minsk le 16 novembre, et s'empara de tous les magasins qu'on
y avait réunis. Son avant-garde enleva le pont de Borisow le 21, malgré
la vive résistance du général Dombrowski, passa la Bérézina, et se porta
au-devant de l'Empereur sur la route d'Orcha. Le duc de Reggio marcha à
la rencontre des Russes, les repoussa jusqu'à Borisow, et les rejeta de
l'autre côté de la Bérézina, dont ils brûlèrent le pont. Enfin le
général en chef Kutusow, qui nous suivait depuis Moscou avec la grande
armée, continuait son mouvement sur notre flanc gauche, et combinait ses
opérations avec celles des autres corps. Ainsi trois armées russes se
préparaient à cerner l'armée française sur les bords de la Bérézina:
l'armée de Moldavie, placée sur la rive opposée, en empêchant le
passage; le corps du général Wittgenstein, en pressant l'arrière-garde
par la droite et la repoussant sur le centre; la grande armée, en
appuyant le même mouvement par la gauche. À des attaques aussi
formidables se joignaient l'impossibilité de faire vivre les troupes
françaises réunies dans un très-petit espace, la nécessité de construire
un pont sur la Bérézina en présence de l'ennemi, enfin la fatigue et
l'épuisement de notre armée. Cependant la réunion des 2e et 9e corps,
celui-ci presque intact, celui-là beaucoup mieux conservé que les
nôtres, devait nous être d'un grand secours; il nous restait encore
50,000 combattants, 5,000 cavaliers, une artillerie nombreuse, le génie
de l'Empereur et le courage que donne le désespoir. D'ailleurs la
lenteur de la poursuite de la grande armée russe la mettait hors de
ligne, puisque le général Kutusow passait seulement le Dniéper à Kopis
le 26 novembre, tandis que dès le 25 toute l'armée française se trouvait
réunie sur les bords de la Bérézina, à trois jours de marche en avant de
lui. Il s'agissait donc de forcer le passage de la rivière assez
rapidement pour ne point être atteint par le général Kutusow, et
n'avoir, par conséquent, à combattre que deux armées au lieu de trois.
Le 2e corps, placé à Borisow, devait tenter le passage; le 9e, retarder
la marche du général Wittgenstein sur la rive gauche; les autres corps,
trop épuisés pour pouvoir rien entreprendre, reçurent l'ordre de marcher
entre le 2e et le 9e; la garde impériale était la dernière ressource.
Dès le 24, l'Empereur s'occupait de chercher un passage. On ne pouvait
le tenter à Borisow même, car il eût fallu construire et traverser un
pont sous le feu des batteries ennemies qui bordaient la rive opposée.
Au-dessous de Borisow, à Ucholoda, nous nous serions rapprochés du
général Kutusow, qu'il était si important d'éviter. À trois lieues
au-dessus de Borisow, au contraire, au village de Vésélovo, le terrain
nous favorisait; les hauteurs de notre côté dominaient la rive opposée,
et le passage pouvait être tenté sur ce point, d'autant mieux qu'on
trouvait de l'autre côté la route de Zembin, par laquelle on ramènerait
l'armée à Wilna. Napoléon prit ce dernier parti. La journée du 25 fut
employée à faire des démonstrations de passage à Ucholoda et surtout à
Borisow. L'amiral Tchitchagoff, n'ayant en tout que 20,000 hommes
d'infanterie, ne pouvait occuper en force tous les points du passage; il
porta sa principale attention sur Borisow et sur les points au-dessous
de cette ville, par où le général Kutusow l'assurait que l'armée
française devait se diriger. Cependant, dans la nuit du 25 au 26, le 2e
corps se porta à Vésélovo; l'Empereur y arriva le 26 à la pointe du
jour. Quelques cavaliers avec des voltigeurs en croupe passèrent à la
nage et attaquèrent les avant-postes russes. Aussitôt 30 pièces de canon
furent établies sur les hauteurs qui dominaient la rive opposée pour
empêcher l'ennemi de s'y établir. Sous la protection de cette
artillerie, les pontonniers, enfoncés dans l'eau glacée, travaillèrent à
la construction de deux ponts qu'ils terminèrent avant la nuit. Le 2e
corps passa et repoussa les Russes sur la route de Borisow; les autres
corps d'armée le suivirent. Le 3e corps arriva le soir à Vésélovo, et
passa la Bérézina un peu avant le jour. Beaucoup d'hommes restèrent sur
la rive gauche, croyant passer plus facilement le lendemain matin; les
autres se dispersèrent sur les marais à demi gelés qui bordaient la rive
droite, cherchant vainement un abri contre la rigueur du froid.
Au point du jour, le 3e corps se reforma et prît position derrière le
2e, dans un bois que traverse la route. La journée se passa
tranquillement. Tchitchagoff, instruit du passage de notre armée,
réunissait ses troupes pour nous attaquer, pendant que les 1er, 4e et 5e
corps, l'Empereur et la garde impériale, les parcs d'artillerie et les
bagages, passaient sans discontinuer sur les ponts qui se rompaient à
chaque instant. Le passage s'effectua d'abord avec assez d'ordre; mais
la foule grossissait sans cesse, et la confusion devint bientôt telle,
que les troupes se virent obligées d'employer la force pour se faire
jour.
Le froid avait repris de nouveau; la neige tombait avec violence, et les
feux que nous allumions pouvaient à peine nous réchauffer. Je n'en
résolus pas moins d'employer utilement cette journée. Depuis Smolensk,
je n'avais eu ni le temps ni le courage d'observer de près la
destruction de mon régiment. Ce jour-là, je me décidai à entrer dans ces
tristes détails. J'appelai près de moi les officiers, et j'en fis
l'appel avec la liste que j'avais apportée de Moscou; mais que de
changements depuis cette époque! De 70 officiers à peine en restait-il
40, et la plupart étaient malades ou épuisés de fatigue. Je m'entretins
longtemps avec eux de notre situation présente; je donnai à plusieurs
les éloges que méritait leur conduite vraiment héroïque; j'en
réprimandai d'autres qui montraient plus de faiblesse, et je leur promis
surtout de chercher toujours à les encourager par mon exemple. Presque
tous les cadres de compagnies avaient été détruits à Krasnoi, ce qui
rendait la discipline beaucoup plus difficile. Je formai deux pelotons
des soldats qui restaient, le premier composé de grenadiers et
voltigeurs, le second des compagnies du centre. Je désignai les
officiers qui devaient les commander, et j'ordonnai aux autres de
prendre chacun un fusil et de marcher toujours avec moi à la tête du
régiment. J'étais moi-même au bout de mes dernières ressources: je
n'avais plus qu'un cheval; mon dernier porte-manteau fut perdu au
passage de la Bérézina, il ne me resta que ce que j'avais sur le corps,
et nous étions encore à 50 lieues de Wilna, à 80 du Niémen: mais je
comptais pour peu mes souffrances et mes privations personnelles au
milieu de tant de malheurs. Le maréchal Ney avait tout perdu comme nous,
ses aides de camp mouraient de faim, et je me souviens avec
reconnaissance qu'ils eurent plus d'une fois la bonté de partager avec
moi le peu de vivres qu'ils pouvaient se procurer[42].
Ce même soir, le 9e corps éprouva sur la rive droite un événement bien
funeste. Le duc de Bellune était arrivé le 26 à Borisow, toujours suivi
par le général Wittgenstein. Il vint prendre position le 27 sur les
hauteurs de Vésélovo pour protéger le passage et l'effectuer lui-même.
La division Partouneaux, qui faisait son arrière-garde, fut laissée à
Borisow, avec ordre de venir le joindre la nuit. Ce général, n'ayant
point de guide et trompé, à ce qu'il paraît, par les feux de l'ennemi,
prit une fausse route, tomba au milieu des troupes du général
Wittgenstein, et fut pris avec toute sa division forte de 4,000 hommes.
Wittgenstein, n'ayant plus rien qui l'arrêtât, marcha rapidement sur
Vésélovo.
Le lendemain 28, le combat s'engagea vivement des deux côtés de la
rivière. L'amiral Tchitchagoff sur la rive gauche, le général
Wittgenstein sur la rive droite, réunirent leurs efforts pour repousser
nos troupes et les précipiter dans la Bérézina. On ne pouvait opposer
aux attaques de l'amiral que le 2e corps et une partie du 5e; trois
faibles bataillons placés sur la grande route servaient de réserve;
c'était ce qui restait des 1er, 3e et 8e corps. Le combat se soutint
quelque temps; mais le 2e corps, pressé par des forces supérieures,
commençait à plier. Nos réserves, atteintes de plus près par les
boulets, se portèrent en arrière. Ce mouvement fit fuir tous les isolés
qui remplissaient le bois, et qui, dans leur frayeur, coururent jusqu'au
pont. La jeune garde elle-même fut ébranlée. Bientôt il n'y avait plus
de salut que dans la vieille garde; nous étions prêts à vaincre ou à
mourir avec elle. En un instant tout changea de face, et les lieux qui
devaient être le tombeau de la Grande Armée furent les témoins de son
dernier triomphe. Le duc de Reggio, après une héroïque résistance,
venait d'être blessé; le maréchal Ney le remplaça aussitôt. L'illustre
guerrier, qui avait sauvé le 3e corps à Krasnoi, sauva sur les bords de
la Bérézina l'armée tout entière et l'Empereur lui-même. Il rallia le 2e
corps et reprit hardiment l'offensive. Son expérience guidait les
généraux, comme son courage animait les soldats. Les cuirassiers de
Doumerc enfoncèrent les carrés, enlevèrent des pièces de canon.
L'infanterie française et polonaise seconda leurs efforts; 4,000
prisonniers et 5 pièces de canon furent le prix de la victoire. Nous
accueillîmes avec transports les braves soldats qui conduisaient ces
brillants trophées. Leur valeur décida de la journée. Tchitchagoff, qui
ne s'attendait plus à trouver des ennemis si redoutables, ne renouvela
pas ses attaques. La nuit vint; le 2e corps garda sa position, les
autres corps rentrèrent dans le bois et reprirent leurs bivouacs. Cette
nuit fut aussi pénible que les précédentes; mais ce n'étaient plus nous
qu'il fallait plaindre, c'étaient les malheureux restés sur l'autre
rive.
Le désordre avait été toujours en croissant pendant la journée et la
nuit du 27. Le 28 au matin, le pont destiné aux voitures se rompit tout
à fait; l'artillerie et les bagages se portèrent sur le pont destiné à
l'infanterie et s'y ouvrirent de force un passage. Il ne restait de
troupes sur cette rive que les deux divisions du 9e corps; mais une
multitude innombrable de fourgons, de voitures de toute espèce, de
soldats isolés et d'individus non combattants, parmi lesquels se
trouvaient beaucoup de femmes et d'enfants. On avait ordonné
expressément que le passage fût d'abord réservé aux troupes; les
voitures ainsi que les blessés, les malades et autres individus que
l'armée traînait après elle, devaient passer ensuite, protégés par le 9e
corps, qui fermait la marche. Mais le général Wittgenstein, ayant, comme
on l'a dit, enlevé la division Partouneaux tout entière, attaqua le duc
de Bellune, le 28 au matin, près de Vésélovo, et renouvela de ce côté
les efforts que faisait l'amiral sur l'autre rive. Le duc de Bellune
déploya dans sa résistance tout ce que peuvent inspirer le talent et la
valeur; mais, pressé par des forces supérieures, il ne pouvait empêcher
les progrès de l'ennemi. Vers le soir, l'artillerie russe, prenant une
position avantageuse, fit feu sur cette masse confuse qui couvrait la
plaine. Le désordre fut alors à son comble; les chevaux et les voitures
passaient sur le corps des hommes qu'ils renversaient. Chacun, ne
pensant qu'à son propre salut, cherchait, pour se frayer un passage, à
abattre son voisin à ses pieds ou à le jeter dans la rivière. Au milieu
de cette confusion, les boulets de canon frappaient ceux qui se
soutenaient encore et brisaient les voitures; un grand nombre d'hommes
périrent sur le pont; d'autres essayant de passer à la nage se noyèrent
au milieu des glaçons. Il était nuit; le 9e corps se défendait encore.
Bientôt, repliant successivement ses troupes, le duc de Bellune se fit
jour jusque sur le pont, le passa précipitamment et y mit le feu. Les
morts et mourants qui le couvraient furent engloutis dans les flots, et
tous ceux qui étaient sur l'autre bord tombèrent au pouvoir de l'ennemi,
ainsi que les bagages, beaucoup d'artillerie, les voitures des
particuliers, les trophées de Moscou, enfin tout ce qui avait échappé
aux désastres précédents. Plus de 15,000 hommes périrent ou furent pris
dans cette affreuse journée.
CHAPITRE VII
RETRAITE DE LA BÉRÉZINA À WILNA.
PREMIERS JOURS DE MARCHE.--IMPOSSIBILITÉ DE FORMER UNE
ARRIÈRE-GARDE.--LES RESTES DU 3e CORPS REJOIGNENT LE QUARTIER
GÉNÉRAL.--DÉPART DE L'EMPEREUR.--NOUVELLE RIGUEUR DU FROID.--L'ARMÉE
ARRIVE À WILNA.
La Bérézina était passée et le projet des Russes avait échoué; mais la
déplorable situation de l'armée rendait de plus en plus difficile de
résister à de nouvelles attaques. Les 2e et 9e corps, qui s'étaient
sacrifiés pour nous ouvrir le passage de la Bérézina, se trouvaient
presque en aussi mauvais état que nous, et le salut de l'armée ne
dépendait que de la rapidité de sa fuite. Aussi cette partie de la
retraite, la plus désastreuse de toutes, n'offre-t-elle qu'une marche
précipitée ou plutôt une longue déroute sans aucune opération militaire.
On espérait rallier l'armée à Wilna, sous la protection de quelques
troupes qui s'y trouvaient. Nous en étions encore à cinquante-quatre
lieues par le chemin de traverse de Zembin, qui rejoint la grande route
à Molodestchno; l'on suivit cette direction.
Dès le 28, lorsque l'attaque de Tchitchagoff eut été repoussée, Napoléon
quitta les bords de la Bérézina, et se porta à Zembin avec la garde et
les 1er, 4e et 5e corps. Le 29 au matin les 2e et 9e commencèrent leur
retraite, suivis par le 3e. La route de Zembin est une chaussée élevée
sur des marais et construite en bois, comme plusieurs autres de ce pays;
quelques ponts très-longs traversent des courants d'eau qui se jettent
dans la Bérézina. Cette disposition de terrain rendait la marche pénible
et lente; car les marais n'étant qu'à demi gelés, il fallait que la
colonne entière défilât sur cette chaussée souvent très-étroite; mais on
se consolait de cet inconvénient en pensant que si l'ennemi, moins
occupé de défendre la route de Minsk, eût porté plus d'attention sur
celle de Wilna, il lui aurait suffi de brûler un des ponts pour nous
engloutir tous dans les marais. Après avoir passé un de ces défilés, le
3e corps s'arrêta quelque temps pour se rallier. Là je vis passer
pêle-mêle des officiers de tous grades, des soldats, des domestiques,
quelques cavaliers traînant avec peine leurs chevaux, des blessés et
écloppés se soutenant mutuellement. Chacun racontait la manière
miraculeuse dont il avait échappé au désastre de la Bérézina, et se
félicitait d'avoir pu sauver sa vie en abandonnant tout ce qu'il
possédait. Je remarquai un officier italien respirant à peine et porté
par deux soldats que sa femme accompagnait. Vivement touché de la
douleur de cette femme et des soins qu'elle rendait à son mari, je lui
donnai ma place auprès d'un feu qu'on avait allumé. Il fallait toute
l'illusion de sa tendresse pour ne pas s'apercevoir de l'inutilité de
ses soins. Son mari avait cessé de vivre, et elle l'appelait encore
jusqu'au moment où, ne pouvant plus douter de son malheur, elle tomba
évanouie sur son corps. Tels étaient les tristes spectacles que nous
avions journellement sous les yeux, quand nous nous arrêtions un
instant, sans compter les querelles des soldats qui se battaient pour un
morceau de cheval ou un peu de farine; car depuis longtemps le seul
moyen de conserver sa vie était d'arracher de force les provisions à
ceux qui les portaient ou de profiter d'un moment de sommeil pour les
leur enlever. Ce même jour, j'appris la mort de M. Alfred de Noailles,
aide de camp du prince de Neufchâtel, qui avait été tué la veille auprès
du duc de Reggio. Jusqu'à ce moment je n'avais perdu aucun de mes amis,
et j'en éprouvai une douleur bien vive. Le maréchal Ney, à qui j'en
parlai, me dit pour toute consolation _que c'était apparemment son tour,
et qu'enfin il valait mieux que nous le regrettions que s'il nous
regrettait_. Dans de pareilles occasions il témoignait toujours la même
insensibilité; une autre fois je lui entendis répondre à un malheureux
blessé qui lui demandait de le faire emporter: _Que veux-tu que j'y
fasse? tu es une victime de la guerre_; et il passa son chemin. Ce n'est
pas assurément qu'il fût méchant ni cruel; mais l'habitude des malheurs
de la guerre avait endurci son cœur. Pénétré de l'idée que tous les
militaires devaient mourir sur le champ de bataille, il trouvait tout
simple qu'ils remplissent leur destinée, et l'on a vu d'ailleurs dans ce
récit qu'il ne faisait pas plus de cas de sa vie que de celle des
autres.
Le 3e corps arriva le 29 à Zembin, et le 30 à Kamen. À peine la marche
était-elle commencée, que le duc de Bellune déclarait ne pouvoir plus
faire l'arrière-garde. Il essaya même de passer en avant, et de laisser
le 3e corps exposé aux attaques de l'avant-garde russe, ce qui causa une
discussion assez vive entre lui et le maréchal Ney. On eut recours à
l'autorité de Napoléon, qui ordonna au duc de Bellune[43] de rester à
l'arrière-garde et de protéger la retraite. Mais ce qui venait de se
passer donnait peu de confiance en l'appui du 9e corps; aussi le
maréchal Ney voulut-il éloigner du danger les restes du 3e, c'est-à-dire
quelques officiers et les aigles des régiments. On réunit, sous le
commandement d'un capitaine[44], les soldats en état de combattre; à
peine s'en trouva-t-il cent. Cette troupe fut destinée à servir
d'escorte au maréchal. Tout le reste partit de Kamen à minuit, sous les
ordres du général Ledru, pour s'efforcer de rejoindre l'Empereur, afin
de marcher avec la garde impériale et sous sa protection. Il fallait
d'autant plus se hâter, que le quartier général avait un jour d'avance
sur nous, et marchait à grandes journées. Aussi, pendant deux jours et
trois nuits, nous marchâmes presque sans nous arrêter; et quand l'excès
de la fatigue nous forçait de prendre un peu de repos, nous nous
réunissions tous dans une grange avec les aigles des régiments et
quelques soldats encore armés qui veillaient à leur défense. Bientôt on
donna l'ordre de briser les aigles et de les enterrer. Je ne pus y
consentir. Je fis brûler le bâton et mettre l'aigle dans le sac d'un des
porte-aigles, à côté duquel je marchais constamment. On avait en même
temps renouvelé l'ordre déjà donné aux officiers de s'armer de fusils.
Cet ordre était inexécutable; les officiers, malades et exténués,
n'avaient plus la force de se servir d'une arme. Plusieurs succombèrent
pendant ce trajet; l'un d'eux, qui venait de se marier en France, fut
trouvé mort auprès d'un feu, tenant le portrait de sa femme fortement
serré contre son cœur. Peu s'en fallut même que nous ne fussions tous
enlevés par les Cosaques dans la petite ville d'Ilïa. Un bataillon de la
vieille garde, qui heureusement était resté avec le comte de Lobau pour
garder la position, nous aida à nous en débarrasser. Le 3, nous
rejoignîmes le quartier général entre Ilïa et Molodetschno; mais ce
quartier général, si brillant au commencement de la guerre, était devenu
méconnaissable. La garde marchait en désordre; on lisait sur la figure
des soldats le mécontentement et la tristesse. L'Empereur était en
voiture avec le prince de Neufchâtel; un petit nombre d'équipages, de
chevaux de main et de mulets échappés à tant de désastres suivaient la
voiture. Les aides de camp de l'Empereur, ainsi que ceux du prince de
Neufchâtel, menaient par la bride leurs chevaux, qui se soutenaient à
peine. Quelquefois, pour prendre un peu de repos, ils s'asseyaient
derrière la voiture. Au milieu de ce triste cortége, une foule
d'écloppés de tous les régiments marchaient sans aucun ordre, et la
forêt de sapins que nous traversions, en répandant une couleur sombre
sur tout ce tableau, semblait encore en augmenter l'horreur. Au sortir
de la forêt, nous arrivâmes à Molodetschno, lieu de l'embranchement de
la grande route de Minsk à Wilna.
Il était de la plus grande importance pour nous d'atteindre ce point
avant que les Russes eussent pu s'en emparer et nous fermer le passage.
La rapidité de notre marche prévint ce malheur; mais l'ennemi ne cessait
de nous harceler dans toutes les directions. Depuis la Bérézina, leurs
trois armées avaient continué de marcher sur trois routes différentes.
Tchitchagoff, avec l'armée de Moldavie, faisait l'avant-garde et suivait
la même route que nous; Kutusow marchait sur notre flanc gauche;
Wittgenstein sur notre flanc droit.
Le 6e corps, commandé par le général de Wrède, s'était, après l'affaire
de Polotzk, retiré successivement jusqu'à Doksistzy; il continua son
mouvement par Vileika et Nemenczin sur Wilna. Cette marche couvrait le
flanc droit de l'armée; mais le 6e corps était tellement détruit que
l'on n'en pouvait attendre qu'un faible secours. Les Cosaques, tombant à
l'improviste au milieu de notre colonne, massacraient presque sans
défense tout ce qui se trouvait sous leur main. À Plechtchnitsy, le duc
de Reggio, blessé, fut attaqué dans une maison de bois où il était logé;
un boulet de canon brisa le lit sur lequel il reposait et dont un des
éclats, lui fit une seconde blessure. Il ne dut son salut qu'à quelques
officiers, également blessés, qui soutinrent un siège dans la maison
jusqu'à l'arrivée des premières troupes françaises. À Chotaviski, à
Molodetschno, le 9e corps, qui faisait l'arrière-garde, fut vivement
attaqué et mis dans une déroute complète. Le duc de Bellune déclara même
que ce serait là son dernier effort, et que, dans l'état où étaient les
troupes, il allait hâter sa marche, en évitant toute espèce
d'engagement[45]. Napoléon, ne pouvant plus rien entreprendre avec une
armée tellement détruite, et craignant d'ailleurs l'effet qu'allait
produire en Allemagne la nouvelle de ce désastre, se décida à quitter
l'armée et à retourner en France, afin de demander de nouveaux secours
pour continuer la guerre. Le moment était favorable, car l'occupation de
Molodetschno venait de rouvrir la communication avec Wilna. Le 5
décembre, il écrivit à Smorghoni le fameux 29e bulletin et partit le
soir même en traîneau avec le grand maréchal, le grand écuyer et le
comte de Lobau, son aide de camp, laissant au roi de Naples le
commandement de l'armée. Ce départ fut jugé diversement. Les uns
crièrent à l'abandon; d'autres se consolèrent en pensant que l'Empereur
reviendrait bientôt, à la tête d'une nouvelle armée, pour nous venger.
Plusieurs se contentèrent de dire qu'ils voudraient bien pouvoir s'en
aller comme lui.
Dans la situation de l'armée, cet événement était pour elle une nouvelle
calamité. L'opinion que l'on avait du génie de l'Empereur donnait de la
confiance; la crainte qu'il inspirait retenait dans le devoir. Après son
départ chacun fit à sa tête, et les ordres que donna le roi de Naples ne
servirent qu'à compromettre son autorité. J'ai raconté que les cadres du
3e corps avaient rejoint la garde impériale et marchaient sous sa
protection. Dès le lendemain du départ de Napoléon, le roi de Naples
voulut les envoyer à l'arrière-garde. Le général Ledru, qui nous
commandait, n'en continua pas moins sa marche. La division Loison, forte
de 10,000 hommes, ainsi que deux régiments napolitains, étaient venus de
Wilna prendre position à Oszmiana pour protéger la retraite de l'armée.
En deux jours de bivouac, sans un seul combat, le froid les réduisit
presque au même point que nous; le mauvais exemple des autres régiments
acheva de les désorganiser; ils furent entraînés dans la déroute
générale, et tous les débris de l'armée vinrent se jeter pêle-mêle dans
Wilna.