Il est inutile, à cette époque, de raconter en détail chaque journée de

marche; ce ne serait que répéter le récit des mêmes malheurs. Le froid,

qui semblait ne s'être adouci que pour rendre plus difficile le passage

du Dniéper et de la Bérézina, avait repris avec plus de force que

jamais. Le thermomètre baissa d'abord à 15° et 18°, ensuite à 20° et

25°, et la rigueur de la saison acheva d'accabler des hommes déjà à demi

morts de faim et de fatigue. Je n'entreprendrai point de peindre les

spectacles que nous avions sous les yeux. Qu'on se représente des

plaines à perte de vue couvertes de neige, de longues forêts de pins,

des villages à demi brûlés et déserts, et à travers ces tristes contrées

une immense colonne de malheureux, presque tous sans armes, marchant

pêle-mêle et tombant à chaque pas sur la glace auprès des carcasses des

chevaux et des cadavres de leurs compagnons. Leurs figures portaient

l'empreinte de l'accablement ou du désespoir, leurs yeux étaient

éteints, leurs traits décomposés et entièrement noirs de crasse et de

fumée. Des peaux de mouton, des morceaux de drap leur tenaient lieu de

souliers; ils avaient la tête enveloppée de chiffons, les épaules

revêtues de couvertures de chevaux, de jupons de femme, de peaux à demi

brûlées. Aussi, dès que l'un deux tombait de fatigue, ses camarades le

dépouillaient avant sa mort pour se revêtir de ses haillons. Chaque

bivouac ressemblait le lendemain à un champ de bataille, et l'on

trouvait morts à côté de soi ceux auprès desquels on s'était couché la

veille. Un officier de l'avant-garde russe, témoin de ces scènes

d'horreur que la rapidité de notre fuite nous empêchait de bien

observer, en a fait un tableau après lequel il n'y a rien à ajouter: «La

route que nous parcourions, dit-il, était couverte de prisonniers que

nous ne surveillions plus, et qui étaient livrés à des souffrances

inconnues jusqu'alors; plusieurs se traînaient encore machinalement le

long de la route avec leurs pieds nus et à demi gelés; les uns avaient

perdu la parole; d'autres étaient tombés dans une sorte de stupidité

sauvage et voulaient, malgré nous, faire rôtir des cadavres pour les

dévorer. Ceux qui étaient trop faibles pour aller chercher du bois,

s'arrêtaient auprès du premier feu qu'ils trouvaient; là, s'asseyant les

uns sur les autres, ils se tenaient serrés autour de ce feu, dont la

faible chaleur les soutenait encore, et le peu de vie qui leur restait

s'éteignait en même temps que lui. Les maisons et les granges auxquelles

ces malheureux avaient mis le feu, étaient entourées de cadavres; car

ceux qui s'en approchaient n'avaient pas la force de fuir les flammes

qui arrivaient jusqu'à eux; et bientôt on en voyait d'autres avec un

rire convulsif se précipiter volontairement au milieu de l'incendie qui

les consumait à leur tour[46].»

Au milieu de si horribles calamités, la destruction de mon régiment me

causait une douleur bien vive. C'était là ma véritable souffrance, ou

pour mieux dire, la seule; car je n'appelle pas de ce nom la faim, le

froid et la fatigue. Quand la santé résiste aux souffrances physiques,

le courage apprend bientôt à les mépriser, surtout quand il est soutenu

par l'idée de Dieu, par l'espérance d'une autre vie; mais j'avoue que le

courage m'abandonnait en voyant succomber sous mes yeux des amis, des

compagnons d'armes, qu'on appelle à si juste titre la famille du

colonel, et qu'il semble n'avoir été appelé à commander que pour

présider à leur destruction. Rien n'attache autant que la communauté de

malheurs; aussi ai-je toujours retrouvé en eux le même attachement et le

même intérêt qu'ils m'inspiraient. Jamais un officier ou un soldat n'eut

un morceau de pain sans le venir partager avec moi. Cette réciprocité de

soins n'était point particulière à mon régiment; on la retrouvait dans

l'armée entière, dans cette armée où l'autorité était si paternelle, et

où la subordination se fondait presque toujours sur l'attachement et la

confiance. On a dit qu'à cette époque les supérieurs étaient méconnus et

maltraités; cela ne doit s'entendre tout au plus que des étrangers: car

dans l'intérieur d'un régiment, jamais un colonel n'a cessé d'être

respecté autant qu'il avait droit de l'être. Le seul moyen d'adoucir

tant de maux était de marcher réunis, de s'aider et de se secourir

mutuellement. C'est ainsi que nous avancions vers Wilna, comptant chaque

pas qui nous en rapprochait, logeant tous entassés dans de misérables

cabanes près du quartier général, arrivant la nuit, partant avant le

jour. Un tambour du 24e régiment marchait à notre tête; c'était tout ce

qui restait des tambours et des musiciens des régiments du 3e corps. Le

8 décembre, cinq jours après le départ de Napoléon, nous arrivâmes sous

les murs de Wilna[47]. J'avais pris, ce jour-là, les devants avec la

permission du général Ledru, pour tâcher d'apprendre ce qu'on voulait

faire de nous dans cette ville et quelles ressources elle offrirait. En

arrivant à la porte, j'y trouvai un encombrement et une confusion

comparables au passage de la Bérézina. Aucune précaution n'avait été

prise pour mettre de l'ordre; et, pendant que l'on s'étouffait à la

porte, il y avait à côté des passages ouverts que l'on ne connaissait

point et que personne n'indiqua. Je vins à bout d'entrer en me débattant

dans la foule. Parvenu au milieu de la ville, il me fut impossible

d'apprendre où l'on allait établir le 3e corps. Tout était en confusion

chez le gouverneur et à la municipalité. La nuit vint; j'ignorais ou

était mon régiment. Excédé de fatigue, j'entrai dans le logement du

prince de Neufchâtel, dont tous les domestiques étaient dispersés; et

après avoir soupe avec un pot de confitures sans pain, je m'endormis sur

une planche en remettant au lendemain mes recherches.

CHAPITRE VIII.

RETRAITE DE WILNA À KOWNO.

SITUATION DE L'ARMÉE DANS WILNA.--INCERTITUDE DU ROY DE NAPLES.--ATTAQUE

DES RUSSES.--DÉPART PRÉCIPITÉ.--LE MARÉCHAL NEY CHARGÉ DE

L'ARRIÈRE-GARDE.--MARCHE JUSQU'A KOWNO.

À la pointe du jour, je parcourus de nouveau la ville pour apprendre des

nouvelles de mon régiment. Le coup d'œil qu'offrait alors Wilna ne

ressemblait à rien de ce que nous avions vu jusqu'alors. Tous les pays

que nous venions de parcourir portaient l'empreinte de la destruction

dont nous étions les auteurs et les victimes. Les villes étaient

brûlées, les habitants en fuite; le peu qu'il en restait partageait

notre misère, et la malédiction divine semblait avoir frappé de mort

autour de nous la nature entière. Mais à Wilna, les maisons étaient

conservées; les habitants se livraient à leurs occupations ordinaires;

tout offrait l'image d'une ville riche et peuplée; et au milieu de cette

ville, on voyait errer nos soldats déguenillés et mourants de faim. Les

uns payaient au poids de l'or la plus chétive nourriture, d'autres

imploraient un morceau de pain de la pitié des habitants. Ces derniers,

considéraient avec terreur les restes de cette armée jadis si

formidable, et qui cinq mois auparavant excitait leur admiration. Les

Polonais s'attendrissaient sur des malheurs qui ruinaient leurs

espérances; les partisans de la Russie triomphaient; les Juifs ne

voyaient que l'occasion de nous faire payer largement tout ce dont nous

avions besoin. Les boutiques, les auberges et les cafés, ne pouvant

suffire à la quantité d'acheteurs, furent fermés dès le premier jour, et

les habitants, craignant que notre avidité n'amenât bientôt la famine,

cachèrent leurs provisions. L'armée avait à Wilna des magasins de toute

espèce; on fit quelques distributions à la garde; le reste de l'armée

était trop en désordre pour y prendre part. Quant aux dispositions

militaires, il n'y en eut point. Que faire en effet? chercher à défendre

Wilna, c'était tenter l'impossible; se retirer, c'était agir contre

l'intention de l'Empereur. Dans cette extrémité, le roi de Naples ne fit

aucuns préparatifs, soit, pour la défense, soit pour l'évacuation de la

ville, dont le général Loison occupait encore les approches.

À force de recherches, je trouvai le logement du maréchal Ney, et

j'appris de lui que l'on avait établi les 2e et 3e corps dans un couvent

au faubourg de Smolensk; je m'y rendis aussitôt, c'est-à-dire aussi vite

que l'encombrement toujours croissant des rues pouvait le permettre.

L'ennemi, faiblement contenu par le général Loison, s'approchait de la

ville; le bruit du canon se faisait entendre, et la porte de Smolensk

était encombrée de fuyards, plusieurs déjà percés de coups de lance, et

qui s'étouffaient pour trouver un passage. Il me fallut les plus grands

efforts pour pénétrer dans le faubourg. Le 3e corps avait en effet

occupé la veille le couvent que l'on m'avait indiqué; mais tous les

officiers, ainsi que les généraux, s'étaient dispersés; il ne restait

qu'un sergent et dix hommes de mon régiment, qui ne connaissaient le

logement d'aucun officier. Croirait-on qu'en ce moment deux aides de

camp du général Hogendorp, gouverneur de Wilna, vinrent transmettre

l'ordre aux 2e et 3e corps de prendre les armes, et de se porter sur la

ligne pour soutenir le général Loison? ils trouvèrent quelques hommes

désarmés, gelés et malades, sans officiers, sans généraux. Bien loin

d'obéir à un ordre si étrange, je prescrivis au sergent de rentrer dans

la ville, si l'ennemi arrivait jusqu'au faubourg. J'y rentrai moi-même

aussitôt en risquant pour la troisième fois de me faire étouffer. Le

bruit du canon qui s'approchait mettait tout en alarmes; on battait la

générale; le maréchal Lefebvre et plusieurs généraux parcouraient les

rues en criant: _Aux armes_! Quelques pelotons réunis marchaient vers la

porte de Smolensk; mais le plus grand nombre des soldats, couchés dans

les rues et dans les maisons où on voulait les souffrir, déclaraient

qu'ils ne pouvaient plus combattre et qu'ils resteraient là. Les

habitants, craignant le pillage, se hâtaient de fermer leurs maisons et

d'en barricader les portes. La vieille garde, seule encore en assez bon

ordre, se réunissait sur la place d'armes, et je me joignis à elle. À

l'entrée de la nuit, le calme se rétablit, le canon cessa de se faire

entendre, et la division Loison resta en position sur les hauteurs qui

entourent la ville. Le roi de Naples, ne voulant pas courir une seconde

fois le risque d'être enlevé de vive force, s'établit le soir même au

faubourg de Kowno, pour en partir avant le jour. Je retournai alors chez

le maréchal Ney, où je reçus l'ordre de départ. Le 3e corps partait le

lendemain à six heures du matin, commandé par le général Marchand; le

maréchal Ney, destiné jusqu'au dernier moment à sauver les restes de

l'armée, reprenait le commandement de l'arrière-garde, composée des

Bavarois (6e corps) et de la division Loison.

Un officier de mon régiment vint ensuite me chercher et me conduisit au

logement du major, et je retrouvai mon régiment, dont j'étais séparé

d'une manière si bizarre depuis deux jours, tant il est vrai qu'on se

repent toujours à la guerre d'avoir quitté son poste, même avec

l'autorisation de ses chefs, même avec l'intention de bien faire! Les

officiers du 4e, semblables au reste de l'armée, avaient passé la

journée assez tranquillement dans les maisons, en s'inquiétant peu de la

générale et de l'approche de l'ennemi. Un capitaine venait d'arriver de

Nancy (dépôt du régiment) avec des effets d'habillement et de chaussure.

On en distribua aux officiers et aux soldats présents; le reste allait

être abandonné faute de moyens de transport. Je voulus les vendre à un

Juif, et j'ordonnai à l'officier qui les avait conduits de rester

jusqu'au départ de l'arrière-garde pour tâcher de conclure ce marché.

Celui-ci, très-effrayé de la situation de Wilna, ne se souciait pas d'y

prolonger son séjour; et, après plusieurs objections que je trouvai

très-mauvaises, il ne craignit pas de me désobéir, et partit même avant

nous. Cet officier s'était perdu pour toujours dans mon esprit; je dois

à sa mémoire d'ajouter qu'il est mort depuis sur le champ de bataille.

Le roi de Naples partit à quatre heures du matin avec la vieille garde;

les débris des corps d'armée les suivirent successivement. On assure que

le maréchal Mortier apprit par hasard le départ, et se mit en marche

avec la jeune garde sans avoir reçu d'ordre. Nous partîmes à six heures

avec le général Marchand; quelques heures après, le maréchal Ney évacua

la ville, qui fut sur-le-champ occupée par l'avant-garde russe. On y

abandonna les magasins de vivres, d'armement et d'habillement. Plusieurs

généraux, beaucoup d'officiers, plus de 20,000 hommes, presque tous

malades, tombèrent au pouvoir de l'ennemi; ces malheureux avaient

rassemblé toutes leurs forces pour arriver à Wilna, croyant y trouver le

repos. Au moment du départ de l'arrière-garde, les Juifs massacrèrent et

dépouillèrent tous ceux qui tombèrent sous leurs mains; le reste mourut

de misère dans les hôpitaux ou fut traîné dans l'intérieur de la Russie.

Ainsi fut perdue cette ville conquise si brillamment au commencement de

la campagne.

Il restait vingt-six lieues à faire pour repasser le Niémen à Kowno, et

il n'y avait pas un moment à perdre; car un jour passé à Wilna donnait

aux Russes une grande avance. Cette journée n'avait été employée qu'à

frapper aux portes des maisons pour demander un morceau de pain, et le

peu de vivres qu'on avait trouvés ayant été consommés, nous n'avions

rien à emporter, quand même les moyens de transport n'auraient pas

manqué; aussi les mêmes calamités dont j'ai fait précédemment le récit

continuèrent-elles à nous poursuivre, et nos forces épuisées ne

permettaient pas d'espérer de les supporter longtemps.

À une lieue de Wilna se trouve une haute montagne dont la pente rapide

était couverte de verglas; cette montagne fut aussi fatale à nos

équipages que l'avait été le passage de la Bérézina. Les chevaux firent

d'inutiles efforts pour la gravir, et l'on ne put sauver ni une voiture

ni une pièce de canon. Nous trouvâmes au pied de la côte toute

l'artillerie de la garde, le reste des équipages de l'Empereur et le

trésor de l'armée. Les soldats, en passant, enfonçaient les voitures et

se chargeaient de riches habits, de fourrures, de pièces d'or et

d'argent. C'était un singulier spectacle que de voir des hommes couverts

d'or et mourant de faim, et de trouver étendus sur les neiges de la

Russie tous les objets que le luxe a fait inventer à Paris. Ce pillage

continua jusqu'au moment où les Cosaques tombèrent sur les pillards et

s'emparèrent de toutes ces richesses.

Mes compagnons s'étaient dispersés au milieu des voitures et des chevaux

abandonnés pour gravir cette montagne; quand je fus au sommet, je n'en

trouvai pas un seul autour de moi; plusieurs me rejoignirent pendant la

marche. Un de mes chefs de bataillon, malade et porté sur un traîneau,

disparut pour toujours. La première journée fut de neuf lieues; la

deuxième de sept jusqu'à Zismory. J'avais perdu le général Marchand, et

je conduisais seul mon régiment. Les officiers me demandèrent d'arrêter

à une lieue en arrière; mais il y avait dix lieues de Zismory à Kowno,

et le canon de l'arrière-garde, en se rapprochant, m'avertissait qu'il

fallait atteindre Kowno dans la journée suivante. J'exigeai donc qu'on

allât jusqu'à Zismory, où quelques huttes remplies de blessés nous

servirent d'asile.

Le lendemain 12, il était à peine cinq heures du matin quand je me remis

en marche; l'obscurité de la nuit, le verglas qui couvrait la route,

rendaient cette marche bien pénible. Au point du jour, un officier vint

me dire que le maréchal Ney avec l'arrière-garde avait traversé Zismory

la nuit, qu'il était en avant de nous, et que rien ne nous séparait plus

des ennemis. Ce moment fut peut-être pour moi le plus cruel de toute la

campagne. Je jetai les yeux autour de moi: vingt officiers malades, un

pareil nombre de soldats, dont la moitié sans armes, voilà tout ce qui

composait mon régiment, tout ce qui pouvait encore défendre notre

liberté et notre vie. Nous touchions au Niémen, et nous allions

peut-être perdre en un instant le fruit de deux mois de souffrances, de

tant de dévouement, de si grands sacrifices. Cette idée faillit m'ôter

tout mon courage. Je pressai la marche, sans consulter ni ma fatigue ni

celle de mes compagnons, sans songer au terrain glissant sur lequel nous

tombions à chaque pas. J'avais fait plusieurs fois cette même route au

mois de juin, après le passage du Niémen. Alors, dans la plus belle

saison de l'année, elle était couverte de troupes nombreuses et plus

admirables encore par leur ardeur et leur enthousiasme que par leur

magnifique tenue. Et maintenant dans les mêmes lieux, par une saison

rigoureuse, une foule de fuyards déguenillés, sans force comme sans

courage, succombaient à chaque pas à la fatigue, en cherchant à fuir un

ennemi qu'ils ne pouvaient plus combattre. Cet affreux contraste me

frappa vivement; et, quoique mes forces fussent bien épuisées, j'en

retrouvai encore pour sentir tant de malheurs.

Nous étions à moitié chemin de Kowno, quand j'appris d'une manière

positive que le maréchal Ney était encore derrière nous avec

l'arrière-garde. Cette nouvelle, en calmant mes inquiétudes, me permit

de donner à mon régiment quelques instants de repos sur les ruines du

village de Rikonti, et nous nous efforçâmes ensuite d'atteindre Kowno,

qui semblait fuir devant nous. Deux officiers, conduits sur un traîneau,

voulurent m'emmener avec eux; je les refusai pour encourager jusqu'à la

fin mes compagnons par mon exemple. Mais j'avoue que j'eus quelque

mérite à ne pas profiter de cette occasion; jamais je n'avais été si

fatigué, et peu s'en fallut plus d'une fois que je restasse en chemin.

Enfin, nous revîmes le Niémen et nous entrâmes dans Kowno. Pendant que

les soldats allaient chercher du rhum et du biscuit, je tombai de

lassitude au coin d'une borne. On ne pouvait trouver un logement; il

fallut m'établir de, force avec mes officiers dans une maison occupée

par le 4e corps, où l'on refusait de nous recevoir, et où nous couchâmes

tous sur le carreau.

Le maréchal Ney venait d'arriver après avoir laissé une partie de

l'arrière-garde en avant de la ville; le général Marchand nous rejoignit

aussi le soir même avec les autres régiments; il donna l'ordre de départ

pour le lendemain à cinq heures. Nous allions passer le Niémen et

quitter pour toujours cette terre de malheur. Mais, au moment du départ,

le maréchal décida que nous resterions avec lui à l'arrière-garde:

dernière épreuve de courage et de dévouement que nous étions appelés à

subir, et qui ne fut pas la moins pénible. Depuis longtemps il était

permis aux restes du 3e corps de croire leur tâche remplie; ils avaient

atteint le Niémen, et, quoiqu'ils ne fussent plus en état de combattre,

on exigeait d'eux de rester dans Kowno pour tenter encore de le défendre

ou plutôt pour s'ensevelir honorablement sous ses ruines. Il faut le

dire pourtant à la louange des officiers et des soldats, tous obéirent

sans murmures, aucun ne quitta son poste dans une situation si critique.

Pour moi, qui voyais avec admiration la constance héroïque du maréchal

Ney, je me félicitai d'être appelé à l'honneur de seconder ses derniers

efforts; nous rentrâmes dans nos logements, attendant de nouveaux ordres

et prêts à tout événement.

CHAPITRE IX.

RETRAITE DE KOWNO SUR LES BORDS DE LA VISTULE.

SITUATION DE KOWNO.--DÉFENSE DE LA VILLE.--PASSAGE DU NIÉMEN.--DERNIÈRE

ATTAQUE DES RUSSES DE L'AUTRE COTÉ DU FLEUVE.--PRÉSENCE D'ESPRIT DU

MARÉCHAL NEY.--MARCHE JUSQU'A KŒNIGSBERG.--RÉPARTITION DE L'ARMÉE EN

CANTONNEMENTS SUR LA VISTULE.--ARRIVÉE DU 3e CORPS AMARIENBOURG.

Kowno, de même que Wilna, était rempli de magasins, et l'on pense bien

que les distributions n'y furent pas plus régulières. Mais les soldats

n'eurent pas la patience de mourir de faim au milieu de l'abondance. Les

magasins, que l'on avait respectés à Wilna, furent enfoncés à Kowno, et

ce nouveau genre de désordre amena de nouveaux malheurs; beaucoup

d'hommes ayant bu du rhum sans modération furent engourdis de froid et

moururent. Cette liqueur était pour eux d'autant plus dangereuse, qu'ils

en ignoraient les effets, et que, n'étant accoutumés qu'à la mauvaise

eau-de-vie du pays, ils croyaient boire impunément du rhum en aussi

grande quantité. On brisa les tonneaux, le rhum coulait dans les

magasins et presque au milieu des rues; d'autres soldats enlevaient les

biscuits ou partageaient entre eux les sacs de farine. Les portes des

magasins d'habillement étaient ouvertes, les habits jetés pêle-mêle;

chaque soldat prenait ceux qu'il trouvait sous la main et s'en revêtait

au milieu de la rue; mais la plupart, traversant Kowno sans arrêter, ne

songeaient qu'à fuir. Accoutumés à suivre machinalement ceux qui

marchaient devant eux, on les voyait risquer de s'étouffer en se

pressant sur le pont, sans songer qu'ils pouvaient facilement passer le

Niémen sur la glace.

Cependant le maréchal Ney cherchait encore à défendre Kowno pour donner

à tous ces malheureux le temps d'échapper à la poursuite de l'ennemi et

pour protéger la retraite du roi de Naples, qui avait pris la veille la

route de Kœnigsberg par Gumbinnen. Un ouvrage en terre construit à la

hâte, en avant de la porte de Wilna, lui parut une défense suffisante

pour arrêter l'ennemi toute la journée. Dans la matinée, l'arrière-garde

rentra dans la ville; deux pièces de canon soutenues par quelques

pelotons d'infanterie bavaroise furent placées sur le rempart, et ce

petit nombre de troupes se disposait à soutenir l'attaque qui déjà se

préparait. Le maréchal Ney, ayant pris ces dispositions, avait été se

reposer dans son logement; à peine était-il parti, que l'affaire

s'engagea. Les premiers coups de canon des Russes démontèrent une de nos

pièces; l'infanterie prit la fuite, les canonniers allaient la suivre.

Bientôt les Cosaques pouvaient pénétrer sans obstacle dans la ville,

quand le maréchal parut sur le rempart. Son absence avait pensé nous

perdre; sa présence suffit pour tout réparer. Il prit lui-même un fusil,

les troupes revinrent à leur poste, le combat se rétablit et se soutint

jusqu'à l'entrée de la nuit, que commença la retraite. Ainsi ce dernier

succès fut dû à la bravoure personnelle du maréchal, qui défendit

lui-même en soldat la position qu'il mettait tant de prix à conserver.

Je n'appris qu'ensuite le danger que nous venions de courir, et j'aurais

regretté de n'avoir point combattu auprès du maréchal, si mon premier

devoir, n'eût été de rester avec mon régiment; nous passâmes la journée,

ainsi que le 18e chez un juif où nous trouvâmes quelques vivres et

beaucoup d'eau-de-vie. Cette espèce d'abondance avait aussi son danger,

car après une aussi longue disette, le moindre excès pouvait être

mortel. Malgré les recommandations du colonel Pelleport et les miennes,

plusieurs hommes s'enivrèrent et furent hors d'état de nous suivre. Les

officiers trouvèrent à Kowno leurs porte-manteaux; il n'y avait aucun

moyen de les emporter; chacun prit dans le sien ce qui pouvait lui

servir et abandonna le reste, trop heureux de sauver sa vie pour songer

à rien regretter.

Vers le soir, l'ordre du départ arriva; le 3e corps devait ouvrir la

marche, suivi des Bavarois et des restes de la division Loison. Nous

traversâmes Kowno au milieu des morts et des mourants. On distinguait, à

la lueur des feux des bivouacs encore allumés dans les rues, quelques

soldats qui nous regardaient passer avec indifférence; et quand on leur

disait qu'ils allaient tomber au pouvoir de l'ennemi, ils baissaient la

tête et se serraient auprès du feu sans répondre. Les habitants, rangés

sur notre passage, nous regardaient d'un air insolent. L'un d'eux

s'était déjà armé d'un fusil, je le lui arrachai. Plusieurs soldats, qui

s'étaient traînés jusqu'au Niémen, tombèrent morts sur le pont, au

moment où ils touchaient au terme de leur misère. Nous passâmes le

fleuve à notre tour; et, tournant nos regards vers l'affreux pays que

nous quittions, nous nous félicitâmes du bonheur d'en être sortis, et

surtout de l'honneur d'en être sortis les derniers.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 21 / 32 段