marche; ce ne serait que répéter le récit des mêmes malheurs. Le froid,
qui semblait ne s'être adouci que pour rendre plus difficile le passage
du Dniéper et de la Bérézina, avait repris avec plus de force que
jamais. Le thermomètre baissa d'abord à 15° et 18°, ensuite à 20° et
25°, et la rigueur de la saison acheva d'accabler des hommes déjà à demi
morts de faim et de fatigue. Je n'entreprendrai point de peindre les
spectacles que nous avions sous les yeux. Qu'on se représente des
plaines à perte de vue couvertes de neige, de longues forêts de pins,
des villages à demi brûlés et déserts, et à travers ces tristes contrées
une immense colonne de malheureux, presque tous sans armes, marchant
pêle-mêle et tombant à chaque pas sur la glace auprès des carcasses des
chevaux et des cadavres de leurs compagnons. Leurs figures portaient
l'empreinte de l'accablement ou du désespoir, leurs yeux étaient
éteints, leurs traits décomposés et entièrement noirs de crasse et de
fumée. Des peaux de mouton, des morceaux de drap leur tenaient lieu de
souliers; ils avaient la tête enveloppée de chiffons, les épaules
revêtues de couvertures de chevaux, de jupons de femme, de peaux à demi
brûlées. Aussi, dès que l'un deux tombait de fatigue, ses camarades le
dépouillaient avant sa mort pour se revêtir de ses haillons. Chaque
bivouac ressemblait le lendemain à un champ de bataille, et l'on
trouvait morts à côté de soi ceux auprès desquels on s'était couché la
veille. Un officier de l'avant-garde russe, témoin de ces scènes
d'horreur que la rapidité de notre fuite nous empêchait de bien
observer, en a fait un tableau après lequel il n'y a rien à ajouter: «La
route que nous parcourions, dit-il, était couverte de prisonniers que
nous ne surveillions plus, et qui étaient livrés à des souffrances
inconnues jusqu'alors; plusieurs se traînaient encore machinalement le
long de la route avec leurs pieds nus et à demi gelés; les uns avaient
perdu la parole; d'autres étaient tombés dans une sorte de stupidité
sauvage et voulaient, malgré nous, faire rôtir des cadavres pour les
dévorer. Ceux qui étaient trop faibles pour aller chercher du bois,
s'arrêtaient auprès du premier feu qu'ils trouvaient; là, s'asseyant les
uns sur les autres, ils se tenaient serrés autour de ce feu, dont la
faible chaleur les soutenait encore, et le peu de vie qui leur restait
s'éteignait en même temps que lui. Les maisons et les granges auxquelles
ces malheureux avaient mis le feu, étaient entourées de cadavres; car
ceux qui s'en approchaient n'avaient pas la force de fuir les flammes
qui arrivaient jusqu'à eux; et bientôt on en voyait d'autres avec un
rire convulsif se précipiter volontairement au milieu de l'incendie qui
les consumait à leur tour[46].»
Au milieu de si horribles calamités, la destruction de mon régiment me
causait une douleur bien vive. C'était là ma véritable souffrance, ou
pour mieux dire, la seule; car je n'appelle pas de ce nom la faim, le
froid et la fatigue. Quand la santé résiste aux souffrances physiques,
le courage apprend bientôt à les mépriser, surtout quand il est soutenu
par l'idée de Dieu, par l'espérance d'une autre vie; mais j'avoue que le
courage m'abandonnait en voyant succomber sous mes yeux des amis, des
compagnons d'armes, qu'on appelle à si juste titre la famille du
colonel, et qu'il semble n'avoir été appelé à commander que pour
présider à leur destruction. Rien n'attache autant que la communauté de
malheurs; aussi ai-je toujours retrouvé en eux le même attachement et le
même intérêt qu'ils m'inspiraient. Jamais un officier ou un soldat n'eut
un morceau de pain sans le venir partager avec moi. Cette réciprocité de
soins n'était point particulière à mon régiment; on la retrouvait dans
l'armée entière, dans cette armée où l'autorité était si paternelle, et
où la subordination se fondait presque toujours sur l'attachement et la
confiance. On a dit qu'à cette époque les supérieurs étaient méconnus et
maltraités; cela ne doit s'entendre tout au plus que des étrangers: car
dans l'intérieur d'un régiment, jamais un colonel n'a cessé d'être
respecté autant qu'il avait droit de l'être. Le seul moyen d'adoucir
tant de maux était de marcher réunis, de s'aider et de se secourir
mutuellement. C'est ainsi que nous avancions vers Wilna, comptant chaque
pas qui nous en rapprochait, logeant tous entassés dans de misérables
cabanes près du quartier général, arrivant la nuit, partant avant le
jour. Un tambour du 24e régiment marchait à notre tête; c'était tout ce
qui restait des tambours et des musiciens des régiments du 3e corps. Le
8 décembre, cinq jours après le départ de Napoléon, nous arrivâmes sous
les murs de Wilna[47]. J'avais pris, ce jour-là, les devants avec la
permission du général Ledru, pour tâcher d'apprendre ce qu'on voulait
faire de nous dans cette ville et quelles ressources elle offrirait. En
arrivant à la porte, j'y trouvai un encombrement et une confusion
comparables au passage de la Bérézina. Aucune précaution n'avait été
prise pour mettre de l'ordre; et, pendant que l'on s'étouffait à la
porte, il y avait à côté des passages ouverts que l'on ne connaissait
point et que personne n'indiqua. Je vins à bout d'entrer en me débattant
dans la foule. Parvenu au milieu de la ville, il me fut impossible
d'apprendre où l'on allait établir le 3e corps. Tout était en confusion
chez le gouverneur et à la municipalité. La nuit vint; j'ignorais ou
était mon régiment. Excédé de fatigue, j'entrai dans le logement du
prince de Neufchâtel, dont tous les domestiques étaient dispersés; et
après avoir soupe avec un pot de confitures sans pain, je m'endormis sur
une planche en remettant au lendemain mes recherches.
CHAPITRE VIII.
RETRAITE DE WILNA À KOWNO.
SITUATION DE L'ARMÉE DANS WILNA.--INCERTITUDE DU ROY DE NAPLES.--ATTAQUE
DES RUSSES.--DÉPART PRÉCIPITÉ.--LE MARÉCHAL NEY CHARGÉ DE
L'ARRIÈRE-GARDE.--MARCHE JUSQU'A KOWNO.
À la pointe du jour, je parcourus de nouveau la ville pour apprendre des
nouvelles de mon régiment. Le coup d'œil qu'offrait alors Wilna ne
ressemblait à rien de ce que nous avions vu jusqu'alors. Tous les pays
que nous venions de parcourir portaient l'empreinte de la destruction
dont nous étions les auteurs et les victimes. Les villes étaient
brûlées, les habitants en fuite; le peu qu'il en restait partageait
notre misère, et la malédiction divine semblait avoir frappé de mort
autour de nous la nature entière. Mais à Wilna, les maisons étaient
conservées; les habitants se livraient à leurs occupations ordinaires;
tout offrait l'image d'une ville riche et peuplée; et au milieu de cette
ville, on voyait errer nos soldats déguenillés et mourants de faim. Les
uns payaient au poids de l'or la plus chétive nourriture, d'autres
imploraient un morceau de pain de la pitié des habitants. Ces derniers,
considéraient avec terreur les restes de cette armée jadis si
formidable, et qui cinq mois auparavant excitait leur admiration. Les
Polonais s'attendrissaient sur des malheurs qui ruinaient leurs
espérances; les partisans de la Russie triomphaient; les Juifs ne
voyaient que l'occasion de nous faire payer largement tout ce dont nous
avions besoin. Les boutiques, les auberges et les cafés, ne pouvant
suffire à la quantité d'acheteurs, furent fermés dès le premier jour, et
les habitants, craignant que notre avidité n'amenât bientôt la famine,
cachèrent leurs provisions. L'armée avait à Wilna des magasins de toute
espèce; on fit quelques distributions à la garde; le reste de l'armée
était trop en désordre pour y prendre part. Quant aux dispositions
militaires, il n'y en eut point. Que faire en effet? chercher à défendre
Wilna, c'était tenter l'impossible; se retirer, c'était agir contre
l'intention de l'Empereur. Dans cette extrémité, le roi de Naples ne fit
aucuns préparatifs, soit, pour la défense, soit pour l'évacuation de la
ville, dont le général Loison occupait encore les approches.
À force de recherches, je trouvai le logement du maréchal Ney, et
j'appris de lui que l'on avait établi les 2e et 3e corps dans un couvent
au faubourg de Smolensk; je m'y rendis aussitôt, c'est-à-dire aussi vite
que l'encombrement toujours croissant des rues pouvait le permettre.
L'ennemi, faiblement contenu par le général Loison, s'approchait de la
ville; le bruit du canon se faisait entendre, et la porte de Smolensk
était encombrée de fuyards, plusieurs déjà percés de coups de lance, et
qui s'étouffaient pour trouver un passage. Il me fallut les plus grands
efforts pour pénétrer dans le faubourg. Le 3e corps avait en effet
occupé la veille le couvent que l'on m'avait indiqué; mais tous les
officiers, ainsi que les généraux, s'étaient dispersés; il ne restait
qu'un sergent et dix hommes de mon régiment, qui ne connaissaient le
logement d'aucun officier. Croirait-on qu'en ce moment deux aides de
camp du général Hogendorp, gouverneur de Wilna, vinrent transmettre
l'ordre aux 2e et 3e corps de prendre les armes, et de se porter sur la
ligne pour soutenir le général Loison? ils trouvèrent quelques hommes
désarmés, gelés et malades, sans officiers, sans généraux. Bien loin
d'obéir à un ordre si étrange, je prescrivis au sergent de rentrer dans
la ville, si l'ennemi arrivait jusqu'au faubourg. J'y rentrai moi-même
aussitôt en risquant pour la troisième fois de me faire étouffer. Le
bruit du canon qui s'approchait mettait tout en alarmes; on battait la
générale; le maréchal Lefebvre et plusieurs généraux parcouraient les
rues en criant: _Aux armes_! Quelques pelotons réunis marchaient vers la
porte de Smolensk; mais le plus grand nombre des soldats, couchés dans
les rues et dans les maisons où on voulait les souffrir, déclaraient
qu'ils ne pouvaient plus combattre et qu'ils resteraient là. Les
habitants, craignant le pillage, se hâtaient de fermer leurs maisons et
d'en barricader les portes. La vieille garde, seule encore en assez bon
ordre, se réunissait sur la place d'armes, et je me joignis à elle. À
l'entrée de la nuit, le calme se rétablit, le canon cessa de se faire
entendre, et la division Loison resta en position sur les hauteurs qui
entourent la ville. Le roi de Naples, ne voulant pas courir une seconde
fois le risque d'être enlevé de vive force, s'établit le soir même au
faubourg de Kowno, pour en partir avant le jour. Je retournai alors chez
le maréchal Ney, où je reçus l'ordre de départ. Le 3e corps partait le
lendemain à six heures du matin, commandé par le général Marchand; le
maréchal Ney, destiné jusqu'au dernier moment à sauver les restes de
l'armée, reprenait le commandement de l'arrière-garde, composée des
Bavarois (6e corps) et de la division Loison.
Un officier de mon régiment vint ensuite me chercher et me conduisit au
logement du major, et je retrouvai mon régiment, dont j'étais séparé
d'une manière si bizarre depuis deux jours, tant il est vrai qu'on se
repent toujours à la guerre d'avoir quitté son poste, même avec
l'autorisation de ses chefs, même avec l'intention de bien faire! Les
officiers du 4e, semblables au reste de l'armée, avaient passé la
journée assez tranquillement dans les maisons, en s'inquiétant peu de la
générale et de l'approche de l'ennemi. Un capitaine venait d'arriver de
Nancy (dépôt du régiment) avec des effets d'habillement et de chaussure.
On en distribua aux officiers et aux soldats présents; le reste allait
être abandonné faute de moyens de transport. Je voulus les vendre à un
Juif, et j'ordonnai à l'officier qui les avait conduits de rester
jusqu'au départ de l'arrière-garde pour tâcher de conclure ce marché.
Celui-ci, très-effrayé de la situation de Wilna, ne se souciait pas d'y
prolonger son séjour; et, après plusieurs objections que je trouvai
très-mauvaises, il ne craignit pas de me désobéir, et partit même avant
nous. Cet officier s'était perdu pour toujours dans mon esprit; je dois
à sa mémoire d'ajouter qu'il est mort depuis sur le champ de bataille.
Le roi de Naples partit à quatre heures du matin avec la vieille garde;
les débris des corps d'armée les suivirent successivement. On assure que
le maréchal Mortier apprit par hasard le départ, et se mit en marche
avec la jeune garde sans avoir reçu d'ordre. Nous partîmes à six heures
avec le général Marchand; quelques heures après, le maréchal Ney évacua
la ville, qui fut sur-le-champ occupée par l'avant-garde russe. On y
abandonna les magasins de vivres, d'armement et d'habillement. Plusieurs
généraux, beaucoup d'officiers, plus de 20,000 hommes, presque tous
malades, tombèrent au pouvoir de l'ennemi; ces malheureux avaient
rassemblé toutes leurs forces pour arriver à Wilna, croyant y trouver le
repos. Au moment du départ de l'arrière-garde, les Juifs massacrèrent et
dépouillèrent tous ceux qui tombèrent sous leurs mains; le reste mourut
de misère dans les hôpitaux ou fut traîné dans l'intérieur de la Russie.
Ainsi fut perdue cette ville conquise si brillamment au commencement de
la campagne.
Il restait vingt-six lieues à faire pour repasser le Niémen à Kowno, et
il n'y avait pas un moment à perdre; car un jour passé à Wilna donnait
aux Russes une grande avance. Cette journée n'avait été employée qu'à
frapper aux portes des maisons pour demander un morceau de pain, et le
peu de vivres qu'on avait trouvés ayant été consommés, nous n'avions
rien à emporter, quand même les moyens de transport n'auraient pas
manqué; aussi les mêmes calamités dont j'ai fait précédemment le récit
continuèrent-elles à nous poursuivre, et nos forces épuisées ne
permettaient pas d'espérer de les supporter longtemps.
À une lieue de Wilna se trouve une haute montagne dont la pente rapide
était couverte de verglas; cette montagne fut aussi fatale à nos
équipages que l'avait été le passage de la Bérézina. Les chevaux firent
d'inutiles efforts pour la gravir, et l'on ne put sauver ni une voiture
ni une pièce de canon. Nous trouvâmes au pied de la côte toute
l'artillerie de la garde, le reste des équipages de l'Empereur et le
trésor de l'armée. Les soldats, en passant, enfonçaient les voitures et
se chargeaient de riches habits, de fourrures, de pièces d'or et
d'argent. C'était un singulier spectacle que de voir des hommes couverts
d'or et mourant de faim, et de trouver étendus sur les neiges de la
Russie tous les objets que le luxe a fait inventer à Paris. Ce pillage
continua jusqu'au moment où les Cosaques tombèrent sur les pillards et
s'emparèrent de toutes ces richesses.
Mes compagnons s'étaient dispersés au milieu des voitures et des chevaux
abandonnés pour gravir cette montagne; quand je fus au sommet, je n'en
trouvai pas un seul autour de moi; plusieurs me rejoignirent pendant la
marche. Un de mes chefs de bataillon, malade et porté sur un traîneau,
disparut pour toujours. La première journée fut de neuf lieues; la
deuxième de sept jusqu'à Zismory. J'avais perdu le général Marchand, et
je conduisais seul mon régiment. Les officiers me demandèrent d'arrêter
à une lieue en arrière; mais il y avait dix lieues de Zismory à Kowno,
et le canon de l'arrière-garde, en se rapprochant, m'avertissait qu'il
fallait atteindre Kowno dans la journée suivante. J'exigeai donc qu'on
allât jusqu'à Zismory, où quelques huttes remplies de blessés nous
servirent d'asile.
Le lendemain 12, il était à peine cinq heures du matin quand je me remis
en marche; l'obscurité de la nuit, le verglas qui couvrait la route,
rendaient cette marche bien pénible. Au point du jour, un officier vint
me dire que le maréchal Ney avec l'arrière-garde avait traversé Zismory
la nuit, qu'il était en avant de nous, et que rien ne nous séparait plus
des ennemis. Ce moment fut peut-être pour moi le plus cruel de toute la
campagne. Je jetai les yeux autour de moi: vingt officiers malades, un
pareil nombre de soldats, dont la moitié sans armes, voilà tout ce qui
composait mon régiment, tout ce qui pouvait encore défendre notre
liberté et notre vie. Nous touchions au Niémen, et nous allions
peut-être perdre en un instant le fruit de deux mois de souffrances, de
tant de dévouement, de si grands sacrifices. Cette idée faillit m'ôter
tout mon courage. Je pressai la marche, sans consulter ni ma fatigue ni
celle de mes compagnons, sans songer au terrain glissant sur lequel nous
tombions à chaque pas. J'avais fait plusieurs fois cette même route au
mois de juin, après le passage du Niémen. Alors, dans la plus belle
saison de l'année, elle était couverte de troupes nombreuses et plus
admirables encore par leur ardeur et leur enthousiasme que par leur
magnifique tenue. Et maintenant dans les mêmes lieux, par une saison
rigoureuse, une foule de fuyards déguenillés, sans force comme sans
courage, succombaient à chaque pas à la fatigue, en cherchant à fuir un
ennemi qu'ils ne pouvaient plus combattre. Cet affreux contraste me
frappa vivement; et, quoique mes forces fussent bien épuisées, j'en
retrouvai encore pour sentir tant de malheurs.
Nous étions à moitié chemin de Kowno, quand j'appris d'une manière
positive que le maréchal Ney était encore derrière nous avec
l'arrière-garde. Cette nouvelle, en calmant mes inquiétudes, me permit
de donner à mon régiment quelques instants de repos sur les ruines du
village de Rikonti, et nous nous efforçâmes ensuite d'atteindre Kowno,
qui semblait fuir devant nous. Deux officiers, conduits sur un traîneau,
voulurent m'emmener avec eux; je les refusai pour encourager jusqu'à la
fin mes compagnons par mon exemple. Mais j'avoue que j'eus quelque
mérite à ne pas profiter de cette occasion; jamais je n'avais été si
fatigué, et peu s'en fallut plus d'une fois que je restasse en chemin.
Enfin, nous revîmes le Niémen et nous entrâmes dans Kowno. Pendant que
les soldats allaient chercher du rhum et du biscuit, je tombai de
lassitude au coin d'une borne. On ne pouvait trouver un logement; il
fallut m'établir de, force avec mes officiers dans une maison occupée
par le 4e corps, où l'on refusait de nous recevoir, et où nous couchâmes
tous sur le carreau.
Le maréchal Ney venait d'arriver après avoir laissé une partie de
l'arrière-garde en avant de la ville; le général Marchand nous rejoignit
aussi le soir même avec les autres régiments; il donna l'ordre de départ
pour le lendemain à cinq heures. Nous allions passer le Niémen et
quitter pour toujours cette terre de malheur. Mais, au moment du départ,
le maréchal décida que nous resterions avec lui à l'arrière-garde:
dernière épreuve de courage et de dévouement que nous étions appelés à
subir, et qui ne fut pas la moins pénible. Depuis longtemps il était
permis aux restes du 3e corps de croire leur tâche remplie; ils avaient
atteint le Niémen, et, quoiqu'ils ne fussent plus en état de combattre,
on exigeait d'eux de rester dans Kowno pour tenter encore de le défendre
ou plutôt pour s'ensevelir honorablement sous ses ruines. Il faut le
dire pourtant à la louange des officiers et des soldats, tous obéirent
sans murmures, aucun ne quitta son poste dans une situation si critique.
Pour moi, qui voyais avec admiration la constance héroïque du maréchal
Ney, je me félicitai d'être appelé à l'honneur de seconder ses derniers
efforts; nous rentrâmes dans nos logements, attendant de nouveaux ordres
et prêts à tout événement.
CHAPITRE IX.
RETRAITE DE KOWNO SUR LES BORDS DE LA VISTULE.
SITUATION DE KOWNO.--DÉFENSE DE LA VILLE.--PASSAGE DU NIÉMEN.--DERNIÈRE
ATTAQUE DES RUSSES DE L'AUTRE COTÉ DU FLEUVE.--PRÉSENCE D'ESPRIT DU
MARÉCHAL NEY.--MARCHE JUSQU'A KŒNIGSBERG.--RÉPARTITION DE L'ARMÉE EN
CANTONNEMENTS SUR LA VISTULE.--ARRIVÉE DU 3e CORPS AMARIENBOURG.
Kowno, de même que Wilna, était rempli de magasins, et l'on pense bien
que les distributions n'y furent pas plus régulières. Mais les soldats
n'eurent pas la patience de mourir de faim au milieu de l'abondance. Les
magasins, que l'on avait respectés à Wilna, furent enfoncés à Kowno, et
ce nouveau genre de désordre amena de nouveaux malheurs; beaucoup
d'hommes ayant bu du rhum sans modération furent engourdis de froid et
moururent. Cette liqueur était pour eux d'autant plus dangereuse, qu'ils
en ignoraient les effets, et que, n'étant accoutumés qu'à la mauvaise
eau-de-vie du pays, ils croyaient boire impunément du rhum en aussi
grande quantité. On brisa les tonneaux, le rhum coulait dans les
magasins et presque au milieu des rues; d'autres soldats enlevaient les
biscuits ou partageaient entre eux les sacs de farine. Les portes des
magasins d'habillement étaient ouvertes, les habits jetés pêle-mêle;
chaque soldat prenait ceux qu'il trouvait sous la main et s'en revêtait
au milieu de la rue; mais la plupart, traversant Kowno sans arrêter, ne
songeaient qu'à fuir. Accoutumés à suivre machinalement ceux qui
marchaient devant eux, on les voyait risquer de s'étouffer en se
pressant sur le pont, sans songer qu'ils pouvaient facilement passer le
Niémen sur la glace.
Cependant le maréchal Ney cherchait encore à défendre Kowno pour donner
à tous ces malheureux le temps d'échapper à la poursuite de l'ennemi et
pour protéger la retraite du roi de Naples, qui avait pris la veille la
route de Kœnigsberg par Gumbinnen. Un ouvrage en terre construit à la
hâte, en avant de la porte de Wilna, lui parut une défense suffisante
pour arrêter l'ennemi toute la journée. Dans la matinée, l'arrière-garde
rentra dans la ville; deux pièces de canon soutenues par quelques
pelotons d'infanterie bavaroise furent placées sur le rempart, et ce
petit nombre de troupes se disposait à soutenir l'attaque qui déjà se
préparait. Le maréchal Ney, ayant pris ces dispositions, avait été se
reposer dans son logement; à peine était-il parti, que l'affaire
s'engagea. Les premiers coups de canon des Russes démontèrent une de nos
pièces; l'infanterie prit la fuite, les canonniers allaient la suivre.
Bientôt les Cosaques pouvaient pénétrer sans obstacle dans la ville,
quand le maréchal parut sur le rempart. Son absence avait pensé nous
perdre; sa présence suffit pour tout réparer. Il prit lui-même un fusil,
les troupes revinrent à leur poste, le combat se rétablit et se soutint
jusqu'à l'entrée de la nuit, que commença la retraite. Ainsi ce dernier
succès fut dû à la bravoure personnelle du maréchal, qui défendit
lui-même en soldat la position qu'il mettait tant de prix à conserver.
Je n'appris qu'ensuite le danger que nous venions de courir, et j'aurais
regretté de n'avoir point combattu auprès du maréchal, si mon premier
devoir, n'eût été de rester avec mon régiment; nous passâmes la journée,
ainsi que le 18e chez un juif où nous trouvâmes quelques vivres et
beaucoup d'eau-de-vie. Cette espèce d'abondance avait aussi son danger,
car après une aussi longue disette, le moindre excès pouvait être
mortel. Malgré les recommandations du colonel Pelleport et les miennes,
plusieurs hommes s'enivrèrent et furent hors d'état de nous suivre. Les
officiers trouvèrent à Kowno leurs porte-manteaux; il n'y avait aucun
moyen de les emporter; chacun prit dans le sien ce qui pouvait lui
servir et abandonna le reste, trop heureux de sauver sa vie pour songer
à rien regretter.
Vers le soir, l'ordre du départ arriva; le 3e corps devait ouvrir la
marche, suivi des Bavarois et des restes de la division Loison. Nous
traversâmes Kowno au milieu des morts et des mourants. On distinguait, à
la lueur des feux des bivouacs encore allumés dans les rues, quelques
soldats qui nous regardaient passer avec indifférence; et quand on leur
disait qu'ils allaient tomber au pouvoir de l'ennemi, ils baissaient la
tête et se serraient auprès du feu sans répondre. Les habitants, rangés
sur notre passage, nous regardaient d'un air insolent. L'un d'eux
s'était déjà armé d'un fusil, je le lui arrachai. Plusieurs soldats, qui
s'étaient traînés jusqu'au Niémen, tombèrent morts sur le pont, au
moment où ils touchaient au terme de leur misère. Nous passâmes le
fleuve à notre tour; et, tournant nos regards vers l'affreux pays que
nous quittions, nous nous félicitâmes du bonheur d'en être sortis, et
surtout de l'honneur d'en être sortis les derniers.