pouvait comprendre ce que nous allions devenir. Mais la présence du
maréchal Ney suffisait pour nous rassurer. Sans savoir ce qu'il voulait
ni ce qu'il pourrait faire, nous savions qu'il ferait quelque chose. Sa
confiance en lui-même égalait son courage. Plus le danger était grand,
plus sa détermination était prompte; et quand il avait pris son parti,
jamais il ne doutait du succès. Aussi, dans un pareil moment, sa figure
n'exprimait ni indécision ni inquiétude; tous les regards se portaient
sur lui, personne n'osait l'interroger. Enfin, voyant près de lui un
officier de son état-major, il lui dit à demi-voix: _Nous ne sommes pas
bien._--_Qu'allez-vous faire?_ répondit l'officier.--_Passer le
Dniéper._--_Où est le chemin?_--_Nous le trouverons._--_Et s'il n'est
pas gelé?_--_Il le sera._--_A la bonne heure_, dit l'officier. Ce
singulier dialogue, que je rapporte textuellement, révéla le projet du
maréchal de gagner Orcha par la rive droite du fleuve, et assez
rapidement pour y trouver encore l'armée qui faisait son mouvement par
la rive gauche. Le plan était hardi et habilement conçu; on va voir avec
quelle vigueur il fut exécuté.
Nous marchions à travers champs sans guide, et l'inexactitude des cartes
contribuait à nous égarer. Le maréchal Ney, doué de ce talent d'homme de
guerre qui apprend à tirer parti des moindres circonstances, remarqua de
la glace dans la direction que nous suivions, et la fit casser, pensant
que c'était un ruisseau qui nous conduirait au Dniéper. C'était
réellement un ruisseau; nous le suivîmes et nous arrivâmes à un
village[37] où le maréchal fit mine de vouloir s'établir. On alluma de
grands feux; on plaça des avant-postes. L'ennemi nous laissa
tranquilles, comptant avoir bon marché de nous le lendemain. À la faveur
de ce stratagème, le maréchal s'occupa de suivre son plan. Il fallait un
guide, et le village était désert; les soldats finirent par trouver un
paysan boiteux; on lui demanda où était le Dniéper et s'il était gelé.
Il répondit qu'à une lieue de là se trouvait le village de Sirokowietz,
et que le Dniéper devait être gelé en cet endroit. Nous partîmes
conduits par ce paysan; bientôt nous arrivâmes au village. Le Dniéper,
très-encaissé, était en effet assez gelé pour que l'on pût le traverser
à pied. Pendant qu'on cherchait un passage, les maisons se remplissaient
d'officiers et de soldats blessés le matin, qui s'étaient traînés
jusque-là et auxquels les chirurgiens pouvaient à peine donner les
premiers soins; ceux qui n'étaient point blessés s'occupaient de
chercher des vivres. Le maréchal Ney seul, oubliant à la fois les
dangers du jour et ceux du lendemain, dormait d'un profond sommeil.
Vers le milieu de la nuit, on prit les armes pour passer le Dniéper en
abandonnant à l'ennemi l'artillerie, les bagages, les voitures de toute
espèce et les blessés qui ne pouvaient marcher. M. de Briqueville[38],
dangereusement blessé la veille, passa le Dniéper en se traînant sur les
genoux; je le confiai à deux sapeurs, qui vinrent à bout de le sauver.
La glace était si peu épaisse, qu'un très-petit nombre de chevaux purent
passer; les troupes se reformèrent de l'autre côté du fleuve.
Déjà le succès venait de couronner le premier plan du maréchal; le
Dniéper était passé, mais nous étions à plus de 15 lieues d'Orcha. Il
fallait y arriver avant que l'armée française en fût partie; il fallait
traverser des pays inconnus et résister aux attaques de l'ennemi avec
une poignée de fantassins épuisés de fatigue, sans cavalerie ni
artillerie. La marche commença sous d'heureux auspices. Nous trouvâmes
des Cosaques endormis dans un village[39]; ils furent faits prisonniers.
Le 19, aux premiers rayons du jour, nous suivîmes la route de
Liubavitschi. À peine fûmes-nous arrêtés quelques instants par le
passage d'un torrent, et par quelques postes de Cosaques qui se
replièrent à notre approche; à midi, nous avions atteint deux villages
situés sur une hauteur, et dont les habitants eurent à peine le temps de
se sauver en nous abandonnant leurs provisions. Les soldats se livraient
à la joie que cause un moment d'abondance, lorsque l'on entendit crier:
_Aux armes!_ L'ennemi s'avançait et venait de replier nos avant-postes.
Les troupes sortirent des villages, se formèrent en colonne, et se
remirent en marche en présence de l'ennemi. Mais ce n'étaient plus
quelques Cosaques comme ceux que nous avions rencontrés jusqu'à ce
moment; c'étaient des escadrons entiers manœuvrant en ordre, et
commandés par le général Platow lui-même. Nos tirailleurs les
continrent; les colonnes pressèrent le pas en faisant leurs dispositions
contre la cavalerie. Quelque nombreuse que fût cette cavalerie, nous ne
la craignions guère, car jamais les Cosaques n'ont osé charger à fond un
carré d'infanterie; mais bientôt plusieurs pièces de canon en batterie
ouvrirent leur feu sur nos colonnes. Cette artillerie suivait le
mouvement de la cavalerie, et se transportait, sur des traîneaux,
partout où elle pouvait agir utilement. Jusqu'à la chute du jour, le
maréchal Ney ne cessa de lutter contre tant d'obstacles, en profitant
des moindres accidents du terrain. Au milieu des boulets qui tombaient
dans nos rangs, et malgré les cris et les démonstrations d'attaque des
Cosaques, nous marchions du même pas. La nuit approchait, l'ennemi
redoubla d'efforts. Il fallut quitter la route et se jeter à gauche le
long des bois qui bordent le Dniéper. Déjà les Cosaques s'étaient
emparés de ces bois; le 4e et le 18e, sous la conduite du général
d'Hénin, furent chargés de les en chasser. Pendant ce temps,
l'artillerie ennemie prit position sur le bord opposé d'un ravin que
nous devions passer. C'était là que le général Platow comptait nous
exterminer tous.
Je suivis mon régiment dans le bois. Les Cosaques s'éloignèrent; mais le
bois était profond et assez épais, il fallait faire face dans toutes les
directions pour se garantir des surprises. La nuit vint, nous
n'entendions plus rien autour de nous; il était plus que probable que le
maréchal Ney continuait de se porter en avant. Je conseillai au général
d'Hénin de suivre son mouvement; il s'y refusa pour éviter les reproches
du maréchal, s'il quittait sans son ordre le poste où il l'avait placé.
Dans ce moment, de grands cris qui annonçaient une charge se firent
entendre en avant de nous et déjà à quelque distance; il devenait donc
certain que notre colonne continuait sa marche, et que nous allions en
être coupés. Je redoublai mes instances, en assurant au général d'Hénin
que le maréchal, dont je connaissais bien la manière de servir, ne lui
enverrait point d'ordre, parce qu'il s'en rapportait à chaque commandant
de troupes pour agir selon les circonstances; que d'ailleurs il était
trop éloigné pour pouvoir maintenant communiquer avec nous, et que le
18e était déjà sûrement parti depuis longtemps. Le général persista dans
son refus; tout ce que je pus obtenir fut qu'il nous conduisît au point
où devait être le 18e pour réunir les deux régiments. Le 18e était
parti, et nous trouvâmes à sa place un escadron de Cosaques. Le général
d'Hénin, convaincu trop tard de la justesse de mes observations, voulut
enfin rejoindre la colonne. Mais nous avions parcouru le bois dans des
directions si diverses, que nous ne pouvions plus reconnaître notre
chemin; les feux que l'on voyait allumés de différents côtés servaient
encore à nous égarer. Les officiers de mon régiment furent consultés, et
l'on suivit la direction que le plus grand nombre d'entre eux indiqua.
Je n'entreprendrai point de peindre tout ce que nous eûmes à souffrir
pendant cette nuit cruelle. Je n'avais pas plus de 100 hommes, et nous
nous trouvions à plus d'une lieue en arrière de notre colonne. Il
fallait la rejoindre au milieu des ennemis qui nous entouraient. Il
fallait marcher assez rapidement pour réparer le temps perdu, et assez
en ordre pour résister aux attaques des Cosaques. L'obscurité de la
nuit, l'incertitude de la direction que nous suivions, la difficulté de
marcher à travers bois, tout augmentait notre embarras. Les Cosaques
nous criaient de nous rendre, et tiraient à bout portant au milieu de
nous; ceux qui étaient frappés restaient abandonnés. Un sergent eut la
jambe fracassée d'un coup de carabine. Il tomba à côté de moi, en disant
froidement à ses camarades: _Voilà un homme perdu; prenez mon sac, vous
en profiterez_. On prit son sac, et nous l'abandonnâmes en silence. Deux
officiers blessés eurent le même sort. J'observais cependant avec
inquiétude l'impression que cette situation causait aux soldats, et même
aux officiers de mon régiment. Tel qui avait été un héros sur le champ
de bataille, paraissait alors inquiet et troublé; tant il est vrai que
les circonstances du danger effrayent souvent plus que le danger
lui-même. Un très-petit nombre conservaient la présence d'esprit qui
nous était si nécessaire. J'eus besoin de toute mon autorité pour
maintenir l'ordre dans la marche, et pour empêcher chacun de quitter son
rang. Un officier osa même faire entendre que nous serions peut-être
forcés de nous rendre. Je le réprimandai à haute voix, et d'autant plus
sévèrement que c'était un officier de mérite, ce qui rendait la leçon
plus frappante. Enfin après plus d'une heure nous sortîmes du bois, et
nous trouvâmes le Dniéper à notre gauche. La direction était donc
assurée, et cette découverte donna aux soldats un moment de joie dont je
profitai pour les encourager et leur recommander le sang-froid, qui seul
pouvait nous sauver. Le général d'Hénin nous remit en marche le long du
fleuve pour empêcher l'ennemi de nous tourner. Nous étions loin d'être
hors d'affaire; nous n'avions plus de doutes sur notre direction, mais
la plaine dans laquelle nous marchions permettait à l'ennemi de nous
attaquer en masse et de se servir de son artillerie. Heureusement il
faisait nuit, l'artillerie tirait un peu au hasard. De temps en temps,
les Cosaques s'approchaient avec de grands cris; nous nous arrêtions
alors pour les repousser à coups de fusil, et nous repartions aussitôt.
Cette marche dura deux lieues dans des terrains difficiles, en
franchissant des ravins si escarpés, qu'il fallait les plus grands
efforts pour remonter le bord opposé, et en passant des ruisseaux à demi
gelés où l'on avait de l'eau jusqu'aux genoux. Rien ne put ébranler la
constance des soldats; le plus grand ordre fut toujours observé, aucun
homme ne quitta son rang. Le général d'Hénin, blessé d'un éclat de
mitraille, n'en voulut rien dire pour ne pas décourager les soldats, et
continua de s'occuper du commandement avec le même zèle. Sans doute on
peut lui reprocher de s'être obstiné trop longtemps à défendre le bois
de Dniéper; mais dans des moments si difficiles l'erreur est
pardonnable. Ce qu'on ne contestera pas du moins, c'est la bravoure et
l'intelligence avec lesquelles il nous a guidés tant qu'a duré cette
marche périlleuse. La poursuite de l'ennemi se ralentit; enfin, on
découvrit quelques feux sur une hauteur en avant de nous. C'était
l'arrière-garde du maréchal Ney, qui avait fait halte en cet endroit, et
qui se remettait en marche; nous nous réunîmes à elle, et nous apprîmes
que le maréchal avait marché la veille sur l'artillerie ennemie et
l'avait forcée de lui céder le passage.
Ce fut ainsi que le 4e régiment se tira d'une position presque
désespérée. La marche continua encore une heure. Les soldats, épuisés,
avaient besoin de repos; on fit halte dans un village, où l'on trouva
quelques provisions.
Nous étions encore à huit lieues d'Orcha, et le général Platow allait
sans doute redoubler d'efforts pour nous enlever. Les moments étaient
précieux; à une heure du matin on battit la générale et l'on partit. Le
village était en flammes; l'obscurité de la nuit, éclairée seulement par
la lueur de l'incendie, répandait autour de nous une teinte lugubre. Je
regardai tristement ce spectacle. La fatigue de la journée précédente et
l'eau qui remplissait mes bottes m'avaient rendu toutes les souffrances
que j'avais éprouvées précédemment. Pouvant à peine marcher, je
m'appuyais sur le bras de M. Lalande, jeune officier de voltigeurs. Sa
conduite avait mérité quelques reproches au commencement de la campagne,
et on lui avait même refusé le grade de capitaine, auquel son ancienneté
de lieutenant lui donnait des droits. Je l'observais avec attention, et,
comme j'étais fort content de lui, je crus le moment venu de lui
promettre un dédommagement. Je lui témoignai donc ma satisfaction et mes
regrets sur le retard qu'avait éprouvé son avancement, en lui donnant ma
parole qu'il serait le premier capitaine nommé dans mon régiment. Il me
remercia avec la plus grande sensibilité, et continua de redoubler de
zèle tant que ses forces répondirent à son courage. Ce malheureux jeune
homme a fini par succomber; mais j'aime à penser que l'espérance que je
lui avais donnée aura soutenu quelque temps son courage et peut-être
adouci l'horreur de ses derniers moments.
Nous marchâmes jusqu'au jour sans être inquiétés. Aux premiers rayons du
soleil, les Cosaques reparurent, et bientôt le chemin que nous suivions
nous conduisit dans une plaine. Le général Platow, voulant profiter de
cet avantage, fit avancer sur des traîneaux cette artillerie que nous ne
pouvions ni éviter ni atteindre; et, quand il crut avoir mis le désordre
dans nos rangs, il ordonna une charge à fond. Le maréchal Ney forma
rapidement en carré chacune de ses deux divisions; la 2e, commandée par
le général d'Hénin, se trouvant d'arrière-garde, était la première
exposée. Nous fîmes prendre rang de force à tous les hommes isolés qui
avaient encore un fusil; il fallut employer les menaces les plus fortes
pour en tirer parti. Les Cosaques, faiblement contenus par nos
tirailleurs, et chassant devant eux une foule de traînards sans armes,
s'efforçaient d'atteindre le carré. Les soldats précipitaient leur
marche à l'approche de l'ennemi et sous le feu de son artillerie. Vingt
fois je les vis sur le point de se débander et de fuir chacun de leur
côté, en se livrant avec nous à la merci des Cosaques; mais la présence
du maréchal Ney, la confiance qu'il inspirait, son attitude calme au
moment d'un tel danger, les retinrent dans le devoir. Nous atteignîmes
une hauteur. Le maréchal ordonna au général d'Hénin de s'y maintenir, en
ajoutant qu'il fallait savoir mourir là pour l'honneur de la France.
Pendant ce temps, le général Ledru marchait sur Jokubow[40], village
adossé à un bois. Quand il y fut établi, nous allâmes l'y joindre: les
deux divisions prirent position en se flanquant mutuellement. Il n'était
pas encore midi, et le maréchal Ney déclara qu'il défendrait ce village
jusqu'à neuf heures du soir. Le général Platow tenta vingt fois de nous
enlever; ses attaques furent constamment repoussées, et, fatigué de tant
de résistance, il prit position lui-même vis-à-vis de nous.
Le maréchal avait envoyé dès le matin un officier polonais, qui parvint
à Orcha et y donna de nos nouvelles. L'Empereur en était parti la
veille, le vice-roi et le maréchal Davout occupaient encore la ville.
À neuf heures du soir, nous prîmes les armes et nous nous mîmes en
marche dans le plus grand silence. Les postes de Cosaques placés sur la
route se replièrent à notre approche. La marche continua avec beaucoup
d'ordre. À une lieue d'Orcha, l'avant-garde rencontra un poste avancé.
On lui répondit en français. C'était une division du 4e corps qui venait
à notre secours avec le vice-roi. Il faudrait avoir passé trois jours
entre la vie et la mort pour juger de la joie que nous causa cette
rencontre. Le vice-roi nous reçut avec une vive émotion. Il témoigna
hautement au maréchal Ney l'admiration que lui causait sa conduite. Il
félicita les généraux et les deux colonels qui restaient[41]. Ses aides
de camp nous entourèrent en nous accablant de questions sur les détails
de ce grand drame et sur la part que chacun y avait prise. Mais le temps
pressait; au bout de peu d'instants il fallut repartir pour Orcha. Le
vice-roi voulut faire notre arrière-garde; à trois heures du matin, nous
entrâmes dans la ville. Quelques maisons assez misérables du faubourg
nous servirent d'asile. On promit des distributions pour le lendemain,
et il nous fut enfin permis de prendre un peu de repos.
Ainsi se termina cette marche hardie, l'un des plus curieux épisodes de
la campagne. Elle couvrit de gloire le maréchal Ney, et le 3e corps lui
dut son salut, si l'on peut donner le nom de corps d'armée à 8 ou 900
hommes qui arrivèrent à Orcha, reste des 6,000 qui avaient combattu à
Krasnoi.
CHAPITRE VI.
RETRAITE D'ORCHA À LA BÉRÉSINA.
MOUVEMENTS DES AUTRES CORPS.--PROGRÈS DE LA DÉSORGANISATION DANS
L'ARMÉE.--MARCHE D'ORCHA À VÉZÉLOVO.--MOUVEMENTS DES TROIS ARMÉES
RUSSES.--RÉUNION DES 2e, 6e ET 9e CORPS À LA GRANDE ARMÉE.--PASSAGE DE
LA BÉRÉSINA.--AFFAIRE DU 28 NOVEMBRE.
Pendant que le 3e corps soutenait la terrible lutte que je viens de
raconter, l'Empereur avait marché rapidement sur Orcha, toujours
poursuivi par les troupes légères des Russes. Le détail de ce mouvement
n'offre d'intéressant que la mort funeste de 300 hommes du 1er corps,
brûlés à Lyady dans une grange où ils avaient passé la nuit. Ces
malheureux, en voulant se sauver, s'accrochèrent tellement les uns aux
autres, qu'aucun d'eux ne put sortir. Tous périrent; un seul respirait
encore, et l'on fut obligé, pour l'achever, de lui tirer deux coups de
fusil.
J'ai dit, à la fin du troisième chapitre, dans quelle situation se
trouvait l'armée, et combien il était nécessaire de prévenir les Russes
au passage de la Bérézina; aussi Napoléon, sans s'arrêter à Orcha,
suivit la route de Borisow. Cette ville est située sur la Bérézina, à
trente lieues d'Orcha; la division de Dombrowski y était établie pour
garder le pont.
Ici commence pour le 3e corps une époque nouvelle. On vient de voir ce
corps d'armée chargé seul de l'arrière-garde depuis Viasma, c'est-à-dire
pendant un intervalle de dix-huit jours et une distance de soixante
lieues. Réuni maintenant à la Grande Armée et marchant dans ses rangs,
le 3e corps n'aura plus à partager que les fatigues et les privations
communes.
À peine avions-nous pris trois heures de repos à Orcha, qu'on voulut
songer aux distributions; mais nous devions encore être privés de cette
faible ressource. Les Russes, parvenus sur l'autre bord du Dniéper,
commencèrent à incendier la ville avec des obus; les bâtiments où
étaient les magasins se trouvaient fort en vue et servaient de points de
mire. Il devint impossible de faire aucune distribution régulière;
quelques soldats rapportèrent de l'eau-de-vie et de la farine au péril
de leur vie; et le maréchal Davout, maintenant chargé de
l'arrière-garde, pressa notre départ. À huit heures du matin, nous
étions sur la route de Borisow.
Cette route est une des plus belles que l'on puisse voir, et sa largeur
permettait de faire marcher de front plusieurs colonnes. Pour la
première fois, n'ayant point à songer à l'ennemi, j'observai la
situation de mon régiment; à peine me restait-il 80 hommes, et comment
espérer de conserver ce petit nombre de soldats, auxquels on ne pouvait
donner un instant de repos? Je remarquais avec douleur le mauvais état
de leur habillement et de leur chaussure, leur maigreur et l'air
d'abattement répandu sur leur visage. Les autres régiments du 3e corps
étaient peut-être encore en plus mauvais état que le mien. Le manque de
vivres seul aurait suffi pour détruire l'armée, quand toutes les autres
calamités ne s'y seraient pas jointes. Depuis longtemps les provisions
de Moscou étaient consommées, les charrettes qui les portaient
abandonnées, les chevaux morts sur la route. On a vu jusqu'à présent
quelle part nous avions eue aux distributions, qui d'ailleurs n'eurent
lieu qu'à Smolensk et à Orcha. Quant aux ressources du pays, on peut
juger de ce qui restait dans les lieux que les troupes qui nous
précédaient venaient de traverser. Aussi vivions-nous d'une manière
miraculeuse, tantôt avec de la farine détrempée dans l'eau sans sel,
tantôt avec un peu de miel ou quelques morceaux de chair de cheval, et
sans autre boisson que la neige fondue. En approchant de Wilna, nous
trouvâmes une espèce de boisson faite avec des betteraves. La rigueur du
froid était fort diminuée; on se rappelle que nous avions trouvé le
Dniéper à peine gelé, et pourtant ce changement de température ne nous
fut d'aucun avantage, car le demi-dégel ne faisait que rendre le terrain
glissant, ce qui usait la chaussure et augmentait la fatigue. Je
rencontrai, à quelque distance d'Orcha, M. Lanusse, capitaine de mon
régiment, qui avait perdu la vue par un coup de feu à la prise de
Smolensk; une cantinière de sa compagnie le conduisait et en prenait le
plus grand soin. Il me raconta qu'après avoir été pris et pillés par les
Cosaques à Krasnoi, ils avaient trouvé moyen de s'échapper et qu'ils
allaient s'efforcer de nous suivre. Peu de temps après, on les trouva
sur la route morts et dépouillés.
Les autres corps d'armée avec lesquels nous marchions avaient perdu
moins d'hommes que nous; mais leur misère était aussi grande et leur
désorganisation aussi complète. À cet égard, la jeune garde ne se
distinguait pas du reste de l'armée. Depuis longtemps la cavalerie
n'existait plus. Napoléon réunit les officiers qui avaient encore un
cheval pour en former autour de lui des espèces de gardes du corps, dont
les colonels étaient sous-officiers et les généraux officiers. Ce corps,
auquel il a donné le nom d'_escadron sacré_, était lui-même sous les
ordres immédiats du roi de Naples; mais les malheurs de la retraite
empêchèrent d'en tirer parti; il fut dispersé aussitôt que réuni.
En cinq jours de marche, l'armée atteignit les bords de la Bérézina.
Nous retrouvâmes à Tolotschin le grand quartier général. L'Empereur
félicita le maréchal Ney sur son expédition du Dniéper; il lui parla
ensuite avec beaucoup de calme des dangers qui attendaient l'armée au
passage de la Bérézina et dont il ne se dissimulait pas l'étendue. Nous
passâmes deux nuits à couvert dans les petites villes de Bobr et de
Natcha. Je n'en dirai pas autant de Némonitsa, village à une lieue en
arrière de Borisow; le voisinage de la Bérézina y causait un grand
encombrement, et les soldats de tous les corps d'armée s'entassaient
pêle-mêle avec les blessés. Un général, dont j'ignore le nom, logeait
dans une assez bonne maison. Le major de mon régiment imagina de lui
demander l'hospitalité pour nous; il la refusa, ce qui était
immanquable, et le major, très-mécontent de son refus, s'emporta au
point de menacer de mettre le feu à la maison, tant l'indiscipline était
poussée loin à cette époque. Je réprimandai fortement mon major, et
après avoir fait en son nom des excuses au général, je passai la nuit
avec les officiers de mon régiment entre les quatre murs d'une
chaumière, dont la toiture avait été enlevée.
Avant de raconter le passage de la Bérézina, il est nécessaire de dire
un mot de la situation générale de l'armée et de celle de l'ennemi.
On a vu, à la fin du troisième chapitre, que le général Wittgenstein
avait pris Polotzk le 18 octobre, et que le 2e corps, chassé de sa
position sur le Dniéper, se rapprochait de la route que nous suivions.
Aussitôt que le duc de Bellune fut arrivé avec le 9e et eut relevé le
2e, le duc de Reggio vint prendre position à Bobr. Le duc de Bellune,
après une affaire indécise à Tchasniki, le 14 novembre, contint le
général Wittgenstein jusqu'au 22, et commença ensuite son mouvement
rétrograde pour se rapprocher de la Grande Armée.