régiment fut placé sur le bord de la rivière, le 18e en seconde ligne.
Le maréchal établit son quartier général à la gauche du 4e, dans un
blockhaus construit pour protéger le pont et fort bien palissadé. Il
plaça le général d'Hénin avec le 93e au village de Pnévo, à un quart de
lieue sur la gauche, et la 1re division le long du Dniéper, à l'extrême
droite. Le soir il se promena longtemps devant le front de mon régiment
avec le général Joubert et moi. Il nous fit observer les malheureuses
suites de la journée de Dorogobuje. L'ennemi gagnait un jour de marche,
il précipitait notre retraite, il nous forçait d'abandonner nos
caissons, nos bagages, nos blessés; tous ces malheurs pouvaient s'éviter
si l'on eût défendu Dorogobuje pendant vingt-quatre heures. Le général
Joubert parla de la faiblesse des troupes, de leur découragement. Le
maréchal reprit vivement qu'il ne s'agissait que de se faire tuer, et
qu'une mort glorieuse était trop belle pour qu'on en dût fuir
l'occasion. Quant à moi je me contentai de répondre que je n'avais
quitté les hauteurs de Dorogobuje qu'après en avoir reçu deux fois
l'ordre.
Le 11 au matin, l'infanterie ennemie s'approcha de la rive opposée et
engagea le combat avec le 4e régiment. L'attaque fut si vive et si
imprévue, que les balles tombaient au milieu de nos bivouacs avant que
les soldats eussent eu le temps de prendre les armes. Les voltigeurs se
portèrent sur le bord de la rivière pour répondre au feu de l'ennemi;
mais la nature du terrain, couvert de broussailles du côté opposé et
entièrement découvert du nôtre, rendait le combat trop inégal. Le second
bataillon entra dans le blockhaus, le premier s'appuya à un bouquet de
bois qui le mettait à l'abri; la fusillade continua entre l'infanterie
russe et le bataillon placé dans le blockhaus. Le maréchal y passa toute
la journée; il dirigea le feu des soldats et tira lui-même quelques
coups de fusil; je m'y établis aussi, croyant de mon devoir de commander
directement la portion de mon régiment la plus exposée. Vers le soir,
les Russes passèrent le Dniéper auprès du village qu'occupait le 93e, et
manœuvrèrent pour l'envelopper. Le général d'Hénin quitta sa position et
revint auprès du blockhaus, ce qui lui valut une forte réprimande du
maréchal Ney. C'était bien de la sévérité. À la guerre un officier
détaché doit savoir prendre un parti sans attendre des ordres qui
souvent ne lui parviennent pas. On l'accuse de faiblesse s'il se retire;
on l'accuserait de témérité s'il compromettait les troupes qui lui sont
confiées. Supporter l'injustice est un des devoirs de l'état militaire,
et assurément un des plus pénibles. Au reste, le souvenir que le général
d'Hénin conserva de cette réprimande faillit un jour nous être bien
funeste, ainsi que je le dirai plus tard.
Le lendemain 12, à cinq heures du matin, le 3e corps se remit en marche.
Je continuai de défendre le blockhaus jusqu'à sept heures, et je
rejoignis ensuite la colonne après y avoir mis le feu, selon l'ordre
exprès que j'en reçus. La rage de tout brûler s'étendit jusqu'à cette
palissade et nous porta malheur; car l'ennemi, à qui l'incendie fit
connaître notre départ, lança des obus qui atteignirent quelques hommes.
Il restait encore deux jours de marche pour arriver à Smolensk; ces deux
jours furent pour le moins aussi pénibles que les précédents. Les
Cosaques ne cessèrent de nous harceler, et tentèrent même inutilement
une attaque sérieuse contre le 18e régiment. Le 13, il fallut faire sept
lieues sur le verglas et par le froid le plus rigoureux; la violence du
vent était telle, que dans les haltes on ne pouvait rester en place; le
repos n'était qu'une fatigue de plus. Nous arrivâmes enfin le soir à une
demi-lieue de Smolensk, où nous prîmes position derrière les ravins qui
en défendent les approches. La nuit mit le comble à nos souffrances, et
termina dignement cette cruelle retraite. Plusieurs soldats moururent de
froid au bivouac, d'autres eurent les membres gelés. Au point du jour,
nous découvrîmes avec joie les tours de Smolensk, que nous regardions
depuis longtemps comme le terme de nos misères, puisque l'armée devait
s'y reposer et y trouver en abondance des vivres dont elle était privée
depuis si longtemps.
Il s'en fallait bien pourtant que ces espérances dussent être réalisées;
de tous côtés la fortune semblait favoriser les Russes. Sur la Dwina, le
général Wittgenstein, après avoir enlevé Polotzk le 18 octobre,
cherchait à rejeter les 2e et 6e corps sur la grande route de Smolensk.
Le 9e partait de cette dernière ville pour leur porter secours. À
l'autre extrémité du théâtre de la guerre, la paix conclue avec la
Turquie avait permis à l'amiral Tchitchagoff, commandant l'armée de
Moldavie, de se réunir au corps de Tormasow. Les Autrichiens s'étaient
retirés derrière le Bug, et l'amiral s'avançait à grandes journées pour
s'emparer de Minsk, où nous avions d'immenses magasins, et pour nous
prévenir au passage de la Bérézina.
Pendant ce temps la grande armée russe manœuvrait toujours sur nos
flancs, interceptait les communications, enlevait les corps détachés, et
ne nous permettait plus de nous écarter de la route. Sur la gauche, la
brigade du général Augereau, cernée aux environs d'Elnia, avait mis bas
les armes. Sur la droite, le 4e corps, qui de Dorogobuje marchait sur
Witepsk, venait d'éprouver les plus grands désastres par le froid, la
difficulté des chemins et la poursuite de l'ennemi. Son artillerie
presque entière avait été détruite au passage du Wop, et ce corps
d'armée revenait en toute hâte à Smolensk, où il arriva le même jour que
le 3e. Il devenait impossible de s'arrêter à Smolensk; il fallait se
hâter de prévenir l'ennemi sur la Bérézina, en se réunissant aux 2e et
3e corps. L'ordre fut donné de continuer la marche, malgré la rigueur de
la saison, malgré la déplorable situation des troupes. Le 3e corps,
fidèle à remplir sa noble tâche, resta chargé de l'arrière-garde, et
nous nous préparâmes à opposer de nouvelles forces à de nouvelles
fatigues, et un nouveau courage à de nouveaux dangers[34].
CHAPITRE IV.
SÉJOUR À SMOLENSK ET RETRAITE JUSQU'À KRASNOI.
DÉPART DE L'ARMÉE.--CONDUITE DU MARÉCHAL NEY À SMOLENSK.--AFFAIRE DU 4e
RÉGIMENT DANS LE FAUBOURG DE LA RIVE DROITE.--DÉVASTATION DE LA
VILLE.--DÉPART DU 3e CORPS.--AFFAIRES DE KRASNOI AVEC LES 1er ET 4e
CORPS ET LA GARDE IMPÉRIALE.--LE 3e CORPS SÉPARÉ DU RESTE DE
L'ARMÉE.--ARRIVÉE DE CE CORPS À KRASNOI DEVANT L'ENNEMI.
Smolensk était, ainsi que Minsk, un des grands dépôts de l'armée; on
comptait, pour pourvoir aux premiers besoins, sur les magasins qu'on y
avait rassemblés, et en effet ils auraient bien dû suffire: mais lorsque
la désorganisation s'est mise dans une armée aussi nombreuse, il devient
impossible d'en arrêter les progrès. Les administrations, les employés
de toute espèce qui sont chargés de maintenir la régularité du service,
ne sont plus alors que des éléments de désordre, et le mal s'augmente de
tous les efforts que l'on fait pour l'arrêter. Le passage de l'armée à
Smolensk en offrit un triste exemple. Depuis la prise de cette ville, le
général Charpentier, gouverneur, et M. de Villeblanche, intendant de la
province, n'avaient rien négligé pour rendre quelque confiance aux
habitants. Grâce à leurs soins, secondés par la bonne discipline du 9e
corps, on commençait à rétablir les maisons et l'on faisait venir de
tous côtés des vivres que l'on mettait en magasin, quand nos soldats
arrivant en foule se précipitèrent aux portes, croyant trouver à
Smolensk le repos et l'abondance. Napoléon, qui craignait le tumulte
qu'allaient occasionner tous ces soldats isolés et les régiments presque
aussi indisciplinés qu'eux, s'était hâté d'arriver avec la garde
impériale. Il défendit de laisser entrer personne, et ordonna aux
régiments de se reformer dans les faubourgs. La garde reçut abondamment
des distributions de toute espèce, et quand on voulut songer aux autres
troupes, le désordre de l'administration, qui était égal à celui de
l'armée, empêcha de rien faire d'utile. Les abus de tous genres
s'exercèrent impunément, les magasins furent forcés et livrés au
pillage, et comme il arrive toujours, on détruisit en vingt-quatre
heures les ressources de plusieurs mois; on pilla et l'on mourut de
faim.
Le 3e corps, arrivant le dernier sous les murs de Smolensk et tout
occupé encore à en défendre les approches, fut oublié par ceux qu'il
avait protégés. Pendant que nous tenions tête à l'ennemi, les autres
corps d'armée achevaient de piller les magasins. Lorsque j'entrai à mon
tour dans la ville, je n'y pus rien trouver ni pour mon régiment ni pour
moi. Il fallut donc se résoudre à continuer notre retraite sans avoir
reçu aucun secours. On ajouta seulement au 3e corps le 129e régiment et
un régiment d'Illyriens, qui furent partagés entre les deux divisions.
Ce renfort était bien nécessaire; car, depuis Moscou, les 11,000 hommes
du 3e corps étaient réduits à moins de 3,000. La division
wurtembergeoise ainsi que la cavalerie n'existaient plus; l'artillerie
conservait à peine quelques canons; et c'était avec d'aussi faibles
moyens qu'il fallait tenir tête à l'avant-garde russe. Déjà l'armée
prenait la route d'Orcha, et le maréchal Ney, resté seul, se disposait à
défendre la ville le plus longtemps possible pour retarder la poursuite
de l'ennemi.
J'ai parlé de Smolensk au commencement de ce récit; j'ai dit que cette
ville était située sur la rive gauche du Dniéper, et qu'un faubourg seul
s'élevait en amphithéâtre sur la rive droite. Les routes de Pétersbourg
et de Moscou traversent ce faubourg. Il était, à l'époque où nous
sommes, presque entièrement brûlé. Un pont jeté sur le Dniéper
conduisait dans la ville, et une forte tête de pont construite sur la
rive droite en défendait le passage.
Le 14 au matin, le 3e corps quitta les approches de Smolensk, et fut
placé de la manière suivante: la 2e division dans le faubourg de la rive
droite; la 1re, en réserve, dans la tête de pont; le 4e régiment gardait
la barrière de Moscou, et le régiment d'Illyrie celle de Pétersbourg; on
occupa le petit nombre de maisons que l'incendie avait épargnées. Le
froid était si violent que, la nuit suivante, les soldats placés aux
postes avancés menacèrent de les quitter et de rentrer dans les maisons.
J'envoyai de bons officiers pour les rappeler à leurs devoirs, bien
décidé moi-même à les suivre si ma présence était nécessaire, et à
m'établir au bivouac avec tous les officiers de mon régiment. Il y
allait de notre honneur, puisque la défense de l'entrée du faubourg
était confiée à mon régiment, et qu'une surprise aurait compromis la
division tout entière. L'ordre fut bientôt rétabli. Les soldats ne
pouvaient être insensibles à la voix de l'honneur, et ceux à qui la
souffrance arracha quelques murmures indignes de leur courage les
expièrent bientôt par une mort glorieuse.
Le lendemain 15 fut le jour d'une affaire où mon régiment se trouva seul
engagé. La 2e division reçut dans la matinée l'ordre d'abandonner le
faubourg de la rive droite, de traverser la ville et de s'établir sur la
route de Wilna, laissant ainsi la 1re division en première ligne pour
défendre la tête de pont. Le 4e régiment, qui occupait l'entrée du
faubourg, se trouvait le plus éloigné du lieu de rassemblement; le
rappel des postes demanda du temps, et le général Razout, pressé
d'exécuter l'ordre qu'il avait reçu, se mit en marche sans vouloir
m'attendre. Je partis le plus tôt possible pour rejoindre la division,
lorsque l'ennemi, trouvant les postes extérieurs évacués, pénétra dans
le faubourg; les soldats isolés qu'il poursuivait vinrent se réfugier
dans nos rangs. Je pressai la marche, et quand nous eûmes gagné la tête
de pont, j'en trouvai le passage tellement obstrué par les voitures qui
s'y précipitaient, qu'il était impossible d'y faire passer un seul
homme. Il fallut donc attendre; mais l'embarras croissait à chaque
instant. Les Russes établirent deux pièces de canon sur les hauteurs et
commencèrent à tirer sur les voitures et sur mon régiment. Alors le
désordre fut porté au comble; les conducteurs abandonnèrent les voitures
fracassées par les boulets; l'infanterie russe et les Cosaques
s'avançaient. Cette situation devenait très-critique; il fallait à tout
prix repousser une attaque qui pouvait rendre l'ennemi maître de la tête
de pont; mais, me trouvant seul dans le faubourg, je n'osais engager une
affaire quand j'avais l'ordre de me retirer. Heureusement le maréchal
Ney, que le bruit du canon attirait toujours, parut sur le parapet et
m'ordonna de marcher à l'ennemi pour le chasser entièrement du faubourg
et donner le temps de débarrasser le passage. J'enlevai mon régiment au
pas de charge, au milieu de la neige et des décombres des maisons. Les
soldats, fiers de combattre sous les yeux du maréchal et des régiments
de la 1re division, qui les contemplaient du haut du rempart,
s'élancèrent sur l'ennemi avec la plus grande ardeur; les Russes se
retirèrent précipitamment en emmenant l'artillerie; leurs tirailleurs
furent chassés des maisons; en peu d'instants nous étions maîtres du
faubourg entier. Le maréchal Ney me fit dire alors de ne point trop
m'avancer, recommandation bien rare de sa part. Je formai mon régiment
derrière la barrière de Pétersbourg, et un combat très-vif s'engagea sur
ce point, avec les Russes qui étaient placés dans le cimetière d'une
église voisine, dont ils n'osèrent plus sortir. Ce combat se soutint
longtemps, quoique les Russes eussent sur nous l'avantage de la
position, du nombre et de l'artillerie. Ce ne fut qu'après avoir reçu
l'ordre de rentrer que je commençai ma retraite. Elle se fit en bon
ordre, et je ramenai mon régiment dans la tête de pont. Tous les
officiers avaient rivalisé de zèle en cette occasion; aucun d'eux ne fut
blessé, et je perdis peu de soldats. Le sergent que j'avais cassé en
commençant la retraite, et à qui je venais de rendre son grade le matin
même, fut frappé à côté de moi d'une balle qui m'était peut-être
destinée; il tomba mort à mes pieds[35].
Pendant que la 1re division défendait la ville à son tour, la 2e employa
la journée du 16 à nettoyer les armes et à prendre quelque repos. Un
détachement de 200 hommes venant de France nous attendait à Smolensk; je
le passai en revue et l'incorporai dans mon régiment, qui, par ce
renfort, se trouva porté à plus de cinq cents hommes. Je vis avec peine
combien les jeunes gens qui composaient ce détachement avaient déjà
souffert de la fatigue de la route et de la rigueur de la saison. Les
équipages, qui avaient pris depuis longtemps les devants, nous
attendaient à Smolensk; je leur ordonnai de nous suivre; d'autres
colonels envoyèrent les leurs en avant, et l'on en sauva quelques-uns.
Ce même soir, je reçus les témoignages les plus flatteurs de la
satisfaction du maréchal Ney pour notre affaire de la veille. J'en fis
part aux officiers de mon régiment; je les exhortai à s'en rendre
toujours dignes. Je pensais avec plaisir que leur tâche allait être
bientôt remplie; car l'Empereur saisirait certainement la première
occasion de nous relever à l'arrière-garde par des troupes fraîches.
Aucun officier n'avait été dangereusement blessé; 500 soldats restaient
encore, et combien ce petit nombre d'hommes était éprouvé! Quel intérêt,
quelle confiance ne devaient pas inspirer ces braves soldats, qui, au
milieu de si rudes épreuves, étaient restés fidèles à leurs drapeaux, et
dont le courage semblait s'accroître avec les dangers et les privations!
J'étais fier de la gloire qu'ils avaient acquise; je jouissais d'avance
du repos dont j'espérais les voir bientôt jouir. Cette illusion fut
promptement détruite; mais j'aime encore à en conserver le souvenir, et
c'est le dernier sentiment doux que j'ai éprouvé dans le cours de cette
campagne.
Beaucoup d'officiers blessés et malades étaient renfermés dans l'hôpital
de Smolensk. J'appris qu'il y avait parmi eux un officier de mon
régiment qui avait eu une cuisse emportée; je l'envoyai chercher
sur-le-champ pour l'emmener avec nous. Ses compagnons d'infortune
restèrent exposés aux dangers de l'incendie, de la chute des remparts et
de la vengeance des Russes, car c'était le lendemain que le 3e corps
devait quitter cet affreux séjour, après avoir fait sauter les remparts,
ainsi qu'un grand nombre de caissons que l'armée ne pouvait emmener.
Déjà cette ville n'offrait plus qu'un amas de décombres. Les portes et
fenêtres des maisons qui restaient étaient brisées, les chambres
remplies de cadavres; on voyait au milieu des rues les carcasses des
chevaux dont toutes les chairs avaient été dévorées par les soldats et
par quelques habitants confondus avec eux dans la même misère. Je
n'oublierai jamais surtout l'impression de tristesse que j'éprouvai la
nuit dans les rues désertes, à la lueur de l'incendie qui se
réfléchissait sur la neige et contrastait singulièrement avec la douce
clarté de la lune. J'avais vu quelques années auparavant cette ville
dans tout l'éclat de la richesse, et ce souvenir me rendait plus pénible
encore le spectacle de sa destruction. Le lendemain, au moment de notre
départ, plusieurs fortes détonations nous apprirent que Smolensk avait
cessé d'exister.
Nous marchâmes tranquillement sur la route d'Orcha. Le canon se fit
seulement entendre dans le lointain, et l'on pensa que c'était le 9e
corps qui se rapprochait de la grande route; car comment supposer que
l'ennemi fût sur notre chemin, sans que les corps d'armée qui nous
précédaient songeassent à nous en prévenir? Il n'était cependant que
trop certain que l'armée russe, à la faveur de sa marche de flanc, avait
atteint Krasnoi, tandis que les Français occupaient encore Smolensk, et
qu'elle se préparait à les arrêter au passage. L'Empereur, avec la
garde, le 4e et enfin le 1er corps furent attaqués successivement les
15, 16 et 17 à Krasnoi. Outre la supériorité du nombre, on peut juger
quel avantage avaient les Russes sur des troupes épuisées et presque
entièrement dépourvues de cavalerie et d'artillerie. Cependant la valeur
triompha de tous les obstacles; la garde impériale, ayant forcé le
passage, resta près de Krasnoi pour secourir les 4e et 1er corps. Le
vice-roi, ainsi que le maréchal Davout, rejetèrent avec indignation les
propositions de capitulation qu'on osa leur faire. Ils percèrent à leur
tour la ligne ennemie, mais en perdant presque toute leur artillerie,
leurs bagages et un grand nombre de prisonniers.
L'Empereur, n'ayant plus un moment à perdre pour arriver sur la
Bérézina, se vit forcé d'abandonner le 3e corps, et précipita sa marche
sur Orcha. Pendant trois jours que dura cette affaire, aucun avis ne fut
donné au maréchal Ney du danger qui allait le menacer à son tour.
L'Empereur a beaucoup reproché au maréchal Davout de ne s'être pas
arrêté un jour à Krasnoi pour attendre le 3e corps. Le maréchal assura
qu'il ne l'avait pas pu; au moins eût-il dû prévenir le maréchal Ney.
Peut-être aussi la communication était-elle interceptée. Quoi qu'il en
soit, le général Miloradowitsch se contenta d'envoyer quelques troupes
légères à la poursuite de l'Empereur, et réunit toutes ses forces contre
le 3e corps, qu'il comptait prendre en totalité.
Le 18 au matin, nous partîmes de Koritnya et marchâmes sur Krasnoi;
quelques escadrons de Cosaques harcelèrent, en approchant de cette
ville, la 2e division qui marchait en tête. Cette apparition des
Cosaques n'avait aucune importance; nous y étions accoutumés, et
quelques coups de fusil suffisaient pour les écarter. Mais bientôt
l'avant-garde rencontra la division du général Ricard, appartenant au
1er corps, qui était restée en arrière et qui venait d'être repoussée
après un combat inégal qu'elle avait soutenu avec la plus grande
bravoure. Le maréchal rallia les restes de cette division, et, à la
faveur d'un brouillard qui favorisait notre marche en cachant notre
petit nombre, il approcha de l'ennemi jusqu'à ce que le canon le forçât
de s'arrêter. L'armée russe, rangée en bataille, fermait le passage de
la route; nous apprîmes seulement alors que nous étions séparés du reste
de l'armée, et que nous n'avions de salut que dans notre désespoir.
CHAPITRE V.
RETRAITE DE KRASNOI À ORCHA.
DÉROUTE DU 3e CORPS À KRASNOI.--HARDI PROJET DU MARÉCHAL NEY.--PASSAGE
DU DNIÉPER.--MARCHE SUR LA RIVE DROITE DE CE FLEUVE.--SITUATION CRITIQUE
DU 4e RÉGIMENT.--ARRIVÉE À ORCHA.
L'affaire du 3e corps à Krasnoi est une des plus belles qui aient
illustré cette campagne; jamais on ne vit de lutte plus inégale; jamais
le talent du général et le dévouement des troupes ne parurent avec plus
d'éclat. À peine le maréchal Ney avait-il mis son avant-garde à l'abri
du feu de l'artillerie, qu'un parlementaire envoyé par le général
Miloradowitsch vint le sommer de mettre bas les armes. Ceux qui l'ont
connu comprendront avec quel dédain cette proposition dut être
accueillie; mais le parlementaire l'assura que la haute estime dont le
général russe faisait profession pour ses talents et pour son courage
l'empêcherait de lui rien proposer qui fût indigne de lui; que cette
capitulation était nécessaire; que les autres corps d'armée l'avaient
abandonné; qu'il était en présence d'une armée de 80,000 hommes, et
qu'il pouvait, s'il le désirait, envoyer un officier pour s'en
convaincre. Le 3e corps, avec les renforts reçus à Smolensk, ne
s'élevait pas à 6,000 combattants; l'artillerie était réduite à six
pièces de canon, la cavalerie à un seul peloton d'escorte. Cependant le
maréchal, pour toute réponse, fit le parlementaire prisonnier; quelques
coups de canon tirés pendant cette espèce de négociation servirent de
prétexte, et, sans considérer les masses des ennemis et le petit nombre
des siens, il ordonna l'attaque. La 2e division, formée en colonnes par
régiments, marcha droit à l'ennemi. Qu'il me soit permis de rendre
hommage au dévouement de ces braves soldats et de me féliciter de
l'honneur d'avoir marché à leur tête. Les Russes les virent avec
admiration s'avancer vers eux dans le meilleur ordre et d'un pas
tranquille. Chaque coup de canon enlevait des files entières; chaque pas
rendait la mort plus inévitable, et la marche ne fut pas ralentie un
seul instant. Enfin nous approchâmes tellement de la ligne ennemie, que
la 1re division de mon régiment, écrasée tout entière par la mitraille,
fut renversée sur celle qui la suivait et y porta le désordre. Alors
l'infanterie russe nous chargea à son tour, et la cavalerie, tombant sur
nos flancs, nous mit dans une déroute complète. Quelques tirailleurs
avantageusement placés arrêtèrent un instant la poursuite de l'ennemi;
la division Ledru fut mise en bataille, et six pièces de canon
répondirent au feu de la nombreuse artillerie des Russes. Pendant ce
temps, je ralliai ce qui restait de mon régiment sur la grande route, où
les boulets nous atteignaient encore. Notre attaque n'avait pas duré un
quart d'heure, et la deuxième division n'existait plus; mon régiment
perdit plusieurs officiers et fut réduit à 200 hommes; le régiment
d'Illyrie et le 18e, qui perdit son aigle, furent encore plus
maltraités; le général Razout blessé, le général Lenchantin fait
prisonnier[36].
Aussitôt le maréchal fit rétrograder sur Smolensk la 2e division. Au
bout d'une demi-lieue, il la dirigea à gauche à travers champs,
perpendiculairement à la route. La 1re division, ayant longtemps épuisé
ses forces à soutenir le choc de toute l'armée ennemie, suivit ce
mouvement, avec les canons et quelques bagages; tous les blessés qui
pouvaient encore marcher se traînèrent à leur suite. Les Russes se
cantonnèrent dans les villages, en envoyant une colonne de cavalerie
pour nous observer.