Le maréchal Ney fit ses dispositions pour défendre le passage. Le 4e

régiment fut placé sur le bord de la rivière, le 18e en seconde ligne.

Le maréchal établit son quartier général à la gauche du 4e, dans un

blockhaus construit pour protéger le pont et fort bien palissadé. Il

plaça le général d'Hénin avec le 93e au village de Pnévo, à un quart de

lieue sur la gauche, et la 1re division le long du Dniéper, à l'extrême

droite. Le soir il se promena longtemps devant le front de mon régiment

avec le général Joubert et moi. Il nous fit observer les malheureuses

suites de la journée de Dorogobuje. L'ennemi gagnait un jour de marche,

il précipitait notre retraite, il nous forçait d'abandonner nos

caissons, nos bagages, nos blessés; tous ces malheurs pouvaient s'éviter

si l'on eût défendu Dorogobuje pendant vingt-quatre heures. Le général

Joubert parla de la faiblesse des troupes, de leur découragement. Le

maréchal reprit vivement qu'il ne s'agissait que de se faire tuer, et

qu'une mort glorieuse était trop belle pour qu'on en dût fuir

l'occasion. Quant à moi je me contentai de répondre que je n'avais

quitté les hauteurs de Dorogobuje qu'après en avoir reçu deux fois

l'ordre.

Le 11 au matin, l'infanterie ennemie s'approcha de la rive opposée et

engagea le combat avec le 4e régiment. L'attaque fut si vive et si

imprévue, que les balles tombaient au milieu de nos bivouacs avant que

les soldats eussent eu le temps de prendre les armes. Les voltigeurs se

portèrent sur le bord de la rivière pour répondre au feu de l'ennemi;

mais la nature du terrain, couvert de broussailles du côté opposé et

entièrement découvert du nôtre, rendait le combat trop inégal. Le second

bataillon entra dans le blockhaus, le premier s'appuya à un bouquet de

bois qui le mettait à l'abri; la fusillade continua entre l'infanterie

russe et le bataillon placé dans le blockhaus. Le maréchal y passa toute

la journée; il dirigea le feu des soldats et tira lui-même quelques

coups de fusil; je m'y établis aussi, croyant de mon devoir de commander

directement la portion de mon régiment la plus exposée. Vers le soir,

les Russes passèrent le Dniéper auprès du village qu'occupait le 93e, et

manœuvrèrent pour l'envelopper. Le général d'Hénin quitta sa position et

revint auprès du blockhaus, ce qui lui valut une forte réprimande du

maréchal Ney. C'était bien de la sévérité. À la guerre un officier

détaché doit savoir prendre un parti sans attendre des ordres qui

souvent ne lui parviennent pas. On l'accuse de faiblesse s'il se retire;

on l'accuserait de témérité s'il compromettait les troupes qui lui sont

confiées. Supporter l'injustice est un des devoirs de l'état militaire,

et assurément un des plus pénibles. Au reste, le souvenir que le général

d'Hénin conserva de cette réprimande faillit un jour nous être bien

funeste, ainsi que je le dirai plus tard.

Le lendemain 12, à cinq heures du matin, le 3e corps se remit en marche.

Je continuai de défendre le blockhaus jusqu'à sept heures, et je

rejoignis ensuite la colonne après y avoir mis le feu, selon l'ordre

exprès que j'en reçus. La rage de tout brûler s'étendit jusqu'à cette

palissade et nous porta malheur; car l'ennemi, à qui l'incendie fit

connaître notre départ, lança des obus qui atteignirent quelques hommes.

Il restait encore deux jours de marche pour arriver à Smolensk; ces deux

jours furent pour le moins aussi pénibles que les précédents. Les

Cosaques ne cessèrent de nous harceler, et tentèrent même inutilement

une attaque sérieuse contre le 18e régiment. Le 13, il fallut faire sept

lieues sur le verglas et par le froid le plus rigoureux; la violence du

vent était telle, que dans les haltes on ne pouvait rester en place; le

repos n'était qu'une fatigue de plus. Nous arrivâmes enfin le soir à une

demi-lieue de Smolensk, où nous prîmes position derrière les ravins qui

en défendent les approches. La nuit mit le comble à nos souffrances, et

termina dignement cette cruelle retraite. Plusieurs soldats moururent de

froid au bivouac, d'autres eurent les membres gelés. Au point du jour,

nous découvrîmes avec joie les tours de Smolensk, que nous regardions

depuis longtemps comme le terme de nos misères, puisque l'armée devait

s'y reposer et y trouver en abondance des vivres dont elle était privée

depuis si longtemps.

Il s'en fallait bien pourtant que ces espérances dussent être réalisées;

de tous côtés la fortune semblait favoriser les Russes. Sur la Dwina, le

général Wittgenstein, après avoir enlevé Polotzk le 18 octobre,

cherchait à rejeter les 2e et 6e corps sur la grande route de Smolensk.

Le 9e partait de cette dernière ville pour leur porter secours. À

l'autre extrémité du théâtre de la guerre, la paix conclue avec la

Turquie avait permis à l'amiral Tchitchagoff, commandant l'armée de

Moldavie, de se réunir au corps de Tormasow. Les Autrichiens s'étaient

retirés derrière le Bug, et l'amiral s'avançait à grandes journées pour

s'emparer de Minsk, où nous avions d'immenses magasins, et pour nous

prévenir au passage de la Bérézina.

Pendant ce temps la grande armée russe manœuvrait toujours sur nos

flancs, interceptait les communications, enlevait les corps détachés, et

ne nous permettait plus de nous écarter de la route. Sur la gauche, la

brigade du général Augereau, cernée aux environs d'Elnia, avait mis bas

les armes. Sur la droite, le 4e corps, qui de Dorogobuje marchait sur

Witepsk, venait d'éprouver les plus grands désastres par le froid, la

difficulté des chemins et la poursuite de l'ennemi. Son artillerie

presque entière avait été détruite au passage du Wop, et ce corps

d'armée revenait en toute hâte à Smolensk, où il arriva le même jour que

le 3e. Il devenait impossible de s'arrêter à Smolensk; il fallait se

hâter de prévenir l'ennemi sur la Bérézina, en se réunissant aux 2e et

3e corps. L'ordre fut donné de continuer la marche, malgré la rigueur de

la saison, malgré la déplorable situation des troupes. Le 3e corps,

fidèle à remplir sa noble tâche, resta chargé de l'arrière-garde, et

nous nous préparâmes à opposer de nouvelles forces à de nouvelles

fatigues, et un nouveau courage à de nouveaux dangers[34].

CHAPITRE IV.

SÉJOUR À SMOLENSK ET RETRAITE JUSQU'À KRASNOI.

DÉPART DE L'ARMÉE.--CONDUITE DU MARÉCHAL NEY À SMOLENSK.--AFFAIRE DU 4e

RÉGIMENT DANS LE FAUBOURG DE LA RIVE DROITE.--DÉVASTATION DE LA

VILLE.--DÉPART DU 3e CORPS.--AFFAIRES DE KRASNOI AVEC LES 1er ET 4e

CORPS ET LA GARDE IMPÉRIALE.--LE 3e CORPS SÉPARÉ DU RESTE DE

L'ARMÉE.--ARRIVÉE DE CE CORPS À KRASNOI DEVANT L'ENNEMI.

Smolensk était, ainsi que Minsk, un des grands dépôts de l'armée; on

comptait, pour pourvoir aux premiers besoins, sur les magasins qu'on y

avait rassemblés, et en effet ils auraient bien dû suffire: mais lorsque

la désorganisation s'est mise dans une armée aussi nombreuse, il devient

impossible d'en arrêter les progrès. Les administrations, les employés

de toute espèce qui sont chargés de maintenir la régularité du service,

ne sont plus alors que des éléments de désordre, et le mal s'augmente de

tous les efforts que l'on fait pour l'arrêter. Le passage de l'armée à

Smolensk en offrit un triste exemple. Depuis la prise de cette ville, le

général Charpentier, gouverneur, et M. de Villeblanche, intendant de la

province, n'avaient rien négligé pour rendre quelque confiance aux

habitants. Grâce à leurs soins, secondés par la bonne discipline du 9e

corps, on commençait à rétablir les maisons et l'on faisait venir de

tous côtés des vivres que l'on mettait en magasin, quand nos soldats

arrivant en foule se précipitèrent aux portes, croyant trouver à

Smolensk le repos et l'abondance. Napoléon, qui craignait le tumulte

qu'allaient occasionner tous ces soldats isolés et les régiments presque

aussi indisciplinés qu'eux, s'était hâté d'arriver avec la garde

impériale. Il défendit de laisser entrer personne, et ordonna aux

régiments de se reformer dans les faubourgs. La garde reçut abondamment

des distributions de toute espèce, et quand on voulut songer aux autres

troupes, le désordre de l'administration, qui était égal à celui de

l'armée, empêcha de rien faire d'utile. Les abus de tous genres

s'exercèrent impunément, les magasins furent forcés et livrés au

pillage, et comme il arrive toujours, on détruisit en vingt-quatre

heures les ressources de plusieurs mois; on pilla et l'on mourut de

faim.

Le 3e corps, arrivant le dernier sous les murs de Smolensk et tout

occupé encore à en défendre les approches, fut oublié par ceux qu'il

avait protégés. Pendant que nous tenions tête à l'ennemi, les autres

corps d'armée achevaient de piller les magasins. Lorsque j'entrai à mon

tour dans la ville, je n'y pus rien trouver ni pour mon régiment ni pour

moi. Il fallut donc se résoudre à continuer notre retraite sans avoir

reçu aucun secours. On ajouta seulement au 3e corps le 129e régiment et

un régiment d'Illyriens, qui furent partagés entre les deux divisions.

Ce renfort était bien nécessaire; car, depuis Moscou, les 11,000 hommes

du 3e corps étaient réduits à moins de 3,000. La division

wurtembergeoise ainsi que la cavalerie n'existaient plus; l'artillerie

conservait à peine quelques canons; et c'était avec d'aussi faibles

moyens qu'il fallait tenir tête à l'avant-garde russe. Déjà l'armée

prenait la route d'Orcha, et le maréchal Ney, resté seul, se disposait à

défendre la ville le plus longtemps possible pour retarder la poursuite

de l'ennemi.

J'ai parlé de Smolensk au commencement de ce récit; j'ai dit que cette

ville était située sur la rive gauche du Dniéper, et qu'un faubourg seul

s'élevait en amphithéâtre sur la rive droite. Les routes de Pétersbourg

et de Moscou traversent ce faubourg. Il était, à l'époque où nous

sommes, presque entièrement brûlé. Un pont jeté sur le Dniéper

conduisait dans la ville, et une forte tête de pont construite sur la

rive droite en défendait le passage.

Le 14 au matin, le 3e corps quitta les approches de Smolensk, et fut

placé de la manière suivante: la 2e division dans le faubourg de la rive

droite; la 1re, en réserve, dans la tête de pont; le 4e régiment gardait

la barrière de Moscou, et le régiment d'Illyrie celle de Pétersbourg; on

occupa le petit nombre de maisons que l'incendie avait épargnées. Le

froid était si violent que, la nuit suivante, les soldats placés aux

postes avancés menacèrent de les quitter et de rentrer dans les maisons.

J'envoyai de bons officiers pour les rappeler à leurs devoirs, bien

décidé moi-même à les suivre si ma présence était nécessaire, et à

m'établir au bivouac avec tous les officiers de mon régiment. Il y

allait de notre honneur, puisque la défense de l'entrée du faubourg

était confiée à mon régiment, et qu'une surprise aurait compromis la

division tout entière. L'ordre fut bientôt rétabli. Les soldats ne

pouvaient être insensibles à la voix de l'honneur, et ceux à qui la

souffrance arracha quelques murmures indignes de leur courage les

expièrent bientôt par une mort glorieuse.

Le lendemain 15 fut le jour d'une affaire où mon régiment se trouva seul

engagé. La 2e division reçut dans la matinée l'ordre d'abandonner le

faubourg de la rive droite, de traverser la ville et de s'établir sur la

route de Wilna, laissant ainsi la 1re division en première ligne pour

défendre la tête de pont. Le 4e régiment, qui occupait l'entrée du

faubourg, se trouvait le plus éloigné du lieu de rassemblement; le

rappel des postes demanda du temps, et le général Razout, pressé

d'exécuter l'ordre qu'il avait reçu, se mit en marche sans vouloir

m'attendre. Je partis le plus tôt possible pour rejoindre la division,

lorsque l'ennemi, trouvant les postes extérieurs évacués, pénétra dans

le faubourg; les soldats isolés qu'il poursuivait vinrent se réfugier

dans nos rangs. Je pressai la marche, et quand nous eûmes gagné la tête

de pont, j'en trouvai le passage tellement obstrué par les voitures qui

s'y précipitaient, qu'il était impossible d'y faire passer un seul

homme. Il fallut donc attendre; mais l'embarras croissait à chaque

instant. Les Russes établirent deux pièces de canon sur les hauteurs et

commencèrent à tirer sur les voitures et sur mon régiment. Alors le

désordre fut porté au comble; les conducteurs abandonnèrent les voitures

fracassées par les boulets; l'infanterie russe et les Cosaques

s'avançaient. Cette situation devenait très-critique; il fallait à tout

prix repousser une attaque qui pouvait rendre l'ennemi maître de la tête

de pont; mais, me trouvant seul dans le faubourg, je n'osais engager une

affaire quand j'avais l'ordre de me retirer. Heureusement le maréchal

Ney, que le bruit du canon attirait toujours, parut sur le parapet et

m'ordonna de marcher à l'ennemi pour le chasser entièrement du faubourg

et donner le temps de débarrasser le passage. J'enlevai mon régiment au

pas de charge, au milieu de la neige et des décombres des maisons. Les

soldats, fiers de combattre sous les yeux du maréchal et des régiments

de la 1re division, qui les contemplaient du haut du rempart,

s'élancèrent sur l'ennemi avec la plus grande ardeur; les Russes se

retirèrent précipitamment en emmenant l'artillerie; leurs tirailleurs

furent chassés des maisons; en peu d'instants nous étions maîtres du

faubourg entier. Le maréchal Ney me fit dire alors de ne point trop

m'avancer, recommandation bien rare de sa part. Je formai mon régiment

derrière la barrière de Pétersbourg, et un combat très-vif s'engagea sur

ce point, avec les Russes qui étaient placés dans le cimetière d'une

église voisine, dont ils n'osèrent plus sortir. Ce combat se soutint

longtemps, quoique les Russes eussent sur nous l'avantage de la

position, du nombre et de l'artillerie. Ce ne fut qu'après avoir reçu

l'ordre de rentrer que je commençai ma retraite. Elle se fit en bon

ordre, et je ramenai mon régiment dans la tête de pont. Tous les

officiers avaient rivalisé de zèle en cette occasion; aucun d'eux ne fut

blessé, et je perdis peu de soldats. Le sergent que j'avais cassé en

commençant la retraite, et à qui je venais de rendre son grade le matin

même, fut frappé à côté de moi d'une balle qui m'était peut-être

destinée; il tomba mort à mes pieds[35].

Pendant que la 1re division défendait la ville à son tour, la 2e employa

la journée du 16 à nettoyer les armes et à prendre quelque repos. Un

détachement de 200 hommes venant de France nous attendait à Smolensk; je

le passai en revue et l'incorporai dans mon régiment, qui, par ce

renfort, se trouva porté à plus de cinq cents hommes. Je vis avec peine

combien les jeunes gens qui composaient ce détachement avaient déjà

souffert de la fatigue de la route et de la rigueur de la saison. Les

équipages, qui avaient pris depuis longtemps les devants, nous

attendaient à Smolensk; je leur ordonnai de nous suivre; d'autres

colonels envoyèrent les leurs en avant, et l'on en sauva quelques-uns.

Ce même soir, je reçus les témoignages les plus flatteurs de la

satisfaction du maréchal Ney pour notre affaire de la veille. J'en fis

part aux officiers de mon régiment; je les exhortai à s'en rendre

toujours dignes. Je pensais avec plaisir que leur tâche allait être

bientôt remplie; car l'Empereur saisirait certainement la première

occasion de nous relever à l'arrière-garde par des troupes fraîches.

Aucun officier n'avait été dangereusement blessé; 500 soldats restaient

encore, et combien ce petit nombre d'hommes était éprouvé! Quel intérêt,

quelle confiance ne devaient pas inspirer ces braves soldats, qui, au

milieu de si rudes épreuves, étaient restés fidèles à leurs drapeaux, et

dont le courage semblait s'accroître avec les dangers et les privations!

J'étais fier de la gloire qu'ils avaient acquise; je jouissais d'avance

du repos dont j'espérais les voir bientôt jouir. Cette illusion fut

promptement détruite; mais j'aime encore à en conserver le souvenir, et

c'est le dernier sentiment doux que j'ai éprouvé dans le cours de cette

campagne.

Beaucoup d'officiers blessés et malades étaient renfermés dans l'hôpital

de Smolensk. J'appris qu'il y avait parmi eux un officier de mon

régiment qui avait eu une cuisse emportée; je l'envoyai chercher

sur-le-champ pour l'emmener avec nous. Ses compagnons d'infortune

restèrent exposés aux dangers de l'incendie, de la chute des remparts et

de la vengeance des Russes, car c'était le lendemain que le 3e corps

devait quitter cet affreux séjour, après avoir fait sauter les remparts,

ainsi qu'un grand nombre de caissons que l'armée ne pouvait emmener.

Déjà cette ville n'offrait plus qu'un amas de décombres. Les portes et

fenêtres des maisons qui restaient étaient brisées, les chambres

remplies de cadavres; on voyait au milieu des rues les carcasses des

chevaux dont toutes les chairs avaient été dévorées par les soldats et

par quelques habitants confondus avec eux dans la même misère. Je

n'oublierai jamais surtout l'impression de tristesse que j'éprouvai la

nuit dans les rues désertes, à la lueur de l'incendie qui se

réfléchissait sur la neige et contrastait singulièrement avec la douce

clarté de la lune. J'avais vu quelques années auparavant cette ville

dans tout l'éclat de la richesse, et ce souvenir me rendait plus pénible

encore le spectacle de sa destruction. Le lendemain, au moment de notre

départ, plusieurs fortes détonations nous apprirent que Smolensk avait

cessé d'exister.

Nous marchâmes tranquillement sur la route d'Orcha. Le canon se fit

seulement entendre dans le lointain, et l'on pensa que c'était le 9e

corps qui se rapprochait de la grande route; car comment supposer que

l'ennemi fût sur notre chemin, sans que les corps d'armée qui nous

précédaient songeassent à nous en prévenir? Il n'était cependant que

trop certain que l'armée russe, à la faveur de sa marche de flanc, avait

atteint Krasnoi, tandis que les Français occupaient encore Smolensk, et

qu'elle se préparait à les arrêter au passage. L'Empereur, avec la

garde, le 4e et enfin le 1er corps furent attaqués successivement les

15, 16 et 17 à Krasnoi. Outre la supériorité du nombre, on peut juger

quel avantage avaient les Russes sur des troupes épuisées et presque

entièrement dépourvues de cavalerie et d'artillerie. Cependant la valeur

triompha de tous les obstacles; la garde impériale, ayant forcé le

passage, resta près de Krasnoi pour secourir les 4e et 1er corps. Le

vice-roi, ainsi que le maréchal Davout, rejetèrent avec indignation les

propositions de capitulation qu'on osa leur faire. Ils percèrent à leur

tour la ligne ennemie, mais en perdant presque toute leur artillerie,

leurs bagages et un grand nombre de prisonniers.

L'Empereur, n'ayant plus un moment à perdre pour arriver sur la

Bérézina, se vit forcé d'abandonner le 3e corps, et précipita sa marche

sur Orcha. Pendant trois jours que dura cette affaire, aucun avis ne fut

donné au maréchal Ney du danger qui allait le menacer à son tour.

L'Empereur a beaucoup reproché au maréchal Davout de ne s'être pas

arrêté un jour à Krasnoi pour attendre le 3e corps. Le maréchal assura

qu'il ne l'avait pas pu; au moins eût-il dû prévenir le maréchal Ney.

Peut-être aussi la communication était-elle interceptée. Quoi qu'il en

soit, le général Miloradowitsch se contenta d'envoyer quelques troupes

légères à la poursuite de l'Empereur, et réunit toutes ses forces contre

le 3e corps, qu'il comptait prendre en totalité.

Le 18 au matin, nous partîmes de Koritnya et marchâmes sur Krasnoi;

quelques escadrons de Cosaques harcelèrent, en approchant de cette

ville, la 2e division qui marchait en tête. Cette apparition des

Cosaques n'avait aucune importance; nous y étions accoutumés, et

quelques coups de fusil suffisaient pour les écarter. Mais bientôt

l'avant-garde rencontra la division du général Ricard, appartenant au

1er corps, qui était restée en arrière et qui venait d'être repoussée

après un combat inégal qu'elle avait soutenu avec la plus grande

bravoure. Le maréchal rallia les restes de cette division, et, à la

faveur d'un brouillard qui favorisait notre marche en cachant notre

petit nombre, il approcha de l'ennemi jusqu'à ce que le canon le forçât

de s'arrêter. L'armée russe, rangée en bataille, fermait le passage de

la route; nous apprîmes seulement alors que nous étions séparés du reste

de l'armée, et que nous n'avions de salut que dans notre désespoir.

CHAPITRE V.

RETRAITE DE KRASNOI À ORCHA.

DÉROUTE DU 3e CORPS À KRASNOI.--HARDI PROJET DU MARÉCHAL NEY.--PASSAGE

DU DNIÉPER.--MARCHE SUR LA RIVE DROITE DE CE FLEUVE.--SITUATION CRITIQUE

DU 4e RÉGIMENT.--ARRIVÉE À ORCHA.

L'affaire du 3e corps à Krasnoi est une des plus belles qui aient

illustré cette campagne; jamais on ne vit de lutte plus inégale; jamais

le talent du général et le dévouement des troupes ne parurent avec plus

d'éclat. À peine le maréchal Ney avait-il mis son avant-garde à l'abri

du feu de l'artillerie, qu'un parlementaire envoyé par le général

Miloradowitsch vint le sommer de mettre bas les armes. Ceux qui l'ont

connu comprendront avec quel dédain cette proposition dut être

accueillie; mais le parlementaire l'assura que la haute estime dont le

général russe faisait profession pour ses talents et pour son courage

l'empêcherait de lui rien proposer qui fût indigne de lui; que cette

capitulation était nécessaire; que les autres corps d'armée l'avaient

abandonné; qu'il était en présence d'une armée de 80,000 hommes, et

qu'il pouvait, s'il le désirait, envoyer un officier pour s'en

convaincre. Le 3e corps, avec les renforts reçus à Smolensk, ne

s'élevait pas à 6,000 combattants; l'artillerie était réduite à six

pièces de canon, la cavalerie à un seul peloton d'escorte. Cependant le

maréchal, pour toute réponse, fit le parlementaire prisonnier; quelques

coups de canon tirés pendant cette espèce de négociation servirent de

prétexte, et, sans considérer les masses des ennemis et le petit nombre

des siens, il ordonna l'attaque. La 2e division, formée en colonnes par

régiments, marcha droit à l'ennemi. Qu'il me soit permis de rendre

hommage au dévouement de ces braves soldats et de me féliciter de

l'honneur d'avoir marché à leur tête. Les Russes les virent avec

admiration s'avancer vers eux dans le meilleur ordre et d'un pas

tranquille. Chaque coup de canon enlevait des files entières; chaque pas

rendait la mort plus inévitable, et la marche ne fut pas ralentie un

seul instant. Enfin nous approchâmes tellement de la ligne ennemie, que

la 1re division de mon régiment, écrasée tout entière par la mitraille,

fut renversée sur celle qui la suivait et y porta le désordre. Alors

l'infanterie russe nous chargea à son tour, et la cavalerie, tombant sur

nos flancs, nous mit dans une déroute complète. Quelques tirailleurs

avantageusement placés arrêtèrent un instant la poursuite de l'ennemi;

la division Ledru fut mise en bataille, et six pièces de canon

répondirent au feu de la nombreuse artillerie des Russes. Pendant ce

temps, je ralliai ce qui restait de mon régiment sur la grande route, où

les boulets nous atteignaient encore. Notre attaque n'avait pas duré un

quart d'heure, et la deuxième division n'existait plus; mon régiment

perdit plusieurs officiers et fut réduit à 200 hommes; le régiment

d'Illyrie et le 18e, qui perdit son aigle, furent encore plus

maltraités; le général Razout blessé, le général Lenchantin fait

prisonnier[36].

Aussitôt le maréchal fit rétrograder sur Smolensk la 2e division. Au

bout d'une demi-lieue, il la dirigea à gauche à travers champs,

perpendiculairement à la route. La 1re division, ayant longtemps épuisé

ses forces à soutenir le choc de toute l'armée ennemie, suivit ce

mouvement, avec les canons et quelques bagages; tous les blessés qui

pouvaient encore marcher se traînèrent à leur suite. Les Russes se

cantonnèrent dans les villages, en envoyant une colonne de cavalerie

pour nous observer.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 18 / 32 段