plaines que l'on trouve en quittant Moscou permettaient de l'observer
dans tous ses détails. Nous traînions à notre suite tout ce qui avait
échappé à l'incendie de la ville. Les voitures les plus élégantes et les
plus magnifiques étaient pêle-mêle avec les fourgons, les drouskis et
les charrettes qui portaient les vivres. Ces voitures, marchant sur
plusieurs rangs dans les larges routes de la Russie, présentaient
l'aspect d'une immense caravane. Parvenu au haut d'une colline, je
contemplai longtemps ce spectacle qui rappelait les guerres des
conquérants de l'Asie; la plaine était couverte de ces immenses bagages,
et les clochers de Moscou, à l'horizon, terminaient le tableau. On nous
fit faire halte en ce lieu, comme pour nous laisser contempler une
dernière fois les ruines de cette antique ville, qui bientôt acheva de
disparaître à nos regards.
Le 3e corps arriva en deux jours de marche à Tschirkovo, et y prit
position en gardant l'embranchement des routes de Podol et de Fominskoé,
tandis que le 1er corps et la garde se portaient successivement, par une
marche de flanc, sur la vieille route de Kaluga, pour soutenir le 4e. Le
3e corps, destiné à suivre ce mouvement le dernier, resta trois jours en
position à Tschirkovo, et en partit le 23 à minuit. Cette marche de nuit
fut affreuse; la pluie tombait par torrents, les chemins de traverse que
nous suivions étaient entièrement défoncés. Nous n'arrivâmes à Bowrosk
que le 26 au soir. Dans cette marche, nous fûmes sans cesse harcelés par
les Cosaques, qui n'osaient cependant rien entreprendre de sérieux
contre nous. Je mettais tous mes soins à maintenir dans mon régiment
l'ordre, la discipline et l'exactitude du service; je n'eus que des
éloges à donner aux officiers comme aux soldats. Un seul sergent, bon
sujet d'ailleurs, ayant mis de la négligence dans le commandement d'un
poste avancé qui lui était confié, j'ordonnai qu'il fût cassé, malgré
les prières de son capitaine. Les généraux Girardin et Beurmann
flanquaient notre marche avec la cavalerie légère. Ils avaient reçu
l'ordre de mettre le feu à tous les villages.
Nous rejoignîmes le grand quartier général à Bowrosk; ce fut là que nous
apprîmes les derniers événements. Le général Kutusow, instruit de la
marche de l'armée française par la vieille route de Kaluga, avait quitté
son camp de Taroutino; une marche de flanc parallèle à la nôtre le
conduisit à Malojaroslavets, où il rencontra et attaqua le 4e corps.
Dans ce brillant combat, l'avantage demeura aux Français, malgré
l'infériorité du nombre; mais Kutusow avait pris à six lieues en arrière
une position défendue par des redoutes; déjà une de ses divisions
cherchait à déborder notre droite par la route de Médyn. Il fallait donc
livrer bataille ou se retirer. La situation était grave, l'instant
décisif. Le maréchal Bessières et d'autres généraux furent d'avis de la
retraite; ce n'est pas qu'ils doutassent de la victoire, mais ils
redoutaient les pertes que causerait le combat, la désorganisation qui
en serait la suite. Les chevaux de la cavalerie et de l'artillerie
étaient affaiblis par la fatigue et la mauvaise nourriture. Comment
remplacer ceux que nous allions perdre? comment transporter
l'artillerie, les munitions, les blessés? Dans cette situation, une
marche sur Kaluga était bien téméraire, et la prudence conseillait de se
retirer sur Smolensk. Le comte de Lobau déclara même, à plusieurs
reprises, qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour regagner le
Niémen. Napoléon hésita longtemps; il passa toute la journée du 25 à
étudier le champ de bataille et à discuter avec les généraux. Enfin, il
se décida pour la retraite, et l'on doit ajouter, à son éloge, qu'un des
motifs qui le déterminèrent fut la nécessité où l'on aurait été
d'abandonner les blessés après la bataille. Toute l'armée reprit la
route de Smolensk par Mojaisk, et le mouvement était commencé quand le
3e corps arriva à Bowrosk. Le 1er corps faisait l'arrière-garde. Les
Cosaques continuaient à nous harceler avec leur activité ordinaire; ils
attaquèrent les équipages du 4e corps, puis ceux du grand quartier
général, et enfin l'Empereur lui-même, dont l'escorte les mit en fuite.
Les chemins étaient encombrés de voitures de toute espèce qui nous
arrêtaient à chaque pas; nous trouvions des ruisseaux débordés qu'il
fallait passer tantôt sur une mauvaise planche, tantôt au milieu de
l'eau. Le 28 au matin, le 3e corps occupait Véréya, le soir du même
jour, Ghorodock-Borisow; le 29 enfin, laissant à droite les ruines de
Mojaisk, nous atteignîmes la grande route au-dessous de cette ville.
On peut aisément se figurer quelles souffrances attendaient notre armée
dans des lieux que les Russes et les Français avaient ravagés à l'envi.
Si quelques maisons subsistaient encore, elles étaient sans habitants.
Nos premières ressources devaient être à Smolensk, distant de nous de
quatre-vingts lieues. Jusque-là il fallait s'attendre à ne trouver dans
aucun lieu ni farine, ni viande, ni fourrages. Nous étions réduits aux
provisions que nous avions emportées de Moscou; mais ces provisions, peu
considérables en elles-mêmes, avaient encore l'inconvénient d'être
inégalement réparties, comme tous les produits du pillage. Un régiment
avait conservé quelques bœufs et manquait de pain; un autre avait de la
farine et manquait de viande. Jusque dans le même régiment, cette
inégalité se faisait remarquer. Quelques compagnies mouraient de faim,
tandis que d'autres étaient dans l'abondance. Les chefs ordonnaient le
partage, mais l'égoïsme employait tous les moyens pour tromper leur
surveillance et se soustraire à leur autorité. D'ailleurs, pour
conserver nos vivres, il fallait conserver les chevaux qui les
traînaient, et le manque de nourriture en faisait mourir tous les jours
un grand nombre. Les soldats qui s'écartaient de la route pour trouver à
manger tombaient entre les mains des Cosaques et des paysans armés. Le
chemin était couvert de caissons que l'on faisait sauter, de canons et
de voitures abandonnés quand les chevaux n'avaient plus la force de les
traîner. Dès les premiers jours enfin cette retraite ressemblait à une
déroute. L'Empereur continuait à exercer sa vengeance sur les maisons.
Le prince d'Eckmühl, commandant l'arrière-garde, était chargé de mettre
partout le feu, et jamais ordre ne fut exécuté avec plus d'exactitude et
même de scrupule. Des détachements envoyés à droite et à gauche de la
route incendiaient les châteaux et les villages, à d'aussi grandes
distances que le permettait la poursuite de l'ennemi. Le spectacle de
cette destruction n'était pas le plus horrible de ceux que nous avions
sous les yeux; une colonne de prisonniers russes marchait en avant de
nous, conduite par les troupes de la Confédération du Rhin. On leur
distribuait à peine un peu de chair de cheval, et les soldats chargés de
les conduire massacraient ceux qui ne pouvaient plus marcher. Nous
rencontrions sur la route leurs cadavres, qui tous avaient la tête
fracassée. Je dois aux soldats de mon régiment la justice de dire qu'ils
en furent indignés; ils sentaient d'ailleurs à quelles cruelles
représailles le spectacle de cette barbarie exposerait ceux d'entre eux
qui tomberaient entre les mains de l'ennemi.
En traversant le village de Borodino, plusieurs officiers allèrent
visiter le champ de bataille de la Moskowa. On trouvait encore tous les
débris épars sur le terrain, les morts des deux armées étendus sur la
place où ils avaient été frappés. On a dit qu'on y avait vu des blessés
vivant encore; je ne puis le croire, et l'on n'en a jamais donné la
preuve. Nous étions, le 29 au soir, à l'abbaye de Kolotskoé, transformée
d'abord en un hôpital, et qui n'était plus alors qu'un grand cimetière.
Un seul bâtiment, conservé sur les ruines de la ville de Gyat, servait
aussi d'hôpital à nos malades. Les colonels reçurent l'ordre d'aller y
reconnaître les hommes de leur régiment. On avait laissé les malades
sans médicaments, sans vivres, sans aucun secours. Je pus à peine y
pénétrer, au milieu des ordures de toute espèce qui encombraient les
escaliers, les corridors, et le milieu des salles. J'y trouvai trois
hommes de mon régiment que je me fis un vrai plaisir de sauver.
Le 1er novembre, nous arrivâmes à Viasma. Quelques cabanes, situées dans
le faubourg de Moscou[32], nous servirent de logement; cet abri, tout
misérable qu'il était, nous parut bien doux après quinze jours de
bivouac.
Cependant, aussitôt que le général Kutusow s'était aperçu du mouvement
rétrograde de l'armée française, il avait détaché à sa poursuite le
général Miloradowitsch avec un nombreux corps de troupes et tous les
Cosaques de Platow, tandis que lui-même conduisait la grande armée russe
par la route d'Elnïa pour arriver avant nous sur le Dniéper. Le général
Miloradowitsch, dont l'avant-garde serrait de près le 1er corps,
marchait parallèlement à la grande route, et faisait vivre ses troupes
dans des pays moins ravagés que ceux que nous parcourions; les chemins
de traverse que prenait ce corps d'armée avaient encore l'avantage
d'être plus courts que la grande route et de donner à l'ennemi la
possibilité de déborder notre arrière-garde et de nous prévenir à
Viasma. Dans cette situation, l'on a reproché à l'Empereur de n'avoir
point marché assez vite, et pourtant les hommes et surtout les chevaux
étaient épuisés de fatigue. Pour hâter notre marche, il eût fallu
sacrifier tous les bagages. Sans doute, ce parti eût évité de grands
malheurs; mais l'on ne pouvait encore se résoudre à une telle extrémité.
Enfin le 3 novembre le général Miloradowitsch déboucha sur la grande
route, à une lieue de Viasma, et attaqua vivement le 4e corps, qui
marchait sur la ville. Par cette manœuvre, le 4e corps et le 1er, qui le
suivait, se trouvaient coupés et obligés de se faire jour à travers un
ennemi supérieur en cavalerie et en artillerie. Une autre division russe
cherchait en même temps à s'emparer de Viasma par la route de Médyn.
Heureusement, le maréchal Ney, qui occupait encore la ville, avait pris
ses mesures pour faire échouer cette tentative. Les petites rivières de
Vlitza et de Viasma forment comme un demi-cercle autour de la ville, du
côté de la route de Médyn, et en rendent la défense facile. La division
Ledru prit position sur le plateau qui domine ces deux rivières, et
rendit inutiles les efforts de l'ennemi pour en forcer le passage. La
division Razout se porta en avant sur la route de Moscou pour secourir
les 1er et 4e corps. Après un combat acharné et qui dura cinq heures,
ces deux corps d'armée percèrent la ligne ennemie et rouvrirent leurs
communications avec nous.
Nous rentrâmes dans le faubourg, et j'appris que le 3e corps devait
relever le 1er à l'arrière-garde. Cette mission si importante et si
difficile ne pouvait pas être confiée à un général plus capable de la
remplir que le maréchal Ney, et je ne crains pas de dire qu'il était
secondé de tout notre zèle. Les bonnes dispositions que mon régiment
venait de montrer dans cette journée me remplissaient de confiance. Je
fis connaître aux officiers la tâche pénible et glorieuse qui nous était
imposée; et, tandis que les 1er et 4e corps traversaient Viasma et nous
laissaient en présence de l'ennemi, nous nous préparâmes à les remplacer
dignement, puisqu'il s'agissait de notre honneur, de la réputation de
nos troupes et du salut de toute l'armée.
CHAPITRE III.
RETRAITE DE VIASMA À SMOLENSK.
LE 3e CORPS CHARGÉ DE L'ARRIÈRE-GARDE.--DÉPART DE VIASMA.--MARCHE
JUSQU'A DOROGOBUJE.--AFFAIRE DE DOROGOBUJE.--AFFAIRE DE
SLOBNÉVO.--RIGUEUR DU FROID. ARRIVÉE À SMOLENSK.--OPÉRATIONS DES AUTRES
CORPS.
Jusqu'à ce moment, le 3e corps, éloigné de l'arrière-garde, et à peine
harcelé par les troupes légères de l'ennemi, n'avait eu à combattre que
la fatigue et la faim; maintenant on va le voir soutenir seul les
efforts de l'armée russe, en luttant à la fois contre tous les genres de
mort, et l'on pourra juger si jamais la patience et le courage avaient
été mis à de pareilles épreuves.
Dans la journée du 4 novembre, le 3e corps sortit de Viasma pour prendre
position le long d'une forêt qui borde la rivière de ce nom et que
traverse la route de Smolensk. L'heureux choix de cette position et la
bonne contenance des troupes empêchèrent l'ennemi de passer la Viasma;
il dirigea ses attaques toute la journée sur notre droite, par la route
de Médyn; le général Beurmann, détaché de ce côté, s'y maintint jusqu'au
soir: deux compagnies de mon régiment participèrent à l'honneur de cette
belle défense. Cependant les 4e et 1er corps traversaient nos rangs dans
le plus grand désordre; j'étais loin de croire qu'ils eussent autant
souffert, et que leur désorganisation fût aussi avancée. La garde royale
italienne presque seule marchait encore en bon ordre; le reste
paraissait découragé et accablé de fatigue. Une immense quantité
d'hommes isolée marchaient à la débandade, et la plupart sans armes;
beaucoup d'entre eux passèrent la nuit au milieu de nous, dans la forêt
de Viasma. Je m'efforçai de leur persuader de partir sans attendre
l'arrière-garde. Il était important pour eux de gagner quelques heures
de marche; et d'ailleurs nous ne pouvions pas souffrir, qu'ils se
mêlassent dans nos rangs pour gêner nos mouvements. Ainsi leur propre
intérêt se trouvait d'accord avec le bien du service; mais la fatigue ou
la paresse les rendaient sourds à nos conseils. Le jour paraissait à
peine, quand le 3e corps prit les armes et se mit en marche. En ce
moment, tous les soldats isolés quittèrent leurs bivouacs, et vinrent se
joindre à nous. Ceux d'entre eux qui étaient malades ou blessés
restaient auprès du feu en nous conjurant de ne les point abandonner à
l'ennemi. Nous n'avions aucun moyen de transport, et il fallait faire
semblant de ne pas entendre les plaintes que nous ne pouvions soulager.
Quant à cette troupe de misérables qui avaient abandonné leurs drapeaux,
quoiqu'ils fussent encore en état de combattre, j'ordonnai qu'on les
repoussât à coups de crosse et je les prévins que, si l'ennemi nous
attaquait, je ferais tirer sur eux au moindre embarras qu'ils
causeraient.
La 1re division marcha en tête, la 2e à l'arrière-garde, chaque division
formée la gauche en tête. Ainsi mon régiment faisait l'extrême
arrière-garde. Des pelotons de cavalerie et d'infanterie couvraient nos
flancs; au sortir de la forêt une vaste plaine leur permit de s'étendre
et de marcher à notre hauteur; les officiers et les généraux, tous
présents à leur poste, dirigeaient les mouvements. L'ennemi, qui nous
avait suivis toute la journée sans rien entreprendre, essaya le soir
d'attaquer l'arrière-garde au défilé de Semlévo; mon régiment contint
seul l'avant-garde russe, soutenue de deux pièces de canon, et donna
ainsi le temps aux autres corps de passer le défilé; nous le passâmes à
notre tour en laissant en présence de l'ennemi deux compagnies de
voltigeurs, qui ne rentrèrent qu'au milieu de la nuit, et le 3e corps
bivouaqua sur les hauteurs opposées. À peine commencions-nous à prendre
quelque repos, que les Russes lancèrent des obus sur nos bivouacs; l'un
d'eux atteignit un arbre au pied duquel je dormais. Personne ne fut
blessé, et il y eut à peine un instant de désordre dans quelques
compagnies du 18e. J'ai toujours remarqué que les coups tirés la nuit
font peu de mal; mais ils frappent l'imagination en donnant aux soldats
l'idée d'une prodigieuse activité de la part de l'ennemi.
La marche du lendemain fut à peine interrompue par la tentative inutile
que firent les Cosaques contre nos équipages; au bout de trois lieues,
le 3e corps prit position près de Postnïa-Dwor. L'Empereur voulait
marcher lentement pour conserver les bagages; en vain le maréchal Ney
lui écrivait-il qu'il n'y avait pas de temps à perdre, que l'ennemi
serrait de près l'arrière-garde, que l'armée russe marchait sur nos
flancs à grandes journées, et qu'on devait craindre qu'elle ne nous
prévînt à Smolensk ou à Orcha. Au reste, cette journée nous reposa des
fatigues de la veille; nous campâmes sur la lisière d'un bois qui
fournissait abondamment nos bivouacs. Le temps était beau et assez doux
pour la saison, et nous espérions arriver heureusement à Smolensk, qui
devait être le terme de nos fatigues. Pendant la marche du lendemain, le
temps changea tout à coup et devint très-froid[33]. Il était tard quand
nous arrivâmes à Dorogobuje. La 1re division fut placée sur les hauteurs
de la ville; la 2e s'arrêta à un quart de lieue pour en défendre les
approches. La nuit fut la plus froide que nous eussions encore éprouvée;
la neige tombait en abondance, et la violence du vent empêchait
d'allumer du feu; d'ailleurs, les bruyères sur lesquelles nous étions
campés nous offraient peu de ressources pour nos bivouacs.
Cependant le maréchal Ney forma le projet d'arrêter l'ennemi devant
Dorogobuje pendant toute la journée suivante. Nous étions encore à vingt
et une lieues de Smolensk, et à moitié chemin de cette ville il fallait
passer le Dniéper; il importait donc d'éviter l'encombrement sur ce
point, et de donner à l'armée que nous protégions le temps d'emmener son
artillerie et ses bagages.
Le 8, à la pointe du jour, le 4e et le 18e régiment, sous les ordres du
général Joubert, quittèrent leurs bivouacs pour venir prendre position à
Dorogobuje; les Cosaques, à la faveur d'un épais brouillard, nous
harcelèrent jusqu'à notre entrée dans la ville.
Dorogobuje, placé sur une hauteur, est appuyé au Dniéper. La 2e
division, chargée de le défendre, fut établie ainsi qu'il suit: deux
pièces de canon en batterie à l'entrée de la rue basse, soutenues par un
poste du 4e régiment; à gauche, une compagnie du 18e sur le pont du
Dniéper; à droite sur la hauteur, en avant d'une église, 100 hommes du
4e, commandés par un chef de bataillon; le reste de la division dans la
cour du château, sur la même hauteur; la 1re division, en réserve
derrière la ville. Bientôt l'infanterie ennemie arriva et commença
l'attaque; le pont du Dniéper fut pris, le poste de l'église repoussé.
Le général Razout, renfermé dans la cour du château avec le reste de la
division et livré à son indécision ordinaire, allait être cerné quand il
nous donna enfin l'ordre de marcher. Il n'y avait pas un moment à
perdre; j'enlevai mon régiment au pas de charge, et nous nous
précipitâmes sur les ennemis qui occupaient les hauteurs de la ville.
L'affaire fut très-vive; la nature du terrain, la neige, dans laquelle
nous enfoncions jusqu'aux genoux, forçaient tout le régiment de se
disperser en tirailleurs et de combattre corps à corps. Les progrès des
Russes furent arrêtés; mais bientôt l'ennemi pénétra de nouveau dans la
ville basse, et le général Razout, craignant d'être coupé, ordonna la
retraite. Je me repliai lentement, en reformant les pelotons et en
tenant toujours tête à l'ennemi; le 18e, qui avait secondé nos efforts,
suivit ce mouvement. Les deux régiments, laissant l'ennemi maître de la
ville, vinrent se reformer derrière la 1re division.
Le maréchal Ney, mécontent du mauvais succès de son plan, s'en prit au
général Razout, au général Joubert, à tout le monde; il prétendit que
l'ennemi n'était pas en forces suffisantes pour nous avoir ainsi chassés
de Dorogobuje, et me demanda combien j'en avais vus; je me permis de
répondre que nous étions trop près d'eux pour pouvoir les compter. Avant
de se décider à partir, il ordonna encore au général d'Hénin de rentrer
avec le 93e dans la ville basse pour reprendre quelques caissons. À
peine ce régiment se fut-il mis en mouvement, que l'artillerie russe
porta le désordre dans ses rangs et le fit rétrograder. Le maréchal Ney,
forcé de renoncer à toute autre tentative, reprit la route de Smolensk.
Cependant les privations auxquelles nous étions condamnés depuis le
commencement de la retraite devenaient plus rigoureuses; le peu de
vivres que nous avions achevait de s'épuiser; les chevaux qui les
traînaient mouraient de faim et de fatigue, et étaient eux-mêmes dévorés
par les soldats. Depuis que nous étions à l'arrière-garde, tous les
hommes qui s'écartaient de la route pour chercher des vivres tombaient
entre les mains de l'ennemi, dont la poursuite devenait de plus en plus
active. La rigueur du froid vint augmenter nos embarras et nos
souffrances; beaucoup de soldats, épuisés de fatigue, jetaient leurs
armes et quittaient leurs rangs pour marcher isolément. Ils s'arrêtaient
partout où ils trouvaient un morceau de bois à brûler pour faire cuire
un quartier de cheval ou un peu de farine, si toutefois leurs camarades
ne venaient pas leur enlever cette dernière ressource; car nos soldats,
mourants de faim, s'emparaient de force des vivres de tous les hommes
isolés qu'ils rencontraient, heureux encore s'ils ne leur arrachaient
pas leurs vêtements. Après avoir ravagé tout le pays, nous étions
réduits à nous entre-détruire, et cette extrémité était devenue
nécessaire. Il fallait à tout prix conserver les soldats fidèles à leur
drapeau et qui soutenaient seuls à l'arrière-garde l'effort de l'ennemi;
les soldats isolés, n'appartenant plus à aucun régiment et ne pouvant
plus rendre aucun service, n'avaient droit à aucune pitié. Aussi la
route que nous parcourions ressemblait-elle à un champ de bataille. Ceux
qui avaient résisté au froid et à la fatigue succombaient au tourment de
la faim; ceux qui avaient conservé quelques provisions se trouvaient
trop faibles pour suivre la marche et restaient au pouvoir de l'ennemi.
Les uns avaient eu les membres gelés et mouraient étendus sur la neige,
d'autres s'endormaient dans les villages et étaient consumés par les
flammes que leurs compagnons avaient allumées. Je vis à Dorogobuje un
soldat de mon régiment en qui le besoin avait produit les effets de
l'ivresse; il était auprès de nous sans nous reconnaître, il nous
demandait son régiment, il nommait des soldats de sa compagnie, et leur
parlait comme à des étrangers; sa démarche était chancelante, son regard
égaré. Il disparut au commencement de l'affaire, et je ne le revis plus.
Quelques cantinières ou femmes de soldats appartenant aux régiments qui
nous précédaient se trouvaient au milieu de nous. Plusieurs de ces
malheureuses traînaient avec elles des enfants; et, malgré l'égoïsme, si
commun alors, chacun s'empressait de les secourir. Le tambour-major
porta longtemps un enfant sur les bras. Les officiers qui avaient
conservé un cheval le partageaient avec ces pauvres gens. Je fis
conduire aussi pendant quelques jours une femme et son enfant sur une
charrette que j'avais encore; mais qu'était-ce que de si faibles secours
contre tant de souffrances, et comment pouvions-nous adoucir des maux
que nous partagions nous-mêmes?
De Dorogobuje nous arrivâmes en deux jours à Slobpnévo, sur les bords du
Dniéper. Le chemin était tellement glissant, que les chevaux mal ferrés
pouvaient à peine se soutenir. La nuit nous bivouaquions dans les bois
au milieu de la neige. Chaque régiment faisait à son tour l'extrême
arrière-garde, que l'ennemi suivait et harcelait sans cesse. L'armée
continuait à marcher si lentement, que nous allions atteindre le 1er
corps, qui nous précédait immédiatement. L'encombrement sur le pont du
Dniéper à Slobpnévo avait été extrême; la route à un quart de lieue en
avant était encore couverte de voitures et de caissons abandonnés. Le 10
au matin, avant de passer le fleuve, on s'occupa de débarrasser le pont
et de brûler toutes ces voitures. On y trouva quelques bouteilles de
rhum qui furent d'un grand secours. J'étais d'arrière-garde, et mon
régiment défendit toute la journée la route qui mène au pont. Le bois
que traverse cette route était rempli de blessés qu'il fallait
abandonner, et que les Cosaques massacraient presque au milieu de nous.
M. Rouchat, sous-lieutenant, s'étant approché imprudemment d'un caisson
que l'on faisait sauter, fut mis en pièces par l'explosion. Vers le soir
les troupes passèrent le Dniéper; on détruisit le pont.
Il devenait important d'arrêter l'ennemi au passage du fleuve, nous
n'étions plus qu'à onze lieues de Smolensk. Il fallait laisser aux
troupes qui nous précédaient le temps d'arriver dans cette ville et de
se remettre en état de défense. L'Empereur n'attendait même le 3e corps
à Smolensk que dans quatre ou cinq jours, tant il avait peu l'idée de la
situation de l'armée et principalement de l'arrière-garde.