Je fus frappé dès le premier jour de l'épuisement des troupes et de leur

faiblesse numérique. Au grand quartier général on ne jugeait que les

résultats sans penser à ce qu'ils coûtaient, et l'on n'avait aucune idée

de la situation de l'armée; mais en prenant le commandement d'un

régiment, il fallut entrer dans tous les détails que j'ignorais et

connaître la profondeur du mal. Le 4e régiment était réduit à 900 hommes

de 2,800 qui avaient passé le Rhin; aussi les quatre bataillons n'en

formaient plus que deux sur le terrain, et chaque compagnie avait un

double cadre en officiers et sous-officiers. Toutes les parties de

l'habillement et surtout la chaussure étaient en mauvais état; nous

avions alors encore assez de farine et quelques troupeaux de bœufs et de

moutons, mais ces ressources devaient bientôt s'épuiser; pour les

renouveler, il fallait changer sans cesse de place, puisque nous

ravagions en vingt-quatre heures les pays que nous traversions.

Ce que je dis ici de mon régiment s'applique à tous ceux du 3e corps, et

particulièrement à la division wurtembergeoise, qui était presque

détruite; ainsi l'on peut assurer qu'il ne restait pas 8,000 combattants

dans un corps d'armée de 25,000 hommes. On remarquait l'absence de

beaucoup d'officiers blessés aux dernières affaires, entre autres des

colonels des 46e, 72e et 93e. Jamais nous n'avions éprouvé de pertes

aussi considérables; jamais aussi le moral de l'armée n'avait été si

fortement atteint. Je ne retrouvai plus l'ancienne gaieté des soldats;

un morne silence succédait aux chansons et aux histoires plaisantes qui

leur faisaient oublier autrefois la fatigue des longues marches. Les

officiers eux-mêmes paraissaient inquiets; ils ne servaient plus que par

devoir et par honneur. Cet abattement, naturel dans une armée vaincue,

était remarquable après une affaire décisive, après une victoire qui

nous ouvrait les portes de Moscou.

La marche continua sur trois colonnes comme avant la bataille: le roi de

Naples à l'avant-garde avec la cavalerie, puis les 1er et 3e corps, la

garde impériale et le quartier général; sur la droite, le 5e corps; sur

la gauche, le 4e. On marchait avec beaucoup d'ordre, les généraux et les

officiers toujours à la tête de leurs troupes. Le général Kutusow, ne

croyant plus pouvoir défendre Moscou, repliait successivement son

avant-garde et se retirait par les routes de Twer et de Wladimir, en

découvrant la ville. L'armée française bivouaqua, le 13, à

Perkouschkovo; le lendemain l'avant-garde entra dans Moscou. Une troupe

d'habitants armés tenta un moment de défendre le Kremlin et fut bientôt

dispersée; l'avant-garde se porta en avant de la ville; l'Empereur

s'établit au Kremlin avec la garde; les 1er et 3e corps campèrent à un

quart de lieue en arrière de Moscou, avec défense expresse d'y entrer.

Ce ne fut donc que de loin que nous aperçûmes alors cette antique

capitale que nous venions de conquérir. Cependant nous admirâmes son

immense étendue, ses dômes de mille couleurs, et l'incroyable variété

qui distinguait ses nombreux édifices. Ce jour fut un des plus heureux

pour nous, puisqu'il devait être le terme de nos travaux, puisque la

victoire de la Moskowa et la prise de Moscou devaient amener la paix.

Mais au moment même un événement sans exemple dans l'histoire du monde

vint détruire ces flatteuses espérances, et montrer combien il fallait

peu compter sur un accommodement avec les Russes. Moscou, qu'ils

n'avaient pu défendre, fut brûlé de leurs propres mains. Depuis

longtemps on s'occupait de préparer ce vaste incendie; le gouverneur

Rostopchin avait réuni une immense quantité de matières combustibles et

de fusées incendiaires, sous prétexte de travailler à la construction

d'un ballon avec lequel on devait brûler l'armée française, tandis que

ses proclamations, d'accord avec celles du général Kutusow, rassuraient

le peuple de Moscou, en changeant en victoires les défaites de l'armée

russe. À Smolensk, les Français avaient été battus; à la Moskowa, ils

avaient été détruits. Si l'armée russe se retirait, c'était pour prendre

une meilleure position et marcher au-devant de ses renforts. Cependant

les nobles partaient de Moscou, ainsi que les archives et les trésors du

Kremlin; et lorsque l'armée russe fut aux portes de la ville, il devint

impossible de cacher la vérité. Beaucoup d'habitants prirent la fuite;

d'autres restèrent chez eux, pleins de confiance dans l'intérêt que les

Français devaient mettre à conserver Moscou. Le 14 au matin, le

gouverneur rassembla 3 ou 4,000 hommes de la lie du peuple parmi

lesquels se trouvaient des criminels auxquels on donna la liberté; on

leur distribua des mèches et des fusées incendiaires, et les agents de

police reçurent l'ordre de les conduire dans toute la ville. Les pompes

furent brisées, et le départ des autorités civiles, qui suivirent

l'armée, devint le signal de l'incendie. L'avant-garde, en traversant la

ville, la trouva presque déserte; les habitants, renfermés dans leurs

maisons, attendaient ce que nous allions ordonner de leur sort; mais à

peine l'Empereur s'établissait au Kremlin, que le Bazar, immense

bâtiment qui contenait plus de 10,000 boutiques, était livré aux

flammes. Le lendemain et jours suivants, le feu fut mis à la fois dans

tous les quartiers. Un vent violent favorisait les progrès de

l'incendie, et il était impossible de les arrêter, puisqu'on avait eu la

cruelle précaution de détruire les pompes. Les incendiaires surpris en

flagrant délit étaient fusillés sur-le-champ. Ils déclaraient qu'ils

avaient exécuté les ordres du gouverneur, et mouraient avec résignation.

Les maisons furent livrées au pillage avec d'autant moins de scrupule

que tout ce qu'on enlevait allait être consumé par les flammes; mais ce

pillage fut accompagné de tous les excès qu'il entraîne à sa suite. Ce

déluge de feux, que nous apercevions de notre camp, nous causa de vives

alarmes, et je me décidai à aller savoir des nouvelles au quartier

général. J'entrai seul dans la ville, et bientôt les flammes me

fermèrent le chemin du Kremlin. Cependant ni ce danger, ni celui de la

chute des maisons ne pouvaient ralentir l'ardeur du pillage; les

habitants, chassés de leurs maisons par nos soldats autant que par

l'incendie, erraient dans les rues; les uns se livraient à un affreux

désespoir, d'autres témoignaient une morne résignation. Je rentrai au

camp, vivement affligé de ce spectacle et décidé à donner tous mes soins

à mon régiment en détournant la vue de malheurs que je ne pouvais

soulager. Trois jours se passèrent en détails d'inspection; tous les

officiers me furent présentés individuellement; je pris des

renseignements sur la conduite et l'instruction de chacun. J'examinai

aussi, autant que la situation pouvait le permettre, ce qui était

relatif à l'instruction et à l'administration du régiment. La lueur de

l'incendie de Moscou éclairait ces opérations. On avait défendu d'entrer

dans la ville; mais le pillage avait commencé, et comme c'était la seule

ressource, il était clair que les derniers venus mourraient de faim. Je

convins donc avec le colonel du 18e que nous permettrions tacitement à

nos soldats d'aller en prendre leur part. Au reste ce n'était qu'avec

beaucoup de peine qu'ils pouvaient se procurer quelque chose. Il fallait

en revenant traverser le camp du 1er corps placé devant nous, et se

battre avec leurs soldats ou avec ceux de la garde impériale qui

voulaient tout enlever. Personne n'a moins profité que nous du pillage

de cette ville. Au bout de six jours, le feu s'éteignit faute

d'aliments; les neuf dixièmes de la ville n'existaient plus; et

l'Empereur, qui s'était retiré au château de Pétrofski pendant

l'incendie, revint au Kremlin attendre les propositions de paix sur

lesquelles il comptait encore[30].

Cependant, bien loin de se laisser décourager par la prise de Moscou,

l'empereur Alexandre n'y vit qu'un motif de continuer la guerre avec

plus d'ardeur.

Le général Kutusow, pensant avec raison qu'en partant de Moscou nous

nous dirigerions vers les provinces du sud, quitta la route de Wladimir,

et, tournant autour de Moscou, se porta sur les routes de Kaluga et de

Tula. Cette marche, éclairée par l'incendie de Moscou, porta au comble

l'exaspération de l'armée russe. Kutusow se plaça derrière la Nara, à

vingt-cinq lieues de Moscou, et fortifia de redoutes cette nouvelle

position, couvrant ainsi les routes de Kaluga et de Tula. Pour pénétrer

dans les provinces du sud, il fallait donc livrer une seconde bataille.

En attendant, l'armée russe réparait ses pertes par de nouvelles levées,

organisait son matériel et reprenait un nouveau courage avec de

nouvelles forces. Au milieu de ces préparatifs on ne parlait que de paix

aux avant-postes, et de feintes ouvertures de négociations entretenaient

Napoléon dans l'espérance de la conclure. Le roi de Naples se porta sur

Kaluga avec l'avant-garde, vis-à-vis le camp retranché des Russes, et le

3e corps fut chargé de le remplacer au nord sur les routes de Twer et

Wladimir, où l'ennemi avait laissé un corps d'observation.

Je traversai pour la première fois les ruines de Moscou à la tête de mon

régiment. C'était un spectacle à la fois bien horrible et bien bizarre.

Quelques maisons paraissaient avoir été rasées; d'autres conservaient

quelques pans de murailles noircis par la fumée; des débris de toute

espèce encombraient les rues; une affreuse odeur de brûlé s'exhalait de

tous côtés. De temps en temps une chaumière, une église, un palais

paraissaient debout au milieu de ce grand désastre. Les églises surtout,

par leurs dômes de mille couleurs, par la richesse et la variété de

leurs constructions, rappelaient l'ancienne opulence de Moscou. La

plupart des habitants, chassés par nos soldats des maisons que le feu

avait épargnées, s'y étaient réfugiés. Ces infortunés, errant comme des

spectres au milieu des ruines et couverts de haillons, avaient recours

aux plus tristes expédients pour prolonger leur misérable existence.

Tantôt ils dévoraient au milieu des jardins quelques légumes qu'on y

trouvait encore, tantôt ils arrachaient des lambeaux de la chair

d'animaux morts au milieu des rues; on en vit même plonger dans la

rivière et en retirer du blé que les Russes y avaient jeté et qui était

en fermentation. Pendant notre marche, le bruit des tambours, le son de

la musique militaire rendaient ce spectacle encore plus triste en

rappelant l'idée d'un triomphe au milieu de l'image de la destruction,

de la misère et de la mort. Après avoir traversé en totalité cette ville

immense, nous cantonnâmes dans les villages sur la route de Jaroslawl et

Wladimir. Je logeai au château de Kouskowa, appartenant au comte de

Cheremetew, homme d'une fortune prodigieuse. Cette charmante habitation

avait été pillée comme tout le reste. Après avoir consommé le peu de

ressources qu'offrait ce pays, nous rentrâmes dans Moscou et nous

logeâmes dans le faubourg de Wladimir. Ce faubourg, situé au nord de

Moscou, est traversé par la petite rivière de la Jaouza, qui se jette

dans la Moskowa au milieu de la ville. La plupart des maisons sont

séparées par des enclos cultivés ou par des jardins; quelques palais s'y

font remarquer comme dans les autres quartiers, le reste est bâti en

bois. Comme presque tout était brûlé, il fallait loger les compagnies à

de grandes distances les unes des autres, malgré les inconvénients qui

en résultaient pour le service et surtout pour la police et la

discipline. Je logeais au centre de mon régiment avec les officiers

supérieurs, dans une grande maison en pierres assez bien conservée.

Quarante habitants du voisinage s'étaient réfugiés dans une grande salle

de cette maison. J'ordonnai qu'on les protégeât et qu'on adoucît leur

misère autant qu'il dépendait de nous; mais que pouvions-nous faire pour

eux? nous étions près de manquer de tout nous-mêmes. C'était avec peine

que l'on se procurait du pain noir et de la bière; la viande commençait

à devenir très-rare; il fallait envoyer de forts détachements prendre

des bœufs dans les bois où s'étaient réfugiés les paysans, et souvent

les détachements rentraient le soir sans rien ramener. Telle était la

prétendue abondance que nous procurait le pillage de cette ville. On

avait des liqueurs, du sucre, des confitures, et l'on manquait de viande

et de pain. On se couvrait de fourrures, et l'on n'avait bientôt plus ni

habits ni souliers. Enfin, avec des diamants, des pierreries et tous les

objets de luxe imaginables on était à la veille de mourir de faim. Un

grand nombre de soldats russes erraient dans les rues de Moscou. J'en

fis arrêter cinquante que l'on conduisit à l'état-major. Un général, à

qui j'en rendis compte, me dit que j'aurais pu les faire fusiller, et

qu'il m'y autorisait parfaitement à l'avenir. Je n'ai point abusé de sa

confiance.

On comprendra sans peine combien de malheurs et de désordres de tous

genres signalèrent notre séjour à Moscou. Chaque officier, chaque soldat

pourrait raconter à cet égard de singulières anecdotes. Une des plus

frappantes est celle d'un Russe qu'un officier français trouva caché

dans les ruines d'une maison; il lui fit entendre par signes qu'il le

protégerait, et l'emmena en effet avec lui. Bientôt, étant obligé de

porter un ordre et voyant passer un autre officier à la tête d'un

peloton, il lui remit ce particulier en lui disant vivement: _Je vous

recommande monsieur_. Cet officier, se méprenant sur le sens de ce mot

et sur le ton dont il était prononcé, prit ce malheureux pour un

incendiaire et le fit fusiller.

Au commencement de l'incendie, un très-jeune homme, Allemand de nation

et étudiant en médecine, vint se réfugier à mon bivouac; il était

presque nu et paraissait avoir perdu la tête. Je l'accueillis, et le

gardai dans mon logement pendant près de trois semaines; il paraissait

reconnaissant, mais rien ne pouvait le guérir de sa terreur. Je lui fis

un jour la plaisanterie de lui proposer de s'enrôler dans mon régiment;

le même soir il disparut, et je ne le revis plus.

L'armée russe cependant se fortifiait tous les jours sur les bords de la

Nara. Les corps de partisans répandus autour de Moscou devenaient plus

entreprenants. La ville de Véréya fut surprise, la garnison massacrée.

Les détachements et convois qui venaient joindre l'armée, les blessés et

malades que l'on transportait en arrière étaient enlevés sur la route de

Smolensk; les Cosaques attaquaient nos fourrageurs presque aux portes de

Moscou; les paysans massacraient les maraudeurs isolés. Le roi de

Naples, dont la cavalerie était presque entièrement détruite et réduite

depuis longtemps à manger du cheval, demandait tous les jours qu'on fît

la paix ou bien qu'on se retirât. Mais l'Empereur ne voulait rien voir

ni rien entendre; en réponse à leurs réclamations, les généraux

recevaient de l'état-major les ordres les plus extraordinaires. Tantôt

il fallait rétablir l'ordre dans Moscou et protéger les paysans qui

apporteraient des vivres au marché, tandis que tous les environs étaient

ravagés et les paysans armés contre nous; tantôt il s'agissait d'acheter

10,000 chevaux, dans un pays où il n'y avait plus ni chevaux ni

habitants; on annonçait ensuite le projet de passer l'hiver dans une

ville ravagée, où nous mourrions de faim au mois d'octobre; puis venait

l'ordre de faire confectionner des souliers et des vêtements d'hiver

dans chaque régiment; et quand les colonels disaient que nous manquions

de draps et de cuirs, on répondait qu'il n'y avait qu'à chercher pour en

trouver de reste. En même temps, et comme pour rendre cet ordre plus

inexécutable encore, on défendit sévèrement le pillage, et la garde

impériale fut consignée au Kremlin. On nomma un gouverneur, un

intendant, des administrations. Un mois entier cependant s'écoula sans

que notre situation fût améliorée en rien.

Vers le 10 octobre, une division du 4e corps fit un mouvement sur

Dmitrow, route de Twer. Le maréchal Ney, pendant ce temps, s'empara de

Boghorodsk, à douze lieues de Moscou, sur la route de Wladimir. On passa

quelques jours à construire autour de cette petite ville des baraques

pour y passer l'hiver. Cette simagrée était bien inutile; elle n'en

imposa ni à l'ennemi ni à nos soldats. Je n'allai point à Boghorodsk. Je

faisais alors partie d'une expédition commandée par le général Marchand,

sur les bords de la Kliasma, entre la route de Wladimir et celle de

Twer. Une partie de mon régiment m'accompagnait; le reste avait suivi le

maréchal Ney. L'ennemi, fidèle à son système, se retirait à notre

approche. Le général Marchand fit construire un blockhaus sur le bord de

la Kliasma, à un endroit où un poste avait été enlevé par un régiment de

Cosaques. Le commandement de ce petit fort venait d'être donné à un

officier fort intelligent, lorsque tout à coup le général Marchand reçut

l'ordre de rentrer avec tout son détachement. Il fut facile alors de

juger que l'armée allait quitter Moscou, puisque l'on cessait d'en

défendre les approches.

Pendant le cours de cette expédition je trouvai partout la même misère.

Les généraux recueillirent quelques provisions; mais les ressources

étaient nulles pour l'armée. Les paysans cachaient leurs vivres, et

n'osaient pas les apporter, même quand on leur promettait de les payer.

Un soldat de mon régiment, fils d'un cultivateur de la Côte-d'Or, mourut

à côté de moi près d'un feu de bivouac. Ce jeune homme languissait

depuis longtemps; une fièvre lente causée par la fatigue et la mauvaise

nourriture le consumait. Il mourut d'épuisement, et je le fis enterrer

au pied d'un arbre, quand on se fut bien assuré de sa mort. Nous

trouvâmes dans son sac des lettres de sa mère, fort touchantes par leur

simplicité. Je donnai des regrets sincères à ce malheureux, condamné à

mourir loin de sa patrie et d'une famille dont il aurait peut-être fait

le bonheur. De semblables malheurs étaient communs parmi nous; et je ne

rapporte ici cette mort, dont je fus témoin, que parce que ce triste

spectacle fut comme le présage de toutes les calamités qui allaient

fondre sur nous. Le détachement rentra à Moscou le 15.

Deux jours s'écoulèrent sans entendre parler de départ. Le 18,

l'Empereur passa la revue du 3e corps dans la cour du Kremlin. Cette

revue fut aussi belle que les circonstances le permettaient. Les

colonels rivalisèrent de zèle pour présenter leur régiment en bon état.

Personne, en les voyant, n'aurait pu s'imaginer combien les soldats

avaient souffert et combien ils souffraient encore. Je suis persuadé que

la belle tenue de notre armée au milieu des plus grandes misères a

contribué à l'obstination de l'Empereur, en lui persuadant qu'avec de

pareils hommes rien n'était impossible. Tout le 3e corps présent ne

s'élevait pas à 10,000 hommes. Pendant cette revue, M. de Bérenger, aide

de camp du roi de Naples, apporta à l'Empereur la nouvelle de l'affaire

de Winkowo, où nos troupes avaient été surprises et vivement repoussées

la veille. Cette affaire mettait fin à une espèce d'armistice qui

existait aux avant-postes; elle achevait de détruire toute espèce

d'accommodement, et devait hâter notre départ. La préoccupation de

l'Empereur se peignait sur sa figure; il précipita la revue, et pourtant

il nomma à tous les emplois vacants, et accorda beaucoup de décorations.

Il avait plus que jamais besoin d'employer tous les moyens qu'il savait

si bien mettre en usage pour obtenir de son armée des efforts

surnaturels. Je profitai de ses bonnes dispositions pour récompenser

ceux des officiers de mon régiment dont j'avais déjà éprouvé le zèle;

beaucoup d'entre eux furent avancés[31]. Le général qui commandait la

division wurtembergeoise, sous les ordres du général Marchand, reçut le

titre de comte de l'empire, avec une dotation de 20,000 fr.: faible

récompense pour les souffrances de 12,000 hommes que les fatigues et les

privations avaient réduits à 800.

La revue finissait à peine, lorsque les colonels reçurent l'ordre de

partir le lendemain. Rentré dans mon logement, j'ordonnai les

préparatifs, en chargeant sur des charrettes tout ce qui nous restait de

vivres. Je laissai dans ma maison la farine que je ne pus emporter; on

m'avait conseillé de la détruire; mais je ne pus me résoudre à en priver

les malheureux habitants, et je la leur donnai de bon cœur, en

dédommagement du mal que nous avions été forcés de leur faire. Je reçus

leurs bénédictions avec attendrissement et reconnaissance; peut-être

m'ont-elles porté bonheur.

CHAPITRE II.

RETRAITE DE MOSCOU À VIASMA.

PROJETS DE L'EMPEREUR.--DÉPART DE MOSCOU.--MARCHE DU 3e CORPS JUSQU'A

BOWROSK.--OPÉRATIONS DES AUTRES CORPS D'ARMÉE.--COMBAT DE

MALOJAROSLAVETS.--LA RETRAITE EST DÉCIDÉE PAR LA GRANDE ROUTE DE

SMOLENSK.--MARCHE DE BOWROSK À MOJAISK.--DE MOJAISK À VIASMA.--SITUATION

DE L'ARMÉE.--AFFAIRE DE VIASMA.

L'Empereur, ayant perdu tout espoir de paix, ne pouvait plus songer qu'à

la retraite. Il fallait repasser la Dwina et le Dniéper, se remettre en

communication sur la gauche avec les 2e et 6e corps, et sur la droite

avec le 7e et les Autrichiens, qui défendaient le grand-duché de

Varsovie. La route de Smolensk, entièrement ravagée, n'offrait plus

aucune ressource; on résolut de prendre la direction de Kaluga, et de

tourner, par la route de Bowrosk et Malojaroslavets, la position du camp

retranché de l'ennemi. Ainsi l'imprudence de notre long séjour à Moscou

pouvait se réparer. La victoire allait nous ouvrir la route des

provinces du sud, ou du moins nous permettre de nous retirer sur

Mohilow, par Roslawl, ou sur Smolensk, par Médyn et Elnïa, en traversant

des pays que la guerre avait épargnés.

Déjà le 4e corps occupait Fominskoé, sur la vieille route de Kaluga; il

faisait l'avant-garde et devait porter les premiers coups. Cependant, au

moment de son départ, l'Empereur voulut laisser à Moscou des traces de

sa vengeance, en achevant de détruire ce qui avait échappé au désespoir

des Russes. Le maréchal Mortier fut chargé d'y rester quelques jours

avec la jeune garde, pour protéger la marche des autres corps d'armée

contre les détachements ennemis placés sur la route du nord. Il devait,

en même temps, faire sauter le Kremlin et mettre le feu à tout ce qui

existait encore. Ainsi acheva de s'anéantir cette malheureuse ville,

incendiée par ses propres enfants, ravagée et détruite par ses

vainqueurs. La manière avec laquelle le maréchal adoucit cet ordre

rigoureux, les soins qu'il prit des blessés et des malades, au milieu de

ces affreux ravages, honorent son cœur autant que son caractère.

Dans la nuit du 18 octobre, les équipages du 3e corps se rendirent au

couvent de Seminof, lieu de rassemblement. Jamais nous n'avions traîné

autant de voitures à notre suite. Chaque compagnie avait au moins une

charrette ou un traîneau pour porter ses vivres; la nuit fut à peine

suffisante pour les charger et les mettre en ordre. Une heure avant le

jour, toutes les compagnies se réunirent devant mon logement et nous

partîmes. Cette marche avait quelque chose de lugubre. Les ténèbres de

la nuit, le silence de la marche, les ruines encore fumantes que nous

foulions sous nos pieds, tout semblait se réunir pour frapper

l'imagination de tristesse. Aussi chacun de nous voyait avec inquiétude

commencer cette mémorable retraite; les soldats eux-mêmes sentaient

vivement l'embarras de notre situation; ils étaient doués de cette

intelligence et de cet admirable instinct qui distinguent les soldats

français, et qui, en faisant mesurer toute l'étendue du danger, semblent

aussi redoubler le courage nécessaire pour le braver.

Le couvent de Seminof, situé près de la barrière de Kaluga, était en

flammes quand nous y arrivâmes. On brûlait les vivres que l'on ne

pouvait emporter; et, par une négligence bien digne de ce temps-là, les

colonels n'avaient point été prévenus. Il restait de la place dans

plusieurs fourgons, et nous vîmes bruler sous nos yeux des provisions

qui nous auraient peut-être sauvé la vie.

Le 3e corps, étant réuni, se mit en marche par la nouvelle route de

Kaluga, ainsi que le 1er corps et la garde impériale. Mon régiment

était, à cette époque, de 1,100 hommes, et le 3e corps ne s'élevait pas

à plus de 11,000. Je pense que l'on peut évaluer en tout à 100,000

hommes la force de l'armée sortie de Moscou.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 16 / 32 段