faiblesse numérique. Au grand quartier général on ne jugeait que les
résultats sans penser à ce qu'ils coûtaient, et l'on n'avait aucune idée
de la situation de l'armée; mais en prenant le commandement d'un
régiment, il fallut entrer dans tous les détails que j'ignorais et
connaître la profondeur du mal. Le 4e régiment était réduit à 900 hommes
de 2,800 qui avaient passé le Rhin; aussi les quatre bataillons n'en
formaient plus que deux sur le terrain, et chaque compagnie avait un
double cadre en officiers et sous-officiers. Toutes les parties de
l'habillement et surtout la chaussure étaient en mauvais état; nous
avions alors encore assez de farine et quelques troupeaux de bœufs et de
moutons, mais ces ressources devaient bientôt s'épuiser; pour les
renouveler, il fallait changer sans cesse de place, puisque nous
ravagions en vingt-quatre heures les pays que nous traversions.
Ce que je dis ici de mon régiment s'applique à tous ceux du 3e corps, et
particulièrement à la division wurtembergeoise, qui était presque
détruite; ainsi l'on peut assurer qu'il ne restait pas 8,000 combattants
dans un corps d'armée de 25,000 hommes. On remarquait l'absence de
beaucoup d'officiers blessés aux dernières affaires, entre autres des
colonels des 46e, 72e et 93e. Jamais nous n'avions éprouvé de pertes
aussi considérables; jamais aussi le moral de l'armée n'avait été si
fortement atteint. Je ne retrouvai plus l'ancienne gaieté des soldats;
un morne silence succédait aux chansons et aux histoires plaisantes qui
leur faisaient oublier autrefois la fatigue des longues marches. Les
officiers eux-mêmes paraissaient inquiets; ils ne servaient plus que par
devoir et par honneur. Cet abattement, naturel dans une armée vaincue,
était remarquable après une affaire décisive, après une victoire qui
nous ouvrait les portes de Moscou.
La marche continua sur trois colonnes comme avant la bataille: le roi de
Naples à l'avant-garde avec la cavalerie, puis les 1er et 3e corps, la
garde impériale et le quartier général; sur la droite, le 5e corps; sur
la gauche, le 4e. On marchait avec beaucoup d'ordre, les généraux et les
officiers toujours à la tête de leurs troupes. Le général Kutusow, ne
croyant plus pouvoir défendre Moscou, repliait successivement son
avant-garde et se retirait par les routes de Twer et de Wladimir, en
découvrant la ville. L'armée française bivouaqua, le 13, à
Perkouschkovo; le lendemain l'avant-garde entra dans Moscou. Une troupe
d'habitants armés tenta un moment de défendre le Kremlin et fut bientôt
dispersée; l'avant-garde se porta en avant de la ville; l'Empereur
s'établit au Kremlin avec la garde; les 1er et 3e corps campèrent à un
quart de lieue en arrière de Moscou, avec défense expresse d'y entrer.
Ce ne fut donc que de loin que nous aperçûmes alors cette antique
capitale que nous venions de conquérir. Cependant nous admirâmes son
immense étendue, ses dômes de mille couleurs, et l'incroyable variété
qui distinguait ses nombreux édifices. Ce jour fut un des plus heureux
pour nous, puisqu'il devait être le terme de nos travaux, puisque la
victoire de la Moskowa et la prise de Moscou devaient amener la paix.
Mais au moment même un événement sans exemple dans l'histoire du monde
vint détruire ces flatteuses espérances, et montrer combien il fallait
peu compter sur un accommodement avec les Russes. Moscou, qu'ils
n'avaient pu défendre, fut brûlé de leurs propres mains. Depuis
longtemps on s'occupait de préparer ce vaste incendie; le gouverneur
Rostopchin avait réuni une immense quantité de matières combustibles et
de fusées incendiaires, sous prétexte de travailler à la construction
d'un ballon avec lequel on devait brûler l'armée française, tandis que
ses proclamations, d'accord avec celles du général Kutusow, rassuraient
le peuple de Moscou, en changeant en victoires les défaites de l'armée
russe. À Smolensk, les Français avaient été battus; à la Moskowa, ils
avaient été détruits. Si l'armée russe se retirait, c'était pour prendre
une meilleure position et marcher au-devant de ses renforts. Cependant
les nobles partaient de Moscou, ainsi que les archives et les trésors du
Kremlin; et lorsque l'armée russe fut aux portes de la ville, il devint
impossible de cacher la vérité. Beaucoup d'habitants prirent la fuite;
d'autres restèrent chez eux, pleins de confiance dans l'intérêt que les
Français devaient mettre à conserver Moscou. Le 14 au matin, le
gouverneur rassembla 3 ou 4,000 hommes de la lie du peuple parmi
lesquels se trouvaient des criminels auxquels on donna la liberté; on
leur distribua des mèches et des fusées incendiaires, et les agents de
police reçurent l'ordre de les conduire dans toute la ville. Les pompes
furent brisées, et le départ des autorités civiles, qui suivirent
l'armée, devint le signal de l'incendie. L'avant-garde, en traversant la
ville, la trouva presque déserte; les habitants, renfermés dans leurs
maisons, attendaient ce que nous allions ordonner de leur sort; mais à
peine l'Empereur s'établissait au Kremlin, que le Bazar, immense
bâtiment qui contenait plus de 10,000 boutiques, était livré aux
flammes. Le lendemain et jours suivants, le feu fut mis à la fois dans
tous les quartiers. Un vent violent favorisait les progrès de
l'incendie, et il était impossible de les arrêter, puisqu'on avait eu la
cruelle précaution de détruire les pompes. Les incendiaires surpris en
flagrant délit étaient fusillés sur-le-champ. Ils déclaraient qu'ils
avaient exécuté les ordres du gouverneur, et mouraient avec résignation.
Les maisons furent livrées au pillage avec d'autant moins de scrupule
que tout ce qu'on enlevait allait être consumé par les flammes; mais ce
pillage fut accompagné de tous les excès qu'il entraîne à sa suite. Ce
déluge de feux, que nous apercevions de notre camp, nous causa de vives
alarmes, et je me décidai à aller savoir des nouvelles au quartier
général. J'entrai seul dans la ville, et bientôt les flammes me
fermèrent le chemin du Kremlin. Cependant ni ce danger, ni celui de la
chute des maisons ne pouvaient ralentir l'ardeur du pillage; les
habitants, chassés de leurs maisons par nos soldats autant que par
l'incendie, erraient dans les rues; les uns se livraient à un affreux
désespoir, d'autres témoignaient une morne résignation. Je rentrai au
camp, vivement affligé de ce spectacle et décidé à donner tous mes soins
à mon régiment en détournant la vue de malheurs que je ne pouvais
soulager. Trois jours se passèrent en détails d'inspection; tous les
officiers me furent présentés individuellement; je pris des
renseignements sur la conduite et l'instruction de chacun. J'examinai
aussi, autant que la situation pouvait le permettre, ce qui était
relatif à l'instruction et à l'administration du régiment. La lueur de
l'incendie de Moscou éclairait ces opérations. On avait défendu d'entrer
dans la ville; mais le pillage avait commencé, et comme c'était la seule
ressource, il était clair que les derniers venus mourraient de faim. Je
convins donc avec le colonel du 18e que nous permettrions tacitement à
nos soldats d'aller en prendre leur part. Au reste ce n'était qu'avec
beaucoup de peine qu'ils pouvaient se procurer quelque chose. Il fallait
en revenant traverser le camp du 1er corps placé devant nous, et se
battre avec leurs soldats ou avec ceux de la garde impériale qui
voulaient tout enlever. Personne n'a moins profité que nous du pillage
de cette ville. Au bout de six jours, le feu s'éteignit faute
d'aliments; les neuf dixièmes de la ville n'existaient plus; et
l'Empereur, qui s'était retiré au château de Pétrofski pendant
l'incendie, revint au Kremlin attendre les propositions de paix sur
lesquelles il comptait encore[30].
Cependant, bien loin de se laisser décourager par la prise de Moscou,
l'empereur Alexandre n'y vit qu'un motif de continuer la guerre avec
plus d'ardeur.
Le général Kutusow, pensant avec raison qu'en partant de Moscou nous
nous dirigerions vers les provinces du sud, quitta la route de Wladimir,
et, tournant autour de Moscou, se porta sur les routes de Kaluga et de
Tula. Cette marche, éclairée par l'incendie de Moscou, porta au comble
l'exaspération de l'armée russe. Kutusow se plaça derrière la Nara, à
vingt-cinq lieues de Moscou, et fortifia de redoutes cette nouvelle
position, couvrant ainsi les routes de Kaluga et de Tula. Pour pénétrer
dans les provinces du sud, il fallait donc livrer une seconde bataille.
En attendant, l'armée russe réparait ses pertes par de nouvelles levées,
organisait son matériel et reprenait un nouveau courage avec de
nouvelles forces. Au milieu de ces préparatifs on ne parlait que de paix
aux avant-postes, et de feintes ouvertures de négociations entretenaient
Napoléon dans l'espérance de la conclure. Le roi de Naples se porta sur
Kaluga avec l'avant-garde, vis-à-vis le camp retranché des Russes, et le
3e corps fut chargé de le remplacer au nord sur les routes de Twer et
Wladimir, où l'ennemi avait laissé un corps d'observation.
Je traversai pour la première fois les ruines de Moscou à la tête de mon
régiment. C'était un spectacle à la fois bien horrible et bien bizarre.
Quelques maisons paraissaient avoir été rasées; d'autres conservaient
quelques pans de murailles noircis par la fumée; des débris de toute
espèce encombraient les rues; une affreuse odeur de brûlé s'exhalait de
tous côtés. De temps en temps une chaumière, une église, un palais
paraissaient debout au milieu de ce grand désastre. Les églises surtout,
par leurs dômes de mille couleurs, par la richesse et la variété de
leurs constructions, rappelaient l'ancienne opulence de Moscou. La
plupart des habitants, chassés par nos soldats des maisons que le feu
avait épargnées, s'y étaient réfugiés. Ces infortunés, errant comme des
spectres au milieu des ruines et couverts de haillons, avaient recours
aux plus tristes expédients pour prolonger leur misérable existence.
Tantôt ils dévoraient au milieu des jardins quelques légumes qu'on y
trouvait encore, tantôt ils arrachaient des lambeaux de la chair
d'animaux morts au milieu des rues; on en vit même plonger dans la
rivière et en retirer du blé que les Russes y avaient jeté et qui était
en fermentation. Pendant notre marche, le bruit des tambours, le son de
la musique militaire rendaient ce spectacle encore plus triste en
rappelant l'idée d'un triomphe au milieu de l'image de la destruction,
de la misère et de la mort. Après avoir traversé en totalité cette ville
immense, nous cantonnâmes dans les villages sur la route de Jaroslawl et
Wladimir. Je logeai au château de Kouskowa, appartenant au comte de
Cheremetew, homme d'une fortune prodigieuse. Cette charmante habitation
avait été pillée comme tout le reste. Après avoir consommé le peu de
ressources qu'offrait ce pays, nous rentrâmes dans Moscou et nous
logeâmes dans le faubourg de Wladimir. Ce faubourg, situé au nord de
Moscou, est traversé par la petite rivière de la Jaouza, qui se jette
dans la Moskowa au milieu de la ville. La plupart des maisons sont
séparées par des enclos cultivés ou par des jardins; quelques palais s'y
font remarquer comme dans les autres quartiers, le reste est bâti en
bois. Comme presque tout était brûlé, il fallait loger les compagnies à
de grandes distances les unes des autres, malgré les inconvénients qui
en résultaient pour le service et surtout pour la police et la
discipline. Je logeais au centre de mon régiment avec les officiers
supérieurs, dans une grande maison en pierres assez bien conservée.
Quarante habitants du voisinage s'étaient réfugiés dans une grande salle
de cette maison. J'ordonnai qu'on les protégeât et qu'on adoucît leur
misère autant qu'il dépendait de nous; mais que pouvions-nous faire pour
eux? nous étions près de manquer de tout nous-mêmes. C'était avec peine
que l'on se procurait du pain noir et de la bière; la viande commençait
à devenir très-rare; il fallait envoyer de forts détachements prendre
des bœufs dans les bois où s'étaient réfugiés les paysans, et souvent
les détachements rentraient le soir sans rien ramener. Telle était la
prétendue abondance que nous procurait le pillage de cette ville. On
avait des liqueurs, du sucre, des confitures, et l'on manquait de viande
et de pain. On se couvrait de fourrures, et l'on n'avait bientôt plus ni
habits ni souliers. Enfin, avec des diamants, des pierreries et tous les
objets de luxe imaginables on était à la veille de mourir de faim. Un
grand nombre de soldats russes erraient dans les rues de Moscou. J'en
fis arrêter cinquante que l'on conduisit à l'état-major. Un général, à
qui j'en rendis compte, me dit que j'aurais pu les faire fusiller, et
qu'il m'y autorisait parfaitement à l'avenir. Je n'ai point abusé de sa
confiance.
On comprendra sans peine combien de malheurs et de désordres de tous
genres signalèrent notre séjour à Moscou. Chaque officier, chaque soldat
pourrait raconter à cet égard de singulières anecdotes. Une des plus
frappantes est celle d'un Russe qu'un officier français trouva caché
dans les ruines d'une maison; il lui fit entendre par signes qu'il le
protégerait, et l'emmena en effet avec lui. Bientôt, étant obligé de
porter un ordre et voyant passer un autre officier à la tête d'un
peloton, il lui remit ce particulier en lui disant vivement: _Je vous
recommande monsieur_. Cet officier, se méprenant sur le sens de ce mot
et sur le ton dont il était prononcé, prit ce malheureux pour un
incendiaire et le fit fusiller.
Au commencement de l'incendie, un très-jeune homme, Allemand de nation
et étudiant en médecine, vint se réfugier à mon bivouac; il était
presque nu et paraissait avoir perdu la tête. Je l'accueillis, et le
gardai dans mon logement pendant près de trois semaines; il paraissait
reconnaissant, mais rien ne pouvait le guérir de sa terreur. Je lui fis
un jour la plaisanterie de lui proposer de s'enrôler dans mon régiment;
le même soir il disparut, et je ne le revis plus.
L'armée russe cependant se fortifiait tous les jours sur les bords de la
Nara. Les corps de partisans répandus autour de Moscou devenaient plus
entreprenants. La ville de Véréya fut surprise, la garnison massacrée.
Les détachements et convois qui venaient joindre l'armée, les blessés et
malades que l'on transportait en arrière étaient enlevés sur la route de
Smolensk; les Cosaques attaquaient nos fourrageurs presque aux portes de
Moscou; les paysans massacraient les maraudeurs isolés. Le roi de
Naples, dont la cavalerie était presque entièrement détruite et réduite
depuis longtemps à manger du cheval, demandait tous les jours qu'on fît
la paix ou bien qu'on se retirât. Mais l'Empereur ne voulait rien voir
ni rien entendre; en réponse à leurs réclamations, les généraux
recevaient de l'état-major les ordres les plus extraordinaires. Tantôt
il fallait rétablir l'ordre dans Moscou et protéger les paysans qui
apporteraient des vivres au marché, tandis que tous les environs étaient
ravagés et les paysans armés contre nous; tantôt il s'agissait d'acheter
10,000 chevaux, dans un pays où il n'y avait plus ni chevaux ni
habitants; on annonçait ensuite le projet de passer l'hiver dans une
ville ravagée, où nous mourrions de faim au mois d'octobre; puis venait
l'ordre de faire confectionner des souliers et des vêtements d'hiver
dans chaque régiment; et quand les colonels disaient que nous manquions
de draps et de cuirs, on répondait qu'il n'y avait qu'à chercher pour en
trouver de reste. En même temps, et comme pour rendre cet ordre plus
inexécutable encore, on défendit sévèrement le pillage, et la garde
impériale fut consignée au Kremlin. On nomma un gouverneur, un
intendant, des administrations. Un mois entier cependant s'écoula sans
que notre situation fût améliorée en rien.
Vers le 10 octobre, une division du 4e corps fit un mouvement sur
Dmitrow, route de Twer. Le maréchal Ney, pendant ce temps, s'empara de
Boghorodsk, à douze lieues de Moscou, sur la route de Wladimir. On passa
quelques jours à construire autour de cette petite ville des baraques
pour y passer l'hiver. Cette simagrée était bien inutile; elle n'en
imposa ni à l'ennemi ni à nos soldats. Je n'allai point à Boghorodsk. Je
faisais alors partie d'une expédition commandée par le général Marchand,
sur les bords de la Kliasma, entre la route de Wladimir et celle de
Twer. Une partie de mon régiment m'accompagnait; le reste avait suivi le
maréchal Ney. L'ennemi, fidèle à son système, se retirait à notre
approche. Le général Marchand fit construire un blockhaus sur le bord de
la Kliasma, à un endroit où un poste avait été enlevé par un régiment de
Cosaques. Le commandement de ce petit fort venait d'être donné à un
officier fort intelligent, lorsque tout à coup le général Marchand reçut
l'ordre de rentrer avec tout son détachement. Il fut facile alors de
juger que l'armée allait quitter Moscou, puisque l'on cessait d'en
défendre les approches.
Pendant le cours de cette expédition je trouvai partout la même misère.
Les généraux recueillirent quelques provisions; mais les ressources
étaient nulles pour l'armée. Les paysans cachaient leurs vivres, et
n'osaient pas les apporter, même quand on leur promettait de les payer.
Un soldat de mon régiment, fils d'un cultivateur de la Côte-d'Or, mourut
à côté de moi près d'un feu de bivouac. Ce jeune homme languissait
depuis longtemps; une fièvre lente causée par la fatigue et la mauvaise
nourriture le consumait. Il mourut d'épuisement, et je le fis enterrer
au pied d'un arbre, quand on se fut bien assuré de sa mort. Nous
trouvâmes dans son sac des lettres de sa mère, fort touchantes par leur
simplicité. Je donnai des regrets sincères à ce malheureux, condamné à
mourir loin de sa patrie et d'une famille dont il aurait peut-être fait
le bonheur. De semblables malheurs étaient communs parmi nous; et je ne
rapporte ici cette mort, dont je fus témoin, que parce que ce triste
spectacle fut comme le présage de toutes les calamités qui allaient
fondre sur nous. Le détachement rentra à Moscou le 15.
Deux jours s'écoulèrent sans entendre parler de départ. Le 18,
l'Empereur passa la revue du 3e corps dans la cour du Kremlin. Cette
revue fut aussi belle que les circonstances le permettaient. Les
colonels rivalisèrent de zèle pour présenter leur régiment en bon état.
Personne, en les voyant, n'aurait pu s'imaginer combien les soldats
avaient souffert et combien ils souffraient encore. Je suis persuadé que
la belle tenue de notre armée au milieu des plus grandes misères a
contribué à l'obstination de l'Empereur, en lui persuadant qu'avec de
pareils hommes rien n'était impossible. Tout le 3e corps présent ne
s'élevait pas à 10,000 hommes. Pendant cette revue, M. de Bérenger, aide
de camp du roi de Naples, apporta à l'Empereur la nouvelle de l'affaire
de Winkowo, où nos troupes avaient été surprises et vivement repoussées
la veille. Cette affaire mettait fin à une espèce d'armistice qui
existait aux avant-postes; elle achevait de détruire toute espèce
d'accommodement, et devait hâter notre départ. La préoccupation de
l'Empereur se peignait sur sa figure; il précipita la revue, et pourtant
il nomma à tous les emplois vacants, et accorda beaucoup de décorations.
Il avait plus que jamais besoin d'employer tous les moyens qu'il savait
si bien mettre en usage pour obtenir de son armée des efforts
surnaturels. Je profitai de ses bonnes dispositions pour récompenser
ceux des officiers de mon régiment dont j'avais déjà éprouvé le zèle;
beaucoup d'entre eux furent avancés[31]. Le général qui commandait la
division wurtembergeoise, sous les ordres du général Marchand, reçut le
titre de comte de l'empire, avec une dotation de 20,000 fr.: faible
récompense pour les souffrances de 12,000 hommes que les fatigues et les
privations avaient réduits à 800.
La revue finissait à peine, lorsque les colonels reçurent l'ordre de
partir le lendemain. Rentré dans mon logement, j'ordonnai les
préparatifs, en chargeant sur des charrettes tout ce qui nous restait de
vivres. Je laissai dans ma maison la farine que je ne pus emporter; on
m'avait conseillé de la détruire; mais je ne pus me résoudre à en priver
les malheureux habitants, et je la leur donnai de bon cœur, en
dédommagement du mal que nous avions été forcés de leur faire. Je reçus
leurs bénédictions avec attendrissement et reconnaissance; peut-être
m'ont-elles porté bonheur.
CHAPITRE II.
RETRAITE DE MOSCOU À VIASMA.
PROJETS DE L'EMPEREUR.--DÉPART DE MOSCOU.--MARCHE DU 3e CORPS JUSQU'A
BOWROSK.--OPÉRATIONS DES AUTRES CORPS D'ARMÉE.--COMBAT DE
MALOJAROSLAVETS.--LA RETRAITE EST DÉCIDÉE PAR LA GRANDE ROUTE DE
SMOLENSK.--MARCHE DE BOWROSK À MOJAISK.--DE MOJAISK À VIASMA.--SITUATION
DE L'ARMÉE.--AFFAIRE DE VIASMA.
L'Empereur, ayant perdu tout espoir de paix, ne pouvait plus songer qu'à
la retraite. Il fallait repasser la Dwina et le Dniéper, se remettre en
communication sur la gauche avec les 2e et 6e corps, et sur la droite
avec le 7e et les Autrichiens, qui défendaient le grand-duché de
Varsovie. La route de Smolensk, entièrement ravagée, n'offrait plus
aucune ressource; on résolut de prendre la direction de Kaluga, et de
tourner, par la route de Bowrosk et Malojaroslavets, la position du camp
retranché de l'ennemi. Ainsi l'imprudence de notre long séjour à Moscou
pouvait se réparer. La victoire allait nous ouvrir la route des
provinces du sud, ou du moins nous permettre de nous retirer sur
Mohilow, par Roslawl, ou sur Smolensk, par Médyn et Elnïa, en traversant
des pays que la guerre avait épargnés.
Déjà le 4e corps occupait Fominskoé, sur la vieille route de Kaluga; il
faisait l'avant-garde et devait porter les premiers coups. Cependant, au
moment de son départ, l'Empereur voulut laisser à Moscou des traces de
sa vengeance, en achevant de détruire ce qui avait échappé au désespoir
des Russes. Le maréchal Mortier fut chargé d'y rester quelques jours
avec la jeune garde, pour protéger la marche des autres corps d'armée
contre les détachements ennemis placés sur la route du nord. Il devait,
en même temps, faire sauter le Kremlin et mettre le feu à tout ce qui
existait encore. Ainsi acheva de s'anéantir cette malheureuse ville,
incendiée par ses propres enfants, ravagée et détruite par ses
vainqueurs. La manière avec laquelle le maréchal adoucit cet ordre
rigoureux, les soins qu'il prit des blessés et des malades, au milieu de
ces affreux ravages, honorent son cœur autant que son caractère.
Dans la nuit du 18 octobre, les équipages du 3e corps se rendirent au
couvent de Seminof, lieu de rassemblement. Jamais nous n'avions traîné
autant de voitures à notre suite. Chaque compagnie avait au moins une
charrette ou un traîneau pour porter ses vivres; la nuit fut à peine
suffisante pour les charger et les mettre en ordre. Une heure avant le
jour, toutes les compagnies se réunirent devant mon logement et nous
partîmes. Cette marche avait quelque chose de lugubre. Les ténèbres de
la nuit, le silence de la marche, les ruines encore fumantes que nous
foulions sous nos pieds, tout semblait se réunir pour frapper
l'imagination de tristesse. Aussi chacun de nous voyait avec inquiétude
commencer cette mémorable retraite; les soldats eux-mêmes sentaient
vivement l'embarras de notre situation; ils étaient doués de cette
intelligence et de cet admirable instinct qui distinguent les soldats
français, et qui, en faisant mesurer toute l'étendue du danger, semblent
aussi redoubler le courage nécessaire pour le braver.
Le couvent de Seminof, situé près de la barrière de Kaluga, était en
flammes quand nous y arrivâmes. On brûlait les vivres que l'on ne
pouvait emporter; et, par une négligence bien digne de ce temps-là, les
colonels n'avaient point été prévenus. Il restait de la place dans
plusieurs fourgons, et nous vîmes bruler sous nos yeux des provisions
qui nous auraient peut-être sauvé la vie.
Le 3e corps, étant réuni, se mit en marche par la nouvelle route de
Kaluga, ainsi que le 1er corps et la garde impériale. Mon régiment
était, à cette époque, de 1,100 hommes, et le 3e corps ne s'élevait pas
à plus de 11,000. Je pense que l'on peut évaluer en tout à 100,000
hommes la force de l'armée sortie de Moscou.