La nuit se passa au bivouac, et, contre notre attente, la matinée du

lendemain fut tranquille. J'ai su, depuis, que l'Empereur croyait être

attaqué par les Russes sous les murs de la ville, et qu'il préférait les

attendre. Cependant, à deux heures, voyant que rien ne paraissait, il

ordonna l'attaque. Les troupes des 3e et 1er corps enlevèrent les

faubourgs; les Russes, chassés du chemin couvert, rentrèrent dans la

place. Les batteries de brèche ouvrirent leur feu; mais l'épaisseur des

murs était telle que le canon n'y produisait que peu d'effet. J'eus lieu

de m'en convaincre par moi-même, ayant reçu l'ordre de l'Empereur de

visiter les batteries; et, d'après l'avis unanime des officiers

d'artillerie, il renonça au projet de livrer l'assaut le soir même, et

fit cesser le feu, remettant au lendemain la prise de la ville.

En retournant aux tentes, on parla de l'affaire du jour; les anciens

officiers de l'armée d'Égypte disaient à demi-voix que l'épaisseur des

murailles de Smolensk leur rappelait celles de Saint-Jean d'Acre.

Le 18, à la pointe du jour, quelques soldats, voyant les remparts

dégarnis, pénétrèrent dans la ville, et rendirent compte qu'elle était

abandonnée; on en prit possession sur-le-champ; les Russes l'avaient

incendiée la nuit en la quittant; les ponts étaient brisés, et l'armée

russe rangée sur la rive droite. Une fusillade très-vive s'établit entre

les deux rives, et dura tout le jour, pendant que nous travaillions à la

construction des ponts. Le soir et dans la nuit, le général Barklay

continua sa retraite par la route de Moscou, après avoir brûlé le

faubourg de la rive droite. Le quartier général s'établit à Smolensk.

Le 19, le 3e corps, suivi du 1er, passa le Dniéper, et poursuivit

l'ennemi; le maréchal Ney l'atteignit près de Valutina-Gora, à deux

lieues de Smolensk, et le battit complétement après une vive résistance.

Le 8e corps avait reçu l'ordre de passer le Dniéper, au-dessus de

Smolensk, pour prendre l'ennemi à revers; ce corps d'armée resta encore

en arrière, et son absence empêcha de compléter le succès de la journée:

j'ignore quelle cause retarda sa marche ou fit changer sa direction.

Quoi qu'il en soit, l'Empereur en garda rancune au duc d'Abrantès, et

refusa de le recevoir la première fois qu'il se présenta devant lui.

Le 3e corps déploya dans cette journée une valeur si brillante, que les

Russes crurent avoir affaire à la garde impériale; l'Empereur, qui

n'avait-pas été présent au combat, se porta le lendemain sur le champ de

bataille; il passa en revue sur le terrain, et au milieu des morts, les

troupes qui avaient combattu la veille. Après leur avoir témoigné sa

satisfaction et donné des regrets à la perte du général Gudin, tué à la

tête de sa division, il accorda aux régiments beaucoup de grâces et

d'avancements. Le 127e, de nouvelle formation, reçut une aigle.

L'avant-garde se remit à la poursuite de l'ennemi, et l'Empereur rentra

dans Smolensk pour méditer de nouveaux plans.

Notre perte, dans les combats de Smolensk et de Valutina, s'élevait à

plus de huit mille hommes; celle de l'ennemi était plus considérable

sans doute, et cependant ce n'était point là une de ces victoires

complètes qui peuvent amener la paix. Nous ne faisions pas un seul

prisonnier; l'armée russe se retirait toujours dans le meilleur ordre,

et reprenait en arrière une autre position. Beaucoup d'entre nous

crurent que l'Empereur allait s'arrêter et établir de nouveau son armée

entre la Dwina et le Dniéper, avec d'autant plus d'avantages que la

prise de Smolensk le rendait maître des deux rives du Dniéper; le 10e

corps pouvait encore prendre Riga avant la fin de la campagne, et, en

passant l'hiver dans cette position, l'armée réparait ses pertes, le

gouvernement de la Lithuanie achevait de s'organiser, et cette province

nous fournissait bientôt des troupes sur le dévouement desquelles nous

pouvions compter. Ce plan eût peut-être été le plus sage; mais

l'Empereur, accoutumé à maîtriser les événements, ne pouvait s'en

accommoder; il voulait une bataille, et il pensa qu'en poussant vivement

les Russes sur la route de Moscou, il les forcerait tôt ou tard à livrer

cette bataille décisive si longtemps attendue, et dont la conséquence

devait être la paix. Cependant, en marchant en avant, on devait se

résigner à tous les sacrifices; on devait s'attendre avoir les villages

brûlés, les habitants dispersés, les grains, les bestiaux et les

fourrages détruits ou enlevés. La manière dont les Russes avaient traité

Smolensk prouvait qu'aucun sacrifice ne leur coûterait pour nous faire

du mal et gêner nos opérations. Le roi de Naples, toujours à

l'avant-garde, ne cessait de répéter que les troupes étaient épuisées,

que les chevaux, qui ne mangeaient que de la paille des toits, ne

pouvaient plus résister à la fatigue, et que l'on risquerait de tout

perdre en s'engageant plus avant; son avis ne prévalut point, et l'ordre

fut donné de continuer la marche.

Le quartier général prit quelques jours de repos à Smolensk, si l'on

peut appeler repos un séjour dans une pareille ville. Nous avions

trouvé, en y entrant, l'incendie établi sur plusieurs points, les

blessés russes périssant dans les flammes et les habitants fuyant leurs

maisons; on vint à bout d'arrêter le feu, et les maisons que l'on

sauvait de l'incendie étaient livrées au pillage. Au milieu de ce

désordre, les habitants avaient disparu; mais, en entrant dans l'église

cathédrale, on les trouvait entassés les uns sur les autres, couverts de

haillons et mourant de faim. L'Empereur témoigna le plus grand

mécontentement de ces excès; un soir il fit battre la générale pour

rassembler toute la garde, qui faisait la garnison; il assigna un

quartier à chaque régiment et donna des ordres sévères pour faire cesser

le pillage.

Avant son départ, il prit soin de l'administration de ses nouvelles

conquêtes; il nomma un gouverneur et un intendant de la province de

Smolensk; il y organisa un second grand dépôt, des magasins de vivres et

un hôpital.

L'armée marcha sur trois colonnes. Le roi de Naples commandait

l'avant-garde; les 1er, 3e et 8e corps, la garde impériale et le

quartier général le suivaient sur la grande route.

Le 5e corps formait la colonne de droite, et le 4e celle de gauche; tous

deux à une ou deux lieues de la route.

La route de Smolensk à Moscou traverse de vastes plaines, entrecoupées

de quelques collines. On trouve aussi des forêts aux environs de

Dorogobuje et de Viasma. Le pays est fort peuplé, les champs cultivés

avec soin; les villages bâtis en bois comme dans le reste de la Russie.

Les villes se distinguent par leurs maisons de pierre et par leurs

nombreux clochers; quelquefois on rencontre des châteaux magnifiques,

surtout en approchant de Moscou. Il est facile de s'apercevoir, sans

consulter la carte, que l'on vient de quitter la Pologne. Les Juifs ont

disparu, et les paysans russes, aussi éloignés de la liberté et de la

civilisation que les paysans polonais, ne leur ressemblent cependant en

aucune manière; les premiers sont grands et forts, les seconds chétifs

et misérables; ceux-ci sont abrutis, ceux-là ne sont que sauvages. Dans

une guerre ordinaire, ce pays pourrait offrir quelques ressources; mais,

à cette époque, l'armée russe, fidèle à son système, brûlait les maisons

et détruisait tout sur la route; nous la suivions en achevant de ravager

ce qui lui avait échappé. Il était impossible d'atteindre l'infanterie

ennemie, l'avant-garde n'avait à combattre que leur cavalerie légère,

qui ne se défendait elle-même que pour laisser le temps à l'armée

d'opérer tranquillement sa retraite. L'activité du roi de Naples était

au-dessus de tout éloge, ainsi que sa bravoure. Jamais il ne quittait

l'extrême avant-garde; c'était là qu'il dirigeait lui-même le feu des

tirailleurs et qu'il restait exposé aux coups de l'ennemi, auquel sa

toque et ses plumes blanches servaient de point de mire.

L'Empereur, croyant chaque jour voir les Russes s'arrêter pour livrer

bataille, se laissait ainsi entraîner sur la route de Moscou, sans

consulter la fatigue des troupes et sans songer qu'il n'était déjà plus

en communication avec les autres corps d'armée.

Le quartier général fut, le 25, à Dorogobuje; le 26 et le 27 à Slavkowo,

le 28 près Semlivo, le 29 à une lieue de Viasma, le 30 à Viasma, le 31 à

Velicsevo, et le 1er septembre à Gyat, à trente-huit lieues de Moscou.

Nous donnâmes des regrets particuliers à la petite ville de Viasma, dont

les maisons étaient dévorées par les flammes. L'Empereur, en la

traversant, rencontra des soldats occupés à piller un magasin

d'eau-de-vie qui brûlait. Cette vue le mit en fureur; il s'élança au

milieu d'eux en les accablant d'injures et de coups de cravache.

L'impossibilité d'atteindre l'armée russe, et les ravages qu'elle

commettait sur notre passage, contrariaient ses projets et lui donnaient

une humeur dont ceux qui l'entouraient étaient souvent victimes. Il

apprit enfin à Gyat que l'ennemi s'arrêtait pour lui livrer bataille;

jamais nouvelle ne fut mieux reçue.

Le général Kutusow venait de succéder au général Barklay dans le

commandement de l'armée russe; l'empereur Alexandre mettait toute son

espérance dans ce nouveau général, et sa confiance était partagée par

l'armée et par la nation. Pour la justifier, Kutusow résolut de livrer

une bataille générale, et d'ailleurs l'approche de Moscou rendait ce

parti nécessaire. L'empereur Alexandre s'était rendu dans cette ville au

mois de juillet; sa présence y avait causé le plus grand enthousiasme;

les corps de la noblesse et des marchands réunis avaient unanimement

voté d'immenses levées d'hommes et d'argent; on leur avait donné

l'assurance positive que jamais l'ennemi n'entrerait à Moscou. Tout

faisait donc un devoir au général russe de tenter le sort d'une bataille

avant de livrer la ville. Kutusow choisit la position de Borodino,

derrière le ruisseau de Kologha, à cinq lieues en avant de Mojaisk et à

vingt-cinq lieues de Moscou. L'Empereur, en étant informé, prévint les

généraux, et passa trois jours à Gyat pour faire ses dispositions.

L'armée se remit en marche le 4, et repoussa l'avant-garde ennemie. Le 5

au matin, nous étions en présence.

Le général Kutusow avait réuni en ordre de bataille 100,000 hommes

d'infanterie et 30,000 chevaux, en y comprenant les deux armées russes,

augmentées par les renforts qu'il venait de recevoir et par la milice de

Moscou.

Le ruisseau de Kologha couvrait sa droite, appuyée à la Moskowa, et

défendue par de nombreuses batteries; le centre était placé derrière un

ravin et protégé par trois fortes redoutes; la gauche, en avant du bois

qui traverse la vieille route de Moscou, et fortifiée également par une

redoute. Une autre redoute, construite à douze cents toises devant le

centre, servait, pour ainsi dire, d'avant-garde à cette position.

L'Empereur en ordonna l'attaque. Le 5 au matin, le général Compans, du

1er corps, l'enleva et s'y maintint après qu'elle eut été prise et

reprise trois fois. Notre armée s'approcha alors et campa vis-à-vis de

la position des ennemis. L'Empereur fit dresser ses tentes sur une

hauteur, près de la route en arrière du village de Waloinéva. La garde

impériale campait en carré autour de lui.

La journée du 6 fut employée à reconnaître la position de l'ennemi et à

placer les troupes en ordre de bataille. L'Empereur résolut d'attaquer

le centre et la gauche des Russes, en enlevant les redoutes élevées sur

ces points. Il plaça, en conséquence, le 5e corps à la droite sur la

vieille route; les 1er et 3e corps au centre, vis-à-vis les grandes

redoutes, la cavalerie derrière eux, près la redoute qu'on avait prise

la veille, la garde impériale en réserve; le 4e corps à l'extrême

gauche, près du village de Borodino. Le total des présents ne dépassait

pas 120,000 hommes. On assure que l'on proposa à l'Empereur de manœuvrer

sur sa droite pour tourner la gauche de l'ennemi et le forcer à quitter

sa position; mais il voulait la bataille, il la croyait depuis longtemps

nécessaire, et il craignit de la laisser échapper.

Nous passâmes cette journée tout entière au quartier général, et

l'impression qu'elle nous fit n'est point sortie de ma mémoire. Il y

avait quelque chose de triste et d'imposant dans l'aspect de ces deux

armées qui se préparaient à s'égorger. Tous les régiments avaient reçu

l'ordre de se mettre en grande tenue comme pour un jour de fête. La

garde impériale surtout paraissait se disposer à une parade plutôt qu'à

un combat. Rien n'était plus frappant que le sang-froid de ces vieux

soldats; on ne lisait sur leur figure ni inquiétude ni enthousiasme. Une

nouvelle bataille n'était à leurs yeux qu'une victoire de plus, et, pour

partager cette noble confiance, il suffisait de les regarder.

Dans la soirée, M. de Beausset, préfet du palais, arriva de Paris, et

présenta à l'Empereur un grand portrait de son fils; cette circonstance

parut d'un favorable augure. Le colonel Fabvier le suivit de près; il

venait d'Espagne et apportait à l'Empereur les détails sur la situation

de nos affaires après la perte de la bataille de Salamanque. Napoléon,

malgré ses graves préoccupations, l'entretint toute la soirée.

Le 7, à deux heures du matin, les deux armées étaient sur pied; chacun

attendait avec inquiétude le résultat de cette terrible journée. Des

deux côtés, il fallait vaincre ou périr; ici, une défaite nous perdait

sans ressources; là, elle livrait Moscou et détruisait la Grande Armée,

seul espoir de la Russie. Aussi, de part et d'autre, on n'avait rien

négligé pour enflammer l'ardeur des soldats; chaque général parlait aux

siens le langage qui convenait à leurs idées, à leurs habitudes. Dans

l'armée russe, des prêtres, portant une image révérée, parcouraient les

rangs; les soldats recevaient à genoux leurs bénédictions, leurs

exhortations et leurs vœux; le général Kutusow rappelait aux soldats les

sentiments de religion dont ils étaient pénétrés: _C'est dans cette

croyance_, s'écriait-il, _que je veux moi-même combattre et vaincre.

C'est dans cette croyance que je veux vaincre ou mourir, et que mes yeux

mourants verront la victoire. Soldats, pensez à vos femmes et à vos

enfants qui réclament votre protection; pensez à votre Empereur qui vous

contemple, et avant que le soleil de demain ait disparu, vous aurez

écrit votre foi et votre fidélité dans les champs de votre patrie, avec

le sang de l'agresseur et de ses légions_. Dans l'armée française, les

maréchaux, réunis à l'Empereur près de la grande redoute, reçurent ses

derniers ordres. Aux premiers rayons du jour, il s'écria: _Voilà le

soleil d'Austerlitz!_ On battit un ban dans chaque régiment, et les

colonels lurent à haute voix la proclamation suivante: _Soldats, voilà

la bataille que vous avez tant désirée; désormais, la victoire dépend de

vous; elle nous est nécessaire; elle nous donnera l'abondance, de bons

quartiers d'hiver, et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous

comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk, à Smolensk, et que la

postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée; que

l'on dise de vous: Il était à cette grande bataille sous les murs de

Moscou!_ Les soldats répondirent par des acclamations; un coup de canon

fut tiré, et l'affaire commença.

Au même signal la garde impériale et les officiers d'état-major

partirent du camp; nous nous réunîmes tout près de la redoute qu'on

avait prise la veille, et devant laquelle l'Empereur s'était établi.

L'attaque devint générale sur toute la ligne, et, pour la première fois,

l'Empereur n'y prit personnellement aucune part. Il resta constamment à

un quart de lieue du champ de bataille, recevant les rapports de tous

les généraux et donnant ses ordres aussi bien qu'on peut les donner de

loin. Jamais on ne vit plus d'acharnement que dans cette journée; à

peine manœuvra-t-on; on s'attaqua de front avec fureur. Les 1er et 3e

corps enlevèrent deux fois les deux redoutes de gauche; la grande

redoute de droite fut prise par un régiment de cuirassiers, reprise par

l'ennemi, enlevée de nouveau par la 1re division du 1er corps, détachée

auprès du vice-roi. Le 4e corps emporta le village de Borodino, et

soutint un mouvement que fit la droite de l'armée russe pour tourner la

position. Je fus envoyé en ce moment auprès du vice-roi, que je trouvai

au centre de ses troupes, et je fus témoin de la valeur avec laquelle il

repoussa cette attaque. Chaque officier qui revenait du champ de

bataille apportait la nouvelle d'une action héroïque. Déjà sur toute la

ligne nous étions vainqueurs; les Russes, repoussés de toutes leurs

positions, et cherchant en vain à les reprendre, restaient pendant des

heures entières écrasés sous le feu de notre artillerie; à deux heures

ils ne combattaient plus que pour la retraite. On dit que le maréchal

Ney demanda alors à l'Empereur de faire au moins avancer la jeune garde,

pour compléter la victoire; il s'y refusa, ne voulant, a-t-il dit

depuis, rien donner au hasard. Le général Kutusow se retira dans la

soirée. Nos troupes, accablées de lassitude, purent à peine le

poursuivre. Les corps d'armée bivouaquèrent sur le terrain.

La perte fut excessive de part et d'autre[29]: elle peut être évaluée à

28,000 Français et 50,000 Russes. Je citerai parmi les morts du côté de

l'ennemi le prince Eugène de Würtemberg et le prince Bagration; du

nôtre, le général Montbrun, commandant un corps de cavalerie, et le

général Caulaincourt, frère du duc de Vicence et aide de camp de

l'Empereur. Ce dernier fut vivement regretté au quartier général, où il

était fort aimé. Il avait été chargé de remplacer le général Montbrun,

et il fut tué dans la grande redoute. Un grand nombre d'officiers de

tous grades restèrent sur le champ de bataille.

Le lendemain matin, le 5e corps manœuvra par la droite pour se porter

sur Moscou par la vieille route. Le général Kutusow, craignant d'être

coupé, décide sa retraite entière.

L'Empereur parcourut avec nous le champ de bataille; il était horrible

et littéralement couvert de morts; on y voyait réunis tous les genres de

blessures et toutes les souffrances, les morts et les blessés russes

cependant en bien plus grand nombre que les nôtres. L'Empereur visita

les blessés, leur fit donner à boire, et recommanda qu'on en prît soin.

Le même jour l'armée continua son mouvement, toujours sur trois

colonnes, dans la direction de Moscou. La prise de cette capitale devait

compléter la victoire, et c'était là que l'Empereur s'attendait à signer

la paix. L'avant-garde russe défendit quelque temps Mojaisk pour laisser

le temps de l'incendier. Le quartier général s'y établit le 10.

Ce fut alors que le prince de Neufchâtel me proposa de demander à

l'Empereur de me nommer colonel du 4e régiment de ligne, en remplacement

du colonel Massy, tué à la bataille. Je reçus cette proposition avec

reconnaissance, et, ayant été nommé le lendemain, je partis de Mojaisk

pour rejoindre mon nouveau régiment.

Je termine ici la première partie de mon récit; dans la seconde, je

n'écrirai plus que l'histoire du 4e régiment et celle du 3e corps, dont

ce régiment faisait partie. Je dirai un mot cependant des opérations du

reste de l'armée, afin qu'on ne perde point de vue l'ensemble de ce

grand mouvement, et qu'on puisse juger quelle part le 3e corps y a

prise.

DEUXIÈME PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

SITUATION DU 3e CORPS ET EN PARTICULIER DU 4e RÉGIMENT.--MARCHE DE

MOJAISK À MOSCOU.--INCENDIE DE LA VILLE.--LE 3e CORPS PLACÉ SUR LES

ROUTES DE WLADIMIR ET TWER.--LE 3e CORPS ENTRE DANS MOSCOU ET OCCUPE LES

FAUBOURGS DE CE CÔTÉ.--MANŒUVRE DES RUSSES.--LE 3e CORPS À

BOGHORODSK.--RETOUR À MOSCOU.--REVUE DU 18 OCTOBRE.--ORDRE DE DÉPART.

Je partis de Mojaisk le 12 au matin, et j'arrivai le soir même au

quartier général du maréchal Ney, dans un village près de Koubinskoé.

Les régiments du 3e corps bivouaquaient autour du village. Le maréchal

m'accueillit avec toute son ancienne bonté; j'avais servi auprès de lui

quelques années auparavant, et je considérai comme une double faveur en

cette circonstance l'emploi qui me replaçait sous ses ordres. Je fus

reçu le lendemain matin à la tête de mon régiment par le général

d'Hénin, commandant la brigade.

Voici la composition du 3e corps:

LE MARÉCHAL NEY, GÉNÉRAL EN CHEF.

LE GÉNÉRAL GOURÉ, CHEF D'ÉTAT-MAJOR.

+-------------------+----------+-------------+---------+

|GÉNÉRAUX |GÉNÉRAUX |RÉGIMENTS |COLONELS |

|DE DIVISION |DE BRIGADE| | |

+-------------------+----------+-------------+---------+

|1re division. |Gengoult |24e léger. |Debellier|

| |Lenchentin|46e de ligne.|Bru |

|Ledru des Essarts |Bruni |72e de ligne.| |

+-------------------+----------+-------------+---------+

|2e division. |Joubert |4e de ligne. |Fezensac |

| | |18e de ligne.|Pelleport|

|Razout |D'Hénin |93e de ligne.|Beaudouin|

+-------------------+----------+-------------+---------+

|2 brigades |Beurmann | | |

|de cavalerie légère|Valmabele | | |

+-------------------+----------+-------------+---------+

|Artillerie |Fouchet | | |

+-------------------+----------+-------------+---------+

Une troisième division d'infanterie, composée de Wurtembergeois, sous

les ordres du général Marchand, était réduite à 1,000 hommes. Le prince

de Wurtemberg la commandait au commencement de la campagne. L'Empereur

lui fit des reproches très-sévères sur les désordres que commettaient

ses troupes, désordres fort exagérés par les Français. Le prince de

Wurtemberg voulut établir une discipline plus rigoureuse; mais comme on

ne pouvait vivre que de maraude, les soldats mourants de faim se

dispersèrent. Le prince lui-même, malade et mécontent, quitta l'armée.

Le 4e de ligne, formé dès les premières années de la révolution, avait

fait toutes les campagnes d'Allemagne et comptait Joseph Bonaparte au

nombre de ses colonels. À l'époque où je pris le commandement du

régiment, on pouvait partager les officiers en trois classes: la

première, formée d'élèves nouvellement sortis de l'École militaire,

ayant du zèle, de l'instruction, mais manquant d'expérience et dont la

santé à peine formée ne pouvait déjà plus supporter les fatigues

excessives de cette campagne; la seconde classe, au contraire, composée

d'anciens sous-officiers, que leur manque total d'éducation aurait dû

empêcher d'aller plus loin, mais qu'on avait nommés pour entretenir

l'émulation et pour remplacer les pertes énormes que causaient des

campagnes aussi meurtrières; d'ailleurs excellents soldats, endurcis aux

fatigues, et sachant tout ce que peut apprendre l'habitude de la guerre

dans les grades inférieurs. La troisième classe tenait le milieu entre

les deux premières; elle se composait d'officiers instruits, dans la

force de l'âge, formés par l'expérience et ayant tous la noble ambition

de se distinguer et de faire leur chemin. Cette classe était

malheureusement la moins nombreuse.

Le général Ledru avait été longtemps colonel, et connaissait

parfaitement les détails du service en paix comme en guerre. Le général

Razout, ancien militaire, avait la vue tellement basse, que, ne

distinguant rien auprès de lui, il devait s'en rapporter à ceux qui

l'entouraient; et ses dispositions sur le terrain se ressentaient

nécessairement de l'incertitude perpétuelle à laquelle il était livré.

Parmi les généraux de brigade, je citerai le général Joubert, officier

d'un mérite ordinaire, et le général d'Hénin, à qui une longue captivité

en Angleterre avait fait un peu perdre l'usage de la guerre. Les

colonels étaient pour la plupart d'excellents militaires. M. Pelleport,

engagé volontaire au 18e, avait fait tout son avancement dans ce même

régiment, qu'il commandait alors avec une rare distinction.

Mais le grand avantage du 3e corps était d'être commandé par le maréchal

Ney, dont j'aurai occasion de faire remarquer souvent l'audace, la

constance et l'admirable présence d'esprit.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 15 / 32 段