lendemain fut tranquille. J'ai su, depuis, que l'Empereur croyait être
attaqué par les Russes sous les murs de la ville, et qu'il préférait les
attendre. Cependant, à deux heures, voyant que rien ne paraissait, il
ordonna l'attaque. Les troupes des 3e et 1er corps enlevèrent les
faubourgs; les Russes, chassés du chemin couvert, rentrèrent dans la
place. Les batteries de brèche ouvrirent leur feu; mais l'épaisseur des
murs était telle que le canon n'y produisait que peu d'effet. J'eus lieu
de m'en convaincre par moi-même, ayant reçu l'ordre de l'Empereur de
visiter les batteries; et, d'après l'avis unanime des officiers
d'artillerie, il renonça au projet de livrer l'assaut le soir même, et
fit cesser le feu, remettant au lendemain la prise de la ville.
En retournant aux tentes, on parla de l'affaire du jour; les anciens
officiers de l'armée d'Égypte disaient à demi-voix que l'épaisseur des
murailles de Smolensk leur rappelait celles de Saint-Jean d'Acre.
Le 18, à la pointe du jour, quelques soldats, voyant les remparts
dégarnis, pénétrèrent dans la ville, et rendirent compte qu'elle était
abandonnée; on en prit possession sur-le-champ; les Russes l'avaient
incendiée la nuit en la quittant; les ponts étaient brisés, et l'armée
russe rangée sur la rive droite. Une fusillade très-vive s'établit entre
les deux rives, et dura tout le jour, pendant que nous travaillions à la
construction des ponts. Le soir et dans la nuit, le général Barklay
continua sa retraite par la route de Moscou, après avoir brûlé le
faubourg de la rive droite. Le quartier général s'établit à Smolensk.
Le 19, le 3e corps, suivi du 1er, passa le Dniéper, et poursuivit
l'ennemi; le maréchal Ney l'atteignit près de Valutina-Gora, à deux
lieues de Smolensk, et le battit complétement après une vive résistance.
Le 8e corps avait reçu l'ordre de passer le Dniéper, au-dessus de
Smolensk, pour prendre l'ennemi à revers; ce corps d'armée resta encore
en arrière, et son absence empêcha de compléter le succès de la journée:
j'ignore quelle cause retarda sa marche ou fit changer sa direction.
Quoi qu'il en soit, l'Empereur en garda rancune au duc d'Abrantès, et
refusa de le recevoir la première fois qu'il se présenta devant lui.
Le 3e corps déploya dans cette journée une valeur si brillante, que les
Russes crurent avoir affaire à la garde impériale; l'Empereur, qui
n'avait-pas été présent au combat, se porta le lendemain sur le champ de
bataille; il passa en revue sur le terrain, et au milieu des morts, les
troupes qui avaient combattu la veille. Après leur avoir témoigné sa
satisfaction et donné des regrets à la perte du général Gudin, tué à la
tête de sa division, il accorda aux régiments beaucoup de grâces et
d'avancements. Le 127e, de nouvelle formation, reçut une aigle.
L'avant-garde se remit à la poursuite de l'ennemi, et l'Empereur rentra
dans Smolensk pour méditer de nouveaux plans.
Notre perte, dans les combats de Smolensk et de Valutina, s'élevait à
plus de huit mille hommes; celle de l'ennemi était plus considérable
sans doute, et cependant ce n'était point là une de ces victoires
complètes qui peuvent amener la paix. Nous ne faisions pas un seul
prisonnier; l'armée russe se retirait toujours dans le meilleur ordre,
et reprenait en arrière une autre position. Beaucoup d'entre nous
crurent que l'Empereur allait s'arrêter et établir de nouveau son armée
entre la Dwina et le Dniéper, avec d'autant plus d'avantages que la
prise de Smolensk le rendait maître des deux rives du Dniéper; le 10e
corps pouvait encore prendre Riga avant la fin de la campagne, et, en
passant l'hiver dans cette position, l'armée réparait ses pertes, le
gouvernement de la Lithuanie achevait de s'organiser, et cette province
nous fournissait bientôt des troupes sur le dévouement desquelles nous
pouvions compter. Ce plan eût peut-être été le plus sage; mais
l'Empereur, accoutumé à maîtriser les événements, ne pouvait s'en
accommoder; il voulait une bataille, et il pensa qu'en poussant vivement
les Russes sur la route de Moscou, il les forcerait tôt ou tard à livrer
cette bataille décisive si longtemps attendue, et dont la conséquence
devait être la paix. Cependant, en marchant en avant, on devait se
résigner à tous les sacrifices; on devait s'attendre avoir les villages
brûlés, les habitants dispersés, les grains, les bestiaux et les
fourrages détruits ou enlevés. La manière dont les Russes avaient traité
Smolensk prouvait qu'aucun sacrifice ne leur coûterait pour nous faire
du mal et gêner nos opérations. Le roi de Naples, toujours à
l'avant-garde, ne cessait de répéter que les troupes étaient épuisées,
que les chevaux, qui ne mangeaient que de la paille des toits, ne
pouvaient plus résister à la fatigue, et que l'on risquerait de tout
perdre en s'engageant plus avant; son avis ne prévalut point, et l'ordre
fut donné de continuer la marche.
Le quartier général prit quelques jours de repos à Smolensk, si l'on
peut appeler repos un séjour dans une pareille ville. Nous avions
trouvé, en y entrant, l'incendie établi sur plusieurs points, les
blessés russes périssant dans les flammes et les habitants fuyant leurs
maisons; on vint à bout d'arrêter le feu, et les maisons que l'on
sauvait de l'incendie étaient livrées au pillage. Au milieu de ce
désordre, les habitants avaient disparu; mais, en entrant dans l'église
cathédrale, on les trouvait entassés les uns sur les autres, couverts de
haillons et mourant de faim. L'Empereur témoigna le plus grand
mécontentement de ces excès; un soir il fit battre la générale pour
rassembler toute la garde, qui faisait la garnison; il assigna un
quartier à chaque régiment et donna des ordres sévères pour faire cesser
le pillage.
Avant son départ, il prit soin de l'administration de ses nouvelles
conquêtes; il nomma un gouverneur et un intendant de la province de
Smolensk; il y organisa un second grand dépôt, des magasins de vivres et
un hôpital.
L'armée marcha sur trois colonnes. Le roi de Naples commandait
l'avant-garde; les 1er, 3e et 8e corps, la garde impériale et le
quartier général le suivaient sur la grande route.
Le 5e corps formait la colonne de droite, et le 4e celle de gauche; tous
deux à une ou deux lieues de la route.
La route de Smolensk à Moscou traverse de vastes plaines, entrecoupées
de quelques collines. On trouve aussi des forêts aux environs de
Dorogobuje et de Viasma. Le pays est fort peuplé, les champs cultivés
avec soin; les villages bâtis en bois comme dans le reste de la Russie.
Les villes se distinguent par leurs maisons de pierre et par leurs
nombreux clochers; quelquefois on rencontre des châteaux magnifiques,
surtout en approchant de Moscou. Il est facile de s'apercevoir, sans
consulter la carte, que l'on vient de quitter la Pologne. Les Juifs ont
disparu, et les paysans russes, aussi éloignés de la liberté et de la
civilisation que les paysans polonais, ne leur ressemblent cependant en
aucune manière; les premiers sont grands et forts, les seconds chétifs
et misérables; ceux-ci sont abrutis, ceux-là ne sont que sauvages. Dans
une guerre ordinaire, ce pays pourrait offrir quelques ressources; mais,
à cette époque, l'armée russe, fidèle à son système, brûlait les maisons
et détruisait tout sur la route; nous la suivions en achevant de ravager
ce qui lui avait échappé. Il était impossible d'atteindre l'infanterie
ennemie, l'avant-garde n'avait à combattre que leur cavalerie légère,
qui ne se défendait elle-même que pour laisser le temps à l'armée
d'opérer tranquillement sa retraite. L'activité du roi de Naples était
au-dessus de tout éloge, ainsi que sa bravoure. Jamais il ne quittait
l'extrême avant-garde; c'était là qu'il dirigeait lui-même le feu des
tirailleurs et qu'il restait exposé aux coups de l'ennemi, auquel sa
toque et ses plumes blanches servaient de point de mire.
L'Empereur, croyant chaque jour voir les Russes s'arrêter pour livrer
bataille, se laissait ainsi entraîner sur la route de Moscou, sans
consulter la fatigue des troupes et sans songer qu'il n'était déjà plus
en communication avec les autres corps d'armée.
Le quartier général fut, le 25, à Dorogobuje; le 26 et le 27 à Slavkowo,
le 28 près Semlivo, le 29 à une lieue de Viasma, le 30 à Viasma, le 31 à
Velicsevo, et le 1er septembre à Gyat, à trente-huit lieues de Moscou.
Nous donnâmes des regrets particuliers à la petite ville de Viasma, dont
les maisons étaient dévorées par les flammes. L'Empereur, en la
traversant, rencontra des soldats occupés à piller un magasin
d'eau-de-vie qui brûlait. Cette vue le mit en fureur; il s'élança au
milieu d'eux en les accablant d'injures et de coups de cravache.
L'impossibilité d'atteindre l'armée russe, et les ravages qu'elle
commettait sur notre passage, contrariaient ses projets et lui donnaient
une humeur dont ceux qui l'entouraient étaient souvent victimes. Il
apprit enfin à Gyat que l'ennemi s'arrêtait pour lui livrer bataille;
jamais nouvelle ne fut mieux reçue.
Le général Kutusow venait de succéder au général Barklay dans le
commandement de l'armée russe; l'empereur Alexandre mettait toute son
espérance dans ce nouveau général, et sa confiance était partagée par
l'armée et par la nation. Pour la justifier, Kutusow résolut de livrer
une bataille générale, et d'ailleurs l'approche de Moscou rendait ce
parti nécessaire. L'empereur Alexandre s'était rendu dans cette ville au
mois de juillet; sa présence y avait causé le plus grand enthousiasme;
les corps de la noblesse et des marchands réunis avaient unanimement
voté d'immenses levées d'hommes et d'argent; on leur avait donné
l'assurance positive que jamais l'ennemi n'entrerait à Moscou. Tout
faisait donc un devoir au général russe de tenter le sort d'une bataille
avant de livrer la ville. Kutusow choisit la position de Borodino,
derrière le ruisseau de Kologha, à cinq lieues en avant de Mojaisk et à
vingt-cinq lieues de Moscou. L'Empereur, en étant informé, prévint les
généraux, et passa trois jours à Gyat pour faire ses dispositions.
L'armée se remit en marche le 4, et repoussa l'avant-garde ennemie. Le 5
au matin, nous étions en présence.
Le général Kutusow avait réuni en ordre de bataille 100,000 hommes
d'infanterie et 30,000 chevaux, en y comprenant les deux armées russes,
augmentées par les renforts qu'il venait de recevoir et par la milice de
Moscou.
Le ruisseau de Kologha couvrait sa droite, appuyée à la Moskowa, et
défendue par de nombreuses batteries; le centre était placé derrière un
ravin et protégé par trois fortes redoutes; la gauche, en avant du bois
qui traverse la vieille route de Moscou, et fortifiée également par une
redoute. Une autre redoute, construite à douze cents toises devant le
centre, servait, pour ainsi dire, d'avant-garde à cette position.
L'Empereur en ordonna l'attaque. Le 5 au matin, le général Compans, du
1er corps, l'enleva et s'y maintint après qu'elle eut été prise et
reprise trois fois. Notre armée s'approcha alors et campa vis-à-vis de
la position des ennemis. L'Empereur fit dresser ses tentes sur une
hauteur, près de la route en arrière du village de Waloinéva. La garde
impériale campait en carré autour de lui.
La journée du 6 fut employée à reconnaître la position de l'ennemi et à
placer les troupes en ordre de bataille. L'Empereur résolut d'attaquer
le centre et la gauche des Russes, en enlevant les redoutes élevées sur
ces points. Il plaça, en conséquence, le 5e corps à la droite sur la
vieille route; les 1er et 3e corps au centre, vis-à-vis les grandes
redoutes, la cavalerie derrière eux, près la redoute qu'on avait prise
la veille, la garde impériale en réserve; le 4e corps à l'extrême
gauche, près du village de Borodino. Le total des présents ne dépassait
pas 120,000 hommes. On assure que l'on proposa à l'Empereur de manœuvrer
sur sa droite pour tourner la gauche de l'ennemi et le forcer à quitter
sa position; mais il voulait la bataille, il la croyait depuis longtemps
nécessaire, et il craignit de la laisser échapper.
Nous passâmes cette journée tout entière au quartier général, et
l'impression qu'elle nous fit n'est point sortie de ma mémoire. Il y
avait quelque chose de triste et d'imposant dans l'aspect de ces deux
armées qui se préparaient à s'égorger. Tous les régiments avaient reçu
l'ordre de se mettre en grande tenue comme pour un jour de fête. La
garde impériale surtout paraissait se disposer à une parade plutôt qu'à
un combat. Rien n'était plus frappant que le sang-froid de ces vieux
soldats; on ne lisait sur leur figure ni inquiétude ni enthousiasme. Une
nouvelle bataille n'était à leurs yeux qu'une victoire de plus, et, pour
partager cette noble confiance, il suffisait de les regarder.
Dans la soirée, M. de Beausset, préfet du palais, arriva de Paris, et
présenta à l'Empereur un grand portrait de son fils; cette circonstance
parut d'un favorable augure. Le colonel Fabvier le suivit de près; il
venait d'Espagne et apportait à l'Empereur les détails sur la situation
de nos affaires après la perte de la bataille de Salamanque. Napoléon,
malgré ses graves préoccupations, l'entretint toute la soirée.
Le 7, à deux heures du matin, les deux armées étaient sur pied; chacun
attendait avec inquiétude le résultat de cette terrible journée. Des
deux côtés, il fallait vaincre ou périr; ici, une défaite nous perdait
sans ressources; là, elle livrait Moscou et détruisait la Grande Armée,
seul espoir de la Russie. Aussi, de part et d'autre, on n'avait rien
négligé pour enflammer l'ardeur des soldats; chaque général parlait aux
siens le langage qui convenait à leurs idées, à leurs habitudes. Dans
l'armée russe, des prêtres, portant une image révérée, parcouraient les
rangs; les soldats recevaient à genoux leurs bénédictions, leurs
exhortations et leurs vœux; le général Kutusow rappelait aux soldats les
sentiments de religion dont ils étaient pénétrés: _C'est dans cette
croyance_, s'écriait-il, _que je veux moi-même combattre et vaincre.
C'est dans cette croyance que je veux vaincre ou mourir, et que mes yeux
mourants verront la victoire. Soldats, pensez à vos femmes et à vos
enfants qui réclament votre protection; pensez à votre Empereur qui vous
contemple, et avant que le soleil de demain ait disparu, vous aurez
écrit votre foi et votre fidélité dans les champs de votre patrie, avec
le sang de l'agresseur et de ses légions_. Dans l'armée française, les
maréchaux, réunis à l'Empereur près de la grande redoute, reçurent ses
derniers ordres. Aux premiers rayons du jour, il s'écria: _Voilà le
soleil d'Austerlitz!_ On battit un ban dans chaque régiment, et les
colonels lurent à haute voix la proclamation suivante: _Soldats, voilà
la bataille que vous avez tant désirée; désormais, la victoire dépend de
vous; elle nous est nécessaire; elle nous donnera l'abondance, de bons
quartiers d'hiver, et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous
comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk, à Smolensk, et que la
postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée; que
l'on dise de vous: Il était à cette grande bataille sous les murs de
Moscou!_ Les soldats répondirent par des acclamations; un coup de canon
fut tiré, et l'affaire commença.
Au même signal la garde impériale et les officiers d'état-major
partirent du camp; nous nous réunîmes tout près de la redoute qu'on
avait prise la veille, et devant laquelle l'Empereur s'était établi.
L'attaque devint générale sur toute la ligne, et, pour la première fois,
l'Empereur n'y prit personnellement aucune part. Il resta constamment à
un quart de lieue du champ de bataille, recevant les rapports de tous
les généraux et donnant ses ordres aussi bien qu'on peut les donner de
loin. Jamais on ne vit plus d'acharnement que dans cette journée; à
peine manœuvra-t-on; on s'attaqua de front avec fureur. Les 1er et 3e
corps enlevèrent deux fois les deux redoutes de gauche; la grande
redoute de droite fut prise par un régiment de cuirassiers, reprise par
l'ennemi, enlevée de nouveau par la 1re division du 1er corps, détachée
auprès du vice-roi. Le 4e corps emporta le village de Borodino, et
soutint un mouvement que fit la droite de l'armée russe pour tourner la
position. Je fus envoyé en ce moment auprès du vice-roi, que je trouvai
au centre de ses troupes, et je fus témoin de la valeur avec laquelle il
repoussa cette attaque. Chaque officier qui revenait du champ de
bataille apportait la nouvelle d'une action héroïque. Déjà sur toute la
ligne nous étions vainqueurs; les Russes, repoussés de toutes leurs
positions, et cherchant en vain à les reprendre, restaient pendant des
heures entières écrasés sous le feu de notre artillerie; à deux heures
ils ne combattaient plus que pour la retraite. On dit que le maréchal
Ney demanda alors à l'Empereur de faire au moins avancer la jeune garde,
pour compléter la victoire; il s'y refusa, ne voulant, a-t-il dit
depuis, rien donner au hasard. Le général Kutusow se retira dans la
soirée. Nos troupes, accablées de lassitude, purent à peine le
poursuivre. Les corps d'armée bivouaquèrent sur le terrain.
La perte fut excessive de part et d'autre[29]: elle peut être évaluée à
28,000 Français et 50,000 Russes. Je citerai parmi les morts du côté de
l'ennemi le prince Eugène de Würtemberg et le prince Bagration; du
nôtre, le général Montbrun, commandant un corps de cavalerie, et le
général Caulaincourt, frère du duc de Vicence et aide de camp de
l'Empereur. Ce dernier fut vivement regretté au quartier général, où il
était fort aimé. Il avait été chargé de remplacer le général Montbrun,
et il fut tué dans la grande redoute. Un grand nombre d'officiers de
tous grades restèrent sur le champ de bataille.
Le lendemain matin, le 5e corps manœuvra par la droite pour se porter
sur Moscou par la vieille route. Le général Kutusow, craignant d'être
coupé, décide sa retraite entière.
L'Empereur parcourut avec nous le champ de bataille; il était horrible
et littéralement couvert de morts; on y voyait réunis tous les genres de
blessures et toutes les souffrances, les morts et les blessés russes
cependant en bien plus grand nombre que les nôtres. L'Empereur visita
les blessés, leur fit donner à boire, et recommanda qu'on en prît soin.
Le même jour l'armée continua son mouvement, toujours sur trois
colonnes, dans la direction de Moscou. La prise de cette capitale devait
compléter la victoire, et c'était là que l'Empereur s'attendait à signer
la paix. L'avant-garde russe défendit quelque temps Mojaisk pour laisser
le temps de l'incendier. Le quartier général s'y établit le 10.
Ce fut alors que le prince de Neufchâtel me proposa de demander à
l'Empereur de me nommer colonel du 4e régiment de ligne, en remplacement
du colonel Massy, tué à la bataille. Je reçus cette proposition avec
reconnaissance, et, ayant été nommé le lendemain, je partis de Mojaisk
pour rejoindre mon nouveau régiment.
Je termine ici la première partie de mon récit; dans la seconde, je
n'écrirai plus que l'histoire du 4e régiment et celle du 3e corps, dont
ce régiment faisait partie. Je dirai un mot cependant des opérations du
reste de l'armée, afin qu'on ne perde point de vue l'ensemble de ce
grand mouvement, et qu'on puisse juger quelle part le 3e corps y a
prise.
DEUXIÈME PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
SITUATION DU 3e CORPS ET EN PARTICULIER DU 4e RÉGIMENT.--MARCHE DE
MOJAISK À MOSCOU.--INCENDIE DE LA VILLE.--LE 3e CORPS PLACÉ SUR LES
ROUTES DE WLADIMIR ET TWER.--LE 3e CORPS ENTRE DANS MOSCOU ET OCCUPE LES
FAUBOURGS DE CE CÔTÉ.--MANŒUVRE DES RUSSES.--LE 3e CORPS À
BOGHORODSK.--RETOUR À MOSCOU.--REVUE DU 18 OCTOBRE.--ORDRE DE DÉPART.
Je partis de Mojaisk le 12 au matin, et j'arrivai le soir même au
quartier général du maréchal Ney, dans un village près de Koubinskoé.
Les régiments du 3e corps bivouaquaient autour du village. Le maréchal
m'accueillit avec toute son ancienne bonté; j'avais servi auprès de lui
quelques années auparavant, et je considérai comme une double faveur en
cette circonstance l'emploi qui me replaçait sous ses ordres. Je fus
reçu le lendemain matin à la tête de mon régiment par le général
d'Hénin, commandant la brigade.
Voici la composition du 3e corps:
LE MARÉCHAL NEY, GÉNÉRAL EN CHEF.
LE GÉNÉRAL GOURÉ, CHEF D'ÉTAT-MAJOR.
+-------------------+----------+-------------+---------+
|GÉNÉRAUX |GÉNÉRAUX |RÉGIMENTS |COLONELS |
|DE DIVISION |DE BRIGADE| | |
+-------------------+----------+-------------+---------+
|1re division. |Gengoult |24e léger. |Debellier|
| |Lenchentin|46e de ligne.|Bru |
|Ledru des Essarts |Bruni |72e de ligne.| |
+-------------------+----------+-------------+---------+
|2e division. |Joubert |4e de ligne. |Fezensac |
| | |18e de ligne.|Pelleport|
|Razout |D'Hénin |93e de ligne.|Beaudouin|
+-------------------+----------+-------------+---------+
|2 brigades |Beurmann | | |
|de cavalerie légère|Valmabele | | |
+-------------------+----------+-------------+---------+
|Artillerie |Fouchet | | |
+-------------------+----------+-------------+---------+
Une troisième division d'infanterie, composée de Wurtembergeois, sous
les ordres du général Marchand, était réduite à 1,000 hommes. Le prince
de Wurtemberg la commandait au commencement de la campagne. L'Empereur
lui fit des reproches très-sévères sur les désordres que commettaient
ses troupes, désordres fort exagérés par les Français. Le prince de
Wurtemberg voulut établir une discipline plus rigoureuse; mais comme on
ne pouvait vivre que de maraude, les soldats mourants de faim se
dispersèrent. Le prince lui-même, malade et mécontent, quitta l'armée.
Le 4e de ligne, formé dès les premières années de la révolution, avait
fait toutes les campagnes d'Allemagne et comptait Joseph Bonaparte au
nombre de ses colonels. À l'époque où je pris le commandement du
régiment, on pouvait partager les officiers en trois classes: la
première, formée d'élèves nouvellement sortis de l'École militaire,
ayant du zèle, de l'instruction, mais manquant d'expérience et dont la
santé à peine formée ne pouvait déjà plus supporter les fatigues
excessives de cette campagne; la seconde classe, au contraire, composée
d'anciens sous-officiers, que leur manque total d'éducation aurait dû
empêcher d'aller plus loin, mais qu'on avait nommés pour entretenir
l'émulation et pour remplacer les pertes énormes que causaient des
campagnes aussi meurtrières; d'ailleurs excellents soldats, endurcis aux
fatigues, et sachant tout ce que peut apprendre l'habitude de la guerre
dans les grades inférieurs. La troisième classe tenait le milieu entre
les deux premières; elle se composait d'officiers instruits, dans la
force de l'âge, formés par l'expérience et ayant tous la noble ambition
de se distinguer et de faire leur chemin. Cette classe était
malheureusement la moins nombreuse.
Le général Ledru avait été longtemps colonel, et connaissait
parfaitement les détails du service en paix comme en guerre. Le général
Razout, ancien militaire, avait la vue tellement basse, que, ne
distinguant rien auprès de lui, il devait s'en rapporter à ceux qui
l'entouraient; et ses dispositions sur le terrain se ressentaient
nécessairement de l'incertitude perpétuelle à laquelle il était livré.
Parmi les généraux de brigade, je citerai le général Joubert, officier
d'un mérite ordinaire, et le général d'Hénin, à qui une longue captivité
en Angleterre avait fait un peu perdre l'usage de la guerre. Les
colonels étaient pour la plupart d'excellents militaires. M. Pelleport,
engagé volontaire au 18e, avait fait tout son avancement dans ce même
régiment, qu'il commandait alors avec une rare distinction.
Mais le grand avantage du 3e corps était d'être commandé par le maréchal
Ney, dont j'aurai occasion de faire remarquer souvent l'audace, la
constance et l'admirable présence d'esprit.