tous ses détails la composition de l'état-major général. L'Empereur
avait auprès de lui le grand maréchal, le grand écuyer, ses aides de
camp, ses officiers d'ordonnance, les aides de camp de ses aides de
camp, et plusieurs secrétaires pour son travail du cabinet. Le major
général avait huit ou dix aides de camp et le nombre de bureaux
nécessaire pour tout le travail qu'exigeait une pareille armée;
l'état-major général, composé d'un grand nombre d'officiers de tous
grades, était commandé par le général Monthion. L'administration dirigée
par le comte Dumas, intendant général, se subdivisait en service
administratif proprement dit: ordonnateurs, inspecteurs aux revues et
commissaires des guerres; service de santé: médecins, chirurgiens et
pharmaciens; service de vivres dans ses différentes branches et ouvriers
de toute espèce. Quand le prince de Neufchâtel en passa la revue à
Wilna, on eût cru voir de loin des troupes rangées en bataille, et, par
une malheureuse fatalité, malgré le zèle et les talents de l'intendant
général, cette immense administration fut presque inutile dès le
commencement de la campagne et devint nuisible à la fin. Qu'on se
représente maintenant la réunion sur le même point de tout ce qui
composait cet état-major; qu'on imagine le nombre prodigieux de
domestiques, de chevaux de main, de bagages de toute espèce qu'il devait
traîner à sa suite, et l'on aura quelque idée du spectacle qu'offrait le
quartier général. Aussi, lorsque l'on faisait un mouvement, l'Empereur
n'emmenait avec lui qu'un très-petit nombre d'officiers; tout le reste
partait d'avance ou suivait en arrière. Si l'on bivouaquait, il n'y
avait de tentes que pour l'Empereur et le prince de Neufchâtel; les
généraux et autres officiers couchaient au bivouac comme le reste de
l'armée.
Le service d'aide de camp que nous faisions auprès du major général
n'avait rien de pénible. Tous les jours, d'eux d'entre nous étaient de
service, l'un pour porter les ordres, l'autre pour, recevoir les
dépêches et les officiers en mission. Notre tour ne revenait donc que
tous les quatre ou cinq jours, quand aucun de nous n'était en course, ce
qui arrivait rarement, car on envoyait habituellement les officiers;
d'état-major. Le prince de Neufchâtel mettait dans ses rapports
personnels avec nous ce mélange de bonté et de brusquerie qui composait
son caractère. Souvent il ne paraissait faire à nous aucune attention;
mais, dans l'occasion, nous étions sûrs de retrouver tout son intérêt,
et pendant le cours de sa longue carrière militaire, il n'a négligé
l'avancement d'aucun des officiers qui ont été employés sous ses ordres.
On prenait pour son logement la première maison de la ville après celle
de l'Empereur; et comme il logeait toujours de sa personne auprès de
lui, son logement appartenait à ses aides de camp. L'un d'eux, M.
Pernet, était chargé de tous les détails de sa maison, dont la tenue
pouvait servir de modèle; le prince de Neufchâtel trouvait lui-même, au
milieu de ses occupations, le temps d'y songer; il voulait que ses aides
de camp ne manquassent de rien, et il avait souvent la bonté de s'en
informer. C'était, au milieu de la guerre, une bien grande douceur que
de n'avoir à s'occuper d'aucun de ces détails et de se trouver, sans la
moindre peine, mieux logés et mieux nourris que tout le reste de
l'armée. La composition des officiers du quartier général contribuait
encore à l'agrément de notre situation. Parmi les officiers attachés à
l'Empereur ou aux généraux de sa maison se trouvaient MM. Fernand de
Chabot, Eugène d'Astorg, de Castellane, de Mortemart, de Talmont. Les
aides de camp du prince de Neufchâtel étaient MM. de Girardin, de
Flahault, Alfred de Noailles, Anatole de Montesquiou, Lecouteulx, Adrien
d'Astorg et moi. On pouvait quelquefois se croire encore à Paris au
milieu de cette réunion.
Nous voyions peu le prince de Neufchâtel, n'étant chargés d'aucun
travail auprès de lui; il passait presque toute la journée dans son
cabinet à expédier des ordres d'après les instructions de l'Empereur.
Jamais on ne vit une plus grande exactitude, une soumission plus
entière, un dévouement plus absolu. C'était en écrivant la nuit qu'il se
reposait des fatigues du jour; souvent, au milieu de son sommeil, il
était appelé pour changer tout le travail de la veille, et quelquefois
il ne recevait pour récompense que des réprimandes injustes, ou pour le
moins bien sévères. Mais rien ne ralentissait son zèle; aucune fatigue
de corps, aucun travail de cabinet n'était au-dessus de ses forces;
aucune épreuve ne pouvait lasser sa patience. En un mot, si la situation
du prince de Neufchâtel ne lui donna jamais l'occasion de développer les
talents nécessaires pour commander en chef de grandes armées, il est
impossible au moins de réunir à un plus haut degré les qualités
physiques et morales convenables à l'emploi qu'il remplissait auprès
d'un homme tel que l'Empereur.
Dans les premiers jours de juillet, Napoléon se décida à porter son
quartier général en avant, pour suivre le mouvement de l'armée.
Glubokoé, petite ville à trente lieues de Wilna, dans la direction de
Witepsk, lui parut le point central le plus convenable. En effet, il
pouvait de là marcher avec une égale facilité sur le camp de Drissa par
la gauche, sur Minsk par la droite, et en avant de lui sur la ligne
d'opérations par laquelle les deux armées russes pouvaient tenter encore
leur réunion.
Les 4e et 6e corps et la garde impériale partirent successivement de
Wilna pour suivre cette direction. L'Empereur, devant faire le trajet
très-rapidement, envoya d'avance presque tous les officiers
d'état-major.
Les aides de camp du prince de Neufchâtel partirent de Wilna le 12
juillet, et en cinq jours de marche[27] nous arrivâmes à Glubokoé. Le
pays que nous traversâmes était, en général, beau et bien cultivé; les
villages misérables comme tous ceux de Pologne et ravagés par nos
troupes. Nous rencontrâmes plusieurs régiments de la jeune garde; je
remarquai entre autres le régiment des flanqueurs, composé de
très-jeunes gens. Ce régiment était parti de Saint-Denis, et n'avait eu
de repos qu'un jour à Mayence et un à Marienwerder sur la Vistule;
encore faisait-on faire l'exercice aux soldats les jours de marche,
après leur arrivée, parce que l'Empereur ne les avait pas trouvés assez
instruits. Aussi ce régiment fut-il le premier détruit; déjà les soldats
mouraient d'épuisement sur les routes.
Glubokoé, petite ville toute bâtie en bois, n'est habitée que par des
Juifs; les forêts et les lacs qui l'entourent lui donnent un aspect
triste et sauvage, et les souvenirs de Wilna ne contribuèrent pas à nous
en rendre le séjour agréable. L'Empereur y arriva dès le 18, et les
plans de l'ennemi lui firent adopter de nouvelles dispositions.
Le prince Bagration, par la rapidité de sa marche, avait échappé à la
poursuite des 5e et 8e corps, et était hors de leur portée. L'Empereur,
très-mécontent, s'en prit au roi de Westphalie, et mit l'aile droite
entière sous les ordres du prince d'Eckmühl. Le roi, très-mécontent
lui-même, quitta l'armée. Mais nécessairement ces nouvelles dispositions
firent perdre du temps; le prince Bagration en profita; dès le 17 il
passa la Bérézina à Bobruisk, et marcha sur Mohilow pour rejoindre le
général Barklay à Witepsk. Tout ce que put faire le prince d'Eckmühl fut
d'arriver avant lui à Mohilow et d'entreprendre de lui fermer le chemin.
D'un autre côté, le général Barklay, informé de ces événements, et
voyant l'impossibilité où était le prince Bagration d'arriver au camp de
Drissa, résolut de marcher à sa rencontre en avant de Witepsk. Ce camp
retranché, qui avait coûté tant de soins à construire, fut évacué sans
coup férir le 18, et l'armée russe se dirigea en toute hâte sur Witepsk.
Le général Wittgenstein resta en avant de Polotzk, sur la rive droite de
la Dwina, dans le but de défendre la route de Pétersbourg. Les 2e et 6e
corps se portèrent à Polotzk pour s'opposer à lui. Les 3e et 4e corps,
la cavalerie et la garde poursuivirent rapidement la grande armée russe
dans la direction de Witepsk. Le quartier général, parti le 22 de
Glubokoé, arriva le 24 à Beszenkowisk; tous les rapports donnaient lieu
de croire que l'ennemi livrerait une grande bataille devant Witepsk.
L'ardeur des régiments était extrême, et nous partagions tous.
Le 25 au matin, le prince de Neufchâtel m'ordonna de parcourir toute la
droite de l'armée jusqu'à Mohilow, où je devais trouver le prince
d'Eckmühl; mes instructions portaient d'expédier des ordonnances pour
informer sur-le-champ l'Empereur de tout ce que j'apprendrais de
nouveau. Un officier polonais m'accompagnait pour questionner les
habitants. L'Empereur mettait particulièrement du prix à connaître dans
quelle situation était le prince d'Eckmühl vis-à-vis du prince
Bagration, et si les 5e et 8e corps étaient enfin en mesure de le
seconder. Je partis aux premiers coups de canon qui annonçaient
l'attaque du roi de Naples.
Mohilow est à environ trente-cinq lieues de Babinovitschi; on rejoint à
Sienno la route de poste; mais tous les chevaux ayant été enlevés, il
fallut user d'industrie pour continuer notre route; mon compagnon de
voyage me fut fort utile, en me conduisant dans des châteaux polonais,
dont les seigneurs nous fournissaient des chevaux. Le pays était
tranquille, et l'on n'y savait aucune nouvelle. La nuit nous arrivâmes à
Kochanow; le général Grouchy y commandait un corps de cavalerie, dont
l'avant-garde était établie à Orcha, sous les ordres du général Colbert.
Il y avait devant lui un corps russe qui défendait la route de Smolensk.
Le 26, à la pointe du jour, nous arrivâmes à Chklow, petite ville de
Juifs très-commerçante, et dans la matinée à Mohilow, où était le 1er
corps. J'eus lieu d'observer dans cette dernière ville l'ordre et la
discipline qui distinguaient toujours les troupes du prince d'Eckmühl.
J'appris de lui que le prince Bagration, remontant le Dniéper depuis
Staroi-Bychow, l'avait attaqué inutilement les 22 et 23; que,
désespérant alors de forcer le passage à Mohilow, le prince Bagration
avait passé le Dniéper à Staroi-Bychow, et se retirait dans la direction
de Smolensk. Quant aux 5e et 8e corps, ils étaient attendus à Mohilow,
et aussitôt après leur arrivée le prince d'Eckmühl comptait remonter le
Dniéper jusqu'à Orcha, pour se rapprocher des autres corps d'armée.
Ainsi le prince Bagration avait échappé aux efforts que l'on faisait
pour l'envelopper; mais aussi sa réunion avec le général Barklay, sous
les murs de Witepsk, était devenue impossible.
Le 26 était un dimanche. Le prince d'Eckmühl, au sortir de la messe,
reçut l'archimandrite et lui recommanda de reconnaître l'empereur
Napoléon pour son souverain, et de substituer, dans les prières
publiques, son nom à celui de l'empereur Alexandre. Il lui rappela à ce
sujet les paroles de l'Évangile, qu'_il faut rendre à César ce qui est à
César_, en ajoutant que César voulait dire celui qui est le plus fort.
L'archimandrite promit de se conformer à cette instruction; mais il le
fit d'un ton qui témoignait qu'il l'approuvait peu.
Je partis le même soir par la même route; le lendemain, en approchant de
l'armée, j'appris que les trois jours de mon absence avaient été remplis
par trois combats brillants, dans lesquels Ostrowno avait été emporté,
et l'armée russe poussée de position en position jusque sous les murs de
Witepsk. Je traversai les champs de bataille encore couverts des débris
de ces trois combats, et j'arrivai le soir du 26 au quartier général, où
je rendis compte de ma mission à l'Empereur et au prince de Neufchâtel.
L'armée était campée en bataille vis-à-vis de l'armée russe, dont le
ruisseau de la Lutchissa la séparait, et les tentes de l'Empereur
dressées sur une hauteur vers le centre. Notre soirée se passa à
raconter ma mission et à entendre à mon tour le récit des combats qui
venaient de se livrer. J'appris avec plaisir que plusieurs aides de camp
du prince de Neufchâtel s'y étaient distingués, et que la belle conduite
des troupes promettait les plus brillants succès dans des occasions plus
importantes. On s'attendait le lendemain à une bataille générale; la
surprise fut grande en voyant, à la pointe du jour, que l'ennemi s'était
retiré. Le général Barklay avait en effet reçu l'avis que le prince
Bagration, n'ayant pu forcer le pont de Mohilow, passait le Dniéper
au-dessous de cette ville et se dirigeait sur Smolensk, seul point où il
pût se réunir à lui; et Barklay, ne voulant pas livrer bataille avant
cette réunion, s'était décidé à quitter Witepsk pour marcher sur
Smolensk[28].
L'Empereur entra à Witepsk et dirigea ses troupes à la poursuite de
l'ennemi. Au bout de deux jours, voyant le mouvement de retraite bien
décidé sur Smolensk, il résolut de donner à son armée quelque temps de
repos, d'autant mieux que les bonnes nouvelles qu'il recevait des corps
détachés rendaient pour ce repos le moment très-favorable. À la gauche,
le 10e corps avait conquis la Courlande et s'approchait de Riga. Le duc
de Reggio, à la tête des 2e et 6e corps, venait de battre le général
Wittgenstein en avant de Polotzk, tandis que sur la droite le 7e corps
et les Autrichiens, entre le Bug et la Narew, se soutenaient avec
avantage contre le général Tormasow. Les corps de la Grande Armée furent
cantonnés entre le Dnieper et la Dwina; le 5e corps, à la droite, à
Mohilow, et successivement les 8e, 1er, 3e et 4e, dont la gauche était à
Vély, au-dessus de Witepsk, la cavalerie en avant-garde, la garde
impériale et le quartier général à Witepsk.
CHAPITRE II.
SÉJOUR À WITEPSK.--SITUATION DE L'ARMÉE.--MARCHE SUR SMOLENSK.--COMBAT
ET PRISE DE CETTE VILLE.--AFFAIRE DE VALONTINO.--PROJETS DE
L'EMPEREUR.--MARCHE SUR MOSCOU.--BATAILLE DE LA MOSKOWA.
La ville de Witepsk, seul lieu considérable que nous ayons rencontré
depuis Wilna, offrait un séjour convenable pour le quartier général.
Napoléon en profita pour achever d'organiser le gouvernement provisoire
de la Lithuanie, qu'il avait établi à Wilna. Comme il était de notre
intérêt de ménager Witepsk et que nous y entrâmes sans combat, la ville
ne fut point pillée. Witepsk, capitale de la Russie blanche, située sur
la Dwina, à égale distance de Pétersbourg et de Moscou, est commerçante
et bien peuplée. Sa province, réunie depuis longtemps à la Russie, en a
pris les mœurs et les habitudes: aussi nous ne retrouvâmes point à
Witepsk l'enthousiasme de Wilna. Les habitants nous reçurent plutôt
comme des conquérants que comme des libérateurs. Mais l'intérêt de la
politique de l'Empereur était de reculer autant que possible les
frontières de la Pologne, et la province de Witepsk fut déclarée malgré
elle partie intégrante de ce royaume. On lui nomma un gouverneur et un
intendant, qui reçurent l'ordre de la traiter en alliée et non en
sujette.
Un nouveau genre de désordre fixa en même temps l'attention de Napoléon.
Les paysans des environs, entendant parler de liberté et d'indépendance,
s'étaient crus autorisés à se soulever contre leurs seigneurs, et se
livraient à la licence la plus effrénée. La noblesse de Witepsk en porta
plainte à l'Empereur, qui ordonna des mesures sévères pour les faire
rentrer dans le devoir. Il importait d'arrêter un mouvement qui pouvait
dégénérer en guerre civile. Des colonnes mobiles furent envoyées;
quelques exemples en imposèrent, et l'ordre fut bientôt rétabli.
Pour nous, qui n'avions à nous mêler ni d'administration ni de police,
nous employions notre repos à parler de nos premiers succès et à nous en
promettre de nouveaux. Jamais compagne n'avait commencé d'une manière
plus brillante. La Lithuanie entière était conquise en un mois, presque
sans combattre; l'armée, réunie sur les bords du Dniéper et de la Dwina,
n'attendait que l'ordre de son chef pour pénétrer dans l'intérieur de la
Russie. D'ailleurs les dispositions des ennemis depuis le passage du
Niémen donnaient lieu de croire qu'ils n'avaient aucun plan arrêté.
Placés d'abord pour défendre le Niémen et ayant Wilna pour place
d'armes, on les avait vus abandonner rapidement les bords de ce fleuve,
détruire les magasins de Wilna, laisser couper la communication entre
les deux armées, et découvrir la Lithuanie tout entière. On avait vu le
général Barklay se retirer sur la Dwina, dans le camp de Drissa, pour y
attendre le prince de Bagration, qui, depuis le passage du Niémen par
l'armée française, était dans l'impossibilité absolue de l'y joindre;
puis abandonner encore sans combattre ce camp retranché qui avait coûté
tant de temps à construire, s'arrêter quelques jours devant Witepsk, et
en partir tout à coup pour se réunir enfin au prince de Bagration sous
les murs de Smolensk. La supériorité des manœuvres de l'Empereur était
incontestable; le talent de nos généraux, la bravoure de nos troupes, ne
pouvaient faire l'objet d'un doute. S'il y avait une bataille, on
pouvait espérer la victoire; si l'ennemi l'évitait, on organisait la
Lithuanie, on prenait Riga, et l'année prochaine la campagne s'ouvrait
avec d'immenses avantages. L'Empereur partageait d'aussi brillantes
espérances. Dans une conversation qu'il eut à Witepsk avec M. de
Narbonne, il évaluait à 130,000 hommes les deux armées russes réunies
devant Smolensk; il comptait en avoir 170,000 avec la garde, la
cavalerie, les 1er, 3e, 4e, 5e et 8e corps; si l'on évitait la bataille,
il ne dépasserait pas Smolensk; s'il remportait une victoire complète,
peut-être marcherait-il droit à Moscou. Dans tous les cas une bataille,
même indécise, lui paraissait un grand acheminement vers la paix.
Cependant les gens d'un esprit sage et les officiers expérimentés
n'étaient pas sans inquiétude. Ils voyaient l'armée diminuée d'un tiers
depuis le passage du Niémen, et presque sans combattre, par
l'impossibilité de pourvoir à sa subsistance d'une manière réglée, et la
difficulté de tirer quelque chose, même en pillant, d'un pays pauvre par
lui-même et déjà ravagé par l'armée russe. Ils remarquaient la mortalité
effrayante des chevaux, la mise à pied d'une partie de la cavalerie, la
conduite de l'artillerie rendue plus difficile, les convois d'ambulance
et les fourgons de médicaments forcés de rester en arrière: aussi, en
entrant dans les hôpitaux, trouvaient-ils les malades presque sans
secours. Ils se demandaient non-seulement ce que deviendrait cette armée
si elle était battue, mais même comment elle supporterait les pertes
qu'allaient causer de nouvelles marches et des combats plus sérieux. Au
milieu de ces motifs d'inquiétude, ils étaient frappés de l'ordre
admirable dans lequel l'armée russe avait fait sa retraite, toujours
couverte par ses nombreux Cosaques, et sans abandonner un seul canon,
une seule voiture, un seul malade. Ils savaient d'ailleurs que
l'empereur Alexandre appelait tous les Russes à la défense de la patrie,
et que chaque pas que nous allions faire dans l'intérieur de l'empire
diminuerait nos forces et augmenterait celles de nos ennemis.
L'Empereur passa quinze jours à Witepsk; tous les matins, à six heures,
il assistait à la parade de la garde devant son palais; il exigeait que
tout le monde s'y trouvât; il fit même abattre quelques maisons pour
agrandir le terrain. Là, en présence de l'état-major général et de la
garde assemblée, il entrait dans les plus grands détails sur tous les
objets de l'administration de l'armée; les commissaires des guerres, les
officiers de santé, étaient appelés et sommés de déclarer dans quel état
étaient les subsistances, comment les malades étaient soignés dans les
hôpitaux, combien de pansements on avait réunis pour les blessés.
Souvent ils recevaient des réprimandes ou des reproches très-durs.
Personne plus que Napoléon n'a pris soin des subsistances et des
hôpitaux de l'armée. Mais il ne suffit pas de donner des ordres, il faut
que ces ordres soient exécutables; et avec la rapidité des mouvements,
la concentration des troupes sur un même point, le mauvais état des
chemins, la difficulté de nourrir les chevaux, comment aurait-il été
possible de faire des distributions régulières et d'organiser
convenablement le service des hôpitaux? Les soldats, qui ne tenaient
aucun compte de ces impossibilités, n'accusaient que le zèle et
quelquefois la probité des administrateurs; ils disaient, en périssant
de misère sur les grandes routes ou dans les ambulances: _C'est
malheureux, l'Empereur s'occupe pourtant bien de nous._
Ce fut à une de ces parades que fut reçu le général Friant, commandant
des grenadiers à pied de la garde, à la place du général Dorsenne, mort
en Espagne. Napoléon le reçut lui-même à la tête des grenadiers de la
garde, l'épée à la main, et l'embrassa.
Cependant, dans les premiers jours d'août, les Russes livrèrent à nos
avant-postes quelques combats, avec des succès divers. Toutes les
mesures étant prises et l'ordre donné d'emporter pour quinze jours de
vivres, l'Empereur se décida à marcher sur Smolensk par la rive gauche
du Dniéper. Ce mouvement commença le 10, et tous les corps d'armée
prirent la grande route d'Orcha à Smolensk; un pont de bateaux fut jeté
à Rasasna; les 3e et 4e corps, la cavalerie, la garde impériale, le
passèrent et se portèrent rapidement sur la route de Smolensk, tandis
que les 1er et 8e corps, déjà placés à Dubrowna et Orcha, marchaient
dans la même direction, et que le 5e corps, passant le Dniéper à
Mohilow, appuyait le mouvement par la droite. Toutes ces manœuvres
furent exécutées avec une rapidité et une précision à laquelle les
Russes ont rendu justice. L'Empereur partit de Witepsk le 13, il passa
le Dniéper à Rasasna; déjà, le 14, l'avant-garde ennemie, postée à
Krasnoi, fut vivement repoussée par le roi de Naples et le maréchal Ney.
Le 15, le quartier général était à Koritnya, et l'avant-garde
s'approchait de Smolensk. L'Empereur, trop occupé des opérations
militaires, ne voulut recevoir aucun compliment pour le jour de sa fête;
il passa la soirée à questionner les prisonniers avec grand détail, et
leurs rapports, joints aux mouvements rapides des armées russes,
donnèrent lieu de croire que Smolensk était évacuée.
Le 16, à la pointe du jour, quelques officiers du quartier général et
beaucoup de domestiques qui allaient en avant pour faire les logements
trouvèrent l'avant-garde aux prises avec les ennemis, et l'on apprit
bientôt que la nouvelle de l'évacuation de la ville était fausse. En
effet, le général Barklay, qui couvrait Smolensk sur l'autre rive du
fleuve, voyant le mouvement général de notre armée par la rive gauche,
s'y était reporté précipitamment; il avait ordonné au prince Bagration
d'occuper en arrière Dorogobuje, sur la route de Moscou, pour couvrir
ses communications avec cette capitale, et il se préparait à défendre
lui-même Smolensk.
L'Empereur mit ses troupes en mouvement, et l'arrière-garde ennemie se
repliant successivement, nous arrivâmes le soir devant les murs de la
ville.
Smolensk est célèbre dans les anciennes guerres de la Russie et de la
Pologne, qui se la disputèrent longtemps; mais la Pologne l'ayant cédée
depuis près d'un demi-siècle à la Russie, elle est devenue entièrement
russe. Ses hautes murailles, garnies de tours, attestaient encore à nos
yeux son ancienne importance. Les fortifications étaient loin d'être
construites dans le nouveau système, et d'offrir, pour une défense
régulière, les avantages que présentent nos places de guerre; mais le
grand développement de ses murailles sur une étendue de près de quatre
mille toises, leur hauteur de vingt-cinq pieds, leur épaisseur de dix,
le large fossé et le chemin couvert qui en défendaient les approches,
rendaient difficile une attaque de vive force; les remparts étaient
garnis d'une nombreuse artillerie, les faubourgs en avant de l'enceinte
retranchés, les maisons crénelées.
Sur l'autre rive du Dniéper s'élève un faubourg en amphithéâtre; l'armée
russe était en position sur les hauteurs qui dominent ce faubourg, prête
à soutenir au besoin les divisions qui allaient défendre Smolensk.
L'Empereur reconnut dans la soirée toute l'enceinte de la ville; il
plaça son armée en demi-cercle, appuyant les deux côtés au Dniéper; le
3e corps à l'extrême gauche; puis, successivement, les 1er et 5e corps;
enfin, la cavalerie du roi de Naples à l'extrême droite; la garde
impériale en réserve derrière le centre avec le quartier général. Le 4e
corps était resté en arrière; le 8e ayant fait un faux mouvement,
n'arriva pas.