Le séjour de l'Empereur à Wilna nous donna l'occasion d'observer dans

tous ses détails la composition de l'état-major général. L'Empereur

avait auprès de lui le grand maréchal, le grand écuyer, ses aides de

camp, ses officiers d'ordonnance, les aides de camp de ses aides de

camp, et plusieurs secrétaires pour son travail du cabinet. Le major

général avait huit ou dix aides de camp et le nombre de bureaux

nécessaire pour tout le travail qu'exigeait une pareille armée;

l'état-major général, composé d'un grand nombre d'officiers de tous

grades, était commandé par le général Monthion. L'administration dirigée

par le comte Dumas, intendant général, se subdivisait en service

administratif proprement dit: ordonnateurs, inspecteurs aux revues et

commissaires des guerres; service de santé: médecins, chirurgiens et

pharmaciens; service de vivres dans ses différentes branches et ouvriers

de toute espèce. Quand le prince de Neufchâtel en passa la revue à

Wilna, on eût cru voir de loin des troupes rangées en bataille, et, par

une malheureuse fatalité, malgré le zèle et les talents de l'intendant

général, cette immense administration fut presque inutile dès le

commencement de la campagne et devint nuisible à la fin. Qu'on se

représente maintenant la réunion sur le même point de tout ce qui

composait cet état-major; qu'on imagine le nombre prodigieux de

domestiques, de chevaux de main, de bagages de toute espèce qu'il devait

traîner à sa suite, et l'on aura quelque idée du spectacle qu'offrait le

quartier général. Aussi, lorsque l'on faisait un mouvement, l'Empereur

n'emmenait avec lui qu'un très-petit nombre d'officiers; tout le reste

partait d'avance ou suivait en arrière. Si l'on bivouaquait, il n'y

avait de tentes que pour l'Empereur et le prince de Neufchâtel; les

généraux et autres officiers couchaient au bivouac comme le reste de

l'armée.

Le service d'aide de camp que nous faisions auprès du major général

n'avait rien de pénible. Tous les jours, d'eux d'entre nous étaient de

service, l'un pour porter les ordres, l'autre pour, recevoir les

dépêches et les officiers en mission. Notre tour ne revenait donc que

tous les quatre ou cinq jours, quand aucun de nous n'était en course, ce

qui arrivait rarement, car on envoyait habituellement les officiers;

d'état-major. Le prince de Neufchâtel mettait dans ses rapports

personnels avec nous ce mélange de bonté et de brusquerie qui composait

son caractère. Souvent il ne paraissait faire à nous aucune attention;

mais, dans l'occasion, nous étions sûrs de retrouver tout son intérêt,

et pendant le cours de sa longue carrière militaire, il n'a négligé

l'avancement d'aucun des officiers qui ont été employés sous ses ordres.

On prenait pour son logement la première maison de la ville après celle

de l'Empereur; et comme il logeait toujours de sa personne auprès de

lui, son logement appartenait à ses aides de camp. L'un d'eux, M.

Pernet, était chargé de tous les détails de sa maison, dont la tenue

pouvait servir de modèle; le prince de Neufchâtel trouvait lui-même, au

milieu de ses occupations, le temps d'y songer; il voulait que ses aides

de camp ne manquassent de rien, et il avait souvent la bonté de s'en

informer. C'était, au milieu de la guerre, une bien grande douceur que

de n'avoir à s'occuper d'aucun de ces détails et de se trouver, sans la

moindre peine, mieux logés et mieux nourris que tout le reste de

l'armée. La composition des officiers du quartier général contribuait

encore à l'agrément de notre situation. Parmi les officiers attachés à

l'Empereur ou aux généraux de sa maison se trouvaient MM. Fernand de

Chabot, Eugène d'Astorg, de Castellane, de Mortemart, de Talmont. Les

aides de camp du prince de Neufchâtel étaient MM. de Girardin, de

Flahault, Alfred de Noailles, Anatole de Montesquiou, Lecouteulx, Adrien

d'Astorg et moi. On pouvait quelquefois se croire encore à Paris au

milieu de cette réunion.

Nous voyions peu le prince de Neufchâtel, n'étant chargés d'aucun

travail auprès de lui; il passait presque toute la journée dans son

cabinet à expédier des ordres d'après les instructions de l'Empereur.

Jamais on ne vit une plus grande exactitude, une soumission plus

entière, un dévouement plus absolu. C'était en écrivant la nuit qu'il se

reposait des fatigues du jour; souvent, au milieu de son sommeil, il

était appelé pour changer tout le travail de la veille, et quelquefois

il ne recevait pour récompense que des réprimandes injustes, ou pour le

moins bien sévères. Mais rien ne ralentissait son zèle; aucune fatigue

de corps, aucun travail de cabinet n'était au-dessus de ses forces;

aucune épreuve ne pouvait lasser sa patience. En un mot, si la situation

du prince de Neufchâtel ne lui donna jamais l'occasion de développer les

talents nécessaires pour commander en chef de grandes armées, il est

impossible au moins de réunir à un plus haut degré les qualités

physiques et morales convenables à l'emploi qu'il remplissait auprès

d'un homme tel que l'Empereur.

Dans les premiers jours de juillet, Napoléon se décida à porter son

quartier général en avant, pour suivre le mouvement de l'armée.

Glubokoé, petite ville à trente lieues de Wilna, dans la direction de

Witepsk, lui parut le point central le plus convenable. En effet, il

pouvait de là marcher avec une égale facilité sur le camp de Drissa par

la gauche, sur Minsk par la droite, et en avant de lui sur la ligne

d'opérations par laquelle les deux armées russes pouvaient tenter encore

leur réunion.

Les 4e et 6e corps et la garde impériale partirent successivement de

Wilna pour suivre cette direction. L'Empereur, devant faire le trajet

très-rapidement, envoya d'avance presque tous les officiers

d'état-major.

Les aides de camp du prince de Neufchâtel partirent de Wilna le 12

juillet, et en cinq jours de marche[27] nous arrivâmes à Glubokoé. Le

pays que nous traversâmes était, en général, beau et bien cultivé; les

villages misérables comme tous ceux de Pologne et ravagés par nos

troupes. Nous rencontrâmes plusieurs régiments de la jeune garde; je

remarquai entre autres le régiment des flanqueurs, composé de

très-jeunes gens. Ce régiment était parti de Saint-Denis, et n'avait eu

de repos qu'un jour à Mayence et un à Marienwerder sur la Vistule;

encore faisait-on faire l'exercice aux soldats les jours de marche,

après leur arrivée, parce que l'Empereur ne les avait pas trouvés assez

instruits. Aussi ce régiment fut-il le premier détruit; déjà les soldats

mouraient d'épuisement sur les routes.

Glubokoé, petite ville toute bâtie en bois, n'est habitée que par des

Juifs; les forêts et les lacs qui l'entourent lui donnent un aspect

triste et sauvage, et les souvenirs de Wilna ne contribuèrent pas à nous

en rendre le séjour agréable. L'Empereur y arriva dès le 18, et les

plans de l'ennemi lui firent adopter de nouvelles dispositions.

Le prince Bagration, par la rapidité de sa marche, avait échappé à la

poursuite des 5e et 8e corps, et était hors de leur portée. L'Empereur,

très-mécontent, s'en prit au roi de Westphalie, et mit l'aile droite

entière sous les ordres du prince d'Eckmühl. Le roi, très-mécontent

lui-même, quitta l'armée. Mais nécessairement ces nouvelles dispositions

firent perdre du temps; le prince Bagration en profita; dès le 17 il

passa la Bérézina à Bobruisk, et marcha sur Mohilow pour rejoindre le

général Barklay à Witepsk. Tout ce que put faire le prince d'Eckmühl fut

d'arriver avant lui à Mohilow et d'entreprendre de lui fermer le chemin.

D'un autre côté, le général Barklay, informé de ces événements, et

voyant l'impossibilité où était le prince Bagration d'arriver au camp de

Drissa, résolut de marcher à sa rencontre en avant de Witepsk. Ce camp

retranché, qui avait coûté tant de soins à construire, fut évacué sans

coup férir le 18, et l'armée russe se dirigea en toute hâte sur Witepsk.

Le général Wittgenstein resta en avant de Polotzk, sur la rive droite de

la Dwina, dans le but de défendre la route de Pétersbourg. Les 2e et 6e

corps se portèrent à Polotzk pour s'opposer à lui. Les 3e et 4e corps,

la cavalerie et la garde poursuivirent rapidement la grande armée russe

dans la direction de Witepsk. Le quartier général, parti le 22 de

Glubokoé, arriva le 24 à Beszenkowisk; tous les rapports donnaient lieu

de croire que l'ennemi livrerait une grande bataille devant Witepsk.

L'ardeur des régiments était extrême, et nous partagions tous.

Le 25 au matin, le prince de Neufchâtel m'ordonna de parcourir toute la

droite de l'armée jusqu'à Mohilow, où je devais trouver le prince

d'Eckmühl; mes instructions portaient d'expédier des ordonnances pour

informer sur-le-champ l'Empereur de tout ce que j'apprendrais de

nouveau. Un officier polonais m'accompagnait pour questionner les

habitants. L'Empereur mettait particulièrement du prix à connaître dans

quelle situation était le prince d'Eckmühl vis-à-vis du prince

Bagration, et si les 5e et 8e corps étaient enfin en mesure de le

seconder. Je partis aux premiers coups de canon qui annonçaient

l'attaque du roi de Naples.

Mohilow est à environ trente-cinq lieues de Babinovitschi; on rejoint à

Sienno la route de poste; mais tous les chevaux ayant été enlevés, il

fallut user d'industrie pour continuer notre route; mon compagnon de

voyage me fut fort utile, en me conduisant dans des châteaux polonais,

dont les seigneurs nous fournissaient des chevaux. Le pays était

tranquille, et l'on n'y savait aucune nouvelle. La nuit nous arrivâmes à

Kochanow; le général Grouchy y commandait un corps de cavalerie, dont

l'avant-garde était établie à Orcha, sous les ordres du général Colbert.

Il y avait devant lui un corps russe qui défendait la route de Smolensk.

Le 26, à la pointe du jour, nous arrivâmes à Chklow, petite ville de

Juifs très-commerçante, et dans la matinée à Mohilow, où était le 1er

corps. J'eus lieu d'observer dans cette dernière ville l'ordre et la

discipline qui distinguaient toujours les troupes du prince d'Eckmühl.

J'appris de lui que le prince Bagration, remontant le Dniéper depuis

Staroi-Bychow, l'avait attaqué inutilement les 22 et 23; que,

désespérant alors de forcer le passage à Mohilow, le prince Bagration

avait passé le Dniéper à Staroi-Bychow, et se retirait dans la direction

de Smolensk. Quant aux 5e et 8e corps, ils étaient attendus à Mohilow,

et aussitôt après leur arrivée le prince d'Eckmühl comptait remonter le

Dniéper jusqu'à Orcha, pour se rapprocher des autres corps d'armée.

Ainsi le prince Bagration avait échappé aux efforts que l'on faisait

pour l'envelopper; mais aussi sa réunion avec le général Barklay, sous

les murs de Witepsk, était devenue impossible.

Le 26 était un dimanche. Le prince d'Eckmühl, au sortir de la messe,

reçut l'archimandrite et lui recommanda de reconnaître l'empereur

Napoléon pour son souverain, et de substituer, dans les prières

publiques, son nom à celui de l'empereur Alexandre. Il lui rappela à ce

sujet les paroles de l'Évangile, qu'_il faut rendre à César ce qui est à

César_, en ajoutant que César voulait dire celui qui est le plus fort.

L'archimandrite promit de se conformer à cette instruction; mais il le

fit d'un ton qui témoignait qu'il l'approuvait peu.

Je partis le même soir par la même route; le lendemain, en approchant de

l'armée, j'appris que les trois jours de mon absence avaient été remplis

par trois combats brillants, dans lesquels Ostrowno avait été emporté,

et l'armée russe poussée de position en position jusque sous les murs de

Witepsk. Je traversai les champs de bataille encore couverts des débris

de ces trois combats, et j'arrivai le soir du 26 au quartier général, où

je rendis compte de ma mission à l'Empereur et au prince de Neufchâtel.

L'armée était campée en bataille vis-à-vis de l'armée russe, dont le

ruisseau de la Lutchissa la séparait, et les tentes de l'Empereur

dressées sur une hauteur vers le centre. Notre soirée se passa à

raconter ma mission et à entendre à mon tour le récit des combats qui

venaient de se livrer. J'appris avec plaisir que plusieurs aides de camp

du prince de Neufchâtel s'y étaient distingués, et que la belle conduite

des troupes promettait les plus brillants succès dans des occasions plus

importantes. On s'attendait le lendemain à une bataille générale; la

surprise fut grande en voyant, à la pointe du jour, que l'ennemi s'était

retiré. Le général Barklay avait en effet reçu l'avis que le prince

Bagration, n'ayant pu forcer le pont de Mohilow, passait le Dniéper

au-dessous de cette ville et se dirigeait sur Smolensk, seul point où il

pût se réunir à lui; et Barklay, ne voulant pas livrer bataille avant

cette réunion, s'était décidé à quitter Witepsk pour marcher sur

Smolensk[28].

L'Empereur entra à Witepsk et dirigea ses troupes à la poursuite de

l'ennemi. Au bout de deux jours, voyant le mouvement de retraite bien

décidé sur Smolensk, il résolut de donner à son armée quelque temps de

repos, d'autant mieux que les bonnes nouvelles qu'il recevait des corps

détachés rendaient pour ce repos le moment très-favorable. À la gauche,

le 10e corps avait conquis la Courlande et s'approchait de Riga. Le duc

de Reggio, à la tête des 2e et 6e corps, venait de battre le général

Wittgenstein en avant de Polotzk, tandis que sur la droite le 7e corps

et les Autrichiens, entre le Bug et la Narew, se soutenaient avec

avantage contre le général Tormasow. Les corps de la Grande Armée furent

cantonnés entre le Dnieper et la Dwina; le 5e corps, à la droite, à

Mohilow, et successivement les 8e, 1er, 3e et 4e, dont la gauche était à

Vély, au-dessus de Witepsk, la cavalerie en avant-garde, la garde

impériale et le quartier général à Witepsk.

CHAPITRE II.

SÉJOUR À WITEPSK.--SITUATION DE L'ARMÉE.--MARCHE SUR SMOLENSK.--COMBAT

ET PRISE DE CETTE VILLE.--AFFAIRE DE VALONTINO.--PROJETS DE

L'EMPEREUR.--MARCHE SUR MOSCOU.--BATAILLE DE LA MOSKOWA.

La ville de Witepsk, seul lieu considérable que nous ayons rencontré

depuis Wilna, offrait un séjour convenable pour le quartier général.

Napoléon en profita pour achever d'organiser le gouvernement provisoire

de la Lithuanie, qu'il avait établi à Wilna. Comme il était de notre

intérêt de ménager Witepsk et que nous y entrâmes sans combat, la ville

ne fut point pillée. Witepsk, capitale de la Russie blanche, située sur

la Dwina, à égale distance de Pétersbourg et de Moscou, est commerçante

et bien peuplée. Sa province, réunie depuis longtemps à la Russie, en a

pris les mœurs et les habitudes: aussi nous ne retrouvâmes point à

Witepsk l'enthousiasme de Wilna. Les habitants nous reçurent plutôt

comme des conquérants que comme des libérateurs. Mais l'intérêt de la

politique de l'Empereur était de reculer autant que possible les

frontières de la Pologne, et la province de Witepsk fut déclarée malgré

elle partie intégrante de ce royaume. On lui nomma un gouverneur et un

intendant, qui reçurent l'ordre de la traiter en alliée et non en

sujette.

Un nouveau genre de désordre fixa en même temps l'attention de Napoléon.

Les paysans des environs, entendant parler de liberté et d'indépendance,

s'étaient crus autorisés à se soulever contre leurs seigneurs, et se

livraient à la licence la plus effrénée. La noblesse de Witepsk en porta

plainte à l'Empereur, qui ordonna des mesures sévères pour les faire

rentrer dans le devoir. Il importait d'arrêter un mouvement qui pouvait

dégénérer en guerre civile. Des colonnes mobiles furent envoyées;

quelques exemples en imposèrent, et l'ordre fut bientôt rétabli.

Pour nous, qui n'avions à nous mêler ni d'administration ni de police,

nous employions notre repos à parler de nos premiers succès et à nous en

promettre de nouveaux. Jamais compagne n'avait commencé d'une manière

plus brillante. La Lithuanie entière était conquise en un mois, presque

sans combattre; l'armée, réunie sur les bords du Dniéper et de la Dwina,

n'attendait que l'ordre de son chef pour pénétrer dans l'intérieur de la

Russie. D'ailleurs les dispositions des ennemis depuis le passage du

Niémen donnaient lieu de croire qu'ils n'avaient aucun plan arrêté.

Placés d'abord pour défendre le Niémen et ayant Wilna pour place

d'armes, on les avait vus abandonner rapidement les bords de ce fleuve,

détruire les magasins de Wilna, laisser couper la communication entre

les deux armées, et découvrir la Lithuanie tout entière. On avait vu le

général Barklay se retirer sur la Dwina, dans le camp de Drissa, pour y

attendre le prince de Bagration, qui, depuis le passage du Niémen par

l'armée française, était dans l'impossibilité absolue de l'y joindre;

puis abandonner encore sans combattre ce camp retranché qui avait coûté

tant de temps à construire, s'arrêter quelques jours devant Witepsk, et

en partir tout à coup pour se réunir enfin au prince de Bagration sous

les murs de Smolensk. La supériorité des manœuvres de l'Empereur était

incontestable; le talent de nos généraux, la bravoure de nos troupes, ne

pouvaient faire l'objet d'un doute. S'il y avait une bataille, on

pouvait espérer la victoire; si l'ennemi l'évitait, on organisait la

Lithuanie, on prenait Riga, et l'année prochaine la campagne s'ouvrait

avec d'immenses avantages. L'Empereur partageait d'aussi brillantes

espérances. Dans une conversation qu'il eut à Witepsk avec M. de

Narbonne, il évaluait à 130,000 hommes les deux armées russes réunies

devant Smolensk; il comptait en avoir 170,000 avec la garde, la

cavalerie, les 1er, 3e, 4e, 5e et 8e corps; si l'on évitait la bataille,

il ne dépasserait pas Smolensk; s'il remportait une victoire complète,

peut-être marcherait-il droit à Moscou. Dans tous les cas une bataille,

même indécise, lui paraissait un grand acheminement vers la paix.

Cependant les gens d'un esprit sage et les officiers expérimentés

n'étaient pas sans inquiétude. Ils voyaient l'armée diminuée d'un tiers

depuis le passage du Niémen, et presque sans combattre, par

l'impossibilité de pourvoir à sa subsistance d'une manière réglée, et la

difficulté de tirer quelque chose, même en pillant, d'un pays pauvre par

lui-même et déjà ravagé par l'armée russe. Ils remarquaient la mortalité

effrayante des chevaux, la mise à pied d'une partie de la cavalerie, la

conduite de l'artillerie rendue plus difficile, les convois d'ambulance

et les fourgons de médicaments forcés de rester en arrière: aussi, en

entrant dans les hôpitaux, trouvaient-ils les malades presque sans

secours. Ils se demandaient non-seulement ce que deviendrait cette armée

si elle était battue, mais même comment elle supporterait les pertes

qu'allaient causer de nouvelles marches et des combats plus sérieux. Au

milieu de ces motifs d'inquiétude, ils étaient frappés de l'ordre

admirable dans lequel l'armée russe avait fait sa retraite, toujours

couverte par ses nombreux Cosaques, et sans abandonner un seul canon,

une seule voiture, un seul malade. Ils savaient d'ailleurs que

l'empereur Alexandre appelait tous les Russes à la défense de la patrie,

et que chaque pas que nous allions faire dans l'intérieur de l'empire

diminuerait nos forces et augmenterait celles de nos ennemis.

L'Empereur passa quinze jours à Witepsk; tous les matins, à six heures,

il assistait à la parade de la garde devant son palais; il exigeait que

tout le monde s'y trouvât; il fit même abattre quelques maisons pour

agrandir le terrain. Là, en présence de l'état-major général et de la

garde assemblée, il entrait dans les plus grands détails sur tous les

objets de l'administration de l'armée; les commissaires des guerres, les

officiers de santé, étaient appelés et sommés de déclarer dans quel état

étaient les subsistances, comment les malades étaient soignés dans les

hôpitaux, combien de pansements on avait réunis pour les blessés.

Souvent ils recevaient des réprimandes ou des reproches très-durs.

Personne plus que Napoléon n'a pris soin des subsistances et des

hôpitaux de l'armée. Mais il ne suffit pas de donner des ordres, il faut

que ces ordres soient exécutables; et avec la rapidité des mouvements,

la concentration des troupes sur un même point, le mauvais état des

chemins, la difficulté de nourrir les chevaux, comment aurait-il été

possible de faire des distributions régulières et d'organiser

convenablement le service des hôpitaux? Les soldats, qui ne tenaient

aucun compte de ces impossibilités, n'accusaient que le zèle et

quelquefois la probité des administrateurs; ils disaient, en périssant

de misère sur les grandes routes ou dans les ambulances: _C'est

malheureux, l'Empereur s'occupe pourtant bien de nous._

Ce fut à une de ces parades que fut reçu le général Friant, commandant

des grenadiers à pied de la garde, à la place du général Dorsenne, mort

en Espagne. Napoléon le reçut lui-même à la tête des grenadiers de la

garde, l'épée à la main, et l'embrassa.

Cependant, dans les premiers jours d'août, les Russes livrèrent à nos

avant-postes quelques combats, avec des succès divers. Toutes les

mesures étant prises et l'ordre donné d'emporter pour quinze jours de

vivres, l'Empereur se décida à marcher sur Smolensk par la rive gauche

du Dniéper. Ce mouvement commença le 10, et tous les corps d'armée

prirent la grande route d'Orcha à Smolensk; un pont de bateaux fut jeté

à Rasasna; les 3e et 4e corps, la cavalerie, la garde impériale, le

passèrent et se portèrent rapidement sur la route de Smolensk, tandis

que les 1er et 8e corps, déjà placés à Dubrowna et Orcha, marchaient

dans la même direction, et que le 5e corps, passant le Dniéper à

Mohilow, appuyait le mouvement par la droite. Toutes ces manœuvres

furent exécutées avec une rapidité et une précision à laquelle les

Russes ont rendu justice. L'Empereur partit de Witepsk le 13, il passa

le Dniéper à Rasasna; déjà, le 14, l'avant-garde ennemie, postée à

Krasnoi, fut vivement repoussée par le roi de Naples et le maréchal Ney.

Le 15, le quartier général était à Koritnya, et l'avant-garde

s'approchait de Smolensk. L'Empereur, trop occupé des opérations

militaires, ne voulut recevoir aucun compliment pour le jour de sa fête;

il passa la soirée à questionner les prisonniers avec grand détail, et

leurs rapports, joints aux mouvements rapides des armées russes,

donnèrent lieu de croire que Smolensk était évacuée.

Le 16, à la pointe du jour, quelques officiers du quartier général et

beaucoup de domestiques qui allaient en avant pour faire les logements

trouvèrent l'avant-garde aux prises avec les ennemis, et l'on apprit

bientôt que la nouvelle de l'évacuation de la ville était fausse. En

effet, le général Barklay, qui couvrait Smolensk sur l'autre rive du

fleuve, voyant le mouvement général de notre armée par la rive gauche,

s'y était reporté précipitamment; il avait ordonné au prince Bagration

d'occuper en arrière Dorogobuje, sur la route de Moscou, pour couvrir

ses communications avec cette capitale, et il se préparait à défendre

lui-même Smolensk.

L'Empereur mit ses troupes en mouvement, et l'arrière-garde ennemie se

repliant successivement, nous arrivâmes le soir devant les murs de la

ville.

Smolensk est célèbre dans les anciennes guerres de la Russie et de la

Pologne, qui se la disputèrent longtemps; mais la Pologne l'ayant cédée

depuis près d'un demi-siècle à la Russie, elle est devenue entièrement

russe. Ses hautes murailles, garnies de tours, attestaient encore à nos

yeux son ancienne importance. Les fortifications étaient loin d'être

construites dans le nouveau système, et d'offrir, pour une défense

régulière, les avantages que présentent nos places de guerre; mais le

grand développement de ses murailles sur une étendue de près de quatre

mille toises, leur hauteur de vingt-cinq pieds, leur épaisseur de dix,

le large fossé et le chemin couvert qui en défendaient les approches,

rendaient difficile une attaque de vive force; les remparts étaient

garnis d'une nombreuse artillerie, les faubourgs en avant de l'enceinte

retranchés, les maisons crénelées.

Sur l'autre rive du Dniéper s'élève un faubourg en amphithéâtre; l'armée

russe était en position sur les hauteurs qui dominent ce faubourg, prête

à soutenir au besoin les divisions qui allaient défendre Smolensk.

L'Empereur reconnut dans la soirée toute l'enceinte de la ville; il

plaça son armée en demi-cercle, appuyant les deux côtés au Dniéper; le

3e corps à l'extrême gauche; puis, successivement, les 1er et 5e corps;

enfin, la cavalerie du roi de Naples à l'extrême droite; la garde

impériale en réserve derrière le centre avec le quartier général. Le 4e

corps était resté en arrière; le 8e ayant fait un faux mouvement,

n'arriva pas.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 14 / 32 段