Tarente, qui commandait l'armée de Catalogne, et qui, après un siége
très-brillant, venait de reprendre le fort de Figuières, qui avait été
surpris par l'ennemi. Mes instructions me prescrivaient d'aller à
Girone, à Barcelonne et au mont Serrat. Le maréchal me dit que pour
aller à Girone, il me faudrait l'escorte d'un bataillon, pour Barcelonne
celle d'une division, et qu'enfin je ne pourrais aller au mont Serrat
que lorsque toute l'armée ferait un mouvement pour s'en rapprocher.
Cependant l'ordre m'avait été donné, sans tenir aucun compte de ces
difficultés, tant à cette époque on ignorait ou l'on feignait d'ignorer
la véritable situation de l'Espagne. Je restai donc un mois au quartier
général, en me contentant de visiter Figuières et les environs.
À mon retour à Paris j'écrivis le rapport ci-joint.
_Rapport sur la Catalogne et la situation de l'armée._
La guerre de Catalogne plus encore que celle du reste de l'Espagne
présente des difficultés qui paraissent presque insurmontables. Ces
difficultés viennent des dispositions du pays et des moyens qu'on a
employés et que l'on emploie encore pour le soumettre.
L'esprit du pays nous est premièrement tout à fait opposé. Les Catalans
sont fiers, ennemis de tout assujettissement, ils ont toujours été en
guerre ou en révolte. Ils détestaient les Français depuis la guerre de
la Succession, ils se croient même au-dessus des autres Espagnols dont
leur langage contribue encore à les séparer; ils ont peut-être encore
plus de ténacité dans leurs opinions, surtout plus de respect pour les
ecclésiastiques et de zèle pour la religion.
Telles étaient leurs dispositions au commencement de la guerre; et c'est
avec des vexations, des brigandages de toute espèce, de mauvais
traitements, même des cruautés, et du mépris pour tous les objets de
leur culte, qu'on a cherché à les soumettre. Doit-on s'étonner de leur
haine et de leur aversion pour les Français? Aussi l'une et l'autre
sont-elles portées au comble, et je ne crois pas trop m'avancer en
disant que nous n'avons pas un ami dans toute la Catalogne; il est même
impossible d'essayer de les ramener, et il ne reste plus pour les
soumettre qu'à employer la force. Ce dernier parti ne présente pas de
moins grandes difficultés. Un pays de près de 200 lieues carrées, ayant
une grande étendue de côtes, couvert de montagnes, arrosé de mille
courants d'eau, et n'ayant que peu de chemins, un tel pays offre de
grands moyens de défense aux insurgés soutenus par les Anglais.
La difficulté des subsistances est pour nous un obstacle de plus, et
l'on ne doit pas s'attendre à trouver de grandes ressources dans les
récoltes du pays.
La Catalogne, bien cultivée autrefois, produisait du froment, du seigle,
du maïs, de l'huile, du vin, etc.; cependant jamais le blé ne suffisait
à la consommation de la province. Comment la récolte de cette année
pourrait-elle fournir aux besoins de l'armée, surtout si l'on pense
qu'elle souffrira de la diminution de la population et que les insurgés
en auront une partie?
On peut dire que la Catalogne est constamment en pleine insurrection.
Nous n'y sommes maîtres que des lieux que nous occupons, et l'on ne peut
aller nulle part sans des escortes souvent nombreuses. Ce n'est pourtant
pas qu'ils aient fait le moindre progrès en tactique ou en discipline,
ils ne déploient pas même sur le champ de bataille un courage
très-brillant; nous les battons en toute rencontre, même avec des forces
inférieures: mais il existe dans chaque individu une volonté de
résistance que les revers exaltent au lieu de diminuer, que les succès
encouragent et dont on ne peut prévoir le terme.
La surprise du fort de Figuières avait fort relevé leurs espérances. On
sait que par l'incroyable négligence du gouverneur, la trahison de
quelques Espagnols qui étaient dans le fort et la lâcheté des
Napolitains qui le défendaient, le fort fut surpris par une porte basse
et que les insurgés s'en emparèrent sans résistance. Le maréchal duc de
Tarente se trouvait à Barcelonne. Dans le premier moment tout parut
perdu et les Catalans crurent voir les Français chassés d'Espagne.
Cependant ces événements n'eurent aucune suite fâcheuse, le duc de
Tarente revint aussitôt investir le fort, toutes les tentatives des
insurgés pour le débloquer ou pour en sortir furent vaines. Le général
Baraguay-d'Hilliers les battit complétement, et le fort se rendit enfin
après un blocus dans lequel les troupes françaises déployèrent une
intelligence et une bravoure au-dessus de tout éloge.
Après la capitulation, il fallut donner quelque repos aux troupes qui
étaient excessivement fatiguées des travaux du blocus. On prit des
cantonnements autour de Figuières, où s'établit le quartier général.
L'intention de l'Empereur était que l'armée se portât à Barcelonne ou au
mont Serrat; mais l'énorme quantité de malades rendit toute espèce de
mouvements impossible. On n'aurait pu réunir plus de 4,000 hommes, et
cette petite armée, sans cesse harcelée en route par les insurgés, se
serait entièrement fondue. On ne peut donner trop d'éloges au bon esprit
de l'armée, et il serait injuste de citer quelques régiments ou quelques
officiers; tous ont rivalisé d'activité, de courage et d'intelligence.
L'armée attend avec confiance de la bonté de l'Empereur les récompenses
qu'elle a si bien méritées. Les insurgés sont en force sur la côte; leur
quartier général est à Mataro, le général Lasey les commande; ils ont
aussi quelques troupes sur la rive droite de la Fluvia à Castel-Follit
et Olot. Ils s'occupent de lever des hommes et de les organiser; ils
lèvent aussi des contributions; il paraît qu'ils travaillent toujours à
fortifier Urgel et Cardonne. Avant d'entreprendre le siége de ces deux
places nous serons obligés de construire pour l'artillerie un chemin de
Manresa à Cardonne et un autre de Belver à Urgel.
Les Anglais paraissent sans cesse sur les côtes pour protéger les
insurgés et gêner le cabotage; l'occupation des îles de Las Medas
n'atteint que trop ce dernier but. Nous avions un poste dans la tour de
l'île du milieu, il était facile de prévoir que l'ennemi voudrait nous
en chasser, et le maréchal ordonna une reconnaissance sur ce point. Les
officiers d'artillerie qui y furent envoyés rapportèrent qu'il était
impossible d'élever des batteries sur la grande île la plus voisine de
la côte et qui est fort escarpée. On dut croire, d'après ce rapport, le
poste de la seconde île en sûreté. Cependant l'ennemi construisit en une
nuit une batterie sur la grande île, malgré cette impossibilité
prétendue, la tour que nous occupions dans l'île voisine fut détruite en
un instant et le poste obligé de se rendre. Depuis ce temps l'ennemi se
fortifie dans la grande île, où il a fait sauter les murs et élever des
batteries. Ce malheureux événement rend le cabotage très-difficile sur
ce point.
La communication est interrompue. Le chemin qui y conduit le long de la
mer est entièrement détruit. Quant à la route d'Ostalrich, les insurgés
l'ont fait sauter en différents endroits, et l'on ne peut passer sur
cette route qu'avec toute l'armée. On a cependant de temps en temps par
des espions des nouvelles de Barcelonne. Le général Maurice Mathieu y
maintenait le plus grand ordre et la plus parfaite surveillance. Comme
les insurgés venaient souvent couper l'aqueduc qui conduit dans la place
les eaux du Béjos, on construisit une redoute près de Moncada pour
s'opposer à leurs entreprises. Le baron Dérolès, commandant les insurgés
sur ce point, résolut d'enlever cette redoute au mois de septembre. Le
général Mathieu en ayant eu avis sortit avec 1,500 hommes de la
garnison, marcha à l'ennemi qui était fort de 3,000 hommes de ligne et
un grand nombre de paysans; malgré cette disproportion, l'ennemi fut
repoussé et poursuivi jusqu'à Ripallen.
On estime que Barcelonne est approvisionnée jusqu'à la fin de l'année,
excepté en viande dont on ne donne depuis longtemps à la garnison que
les dimanches. Il est donc essentiel de renouveler bientôt
l'approvisionnement; pour parvenir à ce but, le cabotage présente de
grandes difficultés, surtout depuis les entraves qu'y apportent les
Anglais. La voie par terre est impraticable à cause des chemins; il n'y
a donc d'autre moyen qu'une expédition maritime.
Les habitants de Barcelonne nous sont aussi opposés que ceux du reste de
la Catalogne. Pendant le séjour qu'y fit le duc de Tarente, les
habitants élevaient des feux la nuit sur les terrasses des maisons pour
servir de signaux aux insurgés, et malgré les menaces les plus sévères
et les recherches de la police, il fut également impossible d'empêcher
cette connivence et d'en découvrir les auteurs. On n'avait que
très-difficilement des nouvelles de la division Frère; elle s'étendait
depuis le mont Serrat jusqu'à Lérida.
Un pareil état de choses laisse, comme on l'a dit, bien peu d'espérance
de voir l'ordre se rétablir. Il faudrait, pour vaincre tant d'obstacles,
employer une armée nombreuse parfaitement disciplinée, commandée par des
généraux expérimentés et occupés du bien public. Il faudrait surtout que
le chef de cette armée fût d'une probité irréprochable, qu'il eût avec
les Espagnols de l'indulgence sans faiblesse, de la fermeté sans dureté;
que cette armée fût payée exactement de l'argent de France et qu'on ne
fût pas obligé d'attendre pour toucher la solde la rentrée des
contributions si lente et si incertaine; enfin que l'on tâchât de
persuader aux Espagnols que l'on s'intéresse à eux, qu'on les estime et
qu'on les honore, que l'on s'occupe de leur bonheur; peut-être à force
de bons procédés pourrait-on ramener ceux que la rigueur n'a fait
qu'éloigner davantage, et peut-être avec le temps pourrait-on guérir des
plaies si profondes et si envenimées.
LIVRE II.
CAMPAGNE DE RUSSIE EN 1812.
Iliaci cineres, et flamma extrema meorum,
Testor, in occasu vestro, nec tela, nec ullas
Vitavisse vices Danaum; et si fata fuissent
Ut caderem, meruisse manu.
Ô cendres d'Ilion, et tous, mânes de mes compagnons, je vous prends
à témoin que, dans votre désastre, je n'ai reculé ni devant les
traits des ennemis, ni devant aucun genre de danger, et que, si ma
destinée l'eût voulu, j'étais digne de mourir avec vous.
_Énéide_, liv. II.
PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
COMPOSITION DE L'ARMÉE FRANÇAISE ET DE L'ARMÉE RUSSE.--DÉCLARATION DE
GUERRE.--PASSAGE DU NIÉMEN.--LE QUARTIER GÉNÉRAL À WILNA.--SÉPARATION
DES DEUX CORPS RUSSES.--CONQUÊTE DE TOUTE LA LITHUANIE.--LE QUARTIER
GÉNÉRAL À GLUBOKOÉ.--MOUVEMENTS DES RUSSES.--COMBATS DEVANT
WITEPSK.--PRISE DE CETTE VILLE.--CANTONNEMENTS[22].
Depuis le traité de paix conclu à Tilsitt et renouvelé à Erfurth,
plusieurs causes de mécontentement s'étaient élevées entre la France et
la Russie. L'Empereur Napoléon s'était emparé des villes anséatiques, et
principalement du duché d'Oldenbourg, qui appartenait au beau-frère de
l'empereur Alexandre; ses troupes occupaient la Prusse, l'Allemagne tout
entière, et il insistait sur l'adhésion complète de la Russie au système
continental. L'empereur Alexandre refusait de persévérer dans un système
qui eût entraîné la ruine totale du commerce de son empire, et il
exigeait de son côté l'évacuation de la Prusse et des villes
anséatiques. La guerre paraissait inévitable; et, dès l'hiver de 1812,
les deux armées s'avançaient, l'une pour défendre le territoire russe,
l'autre pour l'envahir. Jamais de notre côté l'on n'avait vu réunies de
masses aussi imposantes. Onze corps d'infanterie, quatre corps de grosse
cavalerie et la garde impériale formaient un total de plus de 500,000
hommes, protégés par 1,200 bouches à feu[23]. On avait recruté la
France, l'Italie, l'Allemagne et la Pologne pour former cette
prodigieuse armée; l'Autriche et la Prusse n'avaient pas osé refuser
leurs contingents; on y voyait aussi les troupes de l'Illyrie et de la
Dalmatie, et même quelques bataillons portugais et espagnols, étonnés de
se trouver, à l'autre bout de l'Europe, engagés dans une semblable
cause. La Suède gardait la neutralité; et la paix conclue avec la
Turquie venait de permettre aux Russes de réunir toutes leurs forces
contre une aussi formidable invasion.
Pendant que les différents corps de la Grande Armée traversaient
rapidement l'Allemagne, l'empereur Napoléon s'était établi à Dresde et y
avait convoqué tous les souverains de la Confédération du Rhin, même
l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse. Il passa plusieurs jours à
présider cette assemblée de rois, qu'il paraissait se plaire à humilier
par l'éclat de sa puissance.
J'étais alors chef d'escadron et aide de camp de M. le duc de Feltre,
mon beau-père, ministre de la guerre; je lui témoignai le désir de faire
cette campagne, et, sur sa demande, le prince de Neufchâtel, major
général de la Grande Armée, voulut bien me prendre auprès de lui comme
aide de camp. Au commencement du mois de mai, je me rendis à Posen, où
se réunissait le quartier général. Je passai par Wesel, Magdebourg et
Berlin, que je trouvai transformé en une place de guerre. Afin de ne pas
gêner la marche des troupes et de conserver en même temps la dignité du
roi de Prusse, on avait décidé que ce prince se retirerait à Postdam
avec sa garde, et que Berlin serait commandé par un général français.
Cette capitale, ainsi que tout le reste de la Prusse, était accablée de
logements militaires et de réquisitions de toute espèce. On sait à
quelles vexations étaient exposés les habitants des pays que
traversaient nos armées, mais jamais elles ne furent poussées si loin
qu'à cette époque. C'était peu que l'obligation pour les habitants de
nourrir leurs hôtes suivant l'usage constamment établi pendant notre
séjour en Allemagne; on leur enlevait encore leurs bestiaux; on mettait
en réquisition les chevaux et les voitures que l'on gardait au moins
jusqu'à ce que l'on en trouvât d'autres pour les remplacer. J'ai
rencontré souvent des paysans à cinquante lieues de leurs villages,
conduisant les bagages d'un régiment, et ces pauvres gens finissaient
par se trouver heureux de pouvoir se sauver en abandonnant leurs
chevaux.
Je trouvai à Posen tous les officiers du quartier général, qui n'avaient
pas accompagné l'Empereur à Dresde, ainsi que plusieurs régiments de la
garde impériale, des troupes appartenant aux différents corps d'armée,
des trains d'artillerie, des équipages de toute espèce. Jamais on ne vit
d'aussi immenses préparatifs; l'Empereur avait réuni toutes les forces
de l'Europe pour cette expédition; et chacun, à son exemple, emmenait
avec lui tout ce dont il pouvait disposer. Chaque officier avait au
moins une voiture, et les généraux plusieurs; le nombre de domestiques
et de chevaux était prodigieux.
Bientôt le quartier général se porta à Thorn, et de là à Gumbinen, en
passant par Osterode, Heilsberg et Guttstadt, lieux célèbres dans la
guerre de 1807. L'Empereur nous rejoignit à Thorn et alla visiter
Dantzick et Kœnigsberg avant d'arriver à Gumbinen. Ce fut dans cette
ville que les dernières espérances de paix furent détruites. M. de
Narbonne revint de Wilna, en rapportant le refus de l'empereur Alexandre
aux propositions qu'il avait été lui faire. À son audience de congé, ce
monarque lui dit qu'il se décidait à la guerre; qu'il la soutiendrait
avec constance, et que quand même nous serions maîtres de Moscou, il ne
croirait point sa cause perdue. _En effet, Sire,_ répondit M. de
Narbonne, _vous n'en serez pas moins alors le plus puissant monarque de
l'Asie_. La déclaration de guerre suivit de près cette dernière
démarche; les deux Empereurs annoncèrent chacun par une proclamation
dont le style se ressemblait bien peu. Napoléon s'écriait d'un ton
prophétique: _La Russie est entraînée par la fatalité; il faut que son
destin s'accomplisse_. Alexandre disait à son armée: _Je suis avec vous;
Dieu est contre l'agresseur_.
De Gumbinen, l'armée entra en Pologne pour se rapprocher du Niémen. En
passant la frontière, nous fûmes frappés de l'étonnant contraste que
présentent ces deux pays, et du changement subit de mœurs des habitants.
Tout annonce dans la Prusse l'aisance et la civilisation; les maisons
sont bien bâties; les champs cultivés; dès qu'on entre en Pologne, on ne
rencontre que l'image de la servitude et de la misère, des paysans
abrutis, des Juifs d'une horrible saleté, des campagnes à peine
cultivées, et, pour maisons, de misérables cabanes aussi sales que leurs
habitants.
L'armée russe réunie à cette époque sur les bords du Niémen était
divisée en première et deuxième armée: la première commandée directement
par le général Barklay de Tolly, généralissime, défendait les passages
aux environs de Kowno; la deuxième, commandée par le prince Bagration,
défendait Grodno. Toutes deux formaient un total de 230,000 hommes; à
l'extrême gauche, 68,000 hommes, commandés par le général Tormasow,
couvraient la Volhynie; à l'extrême droite, 34,000 hommes défendaient la
Courlande: la Russie avait donc 330,000 hommes sous les armes, et la
France environ 400,000.
Dans cet état de choses, le plan de l'empereur Napoléon fut promptement
conçu. Il se décida à forcer le passage du Niémen auprès de Kowno, et à
marcher rapidement en Lithuanie, afin de séparer le général Barklay du
général Bagration. Après avoir dirigé le deuxième corps sur Tilsitt pour
attaquer la Courlande, et placé les cinquième, septième et huitième
corps à Novogrodeck, devant le prince de Bagration, il se porta lui-même
sur le Niémen avec la garde impériale, les premier, deuxième, troisième
et quatrième corps, et les deux premiers corps de cavalerie. Les bords
du Niémen furent reconnus; le point de passage fixé un peu au-dessus de
Kowno. L'armée s'y réunit, le 23 juin, à l'entrée de la nuit; trois
ponts furent construits en un instant.
Le jour paraissait à peine, et déjà le premier corps était passé. Les
deuxième et troisième, ainsi que la réserve de cavalerie, le suivirent.
Les tentes de l'Empereur furent placées sur une hauteur qui domine la
rive opposée. C'est là que nous nous étions réunis pour contempler ce
magnifique spectacle. Le général Barklay, n'ayant qu'une division sur ce
point, ne put s'opposer au passage. Kowno fut occupé sans résistance, et
l'Empereur y porta son quartier général. De là les différents corps
d'armée marchèrent sur Wilna. Le général Barklay se retirait à leur
approche. Je fus plusieurs fois envoyé en mission auprès des généraux
qui commandaient nos troupes, et j'eus lieu d'admirer la tenue des
régiments, leur enthousiasme, l'ordre et la régularité de leurs
mouvements. L'Empereur rejoignit l'avant-garde le 27 au soir, et le
lendemain matin, après une légère résistance, nos troupes entrèrent dans
Wilna, où elles furent reçues avec acclamations.
La campagne était commencée depuis cinq jours, et déjà le projet de
l'Empereur avait réussi: les deux armées russes étaient séparées; le
général Barklay fit sa retraite sur le camp retranché de Drissa, sur la
Dwina, découvrant ainsi la Lithuanie pour couvrir la route de
Pétersbourg. Le général Bagration abandonna les bords du Niémen pour
s'efforcer de le rejoindre; mais nos troupes étaient déjà placées entre
deux. Pendant le séjour de l'Empereur à Wilna, les corps de la Grande
Armée, se répandant dans la Lithuanie, poursuivaient sur toutes les
directions les deux armées russes; le roi de Naples, avec la cavalerie
et les deuxième et troisième corps, suivait le mouvement de retraite du
général Barklay dans la direction de Drissa. Le premier corps, sur la
route de Minsk, coupait la communication au prince Bagration, que les
cinquième, septième et huitième serraient de près[24]. Les quatrième et
sixième corps restaient aux environs de Wilna, dont la garde impériale
formait la garnison. Chaque jour était marqué par un succès; chaque
officier envoyé en mission rapportait une heureuse nouvelle. Cependant
la saison nous favorisait peu; à une chaleur étouffante succéda bientôt
une pluie par torrents; ce changement subit de température, joint à la
difficulté de se procurer des fourrages, causa une grande mortalité
parmi les chevaux de l'armée, le mauvais temps acheva de gâter des
chemins qui ne consistent souvent qu'en de longues pièces de bois jetées
sur des marais. Le manque de subsistances se faisait déjà sentir;
l'armée vivait des ressources du pays; et ces ressources, peu
considérables par elles-mêmes, l'étaient bien moins encore avant la
moisson; déjà les soldats se livraient à l'indiscipline et au
pillage[25], mais tout semblait justifié par le succès.
Cependant l'Empereur songeait à profiter de l'importante conquête qu'il
venait de faire si heureusement dès les premiers jours de la campagne.
La situation géographique de Wilna fixa d'abord son attention. La
rivière de la Vilia, qui la traverse, est navigable jusqu'au Niémen,
ainsi que le Niémen jusqu'à la mer. Cette considération engagea
l'Empereur à faire de Wilna son principal dépôt. On transporta les
magasins préparés à Dantzick et à Kœnigsberg; on éleva divers ouvrages
de fortification pour mettre la ville à l'abri d'un coup de main. En
même temps, Napoléon ne négligea rien pour tirer parti de l'importance
politique de la capitale de la Lithuanie. À peine étions-nous maîtres de
Wilna que la noblesse lithuanienne lui demandait le rétablissement du
royaume de Pologne. Une diète assemblée à Varsovie par sa permission
prononça ce rétablissement et envoya une députation à Wilna pour
demander l'adhésion de la Lithuanie et solliciter la protection de
l'Empereur. Dans une réponse assez ambiguë, Napoléon leur fit entendre
qu'il se déciderait après l'événement, en déclarant cependant qu'il
avait garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de son territoire, et
que par conséquent, il fallait renoncer à la Gallicie. Cette réponse
évasive, loin de décourager les Polonais, ne fit qu'enflammer leur zèle;
ils se livrèrent avec transport à l'espoir de recouvrer leur
indépendance. La délibération du grand-duché de Varsovie, portant le
rétablissement du royaume de Pologne, fut acceptée solennellement par la
Lithuanie. Cette cérémonie eut lieu dans la cathédrale de Wilna, où
toute la noblesse s'était réunie. On y voyait les hommes revêtus de
l'ancien costume polonais, les femmes parées de rubans rouges et violets
aux couleurs nationales. Après une messe solennelle, l'acte d'adhésion
fut lu et accepté avec acclamations; on chanta le _Te Deum_, et, tout de
suite après la cérémonie, l'acte d'adhésion fut porté chez le duc de
Bassano, pour le présenter à l'Empereur, qui le reçut avec
bienveillance. Aussitôt l'on organisa un gouvernement civil de la
Lithuanie, dont la première opération fut d'ordonner de grandes levées
d'hommes. Au milieu de ces préparatifs, les assemblées, les bals, les
concerts se succédaient sans interruption. Témoins de ces fêtes, nous
avions peine à reconnaître la capitale d'un pays ravagé par deux armées
ennemies et dont les habitants étaient réduits à la misère et au
désespoir; et si les Lithuaniens eux-mêmes paraissaient quelquefois s'en
souvenir, c'était pour dire qu'aucun sacrifice ne devait coûter à des
Polonais lorsqu'il s'agissait du rétablissement de leur patrie[26].