qui manœuvra pour tourner la droite des Russes et les couper de
Kœnigsberg. Benningsen, renonçant à l'offensive, se retira par les deux
rives de l'Alle jusqu'à Heilsberg, qu'il avait entouré d'ouvrages de
campagne. Il fut attaqué le 10 en avant de cette ville par le prince
Murat et Davout, qui n'attendirent ni la présence ni les ordres de
l'Empereur. Après une journée de carnage les troupes bivouaquèrent sur
le terrain. Le lendemain 11, Benningsen continua la retraite en suivant
les bords de l'Alle jusqu'à Friedland. Là, il s'arrêta pour livrer
bataille; il eût été plus sage de descendre l'Alle jusqu'à la Prégel, de
se placer ensuite derrière ce fleuve en couvrant Kœnigsberg. La
résistance que lui avaient fait éprouver nos corps détachés devait lui
apprendre à quel danger il s'exposait en combattant l'armée entière
commandée par Napoléon. Je ferai encore moins le récit de cette bataille
que des autres, puisque je n'y ai point assisté; je dirai seulement
quelques mots sur la part que le 6e corps y a prise. Friedland est situé
sur la rive gauche de l'Alle. L'armée russe fut rangée en bataille en
avant de cette ville. Le maréchal Lannes, arrivé le premier sur le
terrain, engagea l'affaire et soutint l'effort de l'armée russe pendant
une partie de la journée. Napoléon et les autres corps n'arrivèrent
qu'un peu tard. Le 6e, resté en arrière après la glorieuse retraite de
Deppen, prit, le soir, la droite de l'armée en s'appuyant à l'Alle. On
m'a conté que dans ce moment le maréchal Ney, voyant la plaine occupée
par une nombreuse cavalerie russe, voulut la faire charger par quelques
escadrons de la garde impériale qui se trouvaient là. Le colonel ayant
observé qu'il ne pouvait agir sans l'ordre des généraux de la garde, le
maréchal pour toute réponse fit charger son peloton d'escorte commandé
par un excellent officier, qui ramena la cavalerie russe sur la garde
impériale, et la força ainsi de combattre. Dans ce moment décisif,
Napoléon chargea le maréchal Ney d'enlever la ville de Friedland et les
ponts par lesquels l'ennemi communiquait avec la rive droite de l'Alle.
Le 6e corps, disposé en échelons par régiments la droite en tête, marcha
sous le feu de l'infanterie russe, secondée par leur nombreuse
artillerie et d'autant plus redoutable que d'autres batteries placées
sur la rive droite prenaient en flanc les échelons. Pour la première
fois les régiments du 6e corps furent ébranlés. Le désordre commença à
l'échelon de droite, composé de la 1re brigade de la 1re division, parce
que l'on voulut faire relever par le 39e le 6e qui avait beaucoup
souffert et qui manquait de munitions. Ce mouvement au milieu du feu de
l'ennemi amena quelque confusion, et le désordre se communiqua
promptement de la droite à la gauche à tous les échelons, qui voyaient
la nombreuse cavalerie russe s'apprêter à les charger. On peut juger de
la colère du maréchal Ney. Heureusement, le 59e régiment, qui formait le
dernier échelon, se maintint. La division Dupont, placée à la gauche du
6e corps, appuya ce régiment. Les dragons de la Tour-Maubourg
repoussèrent la cavalerie ennemie. Une nombreuse artillerie commandée
par le général Senarmont vint secourir la faible artillerie du 6e corps.
Tous les régiments ralliés marchèrent en avant. Cette fois la ville de
Friedland fut emportée et les ponts rompus. L'aile droite des Russes,
repoussée à son tour, voulut rentrer dans Friedland, et un nouveau
combat s'engagea dans la ville en flammes. Les Russes essayèrent de se
sauver en traversant l'Alle à gué, et beaucoup se noyèrent. La victoire
était complète. L'ennemi eut 25,000 hommes hors de combat; nous prîmes
80 bouches à feu, et sur 80,000 hommes qui composaient notre armée,
55,000 à peine avaient été engagés. Pendant cette terrible bataille le
maréchal Soult était entré à Kœnigsberg. L'armée russe se retira
derrière le Niémen suivie par l'armée française. L'armistice fut conclu
le 22 juin, et la paix signée enfin à Tilsitt le 8 juillet.
Tels furent les récits de mes camarades, récits entremêlés de mille
autres détails. Je sentis plus vivement encore le regret d'avoir été
séparé d'eux, et d'avoir passé dans la frivolité ou dans la tristesse le
temps consacré à de si éclatants triomphes. J'allai visiter les
cantonnements du 6e corps, et en particulier celui du 59e régiment, que
je revis avec une grande émotion. M. Baptiste, déjà chef de bataillon au
50e, venait d'être nommé colonel du 25e léger; je l'en félicitai de tout
mon cœur. M. Mazure, mon ancien capitaine, avait été tué en conduisant
un peu imprudemment dans une affaire la compagnie de voltigeurs qu'il
méritait bien de commander. Je n'avais pas eu besoin de sa mort pour lui
pardonner ses anciens torts envers moi. Au reste, le régiment avait peu
souffert.
Le maréchal Ney, en quittant l'armée, m'avait laissé l'ordre de venir le
rejoindre à Paris. J'achetai une calèche, qui cassa cinq ou six fois en
route selon l'usage; et voyageant jour et nuit, ce qui était aussi dans
nos habitudes, j'arrivai à Paris au mois de septembre 1807, et je
retrouvai ma famille.
On peut juger des transports qui m'accueillirent après trois ans
d'absence, interrompus seulement par un voyage de huit jours en partant
du camp de Montreuil. Mais je ne saurais peindre avec quelle émotion
furent écoutés les récits que je viens de tracer. Mes parents se crurent
revenus au temps des héros d'Homère. Ils crurent entendre raconter les
combats de l'Iliade, les voyages de l'Odyssée; et, de fait, les
événements auxquels j'ai assisté sont d'une telle importance que, même
pour des lecteurs indifférents, le récit de la très-petite part que j'y
ai prise ne sera peut-être pas dépourvu de quelque intérêt.
CHAPITRE VII.
CAMPAGNE D'ESPAGNE.--CAMPAGNE D'ALLEMAGNE EN 1809.
I.
CAMPAGNE D'ESPAGNE EN 1809.
Je n'ai point à raconter la guerre d'Espagne, qu'on appelle à juste
titre la guerre de l'Indépendance; je n'y ai assisté que pendant trois
mois (novembre et décembre 1808, janvier 1809). C'est seulement alors,
que Napoléon a commandé ses armées en personne. Voici à quelle occasion
j'ai fait cette courte campagne.
Je venais de me marier. Le duc de Feltre, ministre de la guerre, mon
beau-père, regrettant toujours de ne pouvoir suivre l'Empereur à
l'armée, voulut au moins se faire remplacer par ses aides de camp.
Assurément il ne me convenait pas de solliciter une exception. La
question était de savoir en quelle qualité je serais employé. Je ne
voulais pas entrer dans un régiment qui pouvait rester en arrière ou
tenir garnison dans quelque place. M. le maréchal Ney venait d'être
appelé en Espagne. J'étais sûr qu'auprès de lui il y aurait de la gloire
à acquérir ou au moins des dangers à courir. On a vu dans ce qui précède
combien j'avais eu à me louer de ses bontés pour moi. Il m'en donna une
nouvelle preuve en me permettant de faire encore cette campagne comme
son aide de camp.
Je raconterai donc ce qui s'est passé sous mes yeux, en faisant précéder
mon récit de courtes observations sur l'ensemble des événements.
Depuis quelque temps, nos troupes, sous différents prétextes, avaient
occupé les principaux points de l'Espagne; et Napoléon s'en croyait le
maître, lorsqu'il manda à Bayonne la famille royale, à laquelle il
imposa son abdication. Cette nouvelle produisit en Espagne un effet
terrible, et l'insurrection éclata de toutes parts. Des exemples sévères
et quelques avantages remportés par nos généraux sur différents points
en arrêtèrent d'abord le progrès, mais la malheureuse affaire du général
Dupont à Baylen porta au comble l'enthousiasme des Espagnols et doubla
les forces de l'insurrection. Dès le mois d'août, l'armée française
n'occupait plus que la ligne de l'Ebre.
Napoléon ne perdit point de temps pour réparer ce désastre. Il appela en
Espagne les 1er et 6e corps de la Grande Armée restés en Allemagne,
trois divisions de dragons, deux divisions de l'armée d'Italie.
Les maréchaux Victor et Ney conservèrent les commandements des 1er et 6e
corps; d'autres troupes furent mises sous les ordres des maréchaux
Bessières, Lannes, Moncey, Lefèvre.
Le passage en France de ces différents corps fut une marche triomphale.
Les municipalités de toutes les villes rivalisèrent de zèle pour leur
réception. Partout on organisa des fêtes militaires; partout des
banquets leur furent offerts. Les compliments, les harangues, les
chansons militaires se succédaient pour célébrer les triomphes de la
Grande Armée et pour en prédire de nouveaux. Hélas! cet espoir fut
cruellement trompé.
Napoléon voulait avoir sous ses ordres cent à cent vingt mille hommes de
bonnes troupes. Il espérait en quelques mois venger l'honneur de nos
armes, ramener son frère à Madrid, lui soumettre l'Espagne entière. Il
se hâterait ensuite de revenir à Paris, car les dispositions hostiles de
l'Autriche lui causaient déjà quelque inquiétude.
Napoléon, selon son énergique expression, disait:
«_J'ai envoyé aux Espagnols des agneaux qu'ils ont dévorés; je vais leur
envoyer des loups qui les dévoreront à leur tour_.» Il était bien temps
en effet de reprendre l'ascendant que des revers inattendus venaient de
nous faire perdre. On avait vu les Français repoussés jusqu'à la ligne
de l'Ebre par des Espagnols à peine organisés, et dont le triomphe
semblait encore redoubler la haine. Le général Dupont avait capitulé à
Baylen, le général Junot à Lisbonne. L'armée anglaise, après avoir ainsi
délivré le Portugal, allait se joindre aux Espagnols; encore un effort,
et l'Espagne entière serait délivrée.
Voici donc le plan de campagne qu'ils adoptèrent:
L'armée française étant réunie sur l'Ebre autour de Vittoria, ils
entreprirent de l'envelopper en la tournant d'un côté par Pampelune, de
l'autre par Bilbao. La gauche (45,000 hommes), commandée par Blake,
marcha sur Bilbao; la droite (18,000 hommes), par Palafox, sur
Pampelune; Castanos (30,000 hommes), au centre, occupait la droite de
l'Ebre autour de Logrono. Il devait se joindre à l'armée de droite,
quand le mouvement pour envelopper l'armée française serait en pleine
exécution.
Napoléon, déjà établi à Vittoria, pénétra le projet des ennemis et s'en
félicita. Il savait bien que ni la droite ni la gauche des ennemis ne
pourraient vaincre la résistance des admirables troupes, des habiles
généraux qu'il leur opposerait, et que lui-même, partant de Vittoria,
écraserait l'une après l'autre la droite et la gauche des ennemis, qui
chercheraient vainement à se réunir. Il blâma même ses généraux de
s'être engagés précipitamment avant son arrivée.
Quoi qu'il en soit, ces avantages partiels ayant rétabli la confiance
dans notre armée, Napoléon n'hésita plus à marcher sur Burgos, dont il
s'empara, après avoir mis ses défenseurs dans une déroute complète.
Pendant ce temps, la gauche de l'ennemi fut battue par le maréchal
Victor à Espinosa, les 10 et 11 novembre, et presque entièrement
détruite.
Bientôt après, la droite éprouva le même sort au combat de Tudéla (23
novembre). Les débris de cette armée, poursuivis par le maréchal Lannes,
se retirèrent partie vers Saragosse, partie sur la route de Madrid, sous
la conduite des généraux Castanos et Palafox.
Napoléon continua sa marche sur Madrid pour rétablir le roi Joseph dans
sa capitale, et en même temps pour prévenir l'armée anglaise, qui, après
avoir débarqué à Samtander, s'avançait dans la Vieille Castille.
Il prescrivait au maréchal Ney, à peine rendu à Aranda sur la route de
Madrid, de se porter à gauche par Osma et Soria, pour se placer sur les
derrières de Castanos et Palafox, qui, dans leur retraite après
l'affaire de Tudéla, allaient être attaqués en tête par les maréchaux
Lannes et Moncey, et pouvaient ainsi être détruits.
C'est sur ces entrefaites que je rejoignis le maréchal Ney. Je passai la
frontière le 10 novembre, en voyageant avec mes chevaux, et le 19
j'atteignis Aranda, sur la route de Madrid. Après quelques incertitudes
sur la marche du maréchal Ney, j'appris enfin qu'il avait pris la route
de Soria, ainsi que je viens de le dire, et je le joignis le 22 dans
cette ville, en passant par Osma et Berlinga.
J'étais depuis peu de jours en Espagne, et déjà je remarquai la
différence de cette guerre avec celles que nous avions faites
précédemment. Nous n'avions à combattre en Allemagne que les armées
ennemies. La victoire nous rendait maîtres du pays. Les habitants se
soumettaient tristement, mais avec calme. Si les désordres que nous ne
commettions que trop souvent les irritaient contre nous, il était facile
de les ramener avec de bons procédés. Ici, la haine était profonde,
ardente, irréconciliable. On peut dire que toute la nation était armée
contre nous, et nous ne possédions en Espagne que le terrain occupé par
nos troupes. Les maraudeurs de notre armée, fort nombreux à cette
époque, commettaient mille excès. Les cruautés commises contre nous
semblaient aux Espagnols une vengeance légitime. Elles étaient même
autorisées par la religion. J'ai trouvé dans un catéchisme l'article
suivant:
_Est-il permis de tuer les Français? Non, excepté ceux qui sont sous les
drapeaux de Napoléon._
Aussi existait-il entre eux et nous, une émulation de cruauté dont les
détails feraient frémir. Même en notre présence, les Espagnols ne
dissimulaient pas leurs sentiments. Un paysan, devant qui nous parlions
du roi d'Espagne, ne craignit pas de nous dire: _Quel roi? le vôtre ou
le nôtre?_ Les officiers de notre armée, les soldats eux-mêmes
paraissaient attristés et inquiets. Accoutumés à vaincre l'ennemi sur le
champ de bataille, ils comprenaient que la bravoure et l'art militaire
sont impuissants à réduire une population tout entière, qui combat pour
sa religion et son indépendance.
Je reçus à l'état-major du maréchal Ney le bienveillant accueil auquel
j'étais accoutumé.
J'ai dit que le maréchal avait été envoyé sur cette route pour
poursuivre Castanos et lui couper la retraite, mais les renseignements
étaient difficiles à obtenir dans un pays dont les habitants fuyaient à
notre approche, ou bien ne nous donnaient que de fausses nouvelles. Le
maréchal Ney ignorait les résultats du combat de Tudéla; on chercha même
à lui faire croire que le maréchal Lannes avait été battu. Il ignorait
également la marche de Castanos, que l'on disait être à la tête de 60 ou
80,000 hommes; comme il n'en avait lui-même que 14 ou 15,000, il
craignit de les exposer, et il passa trois jours à Soria pour attendre
des renseignements qui n'arrivaient pas. Or le combat de Tudéla ayant eu
lieu le 22, s'il eût marché sur Agreda le 23, il se trouvait sur les
derrières de Castanos et complétait sa défaite. L'Empereur lui en fit
des reproches avec les égards dus à son mérite, et en tenant compte des
motifs qui pouvaient expliquer cette irrésolution.
Le maréchal Ney continua donc sa route et arriva le 28 novembre à
Alagon, devant Saragosse, en passant par Agreda et Tarrazona. Le
maréchal Moncey était à Alagon, occupé des préparatifs du siége de
Saragosse. L'Empereur blâma encore ce mouvement, disant que le maréchal
Ney ne devait point mêler ses troupes avec celles du maréchal Moncey,
qui restait chargé du siége; que, pour lui, il ne devait s'occuper qu'à
poursuivre Castanos.
Le soir même de notre arrivée à Alagon (28 novembre), le maréchal
demanda l'aide de camp de service pour l'envoyer au quartier général de
l'Empereur; j'étais de service et je fus donc désigné. La mission était
dangereuse: l'Empereur marchait sur Madrid par la grande route d'Aranda;
il devait se trouver près de cette capitale. On ne pouvait prendre la
route directe par Catalayud. Il fallait donc gagner Aranda par le chemin
que nous venions de parcourir et reprendre ensuite la grande route de
Madrid; mais partout les populations étaient exaspérées et l'on devait
craindre qu'elles ne voulussent exercer leur vengeance sur un officier
isolé, comme il n'y en avait déjà que trop d'exemples. Aussi mes
camarades me regardaient-ils comme perdu. On en fit même l'observation
au maréchal Ney; car enfin je n'étais pas son aide de camp. J'en faisais
seulement le service pour cette campagne, et c'était mal récompenser mon
zèle que de m'envoyer à une mort presque certaine. Le maréchal, après un
instant de réflexion, répondit que puisqu'il avait parlé d'un de ses
aides de camp, il ne pouvait pas désigner d'autre officier; que l'aide
de camp de service devait marcher, et que je ne souffrirais pas
d'ailleurs qu'on en mît un autre à ma place. _La mission_, ajouta-t-il,
_est dangereuse sans doute, mais moins qu'on ne le suppose; les
populations, encore agitées et effrayées par notre passage, n'ont pas eu
le temps de se concerter pour agir; je pense donc qu'avec du sang-froid
et de la résolution, personne n'osera l'arrêter_. Cette confiance
encouragea la mienne; et l'on va voir que l'entreprise, un peu
téméraire, eut un plein succès.
Je partis le soir même, sous la conduite d'un guide espagnol. Il me
conduisit à Malien par des chemins de traverse. Je ne reconnus pas la
route par laquelle nous avions passé la veille; j'en fis l'observation,
non sans quelque inquiétude. Mon guide me répondit qu'il avait quitté la
grande route, parce qu'elle nous conduirait dans un village où je
pourrais être arrêté. Nous arrivâmes en effet sans encombrer à Malien,
et la rare fidélité de ce premier guide me parut d'un bon augure pour le
succès de mon périlleux voyage. Je trouvai ensuite, de distance en
distance, des postes de cavalerie française qui me fournissaient un
cheval et un cavalier d'escorte. Partout les populations étaient
inquiètes, agitées, incertaines. Je trouvai sur la route beaucoup de
traînards et de maraudeurs de notre corps d'armée; je les grondai de
rester en arrière, quoique au fond du cœur je fusse charmé de les
trouver sur mon chemin. À Tarrazona, pendant qu'on sellait mon cheval,
un hussard fit partir un pistolet par mégarde, un rassemblement
considérable et assez menaçant se forma aussitôt devant la porte. Le
brigadier voulait faire monter à cheval et disperser le rassemblement;
c'était le meilleur moyen de se faire massacrer. Je l'en empêchai et je
sortis avec le hussard qui m'accompagnait. Les groupes s'écartèrent pour
me laisser passer, et je traversai la ville au petit pas, donnant et
recevant des saluts. Je trouvai sur toute ma route les habitants dans
une attitude hostile; leurs visages portaient l'empreinte de la haine et
de la frayeur. À mon approche, des groupes se formaient et se
dissipaient aussitôt. Si je n'ai pas été massacré, assurément ce n'est
que par la crainte des représailles. J'arrivai ainsi à Aranda le 30
novembre, après avoir marché jour et nuit. Je suivis alors la grande
route de Madrid. Les dangers étaient passés, car je me trouvais au
milieu des corps d'armée qui marchaient à la suite de l'Empereur; mais
les chevaux de poste avaient été enlevés, et il n'existait aucun moyen
de correspondance. Je voyageais presque toujours à pied, singulière
manière de porter des dépêches. Tout était ravagé sur la route, où l'on
ne trouvait pas plus de vivres que de chevaux. Après avoir traversé le
champ de bataille de Somosierra, je trouvai enfin l'Empereur, le soir du
3 décembre, au château de Chamartin, devant Madrid. La ville se rendit
le lendemain.
Aussitôt après mon départ, le maréchal Ney recevait l'ordre de se rendre
lui-même à Madrid par Catalayud, Siguenza et Guadalaxara; je ne pouvais
aller isolément à sa rencontre par cette route. Le prince de Neuchâtel
me garda à Madrid jusqu'au 10; le maréchal Ney était alors à
Guadalaxara. La proximité de cette ville me permit d'aller l'y joindre
sans danger. Ce ne fut donc qu'au bout de douze jours que je pus lui
rendre compte de ma singulière mission. Ses aides de camp m'embrassèrent
tous comme un homme échappé du naufrage. Le corps d'armée du maréchal
Ney vint tenir garnison à Madrid le 14. L'Empereur le passa en revue un
des jours suivants. Ce corps d'armée fut ensuite destiné, ainsi que
celui du maréchal Soult, à poursuivre l'armée anglaise commandée par le
général Moore, qui se retirait à travers le royaume de Léon et la Galice
pour s'embarquer à la Corogne. Le maréchal Ney devait former la réserve
du maréchal Soult.
Nous partîmes le 20 décembre pour Astorga, où nous arrivâmes le 2
janvier, en passant par Guadarrama, Tordesillas, Rioseco. La rigueur du
temps rendit pénible et même dangereux le passage de la montagne du
Guadarrama.
L'Empereur suivit la même route jusqu'à Astorga, et retourna ensuite à
Valladolid. Le maréchal Soult, qui nous précédait, suivait les Anglais
dans leur retraite, qu'ils conduisirent avec habileté. On lui avait
donné la brigade de cavalerie légère du maréchal Ney, commandée par le
général Colbert, qui fut tué, le 3 janvier, à Carcabelo, dans une
affaire d'avant-garde, qu'il dirigeait comme toujours avec sa téméraire
valeur. Cette nouvelle nous causa une profonde douleur. Tous les aides
de camp du maréchal Ney étaient dévoués au général Colbert, qui leur
témoignait la plus grande bonté. On a dit qu'il avait exprimé le regret
d'être enlevé si tôt à la carrière qui s'ouvrait devant lui. Ce n'est
point exact: il a été tué sans pouvoir proférer une parole.
Le maréchal Soult continua à poursuivre les Anglais sans réclamer
l'assistance du maréchal Ney, qui resta toujours en réserve, soit à
Astorga, soit à Lugo. Après avoir perdu la bataille de la Corogne, les
Anglais s'y embarquèrent le 17 et le 18; ils perdirent dans cette
retraite six mille hommes, trois mille chevaux, un matériel
considérable.
Le départ de l'armée anglaise nous rendait maîtres de tout le pays. Le
maréchal Ney fut chargé d'occuper la Galice, et le maréchal Soult de
s'approcher des frontières du Portugal.
Je passai huit jours à Lugo, et, au moment de partir pour la Corogne, le
maréchal voulut bien m'engager à retourner à Paris pour prendre part à
la campagne qui se préparait contre l'Autriche. Il me proposa seulement
de retarder de quelques jours, si j'étais curieux de voir la Corogne. Je
n'acceptai point, et je fis très-bien. Il n'y avait pas une minute à
perdre pour la campagne d'Autriche. D'ailleurs, huit jours après mon
passage, les communications étaient interceptées et tous nos postes
égorgés. Saint-Simon, aide de camp du maréchal, qui retournait aussi en
France, m'accompagna; et je fus heureux de trouver un tel compagnon de
voyage pour une route pénible, longue et dangereuse. Notre voyage eut
lieu plus tranquillement qu'on n'eût osé l'espérer. Nous trouvâmes
partout des postes de correspondance, dont les commandants nous
fournissaient des chevaux. Nous arrivâmes le 1er février à Valladolid,
et des relais de poste nous conduisirent à Bayonne et de là à Paris.
II.
CAMPAGNE D'ALLEMAGNE EN 1809.
J'arrivais d'Espagne, quand je dus repartir de Paris pour cette nouvelle
campagne. Le prince de Neuchâtel voulut bien m'adjoindre à ses aides de
camp (j'étais capitaine aide de camp du duc de Feltre, mon beau-père).
Je n'écris pas mon journal qui n'offrirait point d'intérêt, n'ayant eu
aucune mission; je n'ai fait que suivre le grand quartier général. Je
n'écris donc que quelques mots pour compléter mon histoire militaire.
Cette campagne avait succédé si vite à la campagne d'Espagne que
l'Empereur n'avait dans les premiers temps personne auprès de lui, et
que nous arrivâmes successivement, sans chevaux, sans équipages. C'était
chose curieuse que de voir les officiers du grand quartier général
montés sur des chevaux de paysans; d'autres officiers de la maison
civile de l'Empereur remplaçant avec zèle et intelligence ceux qui
n'avaient pu encore arriver.
Je rejoignis l'Empereur sur le premier champ de bataille, à Abensberg
(20 avril); deux jours après, à Eckmülh, le général Cervoni fut tué à
mes côtés, et je fus témoin des regrets que l'Empereur donna à cet
ancien compagnon d'armes.
Après la prise de Ratisbonne, je suivis le quartier général à Vienne, et
à l'affaire d'Aspern (21 mai), étant envoyé près du général Nansouty, je
reçus au genou gauche une forte contusion qui me força de me rendre à
Vienne, et me priva d'assister à la bataille d'Essling, le lendemain 22.
Le temps qui s'écoula jusqu'à la reprise des hostilités me permit de me
rétablir, et j'étais présent à Wagram et à la suite des hostilités
jusqu'à l'armistice de Znaym. L'Empereur, pour récompenser ma bonne
volonté, et plutôt ce que j'aurais voulu faire que ce que j'avais fait,
me nomma chef d'escadron et baron de l'Empire, avec une dotation de
4,000 francs en Hanovre.
III.
MISSION À L'ARMÉE DE CATALOGNE EN 1811.