Au bout de quinze jours je partis pour Wilna, où je menai une vie toute

différente.

Le général Korsakoff, gouverneur de cette ville, m'accorda la même

hospitalité. Wilna se trouvant loin du théâtre de la guerre, j'y

circulai librement. Je louai une très-petite chambre, et mon couvert

était mis tous les jours à la table du gouverneur. Le général Korsakoff

se plaisait à parler de ses campagnes, surtout de la célèbre bataille de

Zurich, qu'il avait perdue contre Masséna, et que, d'après ses

explications, il devait gagner: faiblesse ordinaire à tous les

militaires, comme on voit les parents préférer leurs enfants contrefaits

ou idiots. Un jour même, en passant en revue les généraux français, il

me dit que Masséna avait peu de talent. «_C'est possible_, répondis-je,

_mais convenons qu'il a toujours eu du bonheur_.» Je n'ai pas besoin

d'ajouter que Korsakoff était un homme de peu d'esprit, bon homme

d'ailleurs, un peu kalmouk de figure et de manières. Il élevait deux

enfants naturels; l'aîné à quatorze ans annonçait la brutalité de

l'ancien caractère russe; il maltraitait et avec le plus cruel

sang-froid son frère, enfant de huit ans. Un jour en nous promenant, je

ne sais ce que fit celui-ci qui contraria l'aîné: «_Nous verrons cela

plus tard_, lui dit-il.» La promenade s'acheva gaiement, et en rentrant

il emmena son frère dans sa chambre pour lui donner des coups de bâton.

Je fus également bien reçu par le gouverneur civil, M. Bagmewski, et

j'avais mon couvert mis chez l'un des gouverneurs comme chez l'autre.

C'est la grande politesse du pays. Il y a toujours un certain nombre de

couverts vides pour les personnes que l'on autorise à venir demander à

dîner, et cette autorisation n'est point une vague formule de politesse.

Le maître de la maison vous adresse des reproches si vous n'en profitez

pas.

M. Bagmewski avait épousé mademoiselle Mileykho, Polonaise fort belle,

plus jeune que lui, et heureusement n'ayant de passion que pour la

toilette. Sa sœur Marie me frappa davantage. Son agréable caractère, ses

manières, moitié polonaises, moitié françaises, plaisaient autant que sa

figure, et je ne doute pas qu'à Londres ou à Paris elle n'eût eu autant

de succès qu'à Wilna. On pense bien que je fréquentais la maison du

gouverneur civil plus que celle du gouverneur militaire, et que la

société de deux belles femmes fort aimables pour moi me semblait

préférable à celle de deux enfants mal élevés. Seulement nous étions

convenus de ne jamais parler de la guerre, pour tâcher d'oublier que le

frère des dames, et un frère fort aimé d'elles, était mon ennemi.

Je fis également connaissance avec Mme de Choiseul, née Potocka, dont le

mari, fils du comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur à Constantinople,

s'était établi en Pologne. Mme de Choiseul, belle et aimable, était fort

liée avec Mme Franck. M. Franck, fils du célèbre docteur, passait

lui-même pour un bon médecin; Mme Franck avait une belle voix et un

talent qui eussent fait honneur à une artiste.

Je voyais presque journellement les personnes dont je viens de parler,

qui toutes me semblaient aimables, car elles l'étaient pour moi. Il y

avait peu de soirées priées, peu de grandes réunions, mais toujours du

monde; un théâtre médiocre, quelquefois de la musique, que je faisais

surtout en particulier avec Mme Franck. La société polonaise fréquentait

peu celle-ci. Le zèle pour le rétablissement de la Pologne se montrait

aussi vif en Lithuanie que dans le duché de Posen. On accueillait à

Wilna les prisonniers français comme des frères. On vit des gens du

peuple les embrasser en pleurant, leur porter à boire dans leurs rangs;

on vit un cocher descendre du siège et leur donner tout l'argent qu'il

possédait. Ces démonstrations inquiétaient le gouvernement, au point

qu'un jour, étant allé voir nos malades à l'hôpital, le commandant du

poste, me prenant pour un Polonais, me fit conduire chez le commissaire

de police. On peut donc juger avec quel empressement je fus accueilli

par la société polonaise; mais je leur dis avec franchise qu'étant

prisonnier des Russes, je ne voulais pas me compromettre avec eux; que

je désirais que la politique de l'Empereur lui permît de seconder leurs

vœux, mais qu'enfin il ne s'était pas prononcé à cet égard, et que dans

ma position je ne pouvais voir en eux que des sujets de l'Empereur de

Russie. Ils le comprirent, et je gardai avec eux de bons rapports, en

conservant pour ma société intime les personnes que j'ai nommées,

personnes toutes étrangères ou appartenant au gouvernement russe.

Je trouvai à Wilna le baron de Damas, jeune émigré au service de Russie,

et chargé alors d'instruire des recrues. À vingt-deux ans, on remarquait

déjà en lui la sévérité de principes et l'austérité de maintien qui

l'ont toujours distingué. Je ne puis comprendre que dans une ville de

plaisir comme Wilna, il consacrât son temps à l'instruction de ses

recrues, en se permettant pour distraction quelques parties de whist

avec des personnes âgées. J'admirais d'autant plus ce que je n'aurais

pas eu la vertu d'imiter. Quoique engagé dans un parti différent du

mien, M. de Damas me rechercha le premier; il venait me voir souvent

dans ma petite chambre, et nos longues conversations paraissaient

courtes, tant nous avions mutuellement de choses à nous apprendre. Après

avoir épuisé l'armée russe et l'armée française, il me parla de la

petite cour de Louis XVIII à Mittau, dont on pense bien qu'il était un

des fidèles. Ces détails m'intéressèrent vivement; ils étaient nouveaux

pour moi, les journaux ne prononçant jamais le nom des princes exilés;

d'ailleurs, dans ces conversations sur des sujets souvent délicats, nous

évitions avec soin ce qui aurait pu blesser un de nous deux. Ce ne fut

donc qu'avec une extrême réserve qu'il me témoigna le désir qu'on aurait

à Mittau de me voir me rapprocher de la cause du roi. Je ne répondis à

une pareille insinuation que par le silence.

Je reçus en même temps une lettre d'un autre émigré, ancien ami de ma

famille et présentement à Mittau. Après mille choses aimables, il me

disait qu'un prisonnier pouvait avoir besoin d'argent; il m'offrait donc

sa bourse ou celle de ses amis. Je lui exprimai ma reconnaissance, en

ajoutant que le témoignage de son attachement pour mes parents était

tout ce que je pouvais accepter. Je montrai la lettre au baron de Damas,

en ajoutant que j'aimerais mieux vivre de pain noir que de recevoir de

l'argent de Mittau. Personne ne pouvait mieux comprendre et apprécier un

pareil sentiment.

Deux mois et demi s'étaient écoulés à Wilna fort doucement, fort

agréablement, trop agréablement peut-être pour un prisonnier. Au mois de

juin, on reçut la nouvelle des premiers combats qui signalèrent la

reprise des hostilités. Toute l'armée russe avait attaqué le 6e corps

sans pouvoir l'entamer. Mais ce corps d'armée s'était retiré, les

équipages du maréchal Ney avaient été pris, il n'en fallait pas

davantage pour transformer le combat en victoire. Malgré la connaissance

de la jactance des Russes, cette nouvelle me causa quelque inquiétude.

Mais enfin tout allait s'éclaircir; et, en effet, la bataille de

Friedland amena les conférences de Tilsitt, bientôt suivies de la paix.

Mes lecteurs peuvent donc supposer qu'après un mois encore passé à

Wilna, ma captivité cessa, et qu'elle se termina aussi heureusement

qu'elle avait commencé. Une singulière circonstance en décida tout

autrement.

Un vieux général russe commandait à Wilna sous les ordres du gouverneur.

Le baron de Damas m'avait engagé à lui taire une visite, comme à mon

chef immédiat, en ma qualité de prisonnier de guerre. Je ne m'en souciai

pas, me croyant assez sûr de mon fait par la protection du gouverneur

lui-même. Le général en fut fort choqué. Je consentis à y aller un jour

avec le baron de Damas; mais le mal était fait, et cette visite tardive

me fit peut-être dans son esprit plus de mal que de bien. À la nouvelle

de la reprise des hostilités, le général Korsakoff fut appelé à l'armée,

et le vieux général resté maître de mon sort, se vengea de mon

impolitesse par une brutalité bien digne des anciens Russes. J'appris un

matin que j'allais partir sur-le-champ pour joindre un dépôt d'officiers

français prisonniers à Kostroma, à cent lieues au delà de Moscou, à

trois cents lieues de Wilna. Il ne me fut pas même permis d'aller dire

adieu à mes amis, pas même à madame Bagmewska, femme du gouverneur

civil, dont la maison ne pouvait pas être suspecte. On me permit du

moins de choisir la manière de voyager qui me conviendrait. Un banquier

me donna tout l'argent nécessaire, et un sous-officier, chargé de me

conduire, reçut l'ordre de me traiter avec égards. Ne voulant solliciter

aucune faveur après un traitement si indigne, je demandai à voyager jour

et nuit sans perdre une minute. Le bruit de cet enlèvement se répandit

dans la ville, et affligea doublement mes amis, en leur montrant de quoi

était capable l'autorité qui pesait sur eux. Mon départ fut pour moi un

jour de triomphe. Toute la ville était aux fenêtres. Tous me

souhaitaient un heureux voyage, un prompt retour; plusieurs femmes

agitaient leurs mouchoirs. Le lendemain, elles se plaignirent au général

d'un traitement si brutal et si peu mérité. Il répondit avec plus de

galanterie qu'on ne l'eût attendu de sa part, que, s'il avait cru mon

départ si affligeant pour les dames de Wilna, il m'aurait renvoyé

beaucoup plus tôt.

J'arrivai à Smolensk comme l'éclair. Le gouverneur me logea chez lui et

voulut me garder quelques jours. Son aide de camp m'insinua même

très-clairement de sa part que si je voulais me dire malade je pourrais

rester à Smolensk. Je ne sais quelle folie me porta à refuser cette

nouvelle marque de bienveillance, mais j'ai déjà dit que je ne voulais

solliciter ni accepter aucune faveur. J'en fus puni par une prolongation

de captivité de trois mois, et de trois mois des plus incommodes, des

plus tristes, des plus ennuyeux que j'aie passés en ma vie.

Je partis donc conduit par mon sous-officier, voyageant jour et nuit,

comme je l'avais demandé, prenant à peine le temps de manger et avec la

rapidité de Mazeppa emporté par un cheval sauvage. Une petite charrette

non suspendue, couverte de paille, et qu'on changeait à chaque relais,

contenait le postillon, le sous-officier et moi. Un seul cheval nous

menait au grand galop. Il fallait ma jeunesse, ma santé, pour supporter

de pareilles fatigues. Je passais les jours et les nuits à dormir dans

cet étrange équipage. Quand nous nous arrêtions pour manger, ma figure

devenait l'objet de la curiosité générale. Un jour que la chaleur et la

poussière m'avaient causé un gonflement à l'œil, je fis dans une auberge

une fumigation à l'eau bouillante; les habitants du village, se pressant

à la porte, regardaient avec terreur cette tête couverte d'un voile et

exposée à la vapeur. Ils me croyaient occupé d'une opération

cabalistique; et assurément, s'il eût éclaté en ce moment un coup de

tonnerre ou un incendie, ils me l'auraient attribué. Une autre fois, on

me consulta sur un enfant malade. Je fis l'aveu de mon ignorance. Pour

rétablir ma réputation, je prescrivis un remède quelconque à un cheval

demi-fourbu, et je repartis vite dans ma charrette avant qu'on eût pu

éprouver l'effet de ma singulière ordonnance.

L'irritation était extrême en tous lieux contre l'armée française, et

surtout contre l'Empereur. J'avais un petit portrait d'Homère qu'un

maître de poste voulut déchirer, le prenant pour un portrait de

Napoléon. Je vins à peine à bout de l'apaiser, en lui jurant que les

deux figures ne se ressemblaient pas plus que les deux personnages.

J'éprouvai encore un mécompte particulier dans ce maudit voyage. J'avais

demandé si Moscou se trouvait dans mon itinéraire, et dans ce cas, ma

fierté s'abaissait jusqu'à solliciter la faveur d'y passer au moins un

jour. On m'avait assuré que non. Cependant, voyant un matin à l'horizon

une foule de clochers, je demandai à mon sous-officier ce que c'était.

_Moskwa_, me répondit-il. Il était trop tard pour obtenir la permission

d'y rester, mon conducteur n'ayant que la consigne de me conduire. J'y

fis du moins un meilleur repas qu'à l'ordinaire, et nous repartîmes

aussitôt.

J'arrivai enfin à Kostroma, en passant par Jaroslaw, et je rejoignis le

dépôt d'officiers prisonniers qui y était établi. Ici commença pour moi

une existence toute nouvelle. Le général russe qui m'avait si

indignement traité se garda bien de me recommander au gouverneur de

Kostroma, homme d'ailleurs ignorant et assez grossier, comme les Russes

qui ne savent ni l'allemand ni le français. Sa femme, mieux élevée, me

reçut bien et m'offrit quelques livres pour ma consolation. Du reste

rien ne me distingua des autres prisonniers, ce qui au fait n'eût guère

été possible. À Wilna, j'étais seul, mais à Kostroma les distinctions

auraient blessé les officiers d'un grade égal ou supérieur au mien. Je

fus donc réduit à la vie commune, dont voici la description.

Il y avait à Kostroma trois officiers supérieurs: un lieutenant-colonel

et deux chefs d'escadron mangeant à part, et une vingtaine d'officiers

inférieurs, auxquels je me réunis. Nous étions douze logés dans deux

chambres, et couchés sur des chaises, sur un matelas, sur la paille sans

pouvoir éviter complètement les insectes et la vermine. Nous avions

trouvé heureusement une assez bonne pension chez un Allemand établi à

Kostroma, et aussi bon marché qu'il convenait à notre position. Je n'ai

à mentionner aucun de ces officiers en particulier; ils appartenaient à

différentes armes, à différents corps. On y voyait des sous-officiers se

faisant passer pour officiers, et jouant si bien leur rôle que les

officiers véritables en furent la dupe. Ainsi un jeune fourrier de

chasseurs, s'étant procuré un petit habit gris, se disait élève sorti de

Saint-Cyr, et pris au moment où il allait rejoindre son régiment

d'infanterie. Tel maréchal des logis se faisait lieutenant, tel

adjudant, capitaine. Les véritables officiers, ayant appris plus tard

ces tours de passe-passe, s'en sont choqués, et bien à tort, selon moi.

Il est naturel de chercher à améliorer une situation si triste; et pour

un prisonnier, entre le traitement des officiers et celui de la troupe,

c'est la vie ou la mort. Pour moi je crus recommencer mon apprentissage

du camp de Montreuil. Il me fallait oublier Wilna comme autrefois

j'avais oublié Paris, reprendre l'habitude de toutes les privations, de

toutes les misères, me retrouver dans l'intimité de gens bien différents

de ceux avec lesquels j'avais repris l'habitude de vivre. Ces officiers

dans le fait différaient peu des soldats. C'étaient la même ignorance,

un pareil manque de savoir-vivre; quelques-uns, un peu mieux élevés,

souriaient en entendant les autres. Chacun racontait ses prouesses

vraies ou fausses. Les caractères n'étant plus contenus par la

discipline, se montraient à découvert. Il y avait du bien, du mal, de la

générosité, de l'égoïsme; des natures bienveillantes, des caractères

querelleurs. On aurait compté plus d'un duel dans cette petite colonie

si nous avions eu des armes. Le temps, le bonheur de voir la fin de

notre exil firent oublier les querelles, et je ne crois pas qu'une seule

de ces provocations ait été suivie d'effet.

Un officier était fort mal vu de tous les autres. Quoique logeant et

mangeant avec nous, on le laissait toujours à part. J'ai su qu'on

l'accusait d'avoir reçu d'un seigneur polonais une somme à distribuer à

ses camarades d'infortune, et de l'avoir gardée pour lui.

Comme au camp de Montreuil aussi, mon arrivée causa quelque surprise,

même quelque ombrage. Ma toilette, moins décousue que celle des autres

quoiqu'elle ne fût pas brillante, ma situation exceptionnelle jusqu'à ce

jour paraissaient étranges. Quel était cet officier qui voyageait en

poste avec un sous-officier russe pour le conduire? Pourquoi cette

distinction qui n'était pas due à son grade? Il se disait aide de camp

du maréchal Ney, et il portait l'uniforme du 59e. Était-ce encore un

chevalier d'industrie, un de ces prisonniers habiles à se faire passer

pour ce qu'ils ne sont pas? Ces doutes furent bientôt dissipés. Moins

novice qu'au camp de Montreuil, je savais à qui j'avais affaire, et je

connaissais la langue du pays. Quelques officiers, comprenant la

situation de ma famille, ne s'étonnaient pas de me voir de l'argent. Mon

caractère plut à mes compagnons d'infortune, et je n'employai mes

avantages personnels qu'à leur être agréable; la meilleure intelligence

s'établit donc entre nous.

Dans ce chef-lieu d'un des gouvernements les plus reculés de la Russie

d'Europe, on rencontrait cependant quelque société. On parlait peu

français et un peu plus allemand. Personne ne nous donna à dîner; mais

nous reçûmes quelques invitations à des collations qui duraient presque

toute la journée, avec le genre d'hospitalité particulier aux peuples à

demi sauvages. Il fallait manger de toutes sortes de choses l'une après

l'autre, et quand ensuite vous vouliez vous retirer en prétextant une

affaire, le maître de la maison courait après vous pour vous conjurer de

revenir ensuite.

La nouvelle de la paix arriva enfin, et fut suivie de l'ordre de notre

départ. Mais quel étrange voyage! Il y a plus de trois cents lieues de

Kostrama à Wilna, en passant par Moscou; et encore, comme on voulait

nous faire éviter cette capitale, on allongea la route de cinquante

lieues. Chacun de nous était monté sur une petite charrette à un cheval

conduite par un paysan. Un détachement de soldats, commandé par un

officier, ouvrait et fermait la marche. Qu'on juge l'un voyage de trois

cent cinquante lieues à petites journées dans un tel équipage, par tous

les temps! Quelle incommodité, quel ennui, quelle fatigue! À peine

trouvions-nous à manger, et Dieu sait ce que nous trouvions. Nous

couchions dans de mauvaises huttes, au milieu des paysans, et exposés à

tous les inconvénients qui pouvaient en résulter. Dans les villes nous

faisions de meilleurs repas en emportant quelques provisions pour les

jours suivants. Par une négligence bien digne de moi dans ma jeunesse,

je me laissai voler presque tout mon argent et je fus privé d'une

ressource qui eût été précieuse pour moi et pour les autres. Après

vingt-huit jours de cet étrange voyage, nous arrivâmes à Wilna en

passant par Vladimir, Kolomna, Kaluga, Viasma, Smolensk, Orcha, Borissow

et la Bérézina, lieux devenus depuis bien tristement célèbres, et que je

ne m'attendais pas à revoir cinq ans plus tard dans une situation

tellement différente. Wilna étant le lieu de rendez-vous de tous les

convois de prisonniers, chacun eut la faculté de rejoindre

individuellement l'armée française. Le général Korsakoff avait repris

son gouvernement, le général Benningsen, revenant de l'armée, s'y

trouvait également. Je les remerciai tous deux de leurs bontés. Tous

deux me témoignèrent le regret que leur causait un fatal voyage, qu'ils

m'auraient épargné s'ils eussent pu le prévoir.

Je reçus à Wilna la plus aimable hospitalité de la part d'un inconnu. Je

rencontrai un jeune officier russe que j'avais vu à Paris avant la

guerre. Il me mena voir son général retenu dans sa chambre par suite

d'une chute. Celui-ci, apprenant que j'étais dans mon logement à peu

près couché par terre par suite de l'encombrement que causait la

quantité de prisonniers, me fit mettre un lit dans son salon et me garda

jusqu'à mon départ. Rien n'égale l'hospitalité des Russes, mais il

serait dangereux de s'y fier; leur accueil est capricieux et changeant

comme leur caractère. Tels sont les peuples encore à demi sauvages; et

l'on se rappelle que le capitaine Cook, après avoir reçu mille marques

d'affection des habitants d'une île de la mer du Sud, fut massacré par

eux quand la tempête le rejeta sur le rivage. Il est bon de vivre avec

les Russes, quand on peut se passer d'eux.

Je ne peindrai pas ma joie en retrouvant à Varsovie l'armée française,

en revoyant nos uniformes, nos soldats armés. Mon bonheur fut plus grand

encore à Glogau, quartier général du 6e corps, dont les régiments

occupaient la Silésie. Le maréchal Ney était retourné à Paris, en

laissant à Glogau son aide de camp d'Albignac, mon meilleur ami. Le

général Marchand commandait le corps. Le général Colbert se trouvait

aussi à Glogau. Tous me reçurent comme un échappé de la Sibérie, et

m'apprirent une nouvelle qui me combla de joie: on m'avait donné la

croix de la Légion d'honneur. La nomination avait souffert quelque

embarras, non que j'en fusse plus indigne qu'un autre, mais je n'avais

été porté ni à l'état-major comme comptant au régiment dont je portais

l'uniforme, ni à mon régiment, parce que j'étais à l'état-major. Le zèle

de d'Albignac, la bienveillance du général Marchand vainquirent cette

difficulté; mon cœur en garde à leur mémoire une éternelle

reconnaissance.

Après avoir raconté ma captivité en détail, je voulus apprendre à mon

tour ce qui s'était passé à l'armée, les glorieuses actions auxquelles

j'avais eu le malheur de rester étranger. Je termine par l'extrait de

nos conversations, qui confirment et quelquefois modifient les travaux

des historiens; ce sera le complément de l'analyse très-succincte des

opérations de cette campagne. Semblable aux poëmes anciens, mon journal

sera partie en action, partie en récit.

Le temps de ma captivité avait été bien utilement employé à l'armée.

Dantzick s'était rendu le 21 mai, après une belle défense continuée

pendant cinquante jours de tranchée ouverte. Cette conquête nous rendait

maîtres du cours entier de la Vistule. L'armée avait reçu des vivres

dans ses cantonnements; elle campait au bivouac par divisions, protégée

par des ouvrages de campagne et des abatis. J'ai raconté la position de

chaque corps d'armée, et l'on a vu que le 6e était à l'avant-garde entre

la Passarge et l'Alle, le quartier général à Guttstadt sur cette

dernière rivière. Trois mois s'étaient ainsi passés. Napoléon se

préparait à reprendre l'offensive, lorsque, le 5 juin, il fut prévenu

par Benningsen, dont l'effort principal eut lieu contre le 6e corps,

qu'il espérait écraser à l'aide de forces supérieures. Rien n'avait pu

faire pressentir les préparatifs de l'ennemi ce jour-là; mais comme on

s'y attendait d'un moment à l'autre, et que toutes les précautions

étaient prises, les troupes furent sur pied en un instant. Le maréchal

Ney se retira sur Deppen, point qui lui était assigné en cas de retraite

pour repasser la Passarge; mais il ne fit ce jour-là que la moitié du

chemin, et l'ennemi ne put le faire reculer que de deux lieues, pendant

lesquelles il combattit toujours. Le soir, en rendant compte à

l'Empereur, et sachant qu'il serait attaqué le lendemain, il ne craignit

pas d'écrire: «_Je ferai perdre encore à l'ennemi la journée de

demain_.» En effet, le 6 juin, il défendit le terrain pied à pied

jusqu'au pont de Deppen. Là, se trouvant serré de près, il profita de

quelques accidents de terrain qui retardaient la marche de l'ennemi pour

faire contre lui un mouvement offensif. Ce mouvement, si inattendu de la

part des Français en pleine retraite, arrêta un instant la marche des

Russes et permit au 6e corps d'exécuter le passage de la Passarge. Ces

deux journées couvrirent de gloire le 6e corps d'armée et son illustre

chef, en donnant à l'Empereur le temps d'arriver et de préparer les

grands événements qui suivirent.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 11 / 32 段