diminuée d'un tiers, et que le 6e corps en particulier, qui n'avait paru
ni à Pultusk, ni à Eylau, et dont l'avant-garde seule combattait à Iéna,
le 6e corps ne comptait plus que dix mille hommes au lieu de vingt
mille; et cependant douze mille recrues rejoignirent successivement les
différents corps, et tous les chevaux de l'Allemagne avaient été enlevés
pour remonter la cavalerie. Dans le mois de février, l'armée éprouva de
nouvelles pertes par les maladies et les combats d'avant-garde. À Eylau,
elle eut dix mille hommes hors de combat, dont trois mille morts. Je
sais que cinquante-quatre mille Français combattirent soixante-douze
mille Russes, que nos deux cents bouches à feu répondaient aux quatre
cents de l'ennemi; je sais que leur perte fut de trente mille hommes;
mais enfin notre armée n'en était pas moins elle-même considérablement
affaiblie. Il s'en fallait que cette énorme diminution d'hommes fût
réelle. On comptait soixante mille absents, presque tous maraudeurs.
L'amour du pillage n'était pas leur seul motif; la nécessité de se
procurer des vivres semblait les justifier. Jamais on n'a donné plus
d'ordres que Napoléon pour assurer les subsistances de son armée; jamais
il n'y en eut de plus mal exécutés. D'abord, quelques-uns étaient
inexécutables, et l'on reconnaissait déjà les illusions ou le
charlatanisme de celui qui devait ordonner un jour _de protéger les
paysans qui apporteraient des vivres au marché de Moscou_. Découvrir les
denrées cachées, en faire venir de Varsovie, réparer les fours, les
moulins, faire des distributions régulières, établir des magasins de
réserve, tout cela est bien sur le papier; mais ceux qui ont fait cette
campagne savent ce qui nous en revenait. On a donc eu tort de dire que
l'armée avait le nécessaire et quelquefois davantage. Je puis assurer au
contraire qu'avec des ordres si bien donnés en janvier, notre corps
d'armée mourait de faim en mars. Napoléon en convenait lui-même
quelquefois. _Nous sommes au milieu de la neige et de la boue_,
écrivait-il à son frère Joseph, _sans vin, sans eau-de-vie, sans pain_.
Mais fallait-il rassurer l'opinion publique qui s'inquiétait des
souffrances de nos soldats: _J'ai de quoi nourrir l'armée pendant un
an_, écrivait-il au ministre de la police; _il est absurde de penser
qu'on peut manquer de blé, de vin, de pain et de viande en Pologne_.
Cette viande se bornait souvent aux cochons de lait, dont la chair
malsaine causa des dyssenteries dans l'armée et jusque dans notre
état-major.
Les traînards, en dévastant le pays, privaient l'armée des ressources
qu'elle aurait pu se procurer régulièrement. Ils augmentaient la fatigue
des soldats restés sous les drapeaux et forcés de faire le même service
avec un bien moins grand nombre d'hommes. Quelques-uns se demandaient si
ce n'était pas une duperie, tandis qu'ils pouvaient vivre plus à l'aise,
et l'exemple des maraudeurs devint contagieux. Le froid augmenta bientôt
leurs souffrances, car à la fin de février, le thermomètre descendit à
dix degrés. Le découragement et la tristesse s'emparèrent surtout de la
cavalerie, dont les chevaux se soutenaient à peine. Cette arme est moins
propre que l'infanterie à supporter toutes les misères de la guerre. Il
ne faut à l'infanterie que du pain et des souliers. Il faut de plus à la
cavalerie le ferrage et la nourriture des chevaux. Dans cette situation,
les Cosaques se rendirent redoutables. Leurs chevaux exigent moins de
soins; l'homme et sa monture sont faits au climat.
Napoléon se décida donc à rétrograder et à reprendre les cantonnements
que nous occupions, en les modifiant comme je vais le dire. Nous nous
attendions même à repasser la Vistule, et avec une armée si épuisée, et
atteinte même dans son moral, ce parti semblait inévitable. Napoléon en
jugea autrement. Repasser la Vistule était s'avouer vaincu; au
contraire, reprendre les anciens cantonnements pouvait s'expliquer par
la nécessité de donner du repos à ses troupes, après une excursion dans
laquelle nous avions eu tout l'avantage. On se préparait ainsi à
terminer complétement au printemps cette terrible lutte.
La retraite commença le 17 février. Le 6e corps, auquel on adjoignit une
division de cavalerie, fut chargé de l'arrière-garde. Nous partîmes de
Mülhausen, et arrivâmes à Eylau sans être inquiétés. Le 18, on se
dirigea sur Landsberg. L'Empereur avait laissé à Eylau un officier
chargé de faire transporter les nombreux blessés que renfermaient cette
ville et les environs. Le mauvais temps, les difficultés des transports,
l'état de plusieurs de ces malheureux, obligèrent d'en abandonner un
grand nombre. Je fus chargé ce jour-là de suivre le général Colbert, qui
couvrait la retraite. Nous partîmes donc les derniers. La route était
couverte de voitures, de chariots de toute espèce, qui restaient
enfoncés dans la neige. Beaucoup de blessés, réfugiés dans ces voitures,
nous conjuraient vainement de ne pas les abandonner; j'arrêtai même à
temps l'explosion de deux caissons hors la route, que l'on voulait faire
sauter, lorsque je m'aperçus qu'ils étaient remplis de blessés. Le
général envoya un officier pour recommander tous ces malheureux au
bourgmestre d'Eylau et au commandant de l'avant-garde russe, dont les
Cosaques occupaient déjà la ville. Je retournai bientôt auprès du
maréchal à Landsberg, et je pris quelque repos après une journée aussi
pénible qu'affligeante.
Le maréchal Ney se porta à Freymarck le 19, et le 20 à Guttstadt, où
nous passâmes huit jours. Le 28, nous nous retirâmes jusqu'à Allenstein;
l'avant-garde arrêtée à moitié chemin de Guttstadt. Le 22, je portai des
dépêches à l'Empereur à Osterode; j'ai fait rarement un aussi pénible
voyage. La neige ne cessait de tomber; il faisait un temps épouvantable,
et je crus avoir un bras gelé. Nous manquions de tout, même au quartier
général.
Benningsen nous suivit de loin avec des forces assez considérables. Il
se vantait de n'avoir jamais quitté l'offensive; vainqueur à Pultusk,
vainqueur à Eylau, il se donnait l'air de poursuivre une armée vaincue.
Napoléon voulut le repousser à son tour, lui montrer que sa retraite
était volontaire, et lui ôter l'envie d'inquiéter nos cantonnements.
Déjà la division Dupont venait de prendre Braunsberg à l'embouchure de
la Passarge. Le 2 mars, l'Empereur envoya au 6e corps l'ordre de prendre
Guttstadt, que l'ennemi abandonna en nous laissant quelques magasins.
Nous le poursuivîmes sur la route de Heilsberg. Nos tirailleurs
chassèrent les Cosaques du village de Schmolaynen. L'ennemi fit sa
retraite par les bois qui séparent Schmolaynen de Péterswald. L'affaire
avait duré presque toute la journée. On ne perdit pas cependant beaucoup
de monde. Nous regrettâmes M. Talbot, aide de camp du général Dutaillis,
officier d'un grand mérite, qui unissait toutes les vertus sociales à
toutes les qualités militaires. Le quartier général s'établit à
Guttstadt, l'avant-garde à Péterswald. Les 4 et 5, quelques combats
d'avant-garde eurent lieu encore à Péterswald et à Zechern.
Les Russes se replièrent ensuite et prirent leurs quartiers d'hiver
comme nous les nôtres, dont voici la disposition:
Au mois de décembre, les corps de la Grande Armée se concentraient
autour de Varsovie. Cette fois, la ville parut suffisamment défendue par
les Polonais, les Bavarois et le 5e corps, où le maréchal Masséna venait
de succéder au maréchal Lannes. Napoléon établit donc son armée en avant
de la basse Vistule, derrière la Passarge, ayant Thorn à sa droite,
Elbing à sa gauche, Dantzick sur ses derrières, son centre à Osterode,
ses avant-postes entre la Passarge et l'Alle.
Les différents corps se trouvaient ainsi répartis: de la gauche à la
droite, le 1er corps (Bernadotte), sur la Passarge, de Braunsberg à
Spaden; le 4 (Soult), au centre à Liebstadt et Mohrungen, le 3e
(Davout), entre l'Alle et la Passarge, à Allenstein et Hohenstein; le 6e
(Ney), à l'avant-garde, entre ces deux mêmes rivières, à Guttstadt; le
quartier impérial à Osterode; la cavalerie sur les derrières pour se
refaire et nourrir ses chevaux, qui avaient tant souffert[21].
Dans cette position, Napoléon pouvait se porter sur Kœnigsberg et
tourner la droite des Russes, s'ils marchaient sur Varsovie; il pouvait
aussi réunir facilement toute son armée, s'ils avaient l'audace de
l'attaquer. En même temps, il protégeait le siège de Dantzick, opération
importante à laquelle on employa l'hiver.
L'armée resta tranquillement dans ses cantonnements pendant quatre mois,
l'armée russe nous faisant face, ses grand'gardes en vue de celles du
maréchal Ney. Ainsi se termina la campagne d'hiver.
Je m'arrête ici, hélas! la campagne du printemps suivant a été nulle
pour moi. J'ajoute quelques réflexions sur l'impression que causèrent en
France et en Allemagne les événements que j'ai racontés.
Je l'ai dit, après la bataille de Pultusk, le prestige de l'Empereur
était sinon détruit, du moins considérablement affaibli. Cette campagne
d'hiver aurait fait la gloire de tout autre.
Benningsen, vaincu à Pultusk, cherchait à surprendre nos cantonnements.
Deux faibles corps d'armée lui résistaient; l'Empereur arrivant lui-même
venait de le vaincre à Eylau et de le repousser jusque sous les murs de
Kœnigsberg. C'était beaucoup pour tout autre; ce n'était pas assez pour
Napoléon. Avec lui l'ennemi vaincu devait être détruit. Une victoire
incomplète semblait un échec. Or, Benningsen à Pultusk se retirait sans
être poursuivi; et si, après Eylau, il s'était replié sous les murs de
Kœnigsberg, il en était sorti peu de jours après pour suivre Napoléon,
qui se retirait à son tour. Enfin, il venait audacieusement de placer
ses cantonnements vis-à-vis les nôtres. Assurément on ne reconnaissait
pas là le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna. Le récit des
derniers événements inquiéta Paris et la France presque autant que la
nouvelle d'une défaite. La malveillance se plut à aggraver nos pertes,
les souffrances de nos soldats, l'attitude encore menaçante des Russes.
La correspondance de Napoléon avec ses ministres prouve qu'il attachait
de l'importance à démentir ces nouvelles, souvent bien exagérées, et
lui-même dans la réfutation passait souvent la mesure: «_Quand je
ramènerai mon armée en France_, écrivait-il au ministre de la police,
_on verra qu'il n'en manque pas beaucoup à l'appel_.» C'était pousser
loin l'exagération.
Si les nouvelles de l'armée causaient en France de l'inquiétude et de
l'agitation, on peut se figurer quelle impression elles produisaient en
Allemagne et surtout en Prusse. Pour bien le comprendre cependant, il
faudrait se rendre compte des souffrances du pays, et, sans l'avoir vu
de près comme nous, il est difficile de s'en faire une idée. J'ai dit
combien les habitants de la Souabe supportaient impatiemment le long
séjour de l'armée française. Et si nos exigences paraissaient
intolérables à nos alliés en temps de paix, qu'était-ce donc pour nos
ennemis et pendant la guerre? Le passage des troupes aurait seul suffi à
épuiser le pays. Nous étions nourris à discrétion, et un régiment logé
dans un village prenait tout pour lui, sans s'embarrasser de ceux qui
devaient le suivre. Les nouveaux venus à leur tour ne se montraient pas
moins difficiles, et ce passage de troupes se renouvelait tous les
jours. Ce n'étaient-là pourtant que des malheurs nécessaires. Il faut y
ajouter les maraudeurs qui parcouraient le pays, le mettant à
contribution, exigeant de l'argent, du drap, des chevaux, des voitures,
emprisonnant les habitants jusqu'à ce qu'on eût satisfait à leurs
exigences; les uns employant la force ouverte, d'autres ayant
l'effronterie de se dire chargés de faire rentrer les contributions,
fabriquant à cet effet de faux ordres, s'affublant même d'épaulettes et
de décorations. Ajoutez aussi les contributions véritables imposées par
Napoléon, impositions ordinaires et extraordinaires. Joignez à tant de
maux la souffrance morale, l'humiliation de voir la Prusse conquise, et
conquise si précipitamment, vous comprendrez avec quelle impatience on
attendait les nouvelles de l'armée, avec quel empressement on
accueillait celles qui nous étaient défavorables. C'était surtout à
Berlin que cette agitation se faisait sentir. La police parvenait à
peine à empêcher la circulation des pamphlets contre Napoléon, des
fausses nouvelles que l'on se plaisait à répandre. Le général Clarke,
gouverneur de la Prusse, y employait tous ses soins. Il se montrait
également sévère envers les Français qui commettaient le moindre
désordre. C'était un devoir de justice, d'humanité, et en même temps cet
esprit de justice servait nos intérêts, en montrant aux habitants que
nous ne voulions faire peser sur eux que les maux inévitables de la
guerre.
* * * * *
Je reprends mon histoire personnelle, n'ayant malheureusement maintenant
rien de plus intéressant à raconter. Mon sort s'était un peu amélioré,
malgré mon peu de ressources; j'avais trouvé moyen de joindre deux
montures assez médiocres à mon cheval isabelle. Je m'accoutumais à mon
nouveau service; et après avoir rempli des missions aussi pénibles que
celles que j'ai racontées, aucune ne pouvait plus m'effrayer. Mes
rapports avec mes camarades étaient des plus agréables; le maréchal me
témoignait de la bienveillance. Pourtant dans les derniers jours de
février je ne sais quelle tristesse s'empara de moi. Sans croire aux
pressentiments, je l'ai toujours regardée comme l'annonce du malheur qui
allait m'arriver.
La rigueur du froid, la mauvaise nourriture, la misère des soldats
pouvaient à elles seules expliquer cette disposition. Je n'avais pas
encore vu de retraite. Je n'avais pas vu nos blessés abandonnés dans la
neige, nos caissons tombant au pouvoir de l'ennemi. La mort de Talbot
m'affligea sensiblement; ses excellentes qualités nous le rendaient cher
à tous, et il me témoignait une amitié toute particulière. Ce jour-là,
lui-même semblait frappé. Au moment où le maréchal l'envoya porter un
ordre à un bataillon qui se trouvait à cent pas, il demanda d'un air
égaré où était ce bataillon. Le maréchal le lui montra avec humeur; il
partit, et un boulet lui fracassa la hanche. Je passai près de lui en ce
moment. Je crois voir encore sa noble figure à peine altérée par la
souffrance et par l'approche de la mort; je crois entendre le son de
voix doux et affectueux avec lequel il me dit: _Adieu, Montesquiou_.
Nous assistâmes le lendemain à un service pour lui dans l'église de
Guttstadt. La vue d'une église où malheureusement nous n'entrions guère,
les cérémonies religieuses, les prières pour les morts m'attendrirent,
ranimèrent dans mon cœur des sentiments affaiblis, mais jamais éteints,
et augmentèrent le trouble que j'éprouvais depuis quelques jours.
Le matin du 5 mars (jour de la dernière affaire), nous trouvant aux
avant-postes au village de Zechern, le maréchal m'envoya auprès du
maréchal Soult, à Elditten, (entre Guttstadt et Liebstadt), pour
l'informer de l'engagement de la veille. Le général Dutaillis me traça
ma route par Mawern, Freymarck, Arensdorf et Dietrichsdorf. L'indication
de Freymarck était plus qu'une imprudence. Ce point, fort en dehors de
la ligne de nos avant-postes, pouvait être occupé par les Russes; mais
j'ai déjà dit que n'ayant pas de cartes nous ignorions toujours notre
position et celle de l'ennemi. La direction donnée par le chef
d'état-major me semblait certaine, et je n'aurais ni osé, ni cru
nécessaire de demander une explication. Depuis deux jours j'avais un
excellent cheval pris à un officier cosaque; heureuse fortune qui
m'avait rendu courage et confiance. Je partis donc avec un hussard et un
guide; je partis sans savoir que je disais adieu à mes compagnons
d'armes, sans prévoir où cette malheureuse mission allait m'entraîner.
CHAPITRE VI
CAMPAGNE DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--1806-1807.
IIIe PARTIE.
JE SUIS PAIT PRISONNIER LE 5 MARS 1807.--RECIT DE MA CAPTIVITÉ.--PAIX DE
TILSITT.--OBSERVATIONS SUR LES OPÉRATIONS DU 6e CORPS PENDANT CETTE
CAMPAGNE.--MA RENTRÉE EN FRANCE.
Mon fatal ordre de route me conduisit d'abord à Mawern, occupé par une
compagnie de voltigeurs, qui en avait barricadé toutes les issues. Cette
précaution aurait dû me faire comprendre que l'ennemi n'était pas loin;
mais confiant dans mon itinéraire, je vis sans inquiétude se fermer
derrière moi la barrière qui allait me séparer pour longtemps de l'armée
française. Je ne fus pas plus inquiet en distinguant de loin quelques
cavaliers dans la plaine, ne doutant point qu'ils ne fussent des nôtres.
La route de Freymarck traverse un bois, où je fus cerné par un régiment
de hussards russes en reconnaissance. Les hussards paraissant à la fois
de tous côtés, m'interdirent également la fuite et la résistance. Je
pris sur-le-champ mon parti. Le sang-froid ne m'a jamais quitté dans les
grandes occasions; jamais je n'essayai de lutter contre des maux sans
remède. Un officier reçut mon épée. Il me traita fort bien, et me
conduisit à Launau, quartier général de l'avant-garde. Le général
Pahlen, depuis ambassadeur en France, qui la commandait, me reçut avec
politesse et m'offrit à manger. J'acceptai, quoique n'en ayant aucune
envie, mais par la curiosité de voir dans quelle situation l'ennemi se
trouvait par rapport à nous. Le général Pahlen me donna de bonne viande,
d'excellent vin; assurément nos généraux n'auraient pas pu traiter aussi
bien leurs prisonniers. Aussitôt il m'envoya au général en chef à
Heilsberg. Celui-ci me reçut mieux encore, et recommanda à ses aides de
camp de me faire reposer et de me garder auprès d'eux.
C'est un affreux malheur pour un militaire que d'être fait prisonnier,
surtout dans de telles circonstances. Un jour de bataille, tout le monde
s'y attend: vous êtes renversé dans une charge et tout est dit. Mais en
mission, au milieu de la sécurité la plus parfaite, se voir enlever
brusquement à sa carrière, perdre ses espérances d'avancement et de
gloire, devenir inutile à son pays, entendre désarmé le récit des
événements de la guerre, quelquefois des succès de l'ennemi, toujours de
ses fanfaronnades: mais se voir séparé de compagnons d'armes, que
l'habitude et la communauté de dangers avaient, rendus vos amis, se
trouver doublement séparé de sa famille, dont on ne recevra plus de
nouvelles, et tout cela en un clin d'œil; c'est une des épreuves les
plus douloureuses que l'on puisse subir. Ajoutez encore qu'un jeune
officier craint qu'on ne lui reproche son malheur, qu'on ne l'accuse de
n'avoir pas su son chemin, de ne pas s'être défendu quand il aurait pu
le faire. Il craint de perdre la récompense de son zèle, le fruit de
tant de dévouement, de fatigues, de dangers. Toutes ces réflexions, qui
m'assaillirent au premier instant, prenaient de moment en moment de
nouvelles forces. Pourtant, accablé de fatigue à la fin d'une journée
commencée auprès du maréchal Ney et terminée auprès du général
Benningsen, je dormis profondément, et le lendemain au réveil ma douleur
n'en fut que plus vive et plus profonde. Enfin j'essayai de reprendre
courage, d'observer dans l'intérêt de mon instruction un spectacle si
inattendu, et par l'examen de l'armée russe de juger quelles chances la
suite de la guerre offrait à l'armée française.
Le général Benningsen portait son quartier général à Bartenstein et
m'emmena avec lui. L'état-major était nombreux; je me croyais le jouet
d'un mauvais rêve en revoyant cette route que j'avais faite quelque
temps auparavant avec un état-major bien différent. Il causa souvent
avec moi, en ayant la discrétion d'éviter sur notre armée des questions
auxquelles il savait que je n'aurais pas répondu. Dans ces conversations
souvent répétées pendant mon séjour à Bartenstein, il me parlait de la
campagne qu'il venait de faire. Il n'avait jamais quitté l'offensive;
vainqueur à Pultusk, il l'avait encore été à Eylau, et il remarquait
comme une faveur divine que la reine de Prusse, malade, depuis quelque
temps, eût pu aller à l'église justement le jour de ce dernier triomphe.
Je ne le chicanai point là-dessus; j'aurais préféré aux récits du passé
quelques détails sur les projets futurs. À cet égard, Benningsen se
montrait plus réservé. Je crus cependant entrevoir qu'il se disposait à
interrompre le cours de ses triomphes pour reposer son armée en
cantonnements; j'en fus ravi, la continuation de la campagne d'hiver ne
pouvant pas être à notre avantage. M. Thiers parle des souffrances de
l'armée russe, des Cosaques venant demander du pain à nos soldats. Je ne
le conteste pas; mais au quartier général l'apparence démentait cette
assertion. Si ma qualité de prisonnier de guerre m'interdisait les
questions, je voyais du moins l'état-major vivre dans l'abondance, les
soldats bien vêtus, les chevaux en bon état. Assurément la comparaison
n'était pas en notre faveur.
Je passai trois semaines à Bartenstein au quartier général, logeant avec
les aides de camp du général en chef, ainsi qu'avec MM. Ribeaupierre et
de Nesselrode, dont l'un devint ambassadeur, l'autre ministre des
affaires étrangères. Tous deux, jeunes alors et chambellans, avaient été
envoyés au quartier général pour la correspondance avec l'Empereur. Nous
dînions chez le général à une table nombreuse et bien servie. On amenait
quelquefois des prisonniers qui paraissaient jaloux de ma faveur, plus
rarement des déserteurs, contre lesquels ma colère mal déguisée amusait
beaucoup les officiers. Un jour une députation de la ville vint
féliciter Benningsen sur son arrivée. Il demanda si celui qui porta la
parole était le bourgmestre: «_Je puis vous l'assurer_, lui dis-je:
_j'ai entendu monsieur, il y a peu de temps, féliciter M. le maréchal
Ney dans les mêmes termes_.» Ce fut une joie générale.
Les promenades dans la ville m'étant interdites, ma journée se passait à
causer avec mes compagnons de chambrée, à parler beaucoup de Paris et de
la France, objets constants de la prédilection des Russes, surtout à
jouer au pharaon. Je dois m'accuser ici d'un trait de mauvais joueur,
tel que je l'ai toujours été. Ayant perdu un gros coup, je déchirai les
cartes. Les joueurs restèrent confondus; celui qui tenait les cartes dit
tranquillement: «_C'est dommage pourtant, nous n'avions que ce jeu-là_.»
Cette douceur me toucha plus que les reproches que j'aurais mérités.
Le maréchal Ney, étonné de ne pas me voir revenir, devina ma
mésaventure; et quand il en eut acquis la certitude, il m'envoya de
l'argent, et fit demander mon échange, que l'on refusa, trouvant sans
doute de l'inconvénient à renvoyer un officier qui venait de passer
quelque temps à l'état-major russe, et qui pouvait en donner des
nouvelles. Le général Benningsen eut l'attention de ne pas m'en parler
pour ne pas m'affliger.
Au bout de quinze jours, je partis pour Wilna, en passant par Grodno. Je
partis en traîneau découvert par une nuit des plus froides, mais couvert
de fourrures que mes nouveaux amis m'avaient prodiguées, et beaucoup
mieux vêtu, voyageant plus commodément comme prisonnier, que je ne le
faisais à l'armée française. Le gouverneur de Grodno m'accueillit avec
bienveillance; je logeais et je mangeais chez lui. Mais rien ne pouvait
adoucir ma tristesse. Je ne trouvai point à Grodno l'intérêt de
curiosité que m'inspirait le séjour du quartier général; je n'y trouvai
pas les agréments de société que je rencontrai plus tard à Wilna, et ce
séjour a été pour moi l'époque la plus pénible de ma captivité. La femme
du gouverneur, personne spirituelle et d'un grand sens, me dit un jour:
«_Vous êtes bien triste, et vous avez tort. Le malheur qui vous est
arrivé, malheur fort commun à la guerre, ri est point votre faute et ne
peut vous faire aucun tort. Profitez de l'occasion pour faire un voyage
en Russie. On vous mènera où vous voudrez, les voyages sont faciles dans
ce pays; on aime les étrangers, les Français, et vous voyez la
bienveillance particulière qu'on vous témoigne. Vous rentrerez dans
votre pays à vingt-trois ans, ayant fait une belle campagne et un voyage
instructif_.» Je me sentais trop découragé pour suivre ce sage conseil.
Ne voulant rien demander, je m'abandonnai à ma triste destinée.