On voit que, depuis l'ouverture de la campagne, l'armée se trouvait

diminuée d'un tiers, et que le 6e corps en particulier, qui n'avait paru

ni à Pultusk, ni à Eylau, et dont l'avant-garde seule combattait à Iéna,

le 6e corps ne comptait plus que dix mille hommes au lieu de vingt

mille; et cependant douze mille recrues rejoignirent successivement les

différents corps, et tous les chevaux de l'Allemagne avaient été enlevés

pour remonter la cavalerie. Dans le mois de février, l'armée éprouva de

nouvelles pertes par les maladies et les combats d'avant-garde. À Eylau,

elle eut dix mille hommes hors de combat, dont trois mille morts. Je

sais que cinquante-quatre mille Français combattirent soixante-douze

mille Russes, que nos deux cents bouches à feu répondaient aux quatre

cents de l'ennemi; je sais que leur perte fut de trente mille hommes;

mais enfin notre armée n'en était pas moins elle-même considérablement

affaiblie. Il s'en fallait que cette énorme diminution d'hommes fût

réelle. On comptait soixante mille absents, presque tous maraudeurs.

L'amour du pillage n'était pas leur seul motif; la nécessité de se

procurer des vivres semblait les justifier. Jamais on n'a donné plus

d'ordres que Napoléon pour assurer les subsistances de son armée; jamais

il n'y en eut de plus mal exécutés. D'abord, quelques-uns étaient

inexécutables, et l'on reconnaissait déjà les illusions ou le

charlatanisme de celui qui devait ordonner un jour _de protéger les

paysans qui apporteraient des vivres au marché de Moscou_. Découvrir les

denrées cachées, en faire venir de Varsovie, réparer les fours, les

moulins, faire des distributions régulières, établir des magasins de

réserve, tout cela est bien sur le papier; mais ceux qui ont fait cette

campagne savent ce qui nous en revenait. On a donc eu tort de dire que

l'armée avait le nécessaire et quelquefois davantage. Je puis assurer au

contraire qu'avec des ordres si bien donnés en janvier, notre corps

d'armée mourait de faim en mars. Napoléon en convenait lui-même

quelquefois. _Nous sommes au milieu de la neige et de la boue_,

écrivait-il à son frère Joseph, _sans vin, sans eau-de-vie, sans pain_.

Mais fallait-il rassurer l'opinion publique qui s'inquiétait des

souffrances de nos soldats: _J'ai de quoi nourrir l'armée pendant un

an_, écrivait-il au ministre de la police; _il est absurde de penser

qu'on peut manquer de blé, de vin, de pain et de viande en Pologne_.

Cette viande se bornait souvent aux cochons de lait, dont la chair

malsaine causa des dyssenteries dans l'armée et jusque dans notre

état-major.

Les traînards, en dévastant le pays, privaient l'armée des ressources

qu'elle aurait pu se procurer régulièrement. Ils augmentaient la fatigue

des soldats restés sous les drapeaux et forcés de faire le même service

avec un bien moins grand nombre d'hommes. Quelques-uns se demandaient si

ce n'était pas une duperie, tandis qu'ils pouvaient vivre plus à l'aise,

et l'exemple des maraudeurs devint contagieux. Le froid augmenta bientôt

leurs souffrances, car à la fin de février, le thermomètre descendit à

dix degrés. Le découragement et la tristesse s'emparèrent surtout de la

cavalerie, dont les chevaux se soutenaient à peine. Cette arme est moins

propre que l'infanterie à supporter toutes les misères de la guerre. Il

ne faut à l'infanterie que du pain et des souliers. Il faut de plus à la

cavalerie le ferrage et la nourriture des chevaux. Dans cette situation,

les Cosaques se rendirent redoutables. Leurs chevaux exigent moins de

soins; l'homme et sa monture sont faits au climat.

Napoléon se décida donc à rétrograder et à reprendre les cantonnements

que nous occupions, en les modifiant comme je vais le dire. Nous nous

attendions même à repasser la Vistule, et avec une armée si épuisée, et

atteinte même dans son moral, ce parti semblait inévitable. Napoléon en

jugea autrement. Repasser la Vistule était s'avouer vaincu; au

contraire, reprendre les anciens cantonnements pouvait s'expliquer par

la nécessité de donner du repos à ses troupes, après une excursion dans

laquelle nous avions eu tout l'avantage. On se préparait ainsi à

terminer complétement au printemps cette terrible lutte.

La retraite commença le 17 février. Le 6e corps, auquel on adjoignit une

division de cavalerie, fut chargé de l'arrière-garde. Nous partîmes de

Mülhausen, et arrivâmes à Eylau sans être inquiétés. Le 18, on se

dirigea sur Landsberg. L'Empereur avait laissé à Eylau un officier

chargé de faire transporter les nombreux blessés que renfermaient cette

ville et les environs. Le mauvais temps, les difficultés des transports,

l'état de plusieurs de ces malheureux, obligèrent d'en abandonner un

grand nombre. Je fus chargé ce jour-là de suivre le général Colbert, qui

couvrait la retraite. Nous partîmes donc les derniers. La route était

couverte de voitures, de chariots de toute espèce, qui restaient

enfoncés dans la neige. Beaucoup de blessés, réfugiés dans ces voitures,

nous conjuraient vainement de ne pas les abandonner; j'arrêtai même à

temps l'explosion de deux caissons hors la route, que l'on voulait faire

sauter, lorsque je m'aperçus qu'ils étaient remplis de blessés. Le

général envoya un officier pour recommander tous ces malheureux au

bourgmestre d'Eylau et au commandant de l'avant-garde russe, dont les

Cosaques occupaient déjà la ville. Je retournai bientôt auprès du

maréchal à Landsberg, et je pris quelque repos après une journée aussi

pénible qu'affligeante.

Le maréchal Ney se porta à Freymarck le 19, et le 20 à Guttstadt, où

nous passâmes huit jours. Le 28, nous nous retirâmes jusqu'à Allenstein;

l'avant-garde arrêtée à moitié chemin de Guttstadt. Le 22, je portai des

dépêches à l'Empereur à Osterode; j'ai fait rarement un aussi pénible

voyage. La neige ne cessait de tomber; il faisait un temps épouvantable,

et je crus avoir un bras gelé. Nous manquions de tout, même au quartier

général.

Benningsen nous suivit de loin avec des forces assez considérables. Il

se vantait de n'avoir jamais quitté l'offensive; vainqueur à Pultusk,

vainqueur à Eylau, il se donnait l'air de poursuivre une armée vaincue.

Napoléon voulut le repousser à son tour, lui montrer que sa retraite

était volontaire, et lui ôter l'envie d'inquiéter nos cantonnements.

Déjà la division Dupont venait de prendre Braunsberg à l'embouchure de

la Passarge. Le 2 mars, l'Empereur envoya au 6e corps l'ordre de prendre

Guttstadt, que l'ennemi abandonna en nous laissant quelques magasins.

Nous le poursuivîmes sur la route de Heilsberg. Nos tirailleurs

chassèrent les Cosaques du village de Schmolaynen. L'ennemi fit sa

retraite par les bois qui séparent Schmolaynen de Péterswald. L'affaire

avait duré presque toute la journée. On ne perdit pas cependant beaucoup

de monde. Nous regrettâmes M. Talbot, aide de camp du général Dutaillis,

officier d'un grand mérite, qui unissait toutes les vertus sociales à

toutes les qualités militaires. Le quartier général s'établit à

Guttstadt, l'avant-garde à Péterswald. Les 4 et 5, quelques combats

d'avant-garde eurent lieu encore à Péterswald et à Zechern.

Les Russes se replièrent ensuite et prirent leurs quartiers d'hiver

comme nous les nôtres, dont voici la disposition:

Au mois de décembre, les corps de la Grande Armée se concentraient

autour de Varsovie. Cette fois, la ville parut suffisamment défendue par

les Polonais, les Bavarois et le 5e corps, où le maréchal Masséna venait

de succéder au maréchal Lannes. Napoléon établit donc son armée en avant

de la basse Vistule, derrière la Passarge, ayant Thorn à sa droite,

Elbing à sa gauche, Dantzick sur ses derrières, son centre à Osterode,

ses avant-postes entre la Passarge et l'Alle.

Les différents corps se trouvaient ainsi répartis: de la gauche à la

droite, le 1er corps (Bernadotte), sur la Passarge, de Braunsberg à

Spaden; le 4 (Soult), au centre à Liebstadt et Mohrungen, le 3e

(Davout), entre l'Alle et la Passarge, à Allenstein et Hohenstein; le 6e

(Ney), à l'avant-garde, entre ces deux mêmes rivières, à Guttstadt; le

quartier impérial à Osterode; la cavalerie sur les derrières pour se

refaire et nourrir ses chevaux, qui avaient tant souffert[21].

Dans cette position, Napoléon pouvait se porter sur Kœnigsberg et

tourner la droite des Russes, s'ils marchaient sur Varsovie; il pouvait

aussi réunir facilement toute son armée, s'ils avaient l'audace de

l'attaquer. En même temps, il protégeait le siège de Dantzick, opération

importante à laquelle on employa l'hiver.

L'armée resta tranquillement dans ses cantonnements pendant quatre mois,

l'armée russe nous faisant face, ses grand'gardes en vue de celles du

maréchal Ney. Ainsi se termina la campagne d'hiver.

Je m'arrête ici, hélas! la campagne du printemps suivant a été nulle

pour moi. J'ajoute quelques réflexions sur l'impression que causèrent en

France et en Allemagne les événements que j'ai racontés.

Je l'ai dit, après la bataille de Pultusk, le prestige de l'Empereur

était sinon détruit, du moins considérablement affaibli. Cette campagne

d'hiver aurait fait la gloire de tout autre.

Benningsen, vaincu à Pultusk, cherchait à surprendre nos cantonnements.

Deux faibles corps d'armée lui résistaient; l'Empereur arrivant lui-même

venait de le vaincre à Eylau et de le repousser jusque sous les murs de

Kœnigsberg. C'était beaucoup pour tout autre; ce n'était pas assez pour

Napoléon. Avec lui l'ennemi vaincu devait être détruit. Une victoire

incomplète semblait un échec. Or, Benningsen à Pultusk se retirait sans

être poursuivi; et si, après Eylau, il s'était replié sous les murs de

Kœnigsberg, il en était sorti peu de jours après pour suivre Napoléon,

qui se retirait à son tour. Enfin, il venait audacieusement de placer

ses cantonnements vis-à-vis les nôtres. Assurément on ne reconnaissait

pas là le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna. Le récit des

derniers événements inquiéta Paris et la France presque autant que la

nouvelle d'une défaite. La malveillance se plut à aggraver nos pertes,

les souffrances de nos soldats, l'attitude encore menaçante des Russes.

La correspondance de Napoléon avec ses ministres prouve qu'il attachait

de l'importance à démentir ces nouvelles, souvent bien exagérées, et

lui-même dans la réfutation passait souvent la mesure: «_Quand je

ramènerai mon armée en France_, écrivait-il au ministre de la police,

_on verra qu'il n'en manque pas beaucoup à l'appel_.» C'était pousser

loin l'exagération.

Si les nouvelles de l'armée causaient en France de l'inquiétude et de

l'agitation, on peut se figurer quelle impression elles produisaient en

Allemagne et surtout en Prusse. Pour bien le comprendre cependant, il

faudrait se rendre compte des souffrances du pays, et, sans l'avoir vu

de près comme nous, il est difficile de s'en faire une idée. J'ai dit

combien les habitants de la Souabe supportaient impatiemment le long

séjour de l'armée française. Et si nos exigences paraissaient

intolérables à nos alliés en temps de paix, qu'était-ce donc pour nos

ennemis et pendant la guerre? Le passage des troupes aurait seul suffi à

épuiser le pays. Nous étions nourris à discrétion, et un régiment logé

dans un village prenait tout pour lui, sans s'embarrasser de ceux qui

devaient le suivre. Les nouveaux venus à leur tour ne se montraient pas

moins difficiles, et ce passage de troupes se renouvelait tous les

jours. Ce n'étaient-là pourtant que des malheurs nécessaires. Il faut y

ajouter les maraudeurs qui parcouraient le pays, le mettant à

contribution, exigeant de l'argent, du drap, des chevaux, des voitures,

emprisonnant les habitants jusqu'à ce qu'on eût satisfait à leurs

exigences; les uns employant la force ouverte, d'autres ayant

l'effronterie de se dire chargés de faire rentrer les contributions,

fabriquant à cet effet de faux ordres, s'affublant même d'épaulettes et

de décorations. Ajoutez aussi les contributions véritables imposées par

Napoléon, impositions ordinaires et extraordinaires. Joignez à tant de

maux la souffrance morale, l'humiliation de voir la Prusse conquise, et

conquise si précipitamment, vous comprendrez avec quelle impatience on

attendait les nouvelles de l'armée, avec quel empressement on

accueillait celles qui nous étaient défavorables. C'était surtout à

Berlin que cette agitation se faisait sentir. La police parvenait à

peine à empêcher la circulation des pamphlets contre Napoléon, des

fausses nouvelles que l'on se plaisait à répandre. Le général Clarke,

gouverneur de la Prusse, y employait tous ses soins. Il se montrait

également sévère envers les Français qui commettaient le moindre

désordre. C'était un devoir de justice, d'humanité, et en même temps cet

esprit de justice servait nos intérêts, en montrant aux habitants que

nous ne voulions faire peser sur eux que les maux inévitables de la

guerre.

* * * * *

Je reprends mon histoire personnelle, n'ayant malheureusement maintenant

rien de plus intéressant à raconter. Mon sort s'était un peu amélioré,

malgré mon peu de ressources; j'avais trouvé moyen de joindre deux

montures assez médiocres à mon cheval isabelle. Je m'accoutumais à mon

nouveau service; et après avoir rempli des missions aussi pénibles que

celles que j'ai racontées, aucune ne pouvait plus m'effrayer. Mes

rapports avec mes camarades étaient des plus agréables; le maréchal me

témoignait de la bienveillance. Pourtant dans les derniers jours de

février je ne sais quelle tristesse s'empara de moi. Sans croire aux

pressentiments, je l'ai toujours regardée comme l'annonce du malheur qui

allait m'arriver.

La rigueur du froid, la mauvaise nourriture, la misère des soldats

pouvaient à elles seules expliquer cette disposition. Je n'avais pas

encore vu de retraite. Je n'avais pas vu nos blessés abandonnés dans la

neige, nos caissons tombant au pouvoir de l'ennemi. La mort de Talbot

m'affligea sensiblement; ses excellentes qualités nous le rendaient cher

à tous, et il me témoignait une amitié toute particulière. Ce jour-là,

lui-même semblait frappé. Au moment où le maréchal l'envoya porter un

ordre à un bataillon qui se trouvait à cent pas, il demanda d'un air

égaré où était ce bataillon. Le maréchal le lui montra avec humeur; il

partit, et un boulet lui fracassa la hanche. Je passai près de lui en ce

moment. Je crois voir encore sa noble figure à peine altérée par la

souffrance et par l'approche de la mort; je crois entendre le son de

voix doux et affectueux avec lequel il me dit: _Adieu, Montesquiou_.

Nous assistâmes le lendemain à un service pour lui dans l'église de

Guttstadt. La vue d'une église où malheureusement nous n'entrions guère,

les cérémonies religieuses, les prières pour les morts m'attendrirent,

ranimèrent dans mon cœur des sentiments affaiblis, mais jamais éteints,

et augmentèrent le trouble que j'éprouvais depuis quelques jours.

Le matin du 5 mars (jour de la dernière affaire), nous trouvant aux

avant-postes au village de Zechern, le maréchal m'envoya auprès du

maréchal Soult, à Elditten, (entre Guttstadt et Liebstadt), pour

l'informer de l'engagement de la veille. Le général Dutaillis me traça

ma route par Mawern, Freymarck, Arensdorf et Dietrichsdorf. L'indication

de Freymarck était plus qu'une imprudence. Ce point, fort en dehors de

la ligne de nos avant-postes, pouvait être occupé par les Russes; mais

j'ai déjà dit que n'ayant pas de cartes nous ignorions toujours notre

position et celle de l'ennemi. La direction donnée par le chef

d'état-major me semblait certaine, et je n'aurais ni osé, ni cru

nécessaire de demander une explication. Depuis deux jours j'avais un

excellent cheval pris à un officier cosaque; heureuse fortune qui

m'avait rendu courage et confiance. Je partis donc avec un hussard et un

guide; je partis sans savoir que je disais adieu à mes compagnons

d'armes, sans prévoir où cette malheureuse mission allait m'entraîner.

CHAPITRE VI

CAMPAGNE DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--1806-1807.

IIIe PARTIE.

JE SUIS PAIT PRISONNIER LE 5 MARS 1807.--RECIT DE MA CAPTIVITÉ.--PAIX DE

TILSITT.--OBSERVATIONS SUR LES OPÉRATIONS DU 6e CORPS PENDANT CETTE

CAMPAGNE.--MA RENTRÉE EN FRANCE.

Mon fatal ordre de route me conduisit d'abord à Mawern, occupé par une

compagnie de voltigeurs, qui en avait barricadé toutes les issues. Cette

précaution aurait dû me faire comprendre que l'ennemi n'était pas loin;

mais confiant dans mon itinéraire, je vis sans inquiétude se fermer

derrière moi la barrière qui allait me séparer pour longtemps de l'armée

française. Je ne fus pas plus inquiet en distinguant de loin quelques

cavaliers dans la plaine, ne doutant point qu'ils ne fussent des nôtres.

La route de Freymarck traverse un bois, où je fus cerné par un régiment

de hussards russes en reconnaissance. Les hussards paraissant à la fois

de tous côtés, m'interdirent également la fuite et la résistance. Je

pris sur-le-champ mon parti. Le sang-froid ne m'a jamais quitté dans les

grandes occasions; jamais je n'essayai de lutter contre des maux sans

remède. Un officier reçut mon épée. Il me traita fort bien, et me

conduisit à Launau, quartier général de l'avant-garde. Le général

Pahlen, depuis ambassadeur en France, qui la commandait, me reçut avec

politesse et m'offrit à manger. J'acceptai, quoique n'en ayant aucune

envie, mais par la curiosité de voir dans quelle situation l'ennemi se

trouvait par rapport à nous. Le général Pahlen me donna de bonne viande,

d'excellent vin; assurément nos généraux n'auraient pas pu traiter aussi

bien leurs prisonniers. Aussitôt il m'envoya au général en chef à

Heilsberg. Celui-ci me reçut mieux encore, et recommanda à ses aides de

camp de me faire reposer et de me garder auprès d'eux.

C'est un affreux malheur pour un militaire que d'être fait prisonnier,

surtout dans de telles circonstances. Un jour de bataille, tout le monde

s'y attend: vous êtes renversé dans une charge et tout est dit. Mais en

mission, au milieu de la sécurité la plus parfaite, se voir enlever

brusquement à sa carrière, perdre ses espérances d'avancement et de

gloire, devenir inutile à son pays, entendre désarmé le récit des

événements de la guerre, quelquefois des succès de l'ennemi, toujours de

ses fanfaronnades: mais se voir séparé de compagnons d'armes, que

l'habitude et la communauté de dangers avaient, rendus vos amis, se

trouver doublement séparé de sa famille, dont on ne recevra plus de

nouvelles, et tout cela en un clin d'œil; c'est une des épreuves les

plus douloureuses que l'on puisse subir. Ajoutez encore qu'un jeune

officier craint qu'on ne lui reproche son malheur, qu'on ne l'accuse de

n'avoir pas su son chemin, de ne pas s'être défendu quand il aurait pu

le faire. Il craint de perdre la récompense de son zèle, le fruit de

tant de dévouement, de fatigues, de dangers. Toutes ces réflexions, qui

m'assaillirent au premier instant, prenaient de moment en moment de

nouvelles forces. Pourtant, accablé de fatigue à la fin d'une journée

commencée auprès du maréchal Ney et terminée auprès du général

Benningsen, je dormis profondément, et le lendemain au réveil ma douleur

n'en fut que plus vive et plus profonde. Enfin j'essayai de reprendre

courage, d'observer dans l'intérêt de mon instruction un spectacle si

inattendu, et par l'examen de l'armée russe de juger quelles chances la

suite de la guerre offrait à l'armée française.

Le général Benningsen portait son quartier général à Bartenstein et

m'emmena avec lui. L'état-major était nombreux; je me croyais le jouet

d'un mauvais rêve en revoyant cette route que j'avais faite quelque

temps auparavant avec un état-major bien différent. Il causa souvent

avec moi, en ayant la discrétion d'éviter sur notre armée des questions

auxquelles il savait que je n'aurais pas répondu. Dans ces conversations

souvent répétées pendant mon séjour à Bartenstein, il me parlait de la

campagne qu'il venait de faire. Il n'avait jamais quitté l'offensive;

vainqueur à Pultusk, il l'avait encore été à Eylau, et il remarquait

comme une faveur divine que la reine de Prusse, malade, depuis quelque

temps, eût pu aller à l'église justement le jour de ce dernier triomphe.

Je ne le chicanai point là-dessus; j'aurais préféré aux récits du passé

quelques détails sur les projets futurs. À cet égard, Benningsen se

montrait plus réservé. Je crus cependant entrevoir qu'il se disposait à

interrompre le cours de ses triomphes pour reposer son armée en

cantonnements; j'en fus ravi, la continuation de la campagne d'hiver ne

pouvant pas être à notre avantage. M. Thiers parle des souffrances de

l'armée russe, des Cosaques venant demander du pain à nos soldats. Je ne

le conteste pas; mais au quartier général l'apparence démentait cette

assertion. Si ma qualité de prisonnier de guerre m'interdisait les

questions, je voyais du moins l'état-major vivre dans l'abondance, les

soldats bien vêtus, les chevaux en bon état. Assurément la comparaison

n'était pas en notre faveur.

Je passai trois semaines à Bartenstein au quartier général, logeant avec

les aides de camp du général en chef, ainsi qu'avec MM. Ribeaupierre et

de Nesselrode, dont l'un devint ambassadeur, l'autre ministre des

affaires étrangères. Tous deux, jeunes alors et chambellans, avaient été

envoyés au quartier général pour la correspondance avec l'Empereur. Nous

dînions chez le général à une table nombreuse et bien servie. On amenait

quelquefois des prisonniers qui paraissaient jaloux de ma faveur, plus

rarement des déserteurs, contre lesquels ma colère mal déguisée amusait

beaucoup les officiers. Un jour une députation de la ville vint

féliciter Benningsen sur son arrivée. Il demanda si celui qui porta la

parole était le bourgmestre: «_Je puis vous l'assurer_, lui dis-je:

_j'ai entendu monsieur, il y a peu de temps, féliciter M. le maréchal

Ney dans les mêmes termes_.» Ce fut une joie générale.

Les promenades dans la ville m'étant interdites, ma journée se passait à

causer avec mes compagnons de chambrée, à parler beaucoup de Paris et de

la France, objets constants de la prédilection des Russes, surtout à

jouer au pharaon. Je dois m'accuser ici d'un trait de mauvais joueur,

tel que je l'ai toujours été. Ayant perdu un gros coup, je déchirai les

cartes. Les joueurs restèrent confondus; celui qui tenait les cartes dit

tranquillement: «_C'est dommage pourtant, nous n'avions que ce jeu-là_.»

Cette douceur me toucha plus que les reproches que j'aurais mérités.

Le maréchal Ney, étonné de ne pas me voir revenir, devina ma

mésaventure; et quand il en eut acquis la certitude, il m'envoya de

l'argent, et fit demander mon échange, que l'on refusa, trouvant sans

doute de l'inconvénient à renvoyer un officier qui venait de passer

quelque temps à l'état-major russe, et qui pouvait en donner des

nouvelles. Le général Benningsen eut l'attention de ne pas m'en parler

pour ne pas m'affliger.

Au bout de quinze jours, je partis pour Wilna, en passant par Grodno. Je

partis en traîneau découvert par une nuit des plus froides, mais couvert

de fourrures que mes nouveaux amis m'avaient prodiguées, et beaucoup

mieux vêtu, voyageant plus commodément comme prisonnier, que je ne le

faisais à l'armée française. Le gouverneur de Grodno m'accueillit avec

bienveillance; je logeais et je mangeais chez lui. Mais rien ne pouvait

adoucir ma tristesse. Je ne trouvai point à Grodno l'intérêt de

curiosité que m'inspirait le séjour du quartier général; je n'y trouvai

pas les agréments de société que je rencontrai plus tard à Wilna, et ce

séjour a été pour moi l'époque la plus pénible de ma captivité. La femme

du gouverneur, personne spirituelle et d'un grand sens, me dit un jour:

«_Vous êtes bien triste, et vous avez tort. Le malheur qui vous est

arrivé, malheur fort commun à la guerre, ri est point votre faute et ne

peut vous faire aucun tort. Profitez de l'occasion pour faire un voyage

en Russie. On vous mènera où vous voudrez, les voyages sont faciles dans

ce pays; on aime les étrangers, les Français, et vous voyez la

bienveillance particulière qu'on vous témoigne. Vous rentrerez dans

votre pays à vingt-trois ans, ayant fait une belle campagne et un voyage

instructif_.» Je me sentais trop découragé pour suivre ce sage conseil.

Ne voulant rien demander, je m'abandonnai à ma triste destinée.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 10 / 32 段