direction était assurée, je n'avais à combattre que la fatigue; et si je
portais mes dépêches à pied ce n'était pas ma faute. Mais j'ai passé
quelquefois des nuits entières au milieu des bois, par des chemins
défoncés, exposé à la pluie ou à la neige à demi fondue que le vent du
nord me jetait à la figure, craignant que mon cheval ne s'abattît, que
mon guide ne m'égarât et responsable des ordres dont j'étais porteur.
Dans une de ces missions j'eus lieu d'admirer la bonté des Allemands. Ma
voiture versa dans un village que nous avions brûlé, et les habitants
sortirent de leurs maisons à demi consumées pour m'aider à la relever;
en Espagne ils m'auraient tiré des coups de fusil. L'Empereur me garda
un jour à Varsovie, et me renvoya le 18 avec le colonel Jomini[18]
chargé d'une mission particulière et verbale pour le maréchal Ney. En
voici la cause. La lettre dont j'étais porteur avait irrité Napoléon; et
il exprima son mécontentement contre le maréchal en termes fort durs.
_Que signifiaient ces mouvements qu'il n'avait point ordonnés, qui
fatiguaient les troupes et qui pourraient les compromettre? Se procurer
des vivres? S'étendre dans le pays, entrer à Kœnigsberg? C'était à lui
qu'il appartenait de régler les mouvements de son armée, de pourvoir à
ses besoins. Qui avait autorisé le maréchal Ney à conclure un armistice,
droit qui n'appartenait qu'à l'Empereur généralissime? On avait vu pour
ce seul fait des généraux traduits devant un conseil d'enquête_. Jomini
était donc chargé de lui témoigner le mécontentement de l'Empereur. Il
voulut bien me raconter tout cela pendant notre voyage, et je fus fort
sensible à une marque de confiance dont je n'ai point abusé.
Notre retour ne fut pas exempt d'embarras, moins grands pourtant que
ceux que j'avais eus en allant. Nous rejoignîmes le maréchal à
Allenstein; mais de grands événements venaient de se passer en notre
absence.
Après la perte de la bataille de Pultusk, le général Benningsen avait
passé sur la gauche de la Narew, et remontait cette rivière pendant que
le général Buxhowden la remontait également sur la rive droite, sans
pouvoir se réunir à l'armée principale, parce que les ponts avaient été
emportés par les glaces. Rien n'eût été plus facile que de détruire
isolément ces deux portions de l'armée russe. Mais l'affreux dégel et le
déluge de boue dont j'ai fait la description, nous empêchaient également
d'éclairer la marche de l'ennemi et de le poursuivre. Les généraux ne
purent se réunir qu'à Nowogrod sur la Narew, au-dessus d'Ostrolenka.
Benningsen voulait reprendre l'offensive, et venait à peine de vaincre
les objections de son collègue, lorsque lui-même fut nommé général en
chef et Buxhowden rappelé. Rien ne s'opposait donc plus à l'exécution de
son plan. Il s'agissait de tourner par un mouvement en arrière la masse
des forêts qui couvrent ce pays, de traverser la ligne des lacs, et de
se porter vers la région maritime et la Vistule, en passant par Arys,
Rastenbourg et Bischofftein. Par ce moyen, on secourait Dantzick, et
l'on tournait la position de Napoléon en avant de Varsovie, qu'il serait
forcé d'abandonner. L'armée russe se portait donc de notre extrême
droite à notre extrême gauche. Elle espérait surprendre les
cantonnements des 1er et 6e corps, et détruire l'aile gauche de notre
armée, tout en forçant l'aile droite d'abandonner sa position. Ce plan
hardi et habilement conçu demandait une exécution également prompte et
vigoureuse. Car si on laissait le temps à Napoléon de réunir ses corps
d'armée, il pouvait à son tour marcher sur les Russes, les déborder et
les acculer à la mer. La situation des 6e et 1er corps à l'aile gauche
favorisa d'abord le général russe. Les 5e, 3e, 4e et 7e étaient
rapprochés les uns des autres autour de Varsovie. Le 6e qui liait le 7e
au 1er, occupait une grande étendue de pays; et les excursions que
faisait faire le maréchal Ney dans la direction de Kœnigsberg le
séparaient bien plus encore du reste de l'armée. L'avant-garde occupait
encore Bartenstein, les divisions en arrière à Allenstein et Hohenstein,
quand l'armée russe débouchant de Rastenbourg se dirigea sur Heilsberg
par Bischofftein. Le général Colbert, commandant notre avant-garde, se
retira précipitamment; ses troupes, presque entourées à Bischofftein, le
21 janvier, se firent jour et regagnèrent Allenstein. Le maréchal Ney,
qui occupait ce bourg, mit tous ses officiers en campagne pour
concentrer ses troupes dans la direction de Hohenstein et de
Gilgenbourg, afin de se rapprocher du 1er corps, qui se réunissait à
Osterode. À peine arrivé à Varsovie le 20 janvier, je repartis le 21 au
soir pour porter l'ordre au général Marchand, qui devait être à
Hohenstein. Je partis à l'entrée de la nuit, par le froid le plus
rigoureux. Arrivé à Hohenstein, je ne trouvai point le général, et je
fus obligé d'aller à un village distant de trois lieues, qu'il avait
lui-même désigné pour son quartier général. Il n'y avait dans ce village
aucun Français, et les paysans ne parlaient que polonais. J'en trouvai à
la fin un qui savait un peu d'allemand, et qui m'assura qu'un général
logeait à un château éloigné de deux lieues. Je conjecturai que ce
pouvait être celui que je cherchais. J'y allai; c'était enfin lui. Le 22
au matin, je partis pour rejoindre le maréchal à Neidenbourg. Le froid
était tellement vif, et je pris si peu de précautions pour m'en
garantir, que j'arrivai à Gilgenbourg avec les oreilles gelées. Deux
femmes parvinrent à me les sauver en les frottant avec de la neige; et,
après m'être reposé quelque temps, je continuai ma route. Je voyageai
toute la nuit avant d'arriver à Neidenbourg. Enfin, après des peines et
des difficultés infinies, je terminai cette course ou pour mieux dire je
crus l'avoir terminée, car le maréchal n'était pas à Neidenbourg. Le
colonel Jomini, qui retournait à Varsovie, fut le seul que je trouvai.
Il m'apprit la marche de l'ennemi, que j'ignorais encore (puisqu'on ne
nous parlait jamais de rien), et il me dit que je trouverais le maréchal
à Hohenstein, où j'arrivai le 23 au matin.
Cet exemple prouve une fois de plus combien de difficultés, souvent même
d'embarras, nous éprouvions à remplir nos missions. C'était peu que de
braver jour et nuit en toute saison les fatigues, les privations, les
souffrances; nous étions encore tourmentés par la crainte de ne pas
réussir. Peut-on croire qu'un général changeât trois fois de
cantonnement sans en prévenir son chef, et n'est-il pas plus étonnant
encore que le maréchal Ney tolérât des négligences si coupables?
Les troupes restèrent trois jours autour de Hohenstein, dont la brigade
Labassée (50e et 59e) faisait la garnison, et où le quartier général se
trouvait un peu aventuré, n'ayant devant lui qu'une grand'garde à
cheval, que les Cosaques harcelaient sans cesse et finirent par enlever
le 26 au matin; mais la bonne contenance de la garnison empêcha l'ennemi
de tenter des attaques plus sérieuses. Le 27, le 6e corps continua sa
retraite sur Tannenberg et Gilgenbourg, où nous arrivâmes le 28 sans
être poursuivis ni même suivis. Le corps d'armée s'y concentra dans les
jours suivants.
Le maréchal Bernadotte s'était retiré sur notre gauche avec autant de
succès et plus de mérite, car ses troupes fort disséminées furent
attaquées plus sérieusement. Averti par le maréchal Ney de la marche des
Russes, tous deux résolurent de se concentrer à Osterode et Gilgenbourg.
C'est ce qu'avait exécuté le 6e corps, ainsi que je l'ai dit. Quant au
1er corps, qui était fort dispersé, il marcha par diverses directions.
Les troupes que conduisait Bernadotte en personne rencontrèrent
l'avant-garde russe à Mohrungen, en avant de Liebstadt. Le maréchal ne
craignit point d'attaquer, avec neuf mille soldats qui venaient de faire
dix lieues, seize mille ennemis bien postés et établis depuis la veille.
Il se fit jour avec une perte de sept cents hommes, quand l'ennemi en
perdit seize cents, et atteignit Osterode pendant que les Russes,
concentrés à Liebstadt, se croyaient encore une fois vainqueurs, parce
qu'ils avaient enlevé à Mohrungen les équipages de Bernadotte.
Ainsi cette marche rapide et bien combinée fut si mal exécutée, le
général en chef mit dans ses opérations si peu d'ensemble et d'activité,
que deux corps d'armée isolés se retirèrent devant eux, presque sans
éprouver aucune perte; qu'ils se réunirent dans une belle position sur
les plateaux en arrière d'Osterode, et s'y soutinrent jusqu'au moment où
l'on vint à leur secours. Ce moment était arrivé.
Napoléon, apprenant la marche des Russes, leva ses cantonnements pour
marcher lui-même à leur rencontre. Il laissa le 5e corps à Siérock, au
confluent du Bug et de la Narew, pour défendre Varsovie contre deux
divisions russes restées de côté. Ces précautions prises, il se mit en
marche avec la garde impériale, la réserve de cavalerie, les 3e, 4e et
7e corps, et voici quel fut son plan:
Pendant que les Russes cherchaient à gagner la basse Vistule, pour
prendre à revers sa position de Varsovie sur la Haute, il manœuvra pour
tourner leur gauche à son tour, les repousser vers la mer et les forcer
de se renfermer dans Kœnigsberg, où ils auraient été pris comme,
quelques mois auparavant, les Prussiens dans Lubeck. Le rendez-vous
général était à Allenstein sur l'Alle: la cavalerie d'avant-garde, le 4e
corps et la garde impériale, marchant par Willemberg, le 3e corps par
Misniecz, le 7e par Neidenbourg. Le 6e devait les y joindre par
Hohenstein. Nous partîmes donc de Gilgenbourg le 2 février, toujours
harcelés par les Cosaques; et, après quelques instants de repos à
Hohenstein, nous arrivâmes le 3 au matin à Allenstein. L'Empereur y
était déjà. Il entretint un instant le maréchal Ney à son bivouac, et
nous jugeâmes facilement à la physionomie de celui-ci qu'il le
réprimanda sur ses courses aventureuses. L'armée se porta ensuite à
gauche pour suivre l'ennemi dans la direction de Jnchowo (route
d'Elbing). Par une manœuvre habile Napoléon avait ordonné au maréchal
Bernadotte de se rapprocher successivement de la Vistule, fût-ce même
jusqu'à Thorn, afin d'attirer l'ennemi à sa poursuite. Tandis que les
Russes porteraient ainsi leur droite en avant, la Grande Armée
tournerait plus facilement leur gauche pour les rejeter sur la basse
Vistule et sur la mer. Mais la ruse avait été découverte par une dépêche
adressée à Bernadotte et surprise par les Cosaques. Ainsi Benningsen, au
lieu de poursuivre le 1er corps sur la basse Vistule, rangea son armée
entre l'Alle et la Passarge à Jnchowo, et parut se préparer à livrer
bataille. Napoléon ne pouvait comprendre que l'armée russe fût si
promptement réunie sur ce terrain, car la marche de l'armée française
par Allenstein ne pouvait être assez promptement connue de Benningsen
pour le faire renoncer à son projet d'opération sur la basse Vistule. Il
apprit bientôt la vérité, et le stratagème étant découvert, il ordonna
au maréchal Bernadotte de quitter la Vistule et de venir promptement
appuyer la gauche de la Grande Armée. D'ailleurs, il ne craignait pas de
livrer bataille avec soixante-quinze mille Français, qu'il avait sous la
main, contre quatre-vingt-dix mille Russes. La veille au soir, le pont
sur l'Alle avait été enlevé par le 4e corps après un vif combat; ainsi
la gauche de l'ennemi pouvait être tournée. Benningsen le sentit; il se
retira dans la nuit par les routes d'Arendorf et d'Eylau. Il fallut donc
renoncer pour cette fois à l'espoir de la bataille que nous attendions.
Le lendemain 4, la poursuite continua sur trois colonnes. À droite
Davout (3e corps), suivant le cours de l'Alle, s'empara de Guttstadt,
qui renfermait quelques magasins. Au centre l'Empereur, précédé de la
cavalerie avec les 4e et 7e corps; à gauche, Ney (6e corps), vers la
Passarge. L'arrière-garde ennemie se retirait en combattant toujours.
Notre maréchal la poursuivit avec sa vigueur accoutumée; il s'exposa
beaucoup ce jour-là. Le général Gardanne[19] fut blessé auprès de lui.
Après une journée longue et pénible, nous couchâmes au village de
Scholitten. Le général Lestocq avec les Prussiens se trouvait sur la
rive gauche de la Passarge; le 6e corps, chargé de le poursuivre, passa
le pont à Deppen le 5 au matin. Lestocq précipita sa retraite pour
passer la Passarge à la hauteur de Wormditt (route d'Elbing à Kœnigsberg
par Eylau), et il laissa pour protéger sa marche une arrière-garde de
quatre mille hommes. Le 6e corps l'attaqua à Waltersdorf, et la culbuta
sur tous les points: la brigade Labassée se distingua particulièrement,
ainsi que deux régiments de dragons détachés près du maréchal Ney. Mille
morts ou blessés, deux mille cinq cents prisonniers, beaucoup
d'artillerie et de bagages furent le résultat de cette journée. Nous
allâmes nous reposer de nos fatigues à Liebstadt.
Le 6, nous passâmes la Passarge et arrivâmes à Wormditt. La marche fut
paisible, le général Lestocq ayant gagné de l'avance pendant que nous
combattions son arrière-garde. En repassant sur la rive droite de la
Passarge, nous nous trouvions sur la route et en arrière de la Grande
Armée. Ce même jour, dans la soirée, Benningsen arrivait à Landsberg, où
il voulait s'arrêter; il posta dans ce but un fort détachement
d'infanterie et de cavalerie au village de Hoff; la cavalerie du prince
Murat renversa d'abord la leur, puis leur infanterie après une
résistance opiniâtre; une division du 4e corps compléta la défaite.
Benningsen ne pouvant plus conserver Langsberg, se retira dans la nuit à
Eylau.
Notre armée y arriva dans la soirée du 7. Un combat sanglant eut lieu à
Ziegelhoff avec l'arrière-garde ennemie, qui se replia et fut poursuivie
jusque dans Eylau, où Napoléon s'établit.
Sur ces entrefaites, le maréchal Ney recevait, dans la nuit du 6 au 7,
l'ordre de marcher sur Kreutzbourg, et d'en approcher le plus possible.
On battit la générale au point du jour, et l'on fit attendre longtemps
les troupes avant de partir. La générale doit se réserver pour les
occasions pressantes; il faut alors s'assembler vite et partir
sur-le-champ. Après une marche de huit lieues, qui ne fut point
inquiétée, le 6e corps traversa le champ de bataille de Hoff couvert de
cadavres et s'arrêta à Landsberg.
Depuis l'arrivée de l'Empereur, l'armée russe se retirait pas à pas, en
se rapprochant de Kœnigsberg. Le général paraissait chercher une
position favorable pour faire halte et décider cette grande querelle. Il
crut l'avoir trouvée dans les environs de Preussich-Eylau, et concentra
son armée en arrière de cette ville. D'ailleurs étant serré de près, il
crut qu'il valait mieux s'arrêter, faire face à l'ennemi et livrer
bataille dans un terrain convenable que de se laisser ainsi poursuivre à
outrance et détruire en détail. L'Empereur ignorait cette détermination,
et ne la connut que dans la nuit du 7 au 8. Le maréchal Ney, qui n'en
avait aucune idée, m'envoya au quartier général le 7 au soir. Il rendait
compte à l'Empereur de sa longue marche pour gagner Landsberg et
annonçait qu'il continuerait le lendemain son mouvement sur Kreutzbourg,
en poussant devant lui le général Lestocq. C'est la plus importante
mission que j'aie remplie, et la plus singulière par ses circonstances;
elle mérite donc d'être racontée avec quelques détails.
Je partis de Landsberg, le soir à neuf heures, dans un traîneau. En
quittant la ville, les chevaux tombèrent dans un trou; le traîneau
s'arrêta heureusement au bord du précipice, dont ils ne purent jamais
sortir. Je revins à Landsberg, et je pris un de mes chevaux de selle. Le
temps était affreux; mon cheval s'abattit six fois pendant ce voyage;
j'admire encore comment je pus arriver à Eylau. Les voitures, les
troupes à pied, à cheval, les blessés, l'effroi des habitants, le
désordre qu'augmentaient encore la nuit et la neige qui tombait en
abondance, tout concourait dans cette malheureuse ville à offrir le plus
horrible aspect. Je trouvai chez le major général un reste de souper que
dévoraient ses aides de camp, et dont je pillai ma part. Ayant reçu
l'ordre de rester à Eylau, je passai la nuit couché sur une planche, et
mon cheval attaché à une charrette, sellé et bridé. Le 8, à neuf heures
du matin, l'Empereur monta à cheval, et l'affaire s'engagea. Au premier
coup de canon, le major général m'ordonna de retourner auprès du
maréchal Ney, de lui rendre compte de la position des deux armées, de
lui dire de quitter la route de Kreutzbourg, d'appuyer à sa droite, pour
former la gauche de la Grande Armée, en communiquant avec le maréchal
Soult.
Cette mission offre un singulier exemple de la manière de servir à cette
époque. On comprend l'importance de faire arriver le maréchal Ney sur le
champ de bataille. Quoique mon cheval fût hors d'état d'avancer même au
pas, je savais l'impossibilité de faire aucune objection. Je partis.
Heureusement j'avais vingt-cinq louis dans ma poche; je les donnai à un
soldat qui conduisait un cheval qui me parut bon. Ce cheval était rétif,
mais l'éperon le décida. Restait la difficulté de savoir quelle route
suivre. Le maréchal avait dû partir à six heures de Landsberg pour
Kreutzbourg. Le plus court eût été de passer par Pompiken, et de joindre
la route de Kreutzbourg. Mais le général Lestocq se trouvait en présence
du maréchal; je ne pouvais pas risquer de tomber entre les mains d'un
parti ennemi; je ne connaissais pas les chemins, et il n'y avait pas
moyen de trouver un guide. Demander une escorte ne se pouvait pas plus
que demander un cheval. Un officier avait toujours un cheval excellent,
il connaissait le pays, il n'était pas pris, il n'éprouvait pas
d'accidents, il arrivait rapidement à sa destination, et l'on en doutait
si peu, que l'on n'en envoyait pas toujours un second; je savais tout
cela. Je me décidai donc à retourner à Landsberg, et à reprendre ensuite
la route de Kreutzbourg, pensant qu'il valait mieux arriver tard que de
ne pas arriver du tout. Il était environ dix heures, le 6e corps se
trouvait à plusieurs lieues de Landsberg, et engagé avec le général
Lestocq. Enfin, je vins à bout de joindre le maréchal à deux heures. Il
regretta que je fusse arrivé si tard, en rendant justice à mon zèle et
en convenant que je n'avais pu mieux faire. À l'instant même il se
dirigea sur Eylau, et il entra en ligne à la fin de la bataille, à la
chute du jour. Le général Lestocq, attiré comme nous sur le terrain, y
était arrivé plus tôt. Si je n'avais pas éprouvé tant d'obstacles dans
ma mission, nous l'aurions précédé, ce qui valait mieux que de le
suivre.
Que s'était-il passé pendant cette terrible journée, dont j'ai à peine
vu le commencement et la fin? J'en dirai un mot selon mon habitude.
Le 8, au matin, quand la bataille s'engagea, Napoléon n'avait sous sa
main que les 4e et 7e corps, la cavalerie et la garde impériale. Le 3e
corps (Davout) était sur la droite à Bartenstein, à moins de quatre
lieues; le 6e corps, sur la gauche, dans la direction de Kreutzbourg,
ainsi que je l'ai dit. Selon M. Thiers, Napoléon envoya dans la soirée
du 7 plusieurs officiers aux maréchaux Davout et Ney pour les ramener
sur le champ de bataille[20]. C'est une erreur en ce qui concerne le
maréchal Ney; il ne reçut aucun avis, et ne se doutait pas de la
bataille quand je le joignis le 8 à deux heures, dans la direction de
Kreutzbourg.
Les Russes étaient rangés sur deux lignes en avant d'Eylau, faisant face
à la ville, appuyés par de fortes réserves, la cavalerie sur les ailes,
le front couvert par trois cents bouches à feu. Du côté des Français, le
4e corps occupait la gauche et la ville d'Eylau comme un bastion avancé;
le 7e corps (Augereau) le centre, à droite de la ville, jusqu'au village
de Rothenen. C'est à droite de ce dernier village que l'on attendait le
3e corps (Davout). L'affaire commença par une épouvantable canonnade,
qui embrasa Eylau et Rothenen, et fit éprouver aux deux armées des
pertes supportées avec un courage héroïque. Napoléon attendait pour agir
l'arrivée du 3e corps (Davout). Il parut à l'extrême droite et fit
replier l'avant-garde ennemie. Le 7e corps se porta en avant entre Eylau
et le 3e corps; ce corps d'armée, presque détruit par la mitraille, fut
obligé de se replier. L'infanterie russe s'avançait sur le centre de la
position. Un effort incroyable de notre cavalerie la repoussa. Le 3e
corps, au milieu d'une lutte acharnée, commençait à tourner la gauche de
l'ennemi. Le général Lestocq, arrivant de Kreutzbourg, rétablit un
instant le combat; mais ses efforts ne purent regagner le terrain perdu,
et le maréchal Davout conserva sa position. Les deux armées, épuisées de
fatigue, auraient peut-être recommencé la lutte, quand le maréchal Ney
arriva à Schmoditten sur la droite des Russes. Benningsen, craignant
d'être enveloppé, dirigea contre ce village une attaque que la brigade
Liger-Belair (6e léger, 39e) repoussa énergiquement. Benningsen prit
alors le parti de la retraite.
Nous ignorions cette détermination, et le maréchal Ney en particulier ne
connaissant pas les détails de la bataille, croyait qu'elle
recommencerait le lendemain. Le 6e corps, arrivé le dernier, et n'ayant
pas pris part à l'action, devait naturellement être engagé le premier.
Une misérable cabane réunit à Schmoditten l'état-major. Le paysan qui
l'habitait avait été tué, je ne sais par qui, ni comment. Pour tout
souper, le maréchal prit comme nous sa part d'une mauvaise oie. Il nous
exhorta à nous reposer, en annonçant la bataille pour le lendemain.
_S'il le faut_, ajouta-t-il, _je mettrai pied à terré, le sabre à la
main, et j'espère qu'on me suivra_. Nous l'assurâmes que nous serions
tous heureux et fiers de vaincre ou de mourir avec lui. Il s'étendit
ensuite sur une planche, et dormit d'un profond sommeil. Le 9 au matin,
ainsi que je l'ai dit, l'ennemi s'était retiré. Le 6e corps devait
occuper Eylau et les environs. Avant de rentrer, nous allâmes voir le
champ de bataille. 11 était horrible et littéralement couvert de morts.
Le célèbre tableau de Gros n'en peut donner qu'une bien faible idée. Il
peint du moins avec une effrayante vérité l'effet de ces torrents de
sang répandus sur la neige. Le maréchal, que nous accompagnions,
parcourut le terrain en silence, sa figure trahissait son émotion; et il
finit par dire en se détournant de cet affreux spectacle: «_Quel
massacre, et sans résultat!_» Nous rentrâmes à Eylau, dont le lugubre
aspect ne pouvait pas adoucir l'impression que nous avait causée le
champ de bataille. Les maisons étaient remplies de blessés auxquels on
ne pouvait donner aucun secours, les rues pleines de morts, les
habitants en fuite; nous-mêmes n'ayant littéralement rien à manger. Il
faisait un temps épouvantable, et ceux qui ont fait la guerre savent
combien cette circonstance augmente la fatigue, et rend plus sensibles
les privations. Il n'en fallait pas moins poursuivre l'ennemi qui se
retirait derrière la Prégel pour couvrir Kœnigsberg. Le prince Murat
suivit les Russes jusqu'à la Frisching, petite rivière qui coule de la
ligne des lacs à la mer, à quatre lieues en avant de Kœnigsberg; le 6e
corps, moins fatigué que les autres, le suivit aux avant-postes, les 3e
et 4e marchèrent un peu en arrière.
Maintenant à quel parti s'arrêter? Allait-on poursuivre les Russes?
fallait-il prendre en arrière des quartiers d'hiver? Les Russes, retirés
derrière la Prégel et à Kœnigsberg même, se préparaient à s'y défendre;
les murs garnis d'artillerie, la ville entourée de quelques ouvrages
construits à la hâte, pouvaient offrir de la résistance. Si l'on
réussissait, la Prusse entière était conquise, une partie de l'armée
russe prise dans Kœnigsberg, l'autre forcée de se retirer derrière le
Niémen. Mais si l'on échouait, la retraite nous eût exposés aux plus
grands revers. Pour le comprendre, il faut se rendre compte de la
situation matérielle et morale de l'armée française à cette époque,
situation, que les historiens n'ont point assez expliquée.
Voici quel était l'état des présents sous les armes au commencement de
février, époque de la reprise des hostilités:
Le maréchal Lannes (5e corps) 12,000 hommes.
-- Davout (3e -- ) 18,000 --
-- Soult (4e -- ) 20,000 --
-- Augereau (7e -- ) 10,000 --
-- Ney (6e -- ) 10,000 --
-- Bernadotte (1er -- ) 12,000 --
-- Oudinot (grenadiers réunis) 6,000 --
La garde 6,000 --
La cavalerie de Murat 10,000 --
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Total 104,000 hommes.