Ajoutons qu'en s'avançant autant dans l'intérieur de l'Allemagne,

Napoléon se trouvait entouré, sinon d'adversaires déclarés, au moins de

neutres ou d'alliés bien suspects. On ne doit pas se le dissimuler, tous

les États de l'Europe étaient nos ennemis, et on l'a bien vu en 1813. Il

fallait donc effrayer les uns par des menaces, attirer les autres par

des promesses. C'est ainsi que la Saxe, notre ennemie dans la campagne

précédente, devint notre alliée par son admission dans la confédération

du Rhin.

Il est vrai que nous pouvions trouver en Pologne des alliés plus

sincères. Pour arriver à la Vistule et nous approcher de Varsovie, il

fallait traverser le duché de Posen. Il est évident que la présence de

nos troupes allait faire soulever le pays, dans l'espérance de recouvrer

son indépendance. Mais cela seul devait inquiéter l'Autriche, qu'il nous

importait de ménager. Déjà cette puissance faisait connaître que toutes

les pertes qu'elle avait essuyées ne lui permettaient pas de prendre

part à la lutte, que la neutralité lui était donc imposée; et, en

attendant, elle réunissait un corps de soixante mille hommes pour

protéger ses frontières. On sait que ces corps d'observation deviennent

bientôt des corps d'armée actifs, et qu'une circonstance que l'on croit

favorable change la neutralité en hostilité. Napoléon s'expliqua avec

l'Autriche. Il fit entendre que dans le cas du rétablissement de la

Pologne, on pourrait lui donner la Silésie en compensation de la

Gallicie; si cet arrangement ne convenait pas, il promit que, tout en

favorisant l'insurrection de la Pologne russe et prussienne, ce qui

était conforme aux droits de la guerre, il n'entreprendrait rien contre

les intérêts de l'Autriche. Il annonça d'ailleurs qu'il était prêt à

tout événement, et fort disposé à combattre l'Autriche, si, malgré les

dispositions bienveillantes qu'il lui témoignait, elle voulait entrer en

lutte.

Enfin, des mésintelligences s'étant élevées entre la Turquie et la

Russie, mésintelligences entretenues habilement par Napoléon, la Russie

s'était vue obligée d'envoyer un corps de soixante mille hommes sur les

bords du Dniester.

Ainsi Napoléon allait recommencer la guerre contre la Russie, secondée

par l'Angleterre, la Suède, et vingt mille Prussiens, débris de leur

armée. Nous avions pour alliés la confédération du Rhin, et bientôt la

Turquie. L'Autriche restait inquiète et silencieuse. La Pologne agitée

s'apprêtait à se joindre à nous. Telle était la situation au moment de

la reprise des hostilités.

Depuis l'Oder jusqu'à la Vistule nous ne devions pas rencontrer

d'ennemis. Les Prussiens occupaient Thorn, les Russes approchaient

seulement de Varsovie. Voici notre ordre de marche de la droite à la

gauche. À l'extrême droite, le prince Jérôme, secondé du général

Vandamme, devait occuper la Silésie, faire le siége des places situées

sur le haut Oder, telles que Glogau et Breslau, pour nous rendre

entièrement maîtres du cours de ce fleuve, le franchir ensuite et

couvrir la droite de l'armée en s'appuyant à la frontière d'Autriche. Le

maréchal Davout (3e corps) se dirigeait de Cüstrin sur Posen. À sa

gauche venait le maréchal Augereau (7e corps), et, plus à gauche encore,

le maréchal Lannes (5e corps), partant de Stettin. Tous ces corps réunis

formaient quatre-vingt mille hommes. Les 1er, 4e et 6e corps, avec la

garde impériale et la réserve de cavalerie restées en arrière,

composaient une autre armée de quatre-vingt mille hommes, qui devait

appuyer le mouvement de la première.

Ce fut alors que se présenta la question du rétablissement de la

Pologne. Le maréchal Davout fut reçu à Posen avec un grand enthousiasme.

Le duché de Posen appartenait à la Prusse, et cette province semblait

plus impatiente que les autres de secouer le joug étranger. Notre

arrivée leur parut le signal de leur indépendance, et, quoique aucun mot

n'eût été dit à cet égard, la cause de la Pologne paraissait liée à

celle de la France. Les mêmes sentiments se manifestèrent plus tard à

Varsovie. On ordonna des levées d'hommes qui se firent d'abord avec

facilité. Mais bientôt la haute noblesse polonaise se demanda où la

conduirait un entraînement irréfléchi. La fortune des armes pouvait nous

devenir contraire, et alors ils retombaient sous le joug des Prussiens

et des Russes, irrités de leur révolte. Ils auraient donc voulu que

Napoléon prît l'engagement de reconstituer la Pologne, en lui donnant

pour souverain un prince de sa famille. La proposition lui en fut faite

formellement en leur nom par le prince Murat, lorsqu'il eut, fait son

entrée à Varsovie. Cette démarche mécontenta Napoléon. Il comprit

très-bien que ce souverain était Murat lui-même, que l'enthousiasme des

Polonais, son esprit chevaleresque et son costume déjà à demi polonais,

désignaient assez; or, il ne voulait pas qu'on lui fît de conditions.

Lui-même était embarrassé des suites que pouvait avoir une démarche

aussi significative. La paix devenait plus difficile à conclure avec la

Prusse et la Russie. D'ailleurs qu'était-ce que le rétablissement de la

Pologne sans la Gallicie, et pouvait-on s'exposer à s'attirer l'Autriche

sur les bras? Napoléon voulait donc que les Polonais se donnassent à lui

unanimement, sans réserve, sans conditions. Il voulait qu'un grand

mouvement national forçât pour ainsi dire la destinée, et que le

rétablissement de la Pologne devînt une nécessité. Il n'y avait pas

moyen de s'entendre, puisque, comme le dit fort bien M. Thiers: _les

Polonais demandaient à Napoléon de commencer par proclamer leur

indépendance, et que Napoléon leur demandait de commencer par le

mériter._ D'ailleurs, leur concours pouvait-il inspirer une grande

confiance? J'en doutais un peu pour mon compte, et cette opinion ne

m'était point particulière. Les maréchaux Lannes et Augereau, marchant à

gauche de Posen, trouvaient dans les campagnes les Polonais peu disposés

à s'insurger. Ils représentaient à l'Empereur qu'il ne _fallait pas se

laisser éblouir par l'enthousiasme factice des nobles de Posen; qu'au

fond, on les retrouverait toujours légers, divisés, anarchiques, et

qu'en voulant les reconstituer en corps de nation, on épuiserait

inutilement le sang de la France pour une œuvre sans solidité et sans

durée._ Aussi Napoléon, évitant de les encourager ou de les décourager

entièrement, ne voulut point paraître à Varsovie. Il trouva en eux des

auxiliaires utiles, quitte à les sacrifier dans l'occasion, ce qu'il ne

manqua pas de faire. Après l'entrée à Posen, on avait marché sur

Varsovie. L'armée russe qui l'occupait n'essaya point de la défendre;

elle repassa la Vistule en détruisant le pont.

Je reprends l'historique du 6e corps.

J'ai dit que ce corps d'armée faisait partie de la réserve. Nous

partîmes à notre tour de Berlin. L'état-major se rendit en poste à

Posen, où nous arrivâmes le 15 novembre, pendant que les troupes

faisaient leur mouvement. Nous logions chez Mme de Zastrow, femme de

l'ancien gouverneur prussien de cette ville, qui avait suivi le roi à

Kœnigsberg. Je l'ai vue plusieurs fois; c'était une personne douce et

aimable; on pense bien qu'elle était triste et préoccupée. Les malheurs

de la Prusse, l'incertitude de la destinée de son mari, la surveillance

de trois grandes filles jeunes et belles au milieu d'une armée telle que

la nôtre, étaient des motifs suffisants de trouble, et l'on sent combien

devait être pénible pour la femme du gouverneur prussien de Posen le

spectacle de l'enthousiasme qu'y excitait notre présence. L'Empereur

arriva le 27 novembre au soir sans le moindre appareil. Quoiqu'il fît

nuit et qu'on ne pût l'apercevoir, mon hôtesse voulut aller au-devant de

lui; elle resta longtemps à la pluie et marchant dans la boue, trop

heureuse d'avoir vu un instant passer sa voiture. Le 28 novembre,

l'armée était entrée à Varsovie. A part l'importance politique de cette

conquête, Varsovie nous assurait un point de passage sur la Vistule, et

déjà le maréchal Davout avait franchi le fleuve, que les Russes ne

défendirent pas plus qu'ils n'avaient défendu la ville. Le maréchal

Lannes (5e) le remplaça à Varsovie. Augereau (7e) s'établit au-dessous

de Varsovie sur la Vistule, vis-à-vis de Modlin. L'Empereur chargea le

maréchal Ney de s'emparer de la ville de Thorn, afin d'avoir deux points

sur la Vistule, ce qui était important pour ses opérations ultérieures.

Nous partîmes de Posen le 1er décembre, et la 1re brigade arriva le 4

devant Thorn, en passant par Gnesen et Bromberg. Thorn, situé sur la

rive droite de la Vistule, n'a sur la rive gauche que le faubourg de

Podgurtz. Il fallait donc passer le fleuve pour entrer dans la ville.

Quinze mille Prussiens, commandés par le général Lestoco, la

défendaient. Le pont de bois qui unissait les deux rives avait été

détruit. Le colonel Savary, du 14e de ligne (7e corps), étant resté en

arrière, occupait Podgurtz. Informé le 4 que l'ennemi commençait à

évacuer la ville, comptant sur la faveur de la population, il eut

l'audace de passer la Vistule sur des bateaux, malgré les glaçons, avec

une faible partie de son régiment; entreprise d'autant plus hasardeuse

que le lit de la Vistule est large en cet endroit et qu'on se trouvait

exposé à la fusillade de l'ennemi placé sur l'autre rive. Les bateliers

polonais le secondèrent, en se jetant dans l'eau et en tirant les

barques au rivage sous le feu de l'ennemi. La 1re brigade du 6e corps,

déjà arrivée à Podgurtz, ainsi que je l'ai dit, passa la Vistule, se

joignit au 14e et s'empara de la ville.

Le maréchal était, le 4, à Bromberg, à huit lieues en arrière; ce ne fut

que le 5 au matin qu'il apprit la prise de la ville. Il se rendit

aussitôt au faubourg de Podgurtz, et n'entra à Thorn que le 6 au matin.

Je me trouvais seul auprès de lui; et, dès le 5 au soir, il m'envoya à

Thorn, qu'occupait déjà la 1re division du 6e corps, réunie au 14e

régiment. Je fus heureux de pouvoir complimenter mon ancien chef de

bataillon sur la belle conduite de son régiment, et le lendemain il

reçut des félicitations bien plus flatteuses que la mienne. Les troupes

du 6e corps arrivèrent successivement, et furent placées en cercle sur

la rive droite de la Vistule, ayant en tête la cavalerie légère pour se

garantir des courses des Cosaques. On s'occupa avec activité à réparer

le pont; cette opération ne fut pas aussi facile qu'on le suppose. Le 5

nous étions maîtres de la ville, et le pont fut à peine réparé le 15. Le

59e, qui arriva le dernier, passa la Vistule en bateaux le 13.

J'ai dit que ce dernier régiment était resté en garnison à Magdebourg.

Il y séjourna jusqu'au 25 novembre, et arriva à Thorn le 13 décembre,

après dix-huit jours de marche sans un instant de repos. Il n'était

nullement nécessaire de fatiguer ainsi ce régiment; on pouvait le faire

partir un peu plus tôt, ou même lui accorder un ou deux séjours pendant

cette longue route. L'officier envoyé de Thorn à Magdebourg pour porter

au 59e l'ordre de marcher ne revint qu'avec le régiment. Ainsi, ayant

des frais de poste, il mettait dix-huit jours à faire cent dix lieues

comme un régiment d'infanterie. C'était assez son usage, pour éviter à

la fois les fatigues et les chances de la guerre. Ce nouvel exemple de

zèle et d'activité de sa part nous amusa beaucoup.

Varsovie et Thorn étant occupés, Graudenz investi près de tomber en

notre pouvoir, l'hiver pouvait être employé au siége de Dantzick, dont

la prise nous eût rendus maîtres du cours entier de la Vistule. L'époque

de l'année et la difficulté des chemins rendaient nécessaire de prendre

des quartiers d'hiver. Napoléon y pensait d'autant plus, qu'il croyait

les Russes en pleine retraite sur le Prégel pour couvrir Kœnigsberg.

Bientôt il apprit qu'ils paraissaient s'établir près de Varsovie, entre

la Narew et l'Ukra, sur la droite de la Vistule. Ces deux rivières en se

réunissant, avant de se jeter dans la Vistule, décrivent un angle, dont

le sommet vient s'appuyer sur ce grand fleuve, un peu au-dessous de

Varsovie. Les troupes prussiennes, placées entre Dantzick et Kœnigsberg,

se liaient aux Russes du côté de Thorn. À peine restait-il vingt mille

Prussiens armés, et dix mille composant les garnisons. La première armée

russe, commandée par le général Benningsen, occupait la position de la

Narew; la seconde, par le général Buxhowden, placée en arrière à

Ostrolenka, ces deux armées formant quatre-vingt mille hommes. Dans

cette situation, les Russes pouvaient se réunir aux Prussiens vers la

mer, et s'appuyant sur la forte place de Dantzick, passer la basse

Vistule et nous tourner sur la haute. Ils pouvaient aussi en laissant

les Prussiens en observation devant Kœnigsberg, réunir toutes leurs

forces dans l'angle formé par l'Ukra et la Narew, et se porter sur

Varsovie. Napoléon était en mesure de faire face à ces deux combinaisons

et de repousser toutes les tentatives de l'ennemi. Mais il ne lui

convenait pas de se laisser attaquer par eux. Il ne lui convenait pas

non plus de les laisser s'établir en quartiers d'hiver si proche de lui.

Il voulait bien faire reposer ses troupes, en arrêtant la poursuite de

l'ennemi; mais il voulait que cet ennemi fût vaincu d'abord, et

entièrement vaincu. Il se décida donc à prévenir les Russes; il se

flattait de les détruire comme il avait jusqu'à présent détruit toutes

les armées ennemies; il voulait au moins les forcer de s'éloigner de

Varsovie. Il quitta Posen, où il avait passé dix-neuf jours, et entra la

nuit à Varsovie, voulant éviter les réceptions solennelles et tout ce

qui pourrait l'engager avec les Polonais. Le 23 décembre il était à la

tête de son armée, et dirigea lui-même dans la nuit le passage de l'Ukra

à Okumin.

Je ne ferai point le récit des combats livrés les 24, 25 et 26 décembre,

sous le nom de batailles de Pultusk et de Golymine. Le 6e corps n'y a

pris aucune part, et cet écrit n'est que le journal de l'aide de camp du

maréchal Ney. Je dirai seulement que le passage de l'Ukra fut forcé, les

Russes poursuivis le 25 et attaqués le 26, par le maréchal Lannes à

Okumin, par les maréchaux Davout et Augereau à Golymine. L'ennemi,

partout repoussé, perdit quatre-vingts pièces de canon, beaucoup de

bagages et vingt mille hommes, tant tués que blessés et faits

prisonniers. Les Russes étaient en pleine retraite; et l'Empereur avait

réussi dans son projet de les éloigner de Varsovie. Mais le mauvais

temps et la nature du terrain rendirent les opérations difficiles et

empêchèrent de compléter la victoire. Le terrain est naturellement

fangeux, la neige et la pluie le rendirent impraticable, et le nom des

_boues du Pultusk_ s'est conservé dans les souvenirs de nos soldats. Les

hommes enfonçaient jusqu'aux genoux dans cette boue liquide, et beaucoup

d'entre eux y périrent. On pouvait à peine conduire l'artillerie en

doublant les attelages. Il en résulta d'abord l'impossibilité de

connaître les mouvements de l'ennemi. Ainsi le maréchal Lannes se trouva

seul à Pultusk en présence de forces supérieures, parce qu'on croyait

que le gros de l'armée ennemie s'était retiré à Golymine. Il en résulta

ensuite qu'après la victoire il fut impossible de poursuivre les Russes,

et qu'ils purent tranquillement effectuer leur retraite qu'ils

essayèrent de transformer en victoire. L'étoile de Napoléon commençait

alors à pâlir. Le moment des demi-succès, des triomphes incomplets était

arrivé. Ce fut alors aussi que commencèrent les misères de l'armée, le

manque de vivres, de fourrages, toutes les privations dont j'aurai

occasion de faire le récit. L'attaque contre les Russes fut appuyée à

gauche par les 1er et 6e corps, ce dernier formant l'extrême gauche.

Nous partîmes donc de Thorn le 18 décembre, en passant successivement à

Gollup, Strasburg et Ziélona. Les Prussiens se retiraient à notre

approche. La 1re division, qui marchait en tête, les rencontra à Soldau,

et les en chassa après une vive résistance: c'était le 26 décembre, jour

de la bataille de Pultusk. Je n'assistai point à cette affaire, ayant

été envoyé la veille auprès du maréchal Bernadotte, avec lequel nous

combinions nos mouvements. Je partis le soir de Ziélona, et après

l'avoir cherché inutilement à Biézun, je le trouvai le matin dans un

village à trois lieues de là au moment où il allait en repartir. Je fis

trois lieues avec lui jusqu'à un village près de Mlawa, d'où il me

renvoya le soir même au maréchal Ney, que je trouvai le lendemain matin

à Soldau.

C'est la seule fois que j'ai vu le futur roi de Suède, qui me parut bien

différent de nos autres généraux. D'abord il était parfaitement aimable,

aimable pour tout le monde; première différence. Il le fut beaucoup pour

moi, dont il ne connaissait que le nom. Il mangeait avec ses aides de

camp, avec les officiers en mission. Mon cheval étant très-fatigué, il

m'en fit donner un autre pour faire route avec lui. Le soir de mon

départ, le temps était affreux; je lui dis en riant que je tâcherais de

ne pas laisser tomber sa dépêche dans la neige. Il me proposa d'attendre

au lendemain; il aurait ajouté un _postscriptum_ à sa lettre pour dire

au maréchal Ney qu'il m'avait retenu. Je le remerciai, en lui disant

qu'à la guerre il ne fallait pas perdre une minute pour se rendre à son

poste. Il avait passé toute la soirée à questionner l'homme chez lequel

il logeait sur la situation du pays et les mœurs des habitants.

Assurément, il avait quelque espérance qu'on penserait à lui en Pologne,

et à tout événement, il cherchait à se procurer des renseignements qui

pouvaient lui être utiles, comme à se faire partout des partisans et des

amis.

Cette première partie de la campagne terminée, l'armée prit ses

cantonnements. À l'extrême droite, le 5e corps (Lannes), gardant

Varsovie, dans l'angle formé par la Narew, le Bug et la Vistule:

position dont on avait chassé les Russes; ensuite le maréchal Davout (3e

corps) à Pultusk, Soult (4e corps) à Golymine, Augereau (7e corps) un

peu plus en arrière, à Plonsk; Ney (6e corps) aux environs de Mlawa et

de Neidenburg, à l'origine des affluents de la Narew, et liant la Grande

Armée au 1er corps (Bernadotte) cantonné vers Osterode et s'étendant

près de la mer, pour défendre la basse Vistule et protéger le siège de

Dantzick que l'on allait entreprendre. Toutes les précautions étaient

prises pour faire communiquer entre eux les différents corps; tous les

passages sur la Vistule, Varsovie, Thorn, Graudenz (quand il fut en

notre pouvoir) mis en état de défense. Quant aux vivres, on donna les

ordres nécessaires; mais la saison rendant les arrivages difficiles,

j'ai presque toujours vu les soldats réduits à ce qu'ils pouvaient se

procurer dans le pays.

Le maréchal Ney porta son quartier général à Neidenbourg, sur la route

d'Ostrolenka à Thorn. Nous y restâmes du 27 décembre au 11 janvier 1807,

logés dans la maison du bailli, que suivant notre usage nous occupions

tout entière, moins deux pièces où il était relégué avec sa famille. Le

maréchal, n'ayant lui-même qu'une petite chambre et un cabinet, nous

avait abandonné un grand salon, et ne parut pas un instant fatigué du

bruit étourdissant que nous lui faisions toute la journée. À part des

chansons et des facéties, les jeux de hasard faisaient notre principale

occupation; souvent, et heureusement à tour de rôle, l'un de nous se

couchait, n'ayant plus un sou. La joie des vainqueurs, aussi bruyante

que la colère des vaincus, s'augmentait encore du son d'une trompette

que l'un de nous s'était procurée. Pour le coup, le maréchal demanda

grâce, et la trompette disparut. J'admirai tant de patience; mais le

jour du départ fut le jour des représailles. En montant à cheval, il ne

trouva pas son guide; il nous entendit faire quelques plaisanteries

assez innocentes; alors il nous dit que nous ne pensions qu'à des

balivernes, que nous n'apprendrions rien, ne serions bons à rien. Il mit

son premier aide de camp aux arrêts, parce qu'il ne savait pas nous

faire servir; enfin, il se vengea en un quart d'heure de la contrainte

qu'il éprouvait depuis quinze jours. Le maréchal ne savait pas faire une

réprimande de sang-froid. Il se taisait, ou il s'emportait au delà de

toutes les bornes. Malgré cette violence de caractère, son cœur était

bon, son esprit parfaitement juste, son jugement sain: qualités bien

précieuses dans un militaire.

Le repos ne fut pas long pour le 6e corps. Le 11 janvier, nous partîmes

de Neidenbourg pour Wartembourg et Allenstein. L'avant-garde du général

Colbert occupait Bartenstein; elle devait pousser ses avant-postes le

plus près possible de Kœnigsberg. Les divisions d'infanterie suivirent

le mouvement à d'assez grandes distances. Le maréchal fit une course

rapide à Bartenstein, où je l'accompagnai. M. Thiers dit qu'il fut au

moment de prendre Kœnigsberg; c'est aller trop loin. Je ne pense pas que

l'avant-garde dépassât jamais Preussich-Eylau, et même dans

l'affaiblissement physique et moral où était tombée l'armée prussienne,

il eût fallu plus qu'une brigade de cavalerie pour entrer à Kœnigsberg.

Quel était donc le but de ces mouvements que l'Empereur n'avait pas

ordonnés? C'était d'abord de se procurer des vivres dont nous avions

grand besoin; ensuite de s'approcher de Kœnigsberg, d'avoir peut-être la

gloire d'y entrer le premier. Je ne sais à quelle occasion le maréchal

Ney conclut à Bartenstein un armistice de quelques jours avec

l'avant-garde prussienne. Mais comme il fallait expliquer à l'Empereur

tous ces mouvements, je fus envoyé de Bartenstein à Varsovie. Jamais je

ne fis un voyage aussi difficile; le récit suivant en fera juger.

Je partis le 15 au soir de Bartenstein en traîneau par un temps

épouvantable; des chevaux de poste me conduisirent par Heilsberg,

Allenstein et Neidenbourg jusqu'à Mlawa, où commencèrent mes misères. Le

pays dans lequel j'entrai était ruiné par le passage des troupes russes

et françaises, par la bataille de Pultusk et de Golymine. J'eus beaucoup

de peine à avoir des chevaux à Mlawa. Ce fut bien une autre affaire à

Ciechanow, où j'arrivai le 17; il fallut persécuter le bourgmestre et

les juifs, notre seule ressource en Pologne, puisqu'ils entendent seuls

l'allemand. Enfin j'obtins deux rosses et une mauvaise charrette qui

devait me traîner jusqu'à Pultusk. La gelée avait succédé au dégel. On

voyait de Ciechanow à Pultusk les chevaux et les voitures d'abord

enfoncés dans la boue, en ce moment incrustés dans la terre gelée. Les

villages étaient entièrement dévastés. À une lieue de Ciechanow, une

roue de ma charrette cassa; on prit du temps pour la réparer. À

Golymine, quoique mes chevaux fussent épuisés de fatigue, il fallut

marcher encore, n'ayant pu en trouver d'autres. Mon postillon m'assura

qu'on en trouverait à Pezemodowo, village à deux lieues de Pultusk. J'y

arrivai le soir, et je descendis au château, où l'état-major d'un

régiment du 4e corps me donna l'hospitalité. On me promit des chevaux,

que j'attendis longtemps, et qui me menèrent à Pultusk; là, j'attendis

plus longtemps encore deux chevaux, un mauvais traîneau et un postillon

complètement sourd et qui ne savait que le polonais. À une lieue de

Pultusk, le traîneau cassa en mille pièces au milieu d'un bois. Je me

mis à pied, précédé de mon postillon à cheval, après avoir chargé sur

ses épaules un paquet que je portais au major général. Après avoir fait

près de quatre lieues à pied et dans cet équipage, j'arrivai au point du

jour à un village dont les seigneurs, qui parlaient latin, me promirent

des chevaux, que je fus pourtant obligé de prendre moi-même de force

chez les paysans. J'arrivai à Siérosk, où je trouvai enfin les postes

rétablies. Je passai le Bug dans un bac, le pont n'étant pas encore

raccommodé. Les glaçons rendaient le passage assez difficile, mais

j'arrivai à bon port. Mes chevaux me conduisirent à Nieporen, et ceux de

cette dernière poste à Varsovie, où je terminai heureusement un aussi

singulier voyage.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 8 / 32 段