Le prince Murat entra dans Weimar pêle-mêle avec les fuyards; il logea

au palais où la grande-duchesse était restée. Le maréchal le suivit de

près, mais ne voulut pas loger au palais, où il y avait de la place pour

tout le monde. Il conservait une ancienne rancune contre Murat, dont la

qualité de prince l'offusquait un peu. Il s'établit dans une auberge à

l'extrémité de la ville. Un général, qui nous accompagnait dans ce

moment, proposa quelques mesures pour empêcher le pillage. Mais, à vrai

dire, de pareils désordres sont presque inévitables dans une ville

ouverte, avec des soldats fiers de leur victoire et affamés. D'ailleurs

le premier besoin pour nous était celui du repos. J'ai dit que nous

étions montés à cheval à Roda à deux heures du matin; nous en

descendîmes à Weimar à sept heures du soir. Ayant à peine la force de

manger, et déjà à moitié endormi, je me couchai sur une planche, et ne

me réveillai de mon premier somme que le lendemain à midi. Mon cheval

isabelle avait supporté cette fatigue avec un courage digne de lui.

Heureusement, au milieu de la bataille, je trouvai dans un ravin un

caisson qui renfermait de l'avoine. Je lui en fis manger, et je dus à

cette rencontre la vie de mon compagnon et peut-être la mienne. J'ai dit

que l'avant-garde seule du 6e corps prit part à la bataille; les deux

divisions ne purent arriver à Weimar que dans la nuit. On le comprendra

sans peine, en se rappelant que le 13 elles campaient dans la direction

de Géra, et que, dans la nuit du 14, elles arrivaient à Weimar, après

avoir fait plus de quinze lieues. Les officiers du 59e m'ont raconté

qu'ils n'avaient jamais vu les soldats si à bout de leurs forces. Il

fallut une demi-heure pour les décider à allumer du feu et à chercher

des vivres.

On se rappelle que la grande armée prussienne marchait sur Naumbourg

pour y passer la Saale et continuer sa retraite, et que le maréchal

Davout (3e corps) était chargé de lui en disputer le passage. Le

maréchal Bernadotte devait occuper Dornbourg, entre Iéna et Naumbourg,

mais avec l'ordre de seconder le maréchal Davout. Il se trouvait à

Naumbourg, lorsque l'on reçut l'avis que la grande armée prussienne se

dirigeait tout entière de ce côté. Mais, malgré les instances de son

collègue, il voulut absolument se rendre à Dornbourg, où il était

évident qu'il n'avait rien à faire. Il prétexta l'ordre de l'Empereur,

qui pourtant était subordonné aux circonstances; et, s'il est vrai que

sa jalousie pour Davout, qu'il détestait, ait été la cause de sa

détermination, il en a été bien puni, car il a procuré à son rival

l'occasion d'acquérir une gloire immortelle. Le maréchal Davout n'avait

que trois divisions d'infanterie et trois régiments de cavalerie légère,

qui s'élevaient à peine à vingt-six mille hommes. Il prit position sur

les plateaux qui dominent la rive gauche de la Saale, autour du village

de Hassenhausen; il repoussa constamment les attaques de l'infanterie,

les charges de la cavalerie ennemie, et finit par les forcer à la

retraite. Elle se fit en bon ordre, protégée par deux divisions

prussiennes qui n'avaient pas combattu. Il était question de recommencer

le combat. Mais le roi de Prusse, qui avait bien payé de sa personne

dans cette journée, effrayé des pertes que lui avait fait éprouver un

ennemi si inférieur en nombre, découragé par la mort du duc de Brunswick

et du maréchal Mollendorf, tués à ses côtés, jugea plus prudent de se

retirer. Il comptait, en marchant sur Weimar, se réunir au prince de

Hohenlohe, qu'il croyait vainqueur à Iéna, ou du moins en état de

protéger sa retraite. Mais il rencontra bientôt les débris de l'armée du

prince, qui cherchaient eux-mêmes un abri auprès de l'armée du roi.

Toutes deux se retirèrent dans un désordre inexprimable, partie à

Erfurt, partie plus à droite, dans la direction de Sommerda. Dans cette

journée, qu'on appelle la bataille d'Auerstadt, vingt-six mille Français

avaient combattu contre soixante-dix mille Prussiens, dont dix mille

étaient hors de combat, et trois mille prisonniers, ainsi que cent

quinze canons.

Napoléon attendit la veille de cette grande journée pour répondre à la

sommation de repasser le Rhin, que lui avait adressée le roi de Prusse

au commencement des hostilités. _Sire_, disait-il, _cette lettre n'est

pas de vous; des intrigants, des brouillons l'ont dictée. Faisons la

paix, il en est temps encore. Votre Majesté sera vaincue; qu'elle se

rappelle que j'ai donné le même conseil à l'empereur de Russie la veille

d'Austerlitz_. Jamais on ne vit de prédiction plus promptement et plus

complètement vérifiée. Le 25 septembre, nous étions cantonnés en Souabe,

sans ordre de départ, et le 15 octobre l'armée prussienne était

détruite, la monarchie sans défense. On comprend que l'armée française,

conduite par Napoléon, l'emportât sur l'armée prussienne; mais la

destruction de cette armée semble incompréhensible. Cela tient d'abord à

la supériorité de Napoléon en manœuvres, à son adresse à tromper

l'ennemi sur la direction qu'il devait suivre, à la rapidité avec

laquelle les différents corps de son armée placés à d'énormes distances,

se réunissaient sur le champ de bataille pour se disperser ensuite dans

diverses directions, s'il s'agissait de poursuivre un ennemi vaincu.

L'armée prussienne, héritière des traditions de la guerre de Sept ans,

manœuvrait bien, mais lentement, méthodiquement, avec un nombre infini

de bagages; cinq ou six lieues semblaient une forte journée. L'armée

française ne s'embarrassait ni des distances, ni des vivres; il est vrai

qu'elle ravageait le pays, mais je ne parle que du succès sans justifier

les moyens. L'ennemi apprenait avec surprise qu'un corps d'armée, qu'il

croyait à dix lieues, arrivait sur le champ de bataille. Il ne savait

pas que ce n'étaient que des têtes de colonne portant le nom du 6e

corps; l'impression était produite. Enfin l'armée prussienne avait perdu

l'habitude de la guerre, et l'armée française, enflammée par ses

victoires, avait acquis le droit de se croire invincible.

Le 15, Napoléon se rendit à Weimar, où la grande-duchesse, dont le mari

servait dans l'armée prussienne, le reçut avec courage et dignité. Il

assembla les officiers saxons prisonniers, et leur témoigna le désir de

faire la paix avec leur souverain. Il traita plus sévèrement l'électeur

de Hesse, et s'empara de ses États. Après avoir ainsi privé la Prusse de

ses deux alliés, il s'occupa de tirer parti des éclatantes victoires

qu'il venait de remporter, et de poursuivre les débris de l'armée

prussienne avec assez d'activité pour les empêcher de se réorganiser

nulle part.

Les 3e corps (Davout), 5e (Lannes) et 7e (Augereau), qui avaient le plus

souffert, prirent quelques jours de repos. Le 1er corps (Bernadotte) se

dirigea vers l'Elbe, par Halle et Dessau, formant ainsi la droite de

l'armée. Le 5e corps (Soult) poursuivit l'armée vaincue à travers la

Thuringe, par Sommade et Nordhausen. Le prince Murat, suivi du maréchal

Ney, arriva le 15 au soir devant Erfurt, et somma la place. Le maréchal

témoigna beaucoup d'humeur de se trouver encore avec le prince Murat,

qui allait lui ravir l'honneur de la prise d'Erfurt. Cette conquête lui

appartenait, car il commandait l'infanterie. Aussi fit-il nommer

gouverneur le général Dutaillis, son chef d'état-major, qui, en cette

qualité, devait régler les conditions. Mais l'Empereur y envoya

sur-le-champ le général Clarke avec tous les pouvoirs. Nous passâmes du

moins une bonne journée, dans d'excellents logements. On prit à Erfurt

quinze mille Prussiens, dont six mille blessés, un matériel et un butin

considérables.

J'ai dit avec quelle rapidité l'on poursuivait l'armée prussienne dans

toutes les directions. Le 4e corps se dirigeait sur Magdebourg en

passant par Langensalza, Nordhausen, Halberstadt et Wansleben. Le 6e

corps le suivait à un jour de distance. Jamais on n'a poursuivi plus

vivement une armée plus complètement battue. Un général habile n'aurait

pas pu rallier dix mille Prussiens, et l'Empereur, bien supérieur à

Annibal, a su également vaincre et profiter de la victoire. Jamais aussi

le pillage ne fut porté plus loin que pendant cette route, et le

désordre alla jusqu'à l'insubordination. À Nordhausen en particulier, le

colonel Jomini[16] et moi pensâmes être tués par des soldats dont nous

voulions réprimer les excès. Il fallut mettre le sabre à la main et

courir ainsi la ville. Le maréchal en rendit compte à l'Empereur, en

demandant l'autorisation de faire dans l'occasion des exemples sévères.

Cela prouve combien il est dangereux de laisser les soldats secouer le

joug de la discipline et difficile de les arrêter quand ils ont fait le

premier pas. Notre subordination n'est pas appuyée sur des bases aussi

solides que celles de quelques armées étrangères. Dans celles-ci, le

soldat est un esclave et l'officier son maître. Chez nous, au contraire,

le soldat obéit à l'officier comme à son chef; il sait le respect qu'il

lui doit en cette qualité, mais il n'ignore pas que l'officier lui doit

à son tour au moins des égards. Il est homme comme lui; l'officier a été

soldat, le soldat peut devenir officier, tout cela établit entre eux une

sorte d'égalité de droit; presque comme entre le colonel et l'officier.

Voilà ce qu'il ne faut jamais perdre de vue avec nos soldats. On doit

les traiter avec fermeté sans dureté, avec bonté sans faiblesse. La

dureté les irrite, la faiblesse excite leurs moqueries. C'est cette

mesure, ce juste milieu, cette fraternité paternelle, si l'on peut

s'exprimer ainsi, que nos officiers observent tous plutôt par instinct

que par calcul et dont les étrangers seraient incapables. Des Français

peuvent seuls commander à des Français.

En partant de Nordhausen le 19 pour nous porter sur Halberstadt, le 6e

corps marcha sur deux colonnes, l'état-major et la première division par

Hasefeld, la deuxième division par Benneckenstein. La première route est

remplie de défilés; dix mille hommes y arrêteraient facilement une armée

nombreuse, mais les Prussiens n'eurent ni le temps, ni peut-être la

prévoyance de chercher à s'y défendre. Ils n'étaient occupés qu'à fuir à

toutes jambes pour se jeter dans Magdebourg. Le corps d'armée se réunit

le 20 à Halberstadt, et marcha réuni le 21 à Hamersleben, le 22 à

Groswantzleben. Le maréchal Soult, qui était parti avant nous de

Nordhausen, se trouvait déjà dans cette ville, et commençait à entourer

Magdebourg. À notre arrivée, nous restâmes chargés du siége; le maréchal

Soult passa l'Elbe à Tangermünde, au nord de Magdebourg, pour prendre la

route de Berlin. Le maréchal Ney porta son quartier général à

Schonebeck, à deux lieues de Magdebourg, et commença, le 25 novembre,

l'investissement de la place. Le général Kleist, vieillard octogénaire,

infirme, et pouvant à peine monter à cheval, répondit pourtant à la

première sommation qu'il ne pouvait se rendre qu'après avoir acquis la

preuve que l'on possédait les moyens de l'y contraindre; mais la

garnison affaiblie et découragée, le nombre des blessés et des malades

qui remplissaient la ville, le mécontentement des habitants, qui

craignaient de se voir sacrifiés à une cause déjà perdue, tous ces

motifs n'annonçaient pas une défense longue et opiniâtre. Le maréchal

Ney n'en fit pas moins ses dispositions, comme s'il eût eu affaire à

l'ennemi le plus redoutable. Bientôt l'investissement fut complet. Les

deux divisions occupaient la rive gauche de l'Elbe depuis Farmersleben

jusqu'à Barleben, et communiquaient par un pont de bateaux avec la rive

droite occupée par le général Colbert et l'avant-garde. On manquait

d'artillerie de siége; quelques mortiers envoyés d'Erfurt en tinrent

lieu; on menaça la ville d'un bombardement, en commençant par incendier

le village de Krakau, que les assiégés occupaient sur la rive droite. Le

gouverneur se voyant investi, sachant que Berlin était en notre pouvoir,

calculant qu'une plus longue résistance ne sauverait pas la Prusse, et

n'aurait d'autre résultat que de faire maltraiter la ville, peut-être

d'obtenir de plus dures conditions pour ses troupes et pour lui-même,

prit enfin le parti de capituler; faiblesse sans doute condamnable, les

travaux du siége n'étant pas même commencés. Mais la déroute d'Iéna, la

conquête de la Prusse, avaient entièrement découragé les Prussiens;

peut-être doit-on les blâmer moins que les plaindre. On convint de

remettre la ville aux Français, les officiers et feld-webels ayant la

permission de retourner dans leur pays sur parole, en conservant leurs

armes, les soldats prisonniers de guerre. La veille du jour de notre

entrée dans la place, le maréchal passa en revue le corps d'armée. Les

troupes étaient parfaitement belles. Après la revue, nous allâmes rendre

visite au gouverneur, qui nous reçut avec politesse. La conversation

roula sur les malheurs de la guerre, l'imprudence du gouvernement

prussien et, en particulier, de la reine, qui avait provoqué cette

fatale campagne, l'éloge des troupes prussiennes et de la sagesse du

gouverneur, qui ne s'obstinait point à prolonger une défense inutile. Le

lendemain, jour de notre entrée à Magdebourg, l'armée prit les armes de

bonne heure. Les deux divisions d'infanterie, formées en bataille,

faisaient face aux remparts, la gauche du 59e vis-à-vis la porte par

laquelle devait sortir la garnison. La brigade Colbert avait sa gauche

appuyée à cette même porte. Le maréchal avec son état-major, à la droite

de la brigade dans la même direction, et formant le côté du carré avec

l'infanterie, toute l'armée dans la plus grande tenue. À l'heure

marquée, la garnison sortit, les généraux et colonels à la tête de leurs

troupes. Le général Kleist, placé à côté du maréchal, lui nommait chaque

officier supérieur qui le saluait en passant. La garnison défilait en

portant les armes au son de la musique française, et, après avoir passé

devant la cavalerie et l'état-major, faisait un changement de direction

à gauche, passait devant l'infanterie et déposait les armes à la droite

de la ligne. La cavalerie suivit l'infanterie. Le tout se montait à

dix-huit mille hommes. Jamais je n'ai assisté à un plus magnifique

triomphe, que l'éclat du soleil embellissait encore. Les officiers

prussiens paraissaient accablés de tristesse, et, pour comble

d'humiliation, quelques-uns furent insultés par leurs soldats, au moment

où ceux-ci déposaient les armes en se séparant d'eux. Les prisonniers,

divisés en trois colonnes, partirent sur-le-champ pour Mayence. Des

compagnies tirées de tous les régiments, et commandées par le général

Roguet, furent chargées de les conduire. Les malheureux firent plus de

douze lieues ce même jour.

Nous entrâmes dans Magdebourg, dont les 50e et 59e régiments formèrent

la garnison, le reste logeant aux environs.

Le sixième corps se rendit bientôt après à Berlin, en laissant le 59e en

garnison à Magdebourg. L'Empereur passa successivement en revue les

différentes brigades, qu'il combla d'éloges et de récompenses.

Saint-Simon, aide de camp du maréchal, à peine rétabli des blessures

reçues à Iéna, fut nommé capitaine.

Pendant le siége de Magdebourg, les autres corps d'armée complétaient la

destruction de l'armée prussienne et la conquête du pays. Il ne

m'appartient pas de raconter en détail ces marches rapides, ces

brillants succès. J'en dirai seulement deux mots, selon mon habitude,

pour que ceux qui voudront lire ce journal puissent suivre l'ensemble

des opérations.

Le 20 octobre, six jours après la bataille d'Iéna, le maréchal

Bernadotte (1er corps) passait l'Elbe à Barby; Lannes (5e corps) à

Dessau; Davout (3e corps) à Wittemberg. L'honneur d'entrer le premier à

Berlin fut réservé à Davout, en récompense de la bataille

d'Auerstadt[17]. Les historiens racontent qu'il refusa les clefs de la

ville et un logement au palais pour en faire hommage à l'Empereur. On

m'a assuré qu'il accepta le don d'un million, mais pour en faire don

lui-même aux hôpitaux de Berlin. Cette conduite serait digne de lui. Le

même jour, Spandau se rendait sans résistance.

Quelque morcelée que fût l'armée prussienne, elle eût pu encore

combattre, si on lui eût laissé le temps de se réunir. Ce n'est pas en

quelques jours que l'on détruit une armée de cent soixante-dix mille

hommes. Les débris des différents corps, commandés par le prince de

Hohenlohe, s'élevaient à cinquante mille hommes, qui cherchaient à

gagner l'Oder pour le passer à Stettin et se rapprocher de l'armée

russe. Poursuivi à outrance par la cavalerie de Murat, par l'infanterie

de Lannes, qui semblait fatiguer les chevaux, le prince de Hohenlohe fut

cerné à Prenzlow et forcé de mettre bas les armes. Plusieurs régiments

d'infanterie et de cavalerie eurent le même sort à Passewalk. Pendant ce

temps, la place de Stettin se rendait à un régiment de cavalerie légère

commandé par le général Lasalle. Restait le général Blücher, qui,

poursuivi de tous côtés dans le Mecklembourg, finit par entrer de vive

force dans la ville neutre de Lubeck, espérant embarquer ses troupes

pour les transporter dans la Prusse orientale, non occupée par les

Français. Cette dernière ressource lui fut encore enlevée. Le 7

novembre, les 1er et 3e corps (Bernadotte et Davout) occupèrent de vive

force les ouvrages qui défendaient la ville, et, après un combat acharné

dans les rues, les Prussiens furent chassés et se retirèrent vers les

frontières danoises. Là, le manque de vivres et de munitions força

Blücher de capituler à son tour avec quatorze mille hommes. Il avait

laissé à Lübeck mille morts et six mille prisonniers.

J'ajoute, pour compléter le tableau, que, pendant que Stettin se rendait

à un régiment de cavalerie légère, un bataillon d'infanterie faisait

capituler Cüstrin.

Ainsi en un mois de campagne une armée de cent soixante-dix mille hommes

avait disparu, vingt mille Saxons rentraient dans leurs foyers. On

comptait vingt-cinq mille Prussiens tués ou blessés, cent mille

prisonniers; le reste était dispersé, sans armes, errant dans le pays.

Huit capitulations avaient eu lieu, les unes en rase campagne, les

autres dans des places fortes sans livrer de combat. Tout le matériel en

armes, munitions, chevaux, approvisionnements, appartenait à l'armée

française. Cüstrin, Stettin nous rendaient maîtres de la ligne de

l'Oder.

Napoléon visita Postdam, et enleva l'épée du grand Frédéric, qu'il

envoya aux Invalides. Il fit ensuite son entrée triomphale à Berlin.

Ainsi fut terminée la première partie de la campagne de 1806.

Avant de parler de la campagne d'hiver contre les Russes, je veux entrer

dans quelques détails sur notre service d'aides de camp. Ils

s'appliqueront également à la campagne qui venait de se terminer et à

celle qui va suivre.

Le maréchal Ney nous tenait à une grande distance de lui. Dans les

marches, il était seul en avant et ne nous adressait jamais la parole

sans nécessité. L'aide de camp du jour n'entrait jamais dans sa chambre

que pour affaire de service, ou bien quand il était appelé, et c'était

la chose la plus rare que de voir le maréchal causer avec aucun d'entre

nous. Il mangeait seul, sans inviter une fois aucun de ses aides de

camp. Cette fierté tenait à sa nouvelle situation, au désir de garder

son rang. Les premiers maréchaux nommés en 1804 étaient des généraux de

la République. La transition était brusque. En 1796, à l'époque du 18

fructidor, le général Augereau reprochait aux officiers de s'appeler

_Monsieur_. Et quelques années plus tard, les généraux républicains

devenaient eux-mêmes maréchaux, ducs et princes. Ce changement

embarrassa quelquefois le nouveau maréchal, qui d'ailleurs croyait avec

raison que son élévation excitait l'envie. Il crut ne pouvoir se faire

respecter qu'à force de hauteur, et il alla quelquefois trop loin à cet

égard. Toutefois la familiarité aurait eu de plus graves inconvénients,

et, à défaut de la juste mesure, toujours difficile à observer,

peut-être a-t-il pris le meilleur parti. Les aides de camp ne s'en

plaignaient pas; ils se trouvaient plus à leur aise en vivant ensemble,

et se livraient sans contrainte à la gaieté qui caractérise la jeunesse,

la jeunesse française, la jeunesse militaire. Nous faisions très-bonne

chère, car suivant les circonstances on ne manquait ni de force pour

s'emparer des vivres, ni d'argent pour les payer. J'ai souvent admiré

comment, en arrivant le soir dans une misérable cabane, le cuisinier

trouvait moyen, au bout de deux heures, de nous donner un excellent

dîner de Paris. Mais cette manière de vivre avait de grands

inconvénients pour notre service. Restant étrangers à tout ce qui se

passait, n'ayant communication d'aucun ordre, nous ne pouvions ni nous

instruire de notre métier, ni bien remplir les missions dont nous étions

chargés. Plusieurs causes diverses rendaient quelquefois ces missions

difficiles à exécuter. En voici un exemple:

Au commencement du siège de Magdebourg, je fus envoyé un matin au

général commandant une division de dragons momentanément attachée au 6e

corps. Il devait être à Egeln, distant de quatre lieues du quartier

général de Schonebeck. En arrivant, j'appris qu'il avait quitté Egeln

depuis trois jours pour s'établir à Kloster-Meyendorf, à six lieues au

nord. Je m'y rendis sur-le-champ; j'y arrivai le soir. Le général en

était parti le matin pour aller à Gros-Salza, à six lieues au sud, du

côté opposé de Magdebourg. Mon cheval avait besoin de repos, et je

passai deux heures à Kloster-Meyendorf, grand couvent de femmes qui, par

parenthèse, venait d'être ravagé par une centaine de soldats français.

J'y ai cependant trouvé un assez bon souper, et j'en suis parti à

l'entrée de la nuit. Je passai par Gros-Wantsleben et Sulldorf, et

j'arrivai à Gros-Salza, où je trouvai enfin le général que je cherchais.

Ainsi un général changeait trois fois de cantonnement à de grandes

distances sans en prévenir. Pourtant il ne fut ni réprimandé ni puni. À

mon retour, le maréchal se contenta de dire, en haussant les épaules:

«_Quelle manière de servir!_»

Les grandes missions se faisaient en voiture, avec des frais de poste

que quelques-uns mettaient dans leur poche, en se servant de chevaux de

réquisition, mauvaise manière à tous égards; car, à part du peu de

délicatesse, on était plus mal servi et l'on perdait un temps précieux.

Quant aux missions à cheval, j'ai déjà dit qu'on ne s'informait pas si

nous avions un cheval seulement en état de marcher quand il s'agissait

d'aller au galop, si nous connaissions le pays, si nous avions une carte

(et nous en manquions toujours). L'ordre devait être exécuté, et l'on ne

s'embarrassait pas des moyens. Je le ferai remarquer dans des occasions

importantes. Cette habitude de tout tenter avec les plus faibles

ressources, cette volonté de ne rien voir d'impossible, cette confiance

illimitée dans le succès qui avait d'abord été une des causes de nos

avantages, ont fini par nous devenir fatales.

Comme je me rendis seul de Magdebourg à Berlin, j'eus l'occasion d'aller

à Postdam visiter la demeure du grand Frédéric, et j'en profitai

d'autant plus volontiers que les voyages de plaisir sont rares à la

guerre. Nous nous reposâmes quelques jours à Berlin avant d'entreprendre

la nouvelle campagne dont je vais faire le récit.

CHAPITRE V.

CAMPAGNE DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--1806-1807.

IIe PARTIE.

MARCHE SUR LA VISTULE.--BATAILLE DE PULTUSK.--BATAILLE D'EYLAU.

L'orgueil de Napoléon, sa confiance en sa puissance, avaient été portés

au comble par la conquête de la Prusse. Rien ne lui semblait impossible,

et, dans ses vastes projets, il ne connaissait plus de limite que celle

de sa volonté. Maître de la ligne de l'Oder, il allait franchir ce

fleuve et se porter au-devant de l'armée russe, qui s'avançait sur la

Vistule. La plus redoutable de ses ennemies, l'Angleterre, était la

seule qu'il ne pût prendre corps à corps. Mais il regardait les

puissances de l'Europe comme vassales de l'Angleterre. En les attaquant,

c'était elle qu'il croyait combattre. Il déclara donc qu'il ne ferait la

paix avec la Prusse et la Russie que si elle était commune à

l'Angleterre, et qu'il ne rendrait aucune de ses conquêtes que lorsque

l'Angleterre restituerait les colonies qu'elle avait prises, soit à la

France, soit à la Hollande ou à l'Espagne, nos alliés. Il voulait, selon

son énergique expression, _reconquérir les colonies par la terre_.

Pourtant la résolution de s'avancer vers la Vistule, et peut-être au

delà, présentait de graves difficultés. Plus on s'éloigne de son pays,

plus les embarras augmentent. Il fallait non-seulement réparer les

pertes qu'avait faites l'armée, mais augmenter son effectif, pourvoir à

son entretien, assurer ses communications, lui procurer des subsistances

dans un pays pauvre et à l'approche de la mauvaise saison. On doit lire

dans les historiens le récit des moyens employés pour obtenir ces

résultats, l'admirable intelligence, la prodigieuse activité déployées

en cette occasion par Napoléon. La Grande Armée, dont l'effectif au

moment du départ de Boulogne était de quatre cent cinquante mille hommes

et de cinq cent mille au commencement de la guerre avec la Prusse, se

trouva portée à cinq cent quatre-vingt mille. Or la campagne d'Autriche

et celle de Prusse ayant à peine coûté chacune vingt mille hommes,

l'armée augmentait à chaque campagne au lieu de diminuer; car on sait

que les libérations n'étaient pas admises pendant la guerre.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 7 / 32 段