d'hommes à connaître. Les officiers d'état-major sont généralement
supérieurs aux officiers de troupe. D'abord un officier qui a de
l'éducation ou de la fortune cherche toujours à entrer à l'état-major.
Le service y est plus agréable; les généraux sont disposés à traiter
favorablement leurs aides de camp, à s'occuper de leur avancement.
Ensuite, vivant familièrement avec des officiers d'un grade plus élevé,
ils profitent de l'instruction que ces derniers ont acquise. Je vais
faire connaître la composition actuelle du 6e corps, et spécialement des
aides de camp du maréchal Ney, avec lesquels j'ai eu le plus de
rapports.
MARÉCHAL NEY, COMMANDANT EN CHEF.
GÉNÉRAL DUTAILLES, CHEF D'ÉTAT-MAJOR.
+-------------+---------------+--------------+-------------------------+
|DIVISIONS | BRIGADES | RÉGIMENTS | OBSERVATIONS. |
|et noms des | et noms des | | |
|généraux | généraux | | |
+-------------+---------------+--------------+-------------------------+
| | 1re brigade. | 6e Léger, |Le général Maucune |
| | Liger-Belair. | Colonel |commandait d'abord le |
|1re Division | Maucune. | Laplane. |6e léger. |
|d'infanterie.| +--------------+ |
| | | 39e de ligne.| |
| +---------------+--------------| |
| | | 69e de ligne.| |
|Marchand. | 2e brigade. +--------------+ |
| | Villatte. | 76e de ligne,| |
| | Roguet. | Colonel | |
| | | Lajonchère | |
+-------------+---------------+--------------+-------------------------+
| | | |Le général Malher, en |
| | 1re brigade. | 25e Léger |congé pendant les |
| | +--------------+cantonnements, ne revint |
|2e Division. | Marcognet. | 27e de ligne.|plus. |
| +---------------+--------------+ |
| | | | Le général Marcognet |
| Malher. | | 50e de ligne,|commandait par interim. |
| | | | |
| | | Colonel |Le général Vandamme |
| Vandamme. | | Lamartinière.|commanda pendant le siége|
| | | |de Magdebourg seulement. |
| | | |Son orgueil et la |
| Gardanne. | | |violence de son caractère|
| | 2e brigade. +--------------+ne permettaient pas de le|
| | | |laisser longtemps sous |
| Bisson. | Labassée. | 59e de ligne,|les ordres du maréchal |
| | | |Ney. |
| | | Colonel | |
| | | Dalton. |Le général Gardanne, |
| | | |ancien officier de |
| | | |l'armée d'Égypte, était |
| | | |usé au physique comme au |
| | | |moral et devenu tout à |
| | | |fait incapable. Le |
| | | |maréchal Ney le renvoya |
| | | |d'autorité. Il alla se |
| | | |plaindre à l'Empereur, |
| | | |qui l'envoya se reposer à|
| | | |Paris et ne reprocha pas |
| | | |même au maréchal une |
| | | |conduite aussi étrange. |
+-------------+---------------+--------------+-------------------------+
| | | 3e hussards, | |
| | Brigade | Colonel |Depuis général de |
| | de cavalerie. | Lebrun. |division et grand |
| | +--------------+chancelier de la Légion |
| | Colbert. |10e chasseurs,|d'honneur. |
| | | Colonel | |
| | | Subervic. | |
+-------------+---------------+--------------+-------------------------+
| | | | _Note sur l'infanterie_.|
| | | | |
| | Artillerie. | |Il y avait de plus |
| | | |un bataillon de |
| | | |grenadiers et un de |
| | Génie. | |voltigeurs formés des |
| | | |compagnies d'élite des |
| | | |troisièmes bataillons des|
| | | |régiments du corps |
| | | |d'armée. |
| | | | |
| | | |Le tout s'élevait au plus|
| | | |à 20,000 hommes. |
+-------------+---------------+--------------+-------------------------+
On voit que la composition était la même qu'au camp de Montreuil[10]:
seulement, la première division (général Dupont), en avait été retirée,
et le 6e corps réduit à deux divisions d'infanterie et une brigade de
cavalerie.
Le long séjour au camp de Montreuil avait établi des rapports de
confiance entre les régiments. Plusieurs officiers s'étaient liés
d'amitié, on jugeait le mérite des généraux et des officiers
d'état-major avec cette sagacité qui distingue le militaire français. La
campagne d'Autriche avait redoublé les liens qui unissaient cette grande
famille. Après avoir vécu longtemps ensemble dans les baraques du camp
de Montreuil, nous venions de faire la campagne la plus brillante, nous
en avions partagé la gloire, les fatigues, les dangers, nous nous étions
mutuellement appréciés sur le champ de bataille. Il faut dire que cette
appréciation n'avait pas été également favorable à tous nos chefs. Nous
comptions d'excellents colonels, entre autres Maucune, du 6e léger;
Lamartinière, du 50e; Dalton, du 59e; mais il y avait des généraux bien
faibles. Ils n'en étaient ni moins aimés, ni moins estimés, et, par une
espèce de convention tacite, les colonels dirigeaient la brigade, et le
général lui-même suivait cette direction sans s'en rendre compte. Je
regarde cette confiance mutuelle, cette union entre les régiments, entre
les officiers de tous grades, comme une des grandes causes de nos
succès.
Le changement de situation du maréchal Ney s'étendit à son entourage, et
ses aides de camp d'alors ne ressemblaient pas plus à leurs
prédécesseurs que le maréchal de l'Empire au général républicain.
Parmi son état-major je citerai:
Labrume, chef d'escadron, amusant, spirituel, fin, d'un caractère
agréable[11]; Saint-Simon, lieutenant, que sa fortune mettait au-dessus
des autres et qui contribua par son exemple à donner à cet état-major
une tenue et des manières plus distinguées. Il est aujourd'hui sénateur;
d'Albignac, faisant le service d'aide de camp, quoiqu'il ne fût encore
qu'adjudant, comptant dans un régiment de dragons. Son écorce un peu
rude cachait un excellent cœur et des qualités distinguées[12]; Cassin,
secrétaire intime du maréchal, et, depuis, intendant militaire, homme
rempli d'esprit et de cœur, et dont les sages conseils ont souvent été
utiles. Il a été secrétaire général du ministère de la guerre sous le
maréchal Saint-Cyr, en 1817.
Tel était cet état-major au moment où j'allai le rejoindre, le 6
octobre, en avant de Nuremberg. On sait que nous étions en pleine marche
contre la Prusse; et avant de continuer mon journal, il faut raconter
très-sommairement la situation des deux armées, et le plan de campagne
qui commençait à s'exécuter.
La Prusse, après avoir gardé la neutralité dans les guerres précédentes,
venait de prendre son parti de nous attaquer. Elle choisissait le moment
où l'Autriche, vaincue, ne pouvait se joindre à elle. Elle comptait sur
l'alliance de la Russie; mais l'armée russe était éloignée, et la Prusse
allait seule affronter la puissance de Napoléon. C'est la faute qu'avait
faite l'Autriche l'année précédente, faute plus grave encore, car on
avait vu à Ulm et à Austerlitz de quoi l'armée française était capable.
Le croirait-on cependant? une pareille imprudence n'inquiétait nullement
la cour du roi Frédéric-Guillaume. L'armée française, disait-on, avait
dû ses succès à une valeur téméraire et au peu d'habileté de ses
ennemis; mais elle était hors d'état de se mesurer avec l'armée
prussienne, avec des généraux héritiers de la tactique du grand
Frédéric. Je me souviens que, peu de jours avant la bataille d'Iéna, mon
hôte me parlait avec un éloge pompeux de l'armée prussienne, qu'il
portait à cent cinquante mille hommes, dont cent mille d'élite; en
ajoutant ironiquement que si nous finissions par la vaincre, cela serait
long et difficile.
Toutefois ces généraux auraient dû sentir qu'ils étaient restés
étrangers aux progrès que la guerre avait faits depuis quinze ans. Déjà,
malgré leur jactance, le nom de Napoléon commençait à leur inspirer
quelque inquiétude: aussi la discussion sur le plan de campagne
s'éleva-t-elle tout de suite entre les vieux, représentés, par le duc de
Brunswick, neveu et élève de Frédéric, qui recommandait la prudence; et
les jeunes, tels que le prince de Hohenlohe, qui voulaient payer
d'audace.
Voici quelle était la composition des deux armées.
La Grande Armée française se composait de six corps:
1er corps, maréchal Bernadotte 20,000 hommes.
3e -- -- Davout 27,000 --
4e -- -- Soult 32,000 --
5e -- -- Lannes 22,000 --
6e -- -- Ney 20,000 --
7e -- -- Augereau[13] 17,000 --
Réserve de cavalerie, commandée par le
prince Murat, alors grand-duc de Berg 28,000 --
-------
Total 166,000 hommes.
Ces six corps, avec la réserve, s'élevaient à 170,000 combattants; en y
ajoutant la garde impériale, qui n'était pas arrivée en entier, on
pouvait porter le total à 190,000 hommes.
Le point important était de passer l'Elbe, afin d'enlever la Saxe à la
Prusse et de pénétrer au cœur du pays. Pour y parvenir, Napoléon avait à
choisir entre les défilés qui conduisent de la Franconie dans la Saxe,
en laissant à droite la forêt de Thuringe, ou bien la direction à gauche
de la forêt par Fulde, Weimar et Leipzig. Il choisit la première, parce
que ses troupes s'y trouvaient naturellement portées, et puis, parce
qu'en appuyant à droite, il espérait tourner la gauche des Prussiens,
les séparer de la Saxe et les prévenir sur l'Elbe. Mais il employa tous
ses soins à laisser les Prussiens dans l'incertitude à cet égard, et les
démonstrations qu'il fit faire sur sa gauche, ainsi que de faux rapports
d'espions, donnèrent lieu de croire aux ennemis qu'il prendrait la route
de Weimar; ce qui contribua encore à augmenter leur irrésolution et
l'inquiétude qu'ils commençaient à éprouver.
L'armée prussienne se composait de cent soixante mille hommes, que les
réserves allaient porter à cent quatre-vingt mille. Dans ce nombre
figuraient vingt mille Saxons. Elle était donc inférieure en nombre à
l'armée française. Le duc de Brunswick commandait en chef. Mais le
prince de Hohenlohe, à la tête d'un corps à part, se prétendait
indépendant du généralissime. La sagesse aurait conseillé de faire à
Napoléon une guerre défensive, de se retirer d'abord derrière l'Elbe,
ensuite, s'il le fallait, derrière l'Oder, pour en défendre les
passages. Par ce moyen, on se rapprochait de l'armée russe, on fatiguait
l'armée française, on l'attirait dans des pays difficiles, surtout pour
la mauvaise saison. Telle était l'opinion de Dumouriez, qui écrivait
dans ce sens. Napoléon lui-même n'en doutait pas, et qualifia
d'extravagance la marche des Prussiens sur la rive gauche de l'Elbe.
Mais se retirer sans combattre, abandonner la Saxe, livrer Dresde et
peut-être Berlin, cela n'était pas possible après tant de jactance.
Ce n'est qu'en 1813 que l'Europe a compris qu'elle ne pouvait vaincre un
ennemi si redoutable qu'en l'écrasant de ses forces réunies.
L'expérience de l'Autriche en 1805 fut alors perdue pour la Prusse,
comme l'exemple de la Prusse elle-même fut encore perdu pour l'Autriche
en 1809.
On se décida donc à prendre l'offensive et à marcher au-devant, de
l'armée française. Les Prussiens se concentrèrent sur la haute Saale, en
plaçant en avant un corps pour observer les trois défilés qui y
conduisent. Notre droite, composée des corps des maréchaux Stult et Ney
(4e et 6e), devait déboucher par le chemin de Bayreuth à Hof; le centre,
formé des corps de Bernadotte et Davout (1er et 3e), ainsi que la
réserve de cavalerie, se dirigeait de Kronach sur Schleitz. La gauche
(5e et 7e corps), maréchaux Lannes et Augereau, revenait de Cobourg pour
déboucher sur Saalfeld.
Telle était la situation au moment où je rejoignis le maréchal Ney pour
commencer près de lui mon service d'aide de camp. Je reprends maintenant
mon journal, en priant mes lecteurs de ne jamais oublier qu'il s'agit du
6e corps.
Je trouvai le maréchal le 6 octobre dans un château près de Nuremberg.
Il me reçut bien, sans s'informer si j'avais rien de ce qui m'était
nécessaire pour commencer mon nouveau service. J'ai dit que j'étais sans
chevaux, sans équipage, presque sans argent. Il m'aurait fallu huit
jours de repos et les ressources qui me manquaient pour me procurer le
nécessaire, et c'était pendant des marches continuelles qu'il fallait me
mettre en état de devenir aide de camp. Enfin, je trouvai un cheval
isabelle, qui heureusement ne me coûta pas cher; je le bridai et le
sellai, Dieu sait comment. Ce fut mon compagnon fidèle pendant les
marches comme à la bataille d'Iéna. On eût dit que le pauvre animal
sentait combien il m'était nécessaire. Médiocrement soigné, mal nourri
dans ce brillant état-major où chacun ne pensait qu'à soi, jamais il ne
me fit défaut, et je lui dois d'avoir pu faire, tant bien que mal, un
service improvisé dans de telles circonstances.
Le 6e corps marchait sans s'arrêter. L'avant-garde se composait du 25e
léger, des deux bataillons de grenadiers et de voltigeurs réunis, et de
la brigade de cavalerie (10e chasseurs, 3e hussards). On y avait joint
quelques pièces d'artillerie légère, le tout commandé par le général
Colbert. Rien n'égalait l'ardeur de ces régiments, leur émulation, leur
désir de se distinguer. Le général Colbert, ancien colonel du 10e
chasseurs, qui faisait partie de sa brigade, se trouvait fier à juste
titre d'exercer un commandement important, qui eût fait honneur à un
général plus ancien d'âge et de services. Il est vrai que ce
commandement ne pouvait être en meilleures mains. Le 6e corps marchait
derrière le 4e, tous deux formant, ainsi que je l'ai dit, la droite de
la Grande Armée. Nous arrivâmes le 8 à Bayreuth, le 10 à Hoff, sur la
Saale, première ville de Saxe, et nous devions suivre le 4e corps à
Plauen, pour nous diriger sur l'Elbe dans la direction de Dresde ou de
Leipzig; mais, à peine arrivés à Hoff, nous reçûmes l'ordre d'en
repartir sur-le-champ pour prendre à gauche la direction de Schleitz.
Nous pûmes à peine y arriver le 11 au soir. À Schleitz, la route se
partage: celle de droite conduit à Leipzig par Géra, celle de gauche à
Weimar par Iéna. Nous devions suivre la direction de droite, et déjà le
général Colbert, avec l'avant-garde, était établi en avant, près d'un
village qui conduit à Auma, route de Géra. J'étais de service à
Schleitz; à peine arrivé, le maréchal me donna un ordre de mouvement à
porter au général Colbert. Je voulus demander où je devais aller. _Point
d'observations,_ me répondit-il, _je ne les aime pas._ On ne nous
parlait jamais de la situation des troupes. Aucun ordre de mouvement,
aucun rapport ne nous était communiqué. Il fallait s'informer comme on
pouvait, ou plutôt deviner, et l'on était responsable de l'exécution de
pareils ordres. Pour moi en particulier, aide de camp d'un général qui
ne s'était pas informé un instant si j'avais un cheval en état de
supporter de pareilles fatigues, si je comprenais un service si nouveau
pour moi, l'on me confiait un ordre de mouvement à porter au milieu de
la nuit, dans un moment où tout avait une grande importance, et l'on ne
me permettait pas même de demander où je devais aller. Je partis donc
avec mon fidèle cheval isabelle, que tant de fatigues ne décourageaient
pas plus que son maître, et qui avait de moins l'inquiétude morale de ne
pouvoir bien accomplir des missions si singulièrement données. On
m'avait indiqué un village dans la direction d'Auma, je n'y trouvai que
des cendres et des ruines; enfin, par un rare bonheur, je rencontrai un
chasseur qui portait aussi des dépêches au général Colbert, et qui
savait où il était campé. Je le suivis, et après avoir remis mon ordre,
je retournai à Schleitz, bien fier d'avoir réussi dans ma première
mission. Deux heures après, je fus envoyé de nouveau pour faire marcher
le général Colbert, et toujours avec mon isabelle; mais, cette fois du
moins, je connaissais ma route. Le 12, nous arrivâmes à Auma.
L'Empereur en était parti la veille et arrivait à Géra. Nous venions de
prendre cette direction le 13, lorsque l'ordre arriva d'appuyer encore à
gauche et de marcher sur Iéna. Voici la cause de ces divers mouvements.
L'armée française traversait ces trois déniés qui conduisent en Saxe,
ainsi que je l'ai dit. Le centre et la gauche rencontrèrent l'ennemi, et
remportèrent sur lui d'éclatants succès à Schleitz[14] et surtout à
Saalfeld[15]. La droite, dont nous faisions partie (4e et 6e corps),
arrivait sans obstacle à Plauen et à Hoff. Ces deux affaires portèrent
le trouble au quartier général prussien, non-seulement à cause des
pertes que l'on avait essuyées, mais surtout à cause du désordre avec
lequel les colonnes prussiennes s'étaient retirées, du découragement et
de la terreur dont les soldats prussiens et surtout les Saxons
semblaient être frappés. Le prince de Hohenlohe, découragé de tenter
l'offensive, se retira derrière la Saale; Napoléon se hâta d'en occuper
les passages à Iéna, Dornburg, Naumbourg, soit pour empêcher l'ennemi de
la traverser dans son mouvement de retraite sur l'Elbe, soit pour livrer
bataille sur la rive gauche si l'on osait l'y attendre. Mais le duc de
Brunswick crut voir Napoléon marcher lui-même sur l'Elbe, le tourner,
l'envelopper et le prendre comme le général Mack l'année précédente à
Ulm. Il partit de Weimar avec la grande armée et se dirigea sur
Naumbourg, où il comptait forcer le passage de la Saale et atteindre les
bords de l'Elbe de Torgau à Magdebourg suivant les circonstances. Il
chargea le prince de Hohenlohe de défendre le passage de l'Elbe à Iéna
et de le suivre ensuite. Le général Rüchel ferait l'arrière-garde en
partant le dernier de Weimar. Napoléon, instruit de tous ces mouvements,
rapprocha du centre sa droite et sa gauche pour les concentrer vers
Iéna. Voilà pourquoi nous avions quitté successivement la direction de
Plauen et de Géra pour prendre la route de cette dernière ville. Le 13,
nous étions en marche; le maréchal, impatient d'apprendre des nouvelles,
devançait son avant-garde, que les deux divisions suivaient à une grande
distance. Dans un petit village, à deux lieues de Roda, il reçut la
lettre suivante du major général:
«Au bivouac devant Iéna, le 13 octobre, à 4 heures du soir.
«L'ennemi a réuni ses forces entre Iéna et Weimar; faites porter ce
soir votre corps d'armée en avant de Roda, le plus près possible
d'Iéna, afin d'y arriver demain matin. Tâchez vous-même de venir à
Iéna ce soir, afin d'être présent à la reconnaissance que
l'Empereur fera dans la nuit sur l'ennemi. Je compte sur votre
zèle.
«Le prince de Neufchâtel,
«ALEXANDRE BERTHIER.»
Le maréchal envoya des copies de cette lettre aux généraux Colbert,
Marchand et Marcognet, et partit sur-le-champ pour Iéna, avec deux
officiers qui seuls avaient d'assez bons chevaux pour le suivre.
Je remis moi-même au général Colbert, à son passage au village où
j'étais resté, la copie qui lui était destinée. Il marcha sans
s'arrêter, traversa Roda, arriva la nuit à Iéna, et campa en avant de la
ville. Les aides de camp du maréchal Ney couchèrent à Roda; le 14, à
deux heures du matin, nous étions à cheval. Quel que fût notre
empressement de rejoindre notre général, nous marchâmes au pas jusqu'à
Iéna, pour ménager des chevaux qui, dans la journée, devaient avoir fort
à faire.
Pendant que l'armée prussienne cherchait à passer la Saale pour gagner
l'Elbe, Napoléon songeait à s'établir sur la rive gauche, pour vaincre
des ennemis qu'il trouvait enfin réunis. Les maréchaux Bernadotte et
Davout (1er et 3e corps) devaient défendre le passage de la Saale contre
la grande armée, à Dornburg et Naumbourg. L'Empereur lui-même passait la
Saale à Iéna pour combattre le prince de Hohenlohe. Arrivé de sa
personne le soir du 13 à Iéna, il reconnut la position avec le maréchal
Lannes, qui l'y avait devancé. Déjà les tirailleurs du 5e corps
s'étaient emparés des hauteurs principales qui, de ce côté, dominent la
ville d'Iéna. On y plaça le 5e corps et la garde impériale; on travailla
toute la nuit à élargir une route étroite et escarpée, pour transporter
l'artillerie. L'armée prussienne, placée entre Iéna et Weimar, pouvait
les précipiter dans la Saale; mais le prince de Hohenlohe croyait
n'avoir affaire qu'aux 5e et 7e corps (Lannes et Augereau), dont il
comptait avoir bon marché le lendemain. Le duc de Brunswick et lui,
persuadés que Napoléon se dirigeait sur l'Elbe, ne craignaient aucune
attaque sérieuse sur la rive gauche de la Saale. Le matin du 14, le
maréchal Lannes repoussa le général Tauenzien, commandant l'avant-garde,
et conquit sur les plateaux l'espace nécessaire pour déployer l'armée.
Le prince Murat accourait avec la cavalerie. On attendait les maréchaux
Ney et Soult. De son côté, le prince de Hohenlohe, jugeant l'affaire
plus sérieuse qu'il ne l'avait cru d'abord, arrivait de Weimar avec
toute son armée. Le combat fut interrompu quelque temps.
Le maréchal Ney étant arrivé à Iéna de sa personne très-tard dans la
soirée du 13, ses aides de camp, venus de Roda au point du jour, le
cherchaient en vain au milieu d'un épais brouillard. Saint-Simon, ayant
rencontré un escadron prussien, vint à bout de lui échapper par sa
bravoure et son adresse; il nous rejoignit avec deux blessures. Nous
fûmes plus heureux, nous retrouvâmes notre général à la tête de son
avant-garde. Celle-ci, grâce à l'activité du général Colbert, traversa
Iéna dans la nuit, et vint camper sur les hauteurs, près de la garde
impériale, placée au centre de la position, entre le 5e corps à droite
et le 7e à gauche. C'était le moment où le prince de Hohenlohe arrivait
avec toutes ses troupes. Le maréchal l'attaqua vers dix heures, avant
même, dit-on, d'en avoir reçu l'ordre de l'Empereur. On sait que
l'avant-garde ne se composait que du 25e léger, de deux bataillons de
compagnies d'élite, et de la brigade de cavalerie légère. Cette troupe
fit des prodiges de valeur. Le 3e hussards et le 10e chasseurs
chargèrent à plusieurs reprises une cavalerie bien plus nombreuse, et
qui ne put jamais entamer nos faibles carrés. Jamais aussi le maréchal
ne s'exposa davantage. Deux officiers d'ordonnance furent blessés à ses
côtés; et j'admire encore que nous n'ayons pas tous été tués par le feu
des tirailleurs, au milieu duquel il s'élança comme un caporal de
voltigeurs. L'affaire étant engagée un peu précipitamment, nous restâmes
pendant quelque temps exposés seuls aux efforts de l'ennemi. Mais
bientôt nous fûmes soutenus par le maréchal Lannes, appuyés à droite par
le maréchal Soult, à gauche par le maréchal Augereau. L'armée prussienne
commença à fléchir. Napoléon alors ordonna une attaque générale,
soutenue par la garde impériale. La déroute devint complète. Les efforts
héroïques des généraux prussiens ne purent l'arrêter. Le corps du
général Rüchel, qui arrivait un peu tard de Weimar, fut entraîné à son
tour, deux brigades saxonnes obligées de mettre bas les armes. Quinze
mille prisonniers, deux cents pièces de canon furent le prix de la
victoire. Pourtant la moitié de l'armée française était encore en
arrière. À peine cinquante mille hommes avaient combattu contre
soixante-dix mille Prussiens.