l'Autriche et la Russie nous déclaraient la guerre; la Prusse, mal
disposée, pouvait suivre leur exemple; les États d'Allemagne hésitaient
encore, et à peine au bout de quatre mois, la Prusse s'alliait à nous,
l'armée autrichienne tombait tout entière en notre pouvoir, l'Autriche
s'estimait heureuse d'obtenir la paix en perdant quatre millions de
sujets sur vingt-quatre, et quinze millions de florins de revenu sur
cent trois. Enfin, ce qui était plus cruel encore, l'Autriche, par
l'abandon de Venise et du Tyrol, perdait son influence en Suisse et en
Italie; Bade, le Wurtemberg, la Bavière, devenus nos alliés,
s'agrandissaient à ses dépens; la Russie, dont l'armée avait été
détruite, se préparait à traiter elle-même. De pareils succès, obtenus
en aussi peu de temps, tiennent du prodige, et l'histoire n'en offrait
pas d'exemple.
La paix étant faite, nous nous arrêtâmes à Judenbourg, distant de Vienne
d'environ trente-cinq lieues. Dès le 1er janvier 1806, nous
rétrogradâmes pour occuper la principauté de Saltzbourg, qui d'après le
traité devait appartenir à l'Autriche. Le 59e arriva à Saltzbourg le 16
janvier, en passant par Rotenmann, Ischl et Saint-Gillain; la division
cantonna aux environs. Le 39e faisait partie de la garnison de la ville
où se trouvait le maréchal Ney. Nous y restâmes six semaines, jusqu'au
27 février. M. Dalton vint à Saltzbourg prendre le commandement du
régiment. Ce nouveau colonel n'avait servi que dans les états-majors;
mais il annonçait de l'aptitude, du goût pour l'état militaire, de
l'activité, du zèle; il devint bientôt un excellent colonel, et plus
tard il se fit remarquer comme général par ses connaissances en
manœuvres et son habileté à commander l'infanterie à la guerre. À part
de ses qualités militaires, Dalton, bon, obligeant, d'une humeur facile,
obtenait tout de son régiment. Dans l'état militaire, plus que partout
ailleurs, la raison, la justesse d'esprit, l'égalité de caractère et la
suite dans les idées sont les qualités les plus importantes. L'esprit
est un avantage sans doute, mais pourvu que le caractère soit bon et que
l'esprit lui-même ne soit pas trop dominé par l'imagination.
MM. Savary et Silbermann, nos chefs de bataillon nommés colonels, nous
quittèrent à cette époque, et eurent pour successeurs MM. Rousselot et
Beaussin, officiers de mérite, surtout le dernier. Le capitaine Renard
arrivant du dépôt vint prendre le commandement de notre compagnie.
C'était un _petit noir_, comme il se désignait lui-même, manquant
également d'esprit et d'instruction, bon homme, quoique colère sans
savoir pourquoi, quand le sang lui montait à la tête; il ne signait rien
qu'avec répugnance, de crainte de se compromettre, parce que, disait-il,
_les paroles sont des femelles et les écrits des mâles_.
Nous nous amusâmes beaucoup à Saltzbourg. Il y avait un bon opéra
allemand et des bals par souscription. Ma nomination de juge au conseil
de guerre me donna des occupations moins frivoles. Pourtant ces graves
fonctions devenaient pour nous des parties de plaisir. La division
occupant des cantonnements étendus, il fallait faire un voyage dans de
fort beaux pays pour se rendre au lieu où siégeait le conseil. Là nous
étions reçus, même fêtés par les officiers qui y logeaient, et, comme
toujours, nourris et hébergés aux frais du pays.
Le 27 février, le 6e corps quitta Saltzbourg pour se rendre à Augsbourg.
Le territoire autrichien se trouvait complètement évacué, et nous
rentrions dans les États de la Confédération du Rhin, en nous
rapprochant de la France. Nous arrivâmes à Augsbourg le 7 mars, en
passant par Aibling et Landsberg. La route par Munich que nous laissions
à droite aurait été plus courte, mais on voulait éviter le passage des
troupes par la capitale du roi de Bavière notre allié. J'ignore quels
arrangements l'Empereur avait pris avec les princes de la Confédération
du Rhin; ce qu'il y a de certain, c'est que nous vivions là comme en
pays ennemi, logés et nourris aux frais des habitants, usant et souvent
abusant de leur bonne volonté. Le 89e régiment tint encore garnison à
Augsbourg jusqu'au 24 mars. Nous partîmes le 25, et nous étions le 29 à
Ravensbourg après avoir passé par Memmingen. Je crois qu'alors
l'intention de l'Empereur était de ramener l'armée en France. On le
disait du moins généralement, et le lendemain, nous devions partir pour
Stokach. On assurait que nous passerions le Rhin à Neuf-Brisach pour
tenir garnison dans les départements voisins de la rive gauche du
fleuve. Quoi qu'il en soit, à peine étions-nous partis le 30 mars, qu'un
nouvel ordre nous fit rentrer dans la ville et reprendre nos logements.
Nous avions été reçus la veille à merveille dans cette petite ville, et
jamais le régiment n'a été mieux traité nulle part. Mais quand les
habitants virent que cette occupation qui ne devait durer qu'un jour
allait se prolonger, ils se montrèrent un peu moins généreux; ce qui
mécontenta tellement les soldats qu'il faillit y avoir une révolte.
L'état-major du régiment passa tout le mois d'avril à Ravensbourg, et
les compagnies aux environs; la mienne occupait l'ancienne abbaye de
Weissenau. Le 6e corps cantonna ainsi dans la Souabe méridionale pendant
six mois, et jusqu'au moment de la déclaration de guerre de la Prusse,
qui eut lieu à la fin de septembre. On s'étendit dans le pays pour
ménager les habitants; et au bout de quelque temps les compagnies
allaient loger dans les villages qui n'avaient point encore été occupés.
L'état-major du régiment fut placé successivement à Mersbourg, Lindau,
et enfin Uberlingen, sur les bords du lac de Constance. Le régiment,
formant l'extrême gauche, occupait tous les bords du lac et les villages
environnants. Les autres régiments s'étendaient dans la direction d'Ulm.
Des cantonnements ainsi disséminés n'étaient pas favorables à
l'instruction. La réunion des régiments, même des bataillons, devenait
difficile. La brigade fut réunie une seule fois pour une revue. C'est
alors que l'on eut la singulière idée de faire exécuter ensemble les
différents mouvements de la charge à volonté, comme _passer l'arme à
gauche, bourrer, porter l'arme._ Il est ridicule de faire à l'exercice
ce qu'on ne pourrait pas faire à la guerre. Le nom même de _charge à
volonté_ indique qu'elle doit être exécutée librement et par chaque
homme comme s'il était seul.
L'instruction se bornait donc à l'école de peloton, que chaque capitaine
dirigeait à sa volonté, car les chefs de bataillon nous visitaient
rarement. Ce n'est que le 1er juin que les cantonnements parurent
décidément fixés. Ma compagnie fut placée à l'ancienne abbaye de
Salmansweiler, où nous passâmes près de quatre mois, et c'est ici le
lieu d'entrer dans quelques détails sur notre établissement, sur la vie
que nous menions, sur nos rapports avec les habitants.
* * * * *
L'abbaye de Salmansweiler est située à neuf lieues du lac de Constance.
L'abbé, qui portait le titre de prélat, exerçait une petite
souveraineté. On voit dans le cloître de l'abbaye les portraits des
abbés avec une notice en latin sur leurs règnes. Le dernier s'appelait
Constantin. C'était un prélat de mérite qui employa tous ses efforts à
adoucir pour ses sujets les maux des guerres de la Révolution; et, par
une hyperbole un peu forte, sa notice se termine par ces mots: _Hic fuit
Constantinus verè magnus_. Son successeur, atteint par la
sécularisation, habitait alors une ville du voisinage. L'abbaye et ses
domaines appartenaient au grand-duc de Bade, et un bailli l'administrait
en son nom. L'église était fort belle et l'établissement princier. On y
trouvait une magnifique bibliothèque, un cabinet de physique, plusieurs
corps de logis et un petit hameau pour les dépendances de l'abbaye.
C'est dans ce lieu que j'ai passé quatre mois avec mon capitaine, et je
dois faire connaître la famille avec laquelle j'ai vécu dans une douce
intimité.
M. de Seyfried avait été chancelier des États de Souabe. Agé de plus de
soixante ans à cette époque, il passait pour avoir été fort aimable,
avant que la douleur de la mort de sa femme eût détruit sa gaieté sans
altérer la douceur de son caractère. Ses deux fils vivaient avec lui
ainsi que ses deux petites-filles, dont la mère était mariée à Ulm. Le
bailli, son fils aîné, instruit et bien élevé, s'est fait remarquer
depuis dans la chambre des députés de Bade. Il avait épousé sa nièce,
l'aînée des deux sœurs dont j'ai parlé. M. de Seyfried le cadet, assez
misanthrope, chagrin et morose, n'avait jamais voulu se marier par goût
d'indépendance autant que par la mauvaise opinion qu'il avait des
femmes. Il n'en connaissait pas une bonne, disait-il, et sa sévérité
n'épargnait pas ses deux nièces. Catherine, la cadette, par une
combinaison malheureuse, avait peu d'esprit et une grande exaltation.
Ses parents contrarièrent un attachement qu'elle avait eu pour un jeune
homme du pays. Le chagrin qu'elle en ressentit la rendait inégale,
rêveuse, capricieuse, quoique toujours douce et bonne. Elle avait alors
vingt ans, et j'ai appris depuis que sa raison s'était même altérée et
qu'après quelques années de traitement elle avait fini par se marier en
Bavière, où elle menait une vie triste et décolorée.
Nanette, sa sœur aînée, âgée de vingt-deux ans, avait épousé son oncle.
Plus jolie et plus spirituelle que sa sœur, elle aurait pu être une
femme du monde très-aimable; mais leur manière de vivre, leur manque
absolu de toilette, l'isolement de toute cette famille, qui ne recevait
personne et qui n'allait nulle part, tout cela déparait un peu les deux
sœurs à mes yeux. Je leur ai souvent reproché tant de négligence. Les
mœurs patriarcales du pays le voulaient ainsi. Le grand-père, blâmait la
moindre recherche de toilette, disant qu'une femme mariée ne devait pas
chercher à plaire.
Nous vivions avec eux en famille, dînant à midi et soupant le soir; les
visites étaient rares et toujours en grande cérémonie. Si les chemins de
fer s'établissent dans l'intérieur de la Souabe, ils en changeront bien
les habitudes. Le vieux chancelier avait une fille mariée à quinze
lieues de là sur les bords du lac de Constance. Elle venait voir son
père deux fois par an et à époques fixes; le grand voyage se composait
de trois semaines, le petit voyage de cinq jours: jamais moins, jamais
plus. Les doctrines philosophiques avaient pénétré dans ce pays, et j'ai
vu tel homme aller à l'église avec Voltaire pour livre de prières. Je ne
puis comprendre cette conduite de la part d'un honnête homme, cette
imprudence de la part d'un homme d'esprit, dont la femme avait besoin de
bons conseils et de bons exemples. L'irréligion, blâmable en tous lieux,
m'a toujours choqué en Allemagne plus qu'ailleurs. Elle s'accorde mal
avec la simplicité de mœurs et la vie de famille qui distinguent encore
ce pays.
Le long séjour de l'armée française en Souabe rompit la monotonie de
leurs habitudes. Pour ménager les habitants, on avait fort étendu les
cantonnements, chaque régiment occupant près de vingt-cinq lieues. Les
officiers allaient se voir souvent et portaient dans les logements de
leurs camarades des nouvelles de leurs hôtes. Ils se chargeaient de
lettres, de commissions, de paquets, et ces voyages perpétuels
entretenaient des relations entre les gens du pays. Ces rapports leur
étaient agréables, et j'ai su qu'après notre départ l'isolement dans
lequel ils étaient retombés leur avait semblé plus pénible
qu'auparavant.
Mais le séjour prolongé de l'armée en Allemagne eut pour le pays des
inconvénients de plus d'un genre. À la fin de mars, l'armée rentrait en
France, lorsque l'attitude menaçante de la Prusse décida l'Empereur à la
laisser en Allemagne. On vivait aux frais de ses hôtes et à peu près à
discrétion. Il eût mieux valu donner aux soldats des rations, aux
officiers des frais de table, et acquitter exactement la solde; ce que
l'on ne faisait point. Par ce moyen, on eût pu réunir les troupes dans
un plus petit espace, ce qui valait mieux pour la discipline et pour
l'instruction. Au lieu de cela, les soldats mangeaient chez leurs hôtes,
et l'on peut comprendre avec quelles exigences, quand on connaît le
caractère des Français, leur avidité, leur gourmandise, qui n'exclut pas
la friandise, leur goût pour le vin et le dédain qu'ils ont toujours
témoigné aux étrangers. La dépense pour l'habillement n'était pas plus
payée que la solde, afin que l'armée, en rentrant en France, trouvât des
économies et des habillements neufs. En attendant, le soldat n'était pas
vêtu, et l'on répondait aux réclamations des chefs de corps qu'ils
devaient y pourvoir le mieux possible. Voici ce que nous fîmes à cet
égard. Dans les commencements, l'habitant donnait au soldat par jour une
petite bouteille de vin du pays. Les capitaines en demandèrent la valeur
en argent, à la condition de faire savoir aux habitants qu'ils n'étaient
plus tenus de donner de vin. L'argent fut employé à acheter des
pantalons dont les soldats avaient grand besoin. Mais ils n'y perdirent
rien. Quelques-uns assez tapageurs se faisaient craindre de leurs hôtes.
D'autres en plus grand nombre, très-bons enfants, travaillaient aux
champs, faisaient la moisson, dansaient avec les filles, et le paysan,
le soir, leur donnait à boire. Nous avions donc à la fois l'argent et le
vin. Les officiers trop éloignés des soldats ne pouvaient pas réprimer
les abus; d'ailleurs, la plupart d'entre eux donnaient l'exemple de
l'exigence et de l'indiscrétion. Quand on voulait sortir, on demandait
une voiture et des chevaux que l'on ne payait jamais. On recevait des
visites, on donnait à dîner à ses amis, toujours aux frais du pays.
Pendant la durée des cantonnements, j'ai été faire un voyage à Constance
et un autre à Schaffouse, sans autre dépense que des pourboires aux
postillons. Si chacun de nous faisait l'historique de tout ce qui est à
sa connaissance dans ce genre, on pourrait en remplir des volumes. Un
officier d'un grade élevé voulut aussi aller à Schaffouse; il lui
fallait quatre chevaux, que l'on relayait de distance en distance. Dans
un de ces relais, où on le fit attendre, il envoya par punition
vingt-cinq hommes de plus loger au village.
Un autre voulût donner un grand dîner le jour de la fête de l'Empereur.
Il fit demander dans toutes les maisons du vin de Champagne et du vin de
liqueurs. Il invita ensuite les autorités de la ville, auxquelles il
offrait leur vin. Il porta lui-même la santé de l'Empereur: _Puisse-t-il
vivre longtemps,_ dit-il, _pour la gloire de la France, le repos de
l'Europe et la sûreté de nos alliés._ L'ironie paraîtra forte, mais il
le disait bonnement, trouvant cela tout simple.
Le général Marcognet commandait en ce moment notre brigade. J'ai parlé
de son originalité; en voici un exemple. Le jour de la prise du fort de
Scharnitz, que sa brigade attaquait de front, il ordonna à un tambour de
rester près de lui en portant une tête de chou au haut d'une perche et
de l'abattre s'il était tué. Il dit ensuite à haute voix au 25e léger,
qui allait escalader le rempart: _Tant que vous verrez la tête de chou,
vous direz: Pierre Marcognet est là; si vous ne la voyez plus, le
colonel prendra le commandement._
Je n'ai pas raconté plus tôt ces anecdotes, pour ne pas interrompre la
narration de la courte campagne du Tyrol. Je reprends maintenant le
récit de nos cantonnements en Souabe.
À part même des vexations pour la nourriture et pour le logement, les
autorités locales étaient souvent traitées sans aucun égard. S'il
survenait une discussion, le soldat avait toujours raison, l'habitant
toujours tort. Un soldat de la 6e compagnie prétendit qu'on lui avait
volé trente francs, et, sans examen, son capitaine exigea que cette
somme lui fût rendue. Les femmes seules savaient adoucir tant de
rudesse. Malheur aux habitants si le chef du cantonnement n'était pas
amoureux! et le capitaine ne l'était pas.
En effet, on pense bien que la galanterie ne fut point oubliée, et
qu'avec un si long séjour et une telle intimité elle devait même jouer
un grand rôle. On peut dire que presque dans chaque logement il y avait
quelque intrigue de ce genre; il en résulta des querelles de ménage, des
scènes de jalousie. Quelques maris plus sages, plus heureux si l'on
veut, ne voyaient ou ne voulaient rien voir. Ainsi l'on craignait à la
fois et l'on désirait notre départ. On le craignait, parce que beaucoup
d'entre nous se faisaient aimer, soit d'amour, soit d'amitié, soit
quelquefois d'amitié et d'amour; on le craignait, parce que nous
apportions dans ces intérieurs froids et solitaires un mouvement, une
gaieté, une animation inconnue, et auxquels les femmes surtout
paraissaient fort sensibles. On désirait notre départ, parce qu'au fait
les habitants ne se sentaient plus maîtres chez eux, parce que nous
avions émancipé les femmes, en exigeant des frères et des oncles une
politesse et des égards dont ils n'avaient aucune habitude. On le
désirait surtout, parce que le pays ne pouvait plus supporter une charge
si lourde et si longtemps prolongée. Dans les premiers temps de notre
séjour à Salmansweiler, quelques rapports donnèrent lieu de craindre un
soulèvement. M. de Seyfried, le bailli, me rassura à cet égard; mais, au
bout de trois mois, ce fut lui qui me témoigna de vives inquiétudes. Les
paysans étaient poussés à bout; on ne pouvait les calmer qu'en les
assurant que l'occupation touchait à son terme, et ce terme n'arrivait
pas. L'époque des vendanges approchait, c'était la plus grande ressource
du pays. Rien ne pourrait empêcher les soldats de manger le raisin, et
qui oserait répondre alors de paysans réduits au désespoir?
L'Empereur n'ignorait pas cela, et il aurait peut-être pris un parti
sans la déclaration de guerre de la Prusse, à laquelle il s'attendait,
et qui arriva vers la fin de septembre. Nous le savions d'une manière
vague, comme des gens qui ne lisent point les journaux, qui n'ont point
de correspondances et qui quittent peu leurs cantonnements. L'ordre du
départ arriva donc brusquement le 25 septembre pour le lendemain. Ce ne
fut pas sans regret que je quittai une maison où j'avais vécu quatre
mois comme dans ma famille. Nos hôtes eux-mêmes ne parurent sensibles
qu'au chagrin de nous quitter. Le vieux chancelier m'embrassa comme un
petit-fils, quand j'allai prendre congé de lui. Il s'enferma ensuite
dans sa chambre, pour ne pas nous voir partir, _ne voulant pas,_
disait-il, _recommencer son sacrifice._ C'était assurément bien de la
bonté.
Je suis resté quelque temps en correspondance avec cette famille,
particulièrement avec Mme de Seyfried. Elle est morte en 1810, à
vingt-cinq ans, laissant une fille. Le chancelier l'avait précédée d'un
an. Son mari, qui s'était remarié, est mort lui-même longtemps après.
En partant de Salmansweiler, la 7e compagnie se rendit au cantonnement
de la 8e pour se réunir à elle. Là, je fus encore témoin d'adieux mêlés
de larmes. Le capitaine avait adouci pendant tout ce temps-là la fierté
de son caractère. Il ménagea le pays, et sa compagnie ne donna lieu à
aucune plainte. Il logeait aussi chez une baillive, et les baillives
étaient toutes-puissantes.
Le premier jour de marche, le régiment se trouva pour la première fois
réuni. Les moments de halte furent employés à faire le récit de ce long
temps passé dans les cantonnements. Chacun voulait raconter son
histoire, ses relations dans le pays, la bienveillance ou la mauvaise
grâce de ses hôtes, ses bonnes fortunes vraies ou fausses, et d'autant
plus suspectes qu'on en parlait davantage. En dix jours de marche nous
atteignîmes Nuremberg, le 6 octobre. Ce jour fut marqué par un grand
changement dans ma position.
La mort du colonel Lacuée, en affligeant ma famille, lui avait inspiré
de vives inquiétudes sur mon sort. D'abord on m'avait cru tué avec lui,
le bruit s'était répandu que le régiment avait été écrasé; et
l'ignorance naturelle aux femmes pour tout ce qui tient à l'état
militaire faisait qu'on ne savait plus même comment m'adresser des
lettres. Après que mes parents furent rassurés à ce sujet, ils se
tourmentèrent de me voir sans protecteur. On fit des démarches auprès du
maréchal Bernadotte et du général Nansouty, pour obtenir d'eux de me
prendre pour aide de camp. Ils répondirent poliment, mais sans rien
annoncer de positif. J'aurais regretté moi-même de quitter le régiment
tout de suite après la mort du colonel, ne voulant pas qu'on crût que
j'avais besoin d'appui dans un régiment où je servais depuis un an, et
où j'étais généralement aimé. Mais on avait aussi parlé de moi au
maréchal Ney, dont la réponse bienveillante parut plus positive. En
effet, le 6 octobre, en arrivant à Nuremberg, mon colonel reçut l'ordre
de m'envoyer à son quartier général pour faire auprès de lui le service
d'aide de camp non commissionné, mais comptant toujours à mon régiment,
ce que l'on nomme aujourd'hui officier d'ordonnance. Mon premier
sentiment fut le regret de quitter un régiment que j'aimais, avec lequel
je m'étais presque identifié, dont la gloire était devenue la mienne. Au
moins, je restais au 6e corps, mon apprentissage d'aide de camp me
serait plus facile dans une armée qui m'était connue, et je ne serais
pas éloigné du régiment dont je continuais à porter l'uniforme. Restait
une grave difficulté; je n'avais pas de chevaux, pas d'équipages, fort
peu d'argent. M. Baptiste, ancien capitaine au 59e, alors chef de
bataillon au 50e, qui dans la campagne précédente avait fait le même
service auprès du maréchal, m'engagea à le rejoindre sur-le-champ. Le
maréchal me saurait gré de mon empressement. Si je n'avais pas de
chevaux, j'en trouverais. L'Empereur ne connaissait pas d'obstacle, il
fallait que chacun l'imitât. Cette témérité était assez de mon goût. Je
partis donc pour le quartier général, comme l'année précédente pour le
camp de Montreuil, sans savoir ce qui m'attendait, sans aucune idée du
service que j'allais faire, sans comprendre comment je me procurerais ce
qui m'était nécessaire, mais, cette fois-là encore, bien décidé à braver
les obstacles et à aller jusqu'au bout. Comme alors aussi, je n'eus
point à m'en repentir.
CHAPITRE IV.
CAMPAGNE DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--1806-1807.
1e PARTIE.
GUERRE AVEC LA PRUSSE.--JE SUIS NOMMÉ OFFICIER D'ORDONNANCE DU MARÉCHAL
NEY.--SON ÉTAT-MAJOR.--BATAILLE DE IÉNA.--PRISE DE MAGDEBOURG.--LE 6e
CORPS À BERLIN.
Rien ne se ressemble moins que le service d'un officier d'état-major et
le service d'un officier de troupe. Chacun des deux sait ce que l'autre
ignore, chacun ignore ce que l'autre sait. L'officier d'infanterie (je
parle de mon arme) sait diriger les soldats dans les marches, dans les
camps, dans les combats. Habitué à vivre au milieu d'eux, il leur parle
la langue qui leur convient, il les soutient, les encourage, leur ménage
le repos dont ils ont besoin; mais dans les grades inférieurs surtout,
l'officier de troupe comprend peu les opérations militaires; son
régiment marche sans qu'il sache pourquoi. Le moindre mot d'un général
l'inquiète. Il ne sait pas qu'il y a tel ordre qui ne doit être exécuté
qu'à moitié; il a peine à saisir le moment où l'officier livré à
lui-même doit prendre sur lui d'agir.
L'officier d'état-major, au contraire, vivant avec les généraux, les
connaît comme le commandant de compagnie connaît ses soldats; il voit
l'ensemble des mouvements, il comprend la portée des ordres qu'il est
chargé de transmettre; il apprend à atténuer la sévérité d'un reproche,
à modifier un ordre quelquefois inexécutable; mais il ignore à son tour
les détails intérieurs d'un corps, et la partie morale si importante
surtout dans l'armée française. À ses yeux, un régiment est une machine
que l'on fait mouvoir à son gré, en tout temps comme en tout lieu. Une
opération militaire ne représente qu'une partie d'échecs; aussi, pour
devenir un bon général, même un bon chef de corps, il faut avoir servi
dans un régiment, et dans un état-major. J'aurais peine à dire lequel
des deux m'a été le plus utile dans la suite de ma carrière. À l'époque
dont je fais le récit, je pouvais regarder mon apprentissage d'officier
de troupe comme terminé, après deux ans passés sans interruption dans le
59e régiment. C'était le moment d'apprendre le service d'état-major, et
j'ai dû à la bienveillance de M. le maréchal Ney de commencer cette
nouvelle école sous ses ordres et dans un moment aussi important.