Ainsi, le 20 octobre, la garnison d'Ulm, au nombre de vingt-sept mille

hommes, dont deux mille de cavalerie, sortit avec les honneurs de la

guerre, et défila entre l'infanterie et la cavalerie françaises.

Napoléon était en avant de l'infanterie, et assista pendant cinq heures

à ce beau triomphe. Il fit appeler successivement tous les généraux

autrichiens, conversa avec eux, leur témoigna beaucoup d'égards, mais en

s'exprimant durement et avec menaces sur la politique de l'empereur

d'Autriche.

J'ai toujours regretté de n'avoir point assisté à cette belle journée.

J'avais été envoyé, deux jours auparavant, dans un village pour une

réquisition de bestiaux, et c'est à peine si je pus arriver à Ulm le 22.

Tel fut le résultat de cette campagne si courte et si brillante. On

croit rêver quand on pense que le 1er septembre nous étions encore au

camp de Boulogne, et que, le 20 octobre, soixante mille Autrichiens se

trouvaient en notre pouvoir, avec dix-huit généraux, deux cents bouches

à feu, cinq mille chevaux et quatre-vingts drapeaux.

Je n'ai pas voulu interrompre ce récit très-succinct des opérations, et

j'y ajoute maintenant quelques réflexions.

Cette courte campagne fut pour moi comme l'abrégé de celles qui

suivirent. L'excès de la fatigue, le manque de vivres, la rigueur de la

saison, les désordres commis par les maraudeurs, rien n'y manqua; et je

fis en un mois l'essai de ce que j'étais destiné à éprouver dans tout le

cours de ma carrière. Les brigades et même les régiments étant

quelquefois dispersés, l'ordre de les réunir sur un point arrivait tard,

parce qu'il fallait passer par bien des filières. Il en résultait que le

régiment marchait jour et nuit, et j'ai vu pour la première fois dans

cette campagne dormir en marchant, ce que je n'aurais pas cru possible;

on arrivait ainsi à la position que l'on devait occuper, sans avoir rien

mangé et sans y trouver de vivres. Le maréchal Berthier, major général,

écrivait: _Dans la guerre d'invasion que fait l'Empereur, il n'y a pas

de magasins, c'est aux généraux à se pourvoir des moyens de subsistance

dans les pays qu'ils parcourent_. Mais les généraux n'avaient ni le

temps ni les moyens de se procurer régulièrement de quoi nourrir une si

nombreuse armée. C'était donc autoriser le pillage, et les pays que nous

parcourions l'éprouvèrent cruellement. Nous n'en avons pas moins bien

souffert de la faim pendant la durée de cette campagne. À l'époque de

nos plus grandes misères, une colonne de prisonniers traversa nos rangs;

l'un d'eux portait un pain de munition, un soldat du régiment le prit de

force; un autre lui en fit des reproches, et il s'établit une discussion

entre eux pour savoir s'il était loyal d'ôter les vivres à un

prisonnier; le premier alléguant le droit de la guerre, nos propres

misères, le besoin de nous conserver; l'autre le droit de possession et

l'humanité. La discussion fut longue et très-vive. Le premier,

impatienté, finit par dire à l'autre: _Ce qui arrivera de là, c'est que

le ne t'en donnerai pas.--Je ne t'en demande pas, répondit celui-ci, je

ne mange point de ce pain-là_. Pour apprécier la beauté de cette réponse

et la noblesse de ce sentiment, il faut penser que celui qui l'exprimait

était lui-même accablé de fatigue et mourant de faim.

Un autre jour, un petit soldat de la compagnie, à qui j'avais rendu

quelques services, me donna en cachette un morceau de pain de munition

et la moitié d'un poulet, qu'il avait enveloppé dans une chemise sale.

Je n'ai de ma vie fait un meilleur repas.

Le mauvais temps rendit nos souffrances plus cruelles encore. Il tombait

une pluie froide, ou plutôt de la neige à demi fondue, dans laquelle

nous enfoncions jusqu'à mi-jambes, et le vent empêchait d'allumer du

feu. Le 16 octobre en particulier, jour où M. Philippe de Ségur porta au

général Mack la première sommation, le temps fut si affreux que personne

ne resta à son poste. On ne trouvait plus ni grand'garde ni

factionnaire. L'artillerie même n'était pas gardée: chacun cherchait à

s'abriter comme il le pouvait, et, à aucune autre époque, excepté la

campagne de Russie, je n'ai autant souffert, ni vu l'armée dans un

pareil désordre. J'eus occasion de remarquer alors combien il importe

que les officiers d'infanterie soient à pied et s'exposent aux fatigues

aussi bien qu'aux dangers. Un jour, un soldat murmurait; son capitaine

lui dit: _De quoi te plains-tu? tu es fatigué, je le suis aussi. Tu nos

pas mangé, ni moi non plus. Tu as les jambes dans la neige,

regarde-moi._ Avec un pareil langage, il n'est rien qu'on ne puisse

exiger des soldats, rien qu'on ne soit en droit d'attendre d'eux. C'est

la célèbre réponse de Montézuma: _Et moi! suis-je donc sur un lit de

roses?_

Toutes ces causes développèrent l'insubordination, l'indiscipline et le

maraudage. Lorsque par un temps pareil des soldats allaient dans un

village chercher des vivres, ils trouvaient tentant d'y rester. Aussi le

nombre d'hommes isolés qui parcouraient le pays devint-il considérable.

Les habitants en éprouvèrent des vexations de tous genres, et des

officiers blessés qui voulaient rétablir l'ordre furent en butte aux

menaces des maraudeurs. Tous ces détails sont inconnus de ceux qui

lisent l'histoire de nos campagnes. On ne voit qu'une armée valeureuse,

des soldats dévoués, rivalisant de gloire avec leurs officiers. On

ignore au prix de quelles souffrances s'achètent souvent les plus

éclatants succès. On ignore combien, dans une armée, les exemples

d'égoïsme ou de lâcheté s'unissent aux traits de générosité et de

courage.

La prompte reddition d'Ulm mit bientôt fin à tant de désordres. Les

soldats isolés rentrèrent à leurs corps, et quelques-uns reçurent de

leurs camarades une punition militaire. J'ai même vu dans l'occasion les

capitaines donner quelques coups de canne. Il est certain qu'il y a des

hommes dont on ne peut pas venir à bout autrement; mais il faut être

sobre de ce moyen de correction, et surtout savoir à qui l'on s'adresse:

car il y a tel soldat qui se révolterait à moins; il est vrai que

ceux-là n'ont pas besoin de pareilles leçons.

Le 6e corps passa six jours à Ulm en vertu des capitulations. Ce séjour,

bien long pour cette époque, nous reposa de nos fatigues, en nous

préparant à celles qui devaient suivre.

CHAPITRE III.

CAMPAGNE DE 1805.

IIe PARTIE.

CONQUÊTE DU TYROL.--MARCHE SUR VIENNE.--PAIX DE

PRESBOURG.--CANTONNEMENTS SUR LES BORDS DU LAC DE CONSTANCE EN 1806.

Après avoir détruit l'armée autrichienne, l'Empereur se hâta de marcher

au-devant des Russes. Il voulait les prévenir à Vienne, que les

Autrichiens ne pouvaient plus défendre, et leur livrer ensuite bataille.

On sait avec quelle rapidité il exécuta ce plan, et combien la fortune

seconda encore son génie. Vienne fut occupée, et, le 2 décembre, à

Austerlitz, l'armée russe détruite comme l'armée autrichienne l'avait

été à Ulm. Je n'ai point à raconter de brillants succès auxquels le 6e

corps ne prit aucune part, mais on va voir qu'en d'autres lieux sa

coopération ne fut pas inutile.

En effet, plus l'armée dans sa direction sur Vienne s'avançait entre les

montagnes de la Styrie et le cours du Danube, plus il convenait

d'assurer sa marche en couvrant ses flancs. Le maréchal Ney fut donc

chargé de la conquête du Tyrol. Le 6e corps ne se composait plus que de

deux divisions, la deuxième (général Loison), la troisième (général

Malher), la division Dupont ayant reçu une autre destination; j'ignore

même pourquoi la division Loison se trouvait alors réduite à sa seconde

brigade (69e et 76e). En y ajoutant cent cinquante chevaux des 3e

hussards et 10e chasseurs, ainsi que quelque artillerie, le tout ne

s'élevait pas à neuf mille hommes. Il fallait la confiance qu'inspirait

l'audace du maréchal Ney, pour lui confier cette opération avec d'aussi

faibles moyens. Vingt-cinq mille Autrichiens occupaient le Tyrol, sans

compter la milice; car, dans ce pays, la guerre était nationale, les

habitants, dévoués à l'Autriche, craignant d'être donnés à la Bavière,

ce qui eut lieu en effet. Ils étaient commandés par l'archiduc Jean, le

général Jellachich et le prince de Rohan.

Pour pénétrer dans le Tyrol, on n'avait que le passage de Fuessen, celui

de Scharnitz et celui de Kufstein. Le maréchal choisit Scharnitz, point

intermédiaire entre les deux autres et que traverse la route directe

d'Insbrück.

Nous partîmes d'Ulm le 26 octobre, et dès le premier jour de marche, je

ne reconnus plus le régiment. La capitulation d'Ulm ayant mis à la

disposition de l'armée un grand nombre de chevaux, on permit aux

capitaines d'infanterie d'en prendre, et ce fut un malheur. Les chevaux

ne marchant pas du même pas que les hommes, les capitaines se trouvaient

à la tête ou à la queue du bataillon. Un capitaine ne doit jamais

quitter ses soldats; plus les marches sont longues et fatigantes, plus

sa présence est nécessaire. Il soutient leur courage par son exemple; il

apprend à les connaître en écoutant leurs conversations. Un mot de lui

peut prévenir une querelle; la gaieté augmente si le capitaine s'en

amuse. Les lieutenants et sous-lieutenants, toujours à pied,

remplaçaient les commandants de compagnie, mais avec moins d'autorité.

Le 4 novembre, nous étions devant Scharnitz. Le fort qui porte ce nom

est une demi-couronne taillée dans le roc, avec un large fossé appuyé à

sa droite par le fort de Leutasch. On devait enlever ces deux postes

pour pénétrer dans le Tyrol et les enlever promptement, afin de cacher à

l'ennemi notre petit nombre et ne pas lui laisser le temps de se réunir.

Le 69e régiment de la division Loison attaqua le fort Leutasch. La

colonne, guidée par des chasseurs de chamois, s'engagea dans des

sentiers qu'on jugeait impraticables. Surpris par cette attaque

imprévue, le commandant se rendit avec trois cents hommes. Alors le

général Loison envoya le 76e à Seefeld, pour tourner Scharnitz. En même

temps, le 69e gravit les hauteurs presque inaccessibles du côté de

Leutasch, malgré les balles et les pierres lancées par les chasseurs

tyroliens. Les soldats, en s'accrochant aux arbustes, aux racines, en

enfonçant les baïonnettes dans les fentes des rochers, parvinrent au

sommet où ils plantèrent l'aigle du régiment. À cette vue, la troisième

division commença l'attaque de front; en peu d'instants le 25e léger,

soutenu par le 27e, emporta le fort d'assaut.

La seconde brigade (50e et 59e) restait en réserve. On prit dans

Scharnitz mille huit cents hommes et seize pièces de canon. Le maréchal

Ney se hâta d'arriver à Insbrück, où l'on trouva beaucoup de pièces

d'artillerie, seize mille fusils et un grand approvisionnement de

poudre. Par une heureuse circonstance, le 76e y reprit ses drapeaux

qu'il avait autrefois perdus dans le pays des Grisons.

La veille de l'attaque de Scharnitz fut l'époque de la création des

compagnies de voltigeurs. On en avait fait l'essai au camp de Montreuil,

sous le commandement de M. Mazure, mon capitaine. À ce titre le

commandement de la nouvelle compagnie lui appartenait dans le premier

bataillon. On choisit les hommes les plus petits, les plus lestes, et le

bataillon se trouva encadré entre deux compagnies d'élite, les

grenadiers à droite, les voltigeurs à gauche. Dès les premiers instants

on sentit l'avantage de cette création: aussi, tout le monde sait les

services qu'ont rendus les voltigeurs, la réputation qu'ils ont acquise.

Je ne regrettai point le capitaine Mazure, dont j'avais à me plaindre et

qui ne me comprenait point. Je dois dire que c'était un des meilleurs

officiers du régiment. La vivacité de son caractère, son extrême

activité faisaient oublier sa petite taille, son air chétif. L'étude et

l'application suppléaient tant bien que mal à l'éducation qui lui

manquait. Prétentieux, susceptible, jaloux des avantages qu'il n'avait

pas, il ne voyait en moi qu'un jeune homme de Paris que la faveur de

notre pauvre colonel avait fait nommer officier et pour lequel on devait

se montrer sévère[9]. Je gagnai au change de toutes manières. M. Jacob,

lieutenant, détaché depuis longtemps pour une mission, revint prendre le

commandement de la compagnie. Fils d'un bourgeois de Paris, il avait

fait lui-même son éducation et il portait toujours avec lui un recueil

d'extraits de nos meilleurs auteurs, qu'il avait choisis avec

intelligence et qu'il aimait à relire. Jacob, d'un caractère froid,

sérieux, mais doux et bienveillant, me témoigna toujours une grande

amitié. Son extérieur réservé cachait assez d'ambition; je le revis en

1813 très-content d'être devenu officier supérieur. Il fut tué peu après

à Lutzen, à la tête du bataillon qu'il était bien digne de commander.

Les trois dernières compagnies du 1er bataillon, 6e, 7e et 8e, furent

chargées de la garde des forts de Scharnitz et Leutasch. J'ai déjà dit

que la 7e compagnie était la mienne. Le sous-lieutenant de la 6e

Lonchamps, élevé au Prytanée, faisait partie du petit nombre d'officiers

qui ne sortaient pas des rangs de l'armée (j'ai parlé de lui dans mon

journal du camp de Montreuil, p. 41); son excessive paresse nuisait à

son avancement, et dans un moment d'humeur il donna sa démission. Plus

tard il voulut reprendre du service, et m'écrivit à ce sujet.

L'Empereur, qui n'aimait pas les démissionnaires, refusa net. En 1813, à

Dresde, Lonchamps s'estimait heureux d'un emploi dans les vivres. M.

Isch, son ancien capitaine, alors lieutenant-colonel dans la garde

impériale, l'engagea à venir me voir. Le pauvre garçon n'osa jamais se

présenter chez son ancien camarade devenu général de brigade.

Chautard, sous-lieutenant de la 6e, pouvait passer pour un des meilleurs

officiers du régiment. Sa belle figure, sa force et sa tournure

militaire le faisaient remarquer, et chez lui les qualités morales

répondaient aux avantages physiques. Il a passé dans la garde impériale,

et la douleur que lui a causée la chute de l'Empereur l'a rendu fou. Je

lui croyais la tête plus forte.

J'ai dit que ces trois compagnies gardèrent les deux forts que nous

venions de conquérir. Les 6e et 8e à Scharnitz, la 7e à Leutasch.

Nous passâmes dix jours dans ce triste lieu, où je restai même seul à la

fin avec vingt-cinq hommes. Jamais je ne me suis tant ennuyé; je n'avais

pour société qu'un gardien qui pouvait à peine nous procurer de quoi

vivre. Le moindre livre m'aurait paru un chef-d'œuvre; le premier ou la

première venue, un homme aimable, une femme charmante. Ne sachant pas

l'allemand, j'avais pour interprète un vieux sergent de la compagnie qui

répondait à tout: _ma foi oui, ma foi non._ On l'eût pris pour le type

de Pandore dans la chanson des _Deux gendarmes_. Toutefois j'aimais tant

mon métier que je ne pouvais me trouver à plaindre, et j'écrivais à ma

mère que, quelque ennui que j'éprouvasse, mieux valait commander un fort

que danser une contredanse.

Le lendemain de notre arrivée au fort de Leutasch, une femme vêtue de

deuil, et dont le mari, officier dans l'armée autrichienne, avait été

tué dans l'attaque de la ville, vint nous demander la permission de

rechercher son corps. Quelques renseignements indiquaient l'endroit où

il avait été enterré. Nous lui rendîmes volontiers ce triste service, et

les soldats aidèrent les paysans qu'elle avait amenés pour ce travail.

Les morts étaient enterrés assez près les uns des autres et ce fut un

spectacle cruel que de la voir chercher à distinguer parmi tous ces

cadavres celui de son mari. Aussitôt qu'elle l'eut reconnu, elle

l'embrassa, lui parla comme s'il pouvait l'entendre, et tomba évanouie

en le tenant encore serré dans ses bras. Les soldats restèrent

silencieux et vivement émus. Au bout d'un instant, l'un d'eux hasarda

une plaisanterie sur cette tendresse si extraordinaire, et tous se

mirent à rire, oubliant que l'instant d'auparavant ils étaient près de

pleurer.

Je reprends le récit des opérations militaires.

Après la prise du fort de Scharnitz et l'occupation d'Insbrück, capitale

du Tyrol, nous étions maîtres de la grande route de Trente, et l'ennemi

se trouvait rejeté ou par sa gauche sur le Voralberg, ou par sa droite

sur le Tyrol italien. L'archiduc Jean, sans attendre les autres corps,

se hâta de suivre cette dernière direction. L'archiduc Charles,

commandant l'armée d'Italie, commençait sa retraite sur la Hongrie par

Laybach. L'archiduc Jean se joignit à lui. Le maréchal Ney manœuvra dans

le Tyrol pour empêcher le général Jellachich et le prince de Rohan de

prendre la même route et pour les rejeter par leur gauche dans le

Voralberg, où ils allaient rencontrer le maréchal Augereau qui suivait

les bords du lac de Constance. Le général Malher prit la grande route de

Trente sur Brixen, et se porta ensuite sur Menan, dans la vallée de

l'Adige. Le 50e régiment alla jusqu'à Landeck sur l'Inn. Le général

Jellachich se retirait devant eux, et comme en ce moment le maréchal

Augereau, avec le 7e corps, hâtait sa marche par Landau et Brégentz,

Jellachich n'eut d'autre ressource que de se retirer dans le camp

retranché de Feldkirck. Il y fut cerné par Augereau, et capitula le 16

novembre avec six cents hommes. Les troupes rentrèrent en Bohême avec

promesse de ne point servir contre nous pendant un an. Au moment où la

troisième division combattait avec succès le général Jellachich, la

deuxième avait à son tour la mission de couper la retraite au prince de

Rohan. Le général Loison, qui avait été rejoint par sa première brigade,

devait porter six bataillons à Botzen, sur la route de Trente, lieu où

se réunissent les grandes vallées de l'Adige, de l'Eisack, et par lequel

l'ennemi devait nécessairement passer. J'ignore quelle méprise ou quelle

négligence fut cause que Loison n'en envoya que deux. Le prince de

Rohan, après une marche hardie autant que rapide, tomba, le 27 novembre,

sur ces deux bataillons, les força de rétrograder, et s'ouvrit ainsi la

route de l'Italie, en se dirigeant sur Venise.

Le maréchal Masséna, qui poursuivait l'archiduc Charles, avait laissé le

général Saint-Cyr devant Venise. Celui-ci se porta au-devant du prince

de Rohan, et après un combat très-vif, le fit prisonnier avec six mille

hommes, sept drapeaux et douze pièces de canon. Enfin, la place de

Kuffstein, qui ferme l'entrée du Tyrol à droite comme Feldkirck et

Brégentz à gauche, se rendit sans combat au général bavarois Deroy. La

garnison conserva ses armes et alla rejoindre l'armée autrichienne.

Ainsi, en un court espace de temps, le Tyrol était conquis, les troupes

qui l'occupaient faites prisonnières. La faute du général Loison troubla

le bonheur que ce triomphe causait au maréchal Ney. Il ne pouvait lui

pardonner d'avoir laissé échapper le prince de Rohan, et par ce moyen

d'avoir procuré à d'autres l'honneur qui devait nous appartenir.

Quant à l'Empereur, sa joie fut sans mélange. Le succès était complet,

et pourvu que ses ennemis fussent détruits, peu lui importait celui de

ses généraux qui en avait le mérite. Un ordre du jour très-flatteur

récompensa le 6e corps et son illustre chef.

Pour nous, soldats du 59e nous prîmes notre part d'une gloire qui nous

avait peu coûté à acquérir: le régiment ne tira pas un coup de fusil. On

a vu que nous étions en réserve à la prise de Scharnitz, nous restâmes

de même en observation aux environs de Brixen pendant le reste de la

campagne. Ma compagnie occupa Sterzingen du 21 novembre au 3 décembre;

et sans parler de la gloire, nous aurions volontiers échangé un peu de

fatigue contre tant d'ennui. Telle fut souvent la destinée du 59e. On le

remarquera dans les campagnes suivantes. Il était par son rang de numéro

le dernier de la dernière division; et quoi qu'on fasse pour égaliser

entre les régiments les dangers comme les fatigues, ceux qui marchent

habituellement les premiers se trouvent plus souvent en face de

l'ennemi.

Après la conquête du Tyrol, si heureusement, si brillamment terminée, le

6e corps se rapprocha de la Grande Armée. Il prit la direction de

Vienne, en passant par Insbrück, Sell, Saint-Jean, Lauffen, Rastadt,

Klagenfurth et Judenbourg. Cette marche dura depuis le 4 décembre

jusqu'à la fin de l'année. Par ce moyen, le 6e corps liait l'armée

d'Allemagne à l'armée d'Italie, et quoique, dès les premiers jours, la

nouvelle de la bataille d'Austerlitz fît juger que notre concours ne

serait pas nécessaire, on n'en continua pas moins la marche, pour

appuyer par des forces imposantes les négociations déjà entamées. Cette

longue route n'aurait eu rien de remarquable pour moi sans un événement

singulier arrivé le dernier jour de l'an.

Nous logions, avec la huitième compagnie, dans le petit village de

Unsmarck. Le soir je jouais aux cartes avec les deux officiers de cette

compagnie. Une discussion sur le jeu survint entre eux, je ne sais à

quel propos; mais ce que je sais, c'est qu'à la troisième phrase ils en

étaient à se dire les injures les plus grossières et à se jeter à la

figure tout ce qu'ils trouvaient sous la main. Il fallut me ranger, pour

ne pas avoir moi-même un flambeau à la tête. M. Isch, leur capitaine,

qui se chauffait tranquillement, accourut, et leur imposa silence. Le

lendemain matin, comme de raison, il fut question de se battre; mais le

capitaine leur défendit de sortir. Les compagnies se mirent en route, et

le capitaine me témoigna sa surprise d'une pareille lubie, de la part

d'officiers d'un caractère doux et vivant très-bien ensemble. Il ajouta

qu'il y avait bien de quoi se battre, mais que lui ne permettrait pas à

ces messieurs d'en parler en sa présence, son devoir comme supérieur

étant de l'empêcher. Cet exemple aurait dû servir de leçon à des

officiers d'un grade plus élevé que j'ai vus avec surprise,

non-seulement permettre, mais autoriser, mais ordonner des duels. Il

faut que l'autorité militaire soutienne la loi, et il est scandaleux de

voir des généraux ordonner ce que le ministre de la guerre défend. On

peut tolérer, fermer les yeux plus ou moins suivant les circonstances,

sans jamais aller au delà. Au reste, ces messieurs ne se sont point

battus; ils n'en avaient envie ni l'un ni l'autre, et je crois qu'ils

ont fait sagement. Ils devaient être honteux d'un pareil accès de folie,

et tous deux, également coupables, pouvaient également se pardonner.

Cette aventure m'en rappelle une autre du même genre, que j'aurais pu

raconter plus tôt, mais qui trouve ici sa place. Quand j'étais caporal

au camp de Montreuil, je fus témoin d'une querelle entre un

sergent-major de grenadiers et son fourrier avec qui il vivait assez

mal. Nous étions à boire avec le sergent-major de ma compagnie, et quand

l'autre fut un peu gris, il se mit à dire à son fourrier les choses les

plus désagréables en le menaçant d'une _calotte_, ce qui, dans la langue

des soldats, veut dire un soufflet. L'autre l'en défia, et le

sergent-major ne le manqua pas. Je suis convaincu qu'ils ne se battirent

pas; car ni l'un ni l'autre n'eut une égratignure, et ils continuèrent à

vivre mal ensemble. Or, dans les usages des soldats, un coup de sabre

raccommode tout, et quelle qu'ait été l'irritation, on se retrouve bons

amis. Rien n'est plus bizarre que les histoires de duel. On en voit pour

des motifs frivoles, lorsque quelquefois les offenses les plus graves

n'ont point de suite.

La paix fut signée à Presbourg le 26 décembre. L'Autriche donnait au

royaume d'Italie, et par conséquent à Napoléon, les États de Venise, le

Frioul, l'Istrie et la Dalmatie; à la Bavière, les Tyrols allemand et

italien. Elle recevait comme dédommagement la principauté de Saltzbourg,

donnée en 1803 à l'archiduc Ferdinand, ancien grand-duc de Toscane, et

que ce prince échangeait alors contre Wurtzbourg, que lui cédait la

Bavière. L'Autriche payait quarante millions de contributions, au lieu

de cent millions que l'on voulait d'abord exiger d'elle. Elle cédait

deux mille canons et dix mille fusils contenus dans l'arsenal de Vienne.

Ce traité de paix avait été précédé d'un traité d'alliance entre la

France et la Prusse, traité qui, en ôtant à l'Autriche l'espoir d'être

secourue de ce côté, l'avait forcée de souscrire à de si dures

conditions.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 4 / 32 段