hommes, dont deux mille de cavalerie, sortit avec les honneurs de la
guerre, et défila entre l'infanterie et la cavalerie françaises.
Napoléon était en avant de l'infanterie, et assista pendant cinq heures
à ce beau triomphe. Il fit appeler successivement tous les généraux
autrichiens, conversa avec eux, leur témoigna beaucoup d'égards, mais en
s'exprimant durement et avec menaces sur la politique de l'empereur
d'Autriche.
J'ai toujours regretté de n'avoir point assisté à cette belle journée.
J'avais été envoyé, deux jours auparavant, dans un village pour une
réquisition de bestiaux, et c'est à peine si je pus arriver à Ulm le 22.
Tel fut le résultat de cette campagne si courte et si brillante. On
croit rêver quand on pense que le 1er septembre nous étions encore au
camp de Boulogne, et que, le 20 octobre, soixante mille Autrichiens se
trouvaient en notre pouvoir, avec dix-huit généraux, deux cents bouches
à feu, cinq mille chevaux et quatre-vingts drapeaux.
Je n'ai pas voulu interrompre ce récit très-succinct des opérations, et
j'y ajoute maintenant quelques réflexions.
Cette courte campagne fut pour moi comme l'abrégé de celles qui
suivirent. L'excès de la fatigue, le manque de vivres, la rigueur de la
saison, les désordres commis par les maraudeurs, rien n'y manqua; et je
fis en un mois l'essai de ce que j'étais destiné à éprouver dans tout le
cours de ma carrière. Les brigades et même les régiments étant
quelquefois dispersés, l'ordre de les réunir sur un point arrivait tard,
parce qu'il fallait passer par bien des filières. Il en résultait que le
régiment marchait jour et nuit, et j'ai vu pour la première fois dans
cette campagne dormir en marchant, ce que je n'aurais pas cru possible;
on arrivait ainsi à la position que l'on devait occuper, sans avoir rien
mangé et sans y trouver de vivres. Le maréchal Berthier, major général,
écrivait: _Dans la guerre d'invasion que fait l'Empereur, il n'y a pas
de magasins, c'est aux généraux à se pourvoir des moyens de subsistance
dans les pays qu'ils parcourent_. Mais les généraux n'avaient ni le
temps ni les moyens de se procurer régulièrement de quoi nourrir une si
nombreuse armée. C'était donc autoriser le pillage, et les pays que nous
parcourions l'éprouvèrent cruellement. Nous n'en avons pas moins bien
souffert de la faim pendant la durée de cette campagne. À l'époque de
nos plus grandes misères, une colonne de prisonniers traversa nos rangs;
l'un d'eux portait un pain de munition, un soldat du régiment le prit de
force; un autre lui en fit des reproches, et il s'établit une discussion
entre eux pour savoir s'il était loyal d'ôter les vivres à un
prisonnier; le premier alléguant le droit de la guerre, nos propres
misères, le besoin de nous conserver; l'autre le droit de possession et
l'humanité. La discussion fut longue et très-vive. Le premier,
impatienté, finit par dire à l'autre: _Ce qui arrivera de là, c'est que
le ne t'en donnerai pas.--Je ne t'en demande pas, répondit celui-ci, je
ne mange point de ce pain-là_. Pour apprécier la beauté de cette réponse
et la noblesse de ce sentiment, il faut penser que celui qui l'exprimait
était lui-même accablé de fatigue et mourant de faim.
Un autre jour, un petit soldat de la compagnie, à qui j'avais rendu
quelques services, me donna en cachette un morceau de pain de munition
et la moitié d'un poulet, qu'il avait enveloppé dans une chemise sale.
Je n'ai de ma vie fait un meilleur repas.
Le mauvais temps rendit nos souffrances plus cruelles encore. Il tombait
une pluie froide, ou plutôt de la neige à demi fondue, dans laquelle
nous enfoncions jusqu'à mi-jambes, et le vent empêchait d'allumer du
feu. Le 16 octobre en particulier, jour où M. Philippe de Ségur porta au
général Mack la première sommation, le temps fut si affreux que personne
ne resta à son poste. On ne trouvait plus ni grand'garde ni
factionnaire. L'artillerie même n'était pas gardée: chacun cherchait à
s'abriter comme il le pouvait, et, à aucune autre époque, excepté la
campagne de Russie, je n'ai autant souffert, ni vu l'armée dans un
pareil désordre. J'eus occasion de remarquer alors combien il importe
que les officiers d'infanterie soient à pied et s'exposent aux fatigues
aussi bien qu'aux dangers. Un jour, un soldat murmurait; son capitaine
lui dit: _De quoi te plains-tu? tu es fatigué, je le suis aussi. Tu nos
pas mangé, ni moi non plus. Tu as les jambes dans la neige,
regarde-moi._ Avec un pareil langage, il n'est rien qu'on ne puisse
exiger des soldats, rien qu'on ne soit en droit d'attendre d'eux. C'est
la célèbre réponse de Montézuma: _Et moi! suis-je donc sur un lit de
roses?_
Toutes ces causes développèrent l'insubordination, l'indiscipline et le
maraudage. Lorsque par un temps pareil des soldats allaient dans un
village chercher des vivres, ils trouvaient tentant d'y rester. Aussi le
nombre d'hommes isolés qui parcouraient le pays devint-il considérable.
Les habitants en éprouvèrent des vexations de tous genres, et des
officiers blessés qui voulaient rétablir l'ordre furent en butte aux
menaces des maraudeurs. Tous ces détails sont inconnus de ceux qui
lisent l'histoire de nos campagnes. On ne voit qu'une armée valeureuse,
des soldats dévoués, rivalisant de gloire avec leurs officiers. On
ignore au prix de quelles souffrances s'achètent souvent les plus
éclatants succès. On ignore combien, dans une armée, les exemples
d'égoïsme ou de lâcheté s'unissent aux traits de générosité et de
courage.
La prompte reddition d'Ulm mit bientôt fin à tant de désordres. Les
soldats isolés rentrèrent à leurs corps, et quelques-uns reçurent de
leurs camarades une punition militaire. J'ai même vu dans l'occasion les
capitaines donner quelques coups de canne. Il est certain qu'il y a des
hommes dont on ne peut pas venir à bout autrement; mais il faut être
sobre de ce moyen de correction, et surtout savoir à qui l'on s'adresse:
car il y a tel soldat qui se révolterait à moins; il est vrai que
ceux-là n'ont pas besoin de pareilles leçons.
Le 6e corps passa six jours à Ulm en vertu des capitulations. Ce séjour,
bien long pour cette époque, nous reposa de nos fatigues, en nous
préparant à celles qui devaient suivre.
CHAPITRE III.
CAMPAGNE DE 1805.
IIe PARTIE.
CONQUÊTE DU TYROL.--MARCHE SUR VIENNE.--PAIX DE
PRESBOURG.--CANTONNEMENTS SUR LES BORDS DU LAC DE CONSTANCE EN 1806.
Après avoir détruit l'armée autrichienne, l'Empereur se hâta de marcher
au-devant des Russes. Il voulait les prévenir à Vienne, que les
Autrichiens ne pouvaient plus défendre, et leur livrer ensuite bataille.
On sait avec quelle rapidité il exécuta ce plan, et combien la fortune
seconda encore son génie. Vienne fut occupée, et, le 2 décembre, à
Austerlitz, l'armée russe détruite comme l'armée autrichienne l'avait
été à Ulm. Je n'ai point à raconter de brillants succès auxquels le 6e
corps ne prit aucune part, mais on va voir qu'en d'autres lieux sa
coopération ne fut pas inutile.
En effet, plus l'armée dans sa direction sur Vienne s'avançait entre les
montagnes de la Styrie et le cours du Danube, plus il convenait
d'assurer sa marche en couvrant ses flancs. Le maréchal Ney fut donc
chargé de la conquête du Tyrol. Le 6e corps ne se composait plus que de
deux divisions, la deuxième (général Loison), la troisième (général
Malher), la division Dupont ayant reçu une autre destination; j'ignore
même pourquoi la division Loison se trouvait alors réduite à sa seconde
brigade (69e et 76e). En y ajoutant cent cinquante chevaux des 3e
hussards et 10e chasseurs, ainsi que quelque artillerie, le tout ne
s'élevait pas à neuf mille hommes. Il fallait la confiance qu'inspirait
l'audace du maréchal Ney, pour lui confier cette opération avec d'aussi
faibles moyens. Vingt-cinq mille Autrichiens occupaient le Tyrol, sans
compter la milice; car, dans ce pays, la guerre était nationale, les
habitants, dévoués à l'Autriche, craignant d'être donnés à la Bavière,
ce qui eut lieu en effet. Ils étaient commandés par l'archiduc Jean, le
général Jellachich et le prince de Rohan.
Pour pénétrer dans le Tyrol, on n'avait que le passage de Fuessen, celui
de Scharnitz et celui de Kufstein. Le maréchal choisit Scharnitz, point
intermédiaire entre les deux autres et que traverse la route directe
d'Insbrück.
Nous partîmes d'Ulm le 26 octobre, et dès le premier jour de marche, je
ne reconnus plus le régiment. La capitulation d'Ulm ayant mis à la
disposition de l'armée un grand nombre de chevaux, on permit aux
capitaines d'infanterie d'en prendre, et ce fut un malheur. Les chevaux
ne marchant pas du même pas que les hommes, les capitaines se trouvaient
à la tête ou à la queue du bataillon. Un capitaine ne doit jamais
quitter ses soldats; plus les marches sont longues et fatigantes, plus
sa présence est nécessaire. Il soutient leur courage par son exemple; il
apprend à les connaître en écoutant leurs conversations. Un mot de lui
peut prévenir une querelle; la gaieté augmente si le capitaine s'en
amuse. Les lieutenants et sous-lieutenants, toujours à pied,
remplaçaient les commandants de compagnie, mais avec moins d'autorité.
Le 4 novembre, nous étions devant Scharnitz. Le fort qui porte ce nom
est une demi-couronne taillée dans le roc, avec un large fossé appuyé à
sa droite par le fort de Leutasch. On devait enlever ces deux postes
pour pénétrer dans le Tyrol et les enlever promptement, afin de cacher à
l'ennemi notre petit nombre et ne pas lui laisser le temps de se réunir.
Le 69e régiment de la division Loison attaqua le fort Leutasch. La
colonne, guidée par des chasseurs de chamois, s'engagea dans des
sentiers qu'on jugeait impraticables. Surpris par cette attaque
imprévue, le commandant se rendit avec trois cents hommes. Alors le
général Loison envoya le 76e à Seefeld, pour tourner Scharnitz. En même
temps, le 69e gravit les hauteurs presque inaccessibles du côté de
Leutasch, malgré les balles et les pierres lancées par les chasseurs
tyroliens. Les soldats, en s'accrochant aux arbustes, aux racines, en
enfonçant les baïonnettes dans les fentes des rochers, parvinrent au
sommet où ils plantèrent l'aigle du régiment. À cette vue, la troisième
division commença l'attaque de front; en peu d'instants le 25e léger,
soutenu par le 27e, emporta le fort d'assaut.
La seconde brigade (50e et 59e) restait en réserve. On prit dans
Scharnitz mille huit cents hommes et seize pièces de canon. Le maréchal
Ney se hâta d'arriver à Insbrück, où l'on trouva beaucoup de pièces
d'artillerie, seize mille fusils et un grand approvisionnement de
poudre. Par une heureuse circonstance, le 76e y reprit ses drapeaux
qu'il avait autrefois perdus dans le pays des Grisons.
La veille de l'attaque de Scharnitz fut l'époque de la création des
compagnies de voltigeurs. On en avait fait l'essai au camp de Montreuil,
sous le commandement de M. Mazure, mon capitaine. À ce titre le
commandement de la nouvelle compagnie lui appartenait dans le premier
bataillon. On choisit les hommes les plus petits, les plus lestes, et le
bataillon se trouva encadré entre deux compagnies d'élite, les
grenadiers à droite, les voltigeurs à gauche. Dès les premiers instants
on sentit l'avantage de cette création: aussi, tout le monde sait les
services qu'ont rendus les voltigeurs, la réputation qu'ils ont acquise.
Je ne regrettai point le capitaine Mazure, dont j'avais à me plaindre et
qui ne me comprenait point. Je dois dire que c'était un des meilleurs
officiers du régiment. La vivacité de son caractère, son extrême
activité faisaient oublier sa petite taille, son air chétif. L'étude et
l'application suppléaient tant bien que mal à l'éducation qui lui
manquait. Prétentieux, susceptible, jaloux des avantages qu'il n'avait
pas, il ne voyait en moi qu'un jeune homme de Paris que la faveur de
notre pauvre colonel avait fait nommer officier et pour lequel on devait
se montrer sévère[9]. Je gagnai au change de toutes manières. M. Jacob,
lieutenant, détaché depuis longtemps pour une mission, revint prendre le
commandement de la compagnie. Fils d'un bourgeois de Paris, il avait
fait lui-même son éducation et il portait toujours avec lui un recueil
d'extraits de nos meilleurs auteurs, qu'il avait choisis avec
intelligence et qu'il aimait à relire. Jacob, d'un caractère froid,
sérieux, mais doux et bienveillant, me témoigna toujours une grande
amitié. Son extérieur réservé cachait assez d'ambition; je le revis en
1813 très-content d'être devenu officier supérieur. Il fut tué peu après
à Lutzen, à la tête du bataillon qu'il était bien digne de commander.
Les trois dernières compagnies du 1er bataillon, 6e, 7e et 8e, furent
chargées de la garde des forts de Scharnitz et Leutasch. J'ai déjà dit
que la 7e compagnie était la mienne. Le sous-lieutenant de la 6e
Lonchamps, élevé au Prytanée, faisait partie du petit nombre d'officiers
qui ne sortaient pas des rangs de l'armée (j'ai parlé de lui dans mon
journal du camp de Montreuil, p. 41); son excessive paresse nuisait à
son avancement, et dans un moment d'humeur il donna sa démission. Plus
tard il voulut reprendre du service, et m'écrivit à ce sujet.
L'Empereur, qui n'aimait pas les démissionnaires, refusa net. En 1813, à
Dresde, Lonchamps s'estimait heureux d'un emploi dans les vivres. M.
Isch, son ancien capitaine, alors lieutenant-colonel dans la garde
impériale, l'engagea à venir me voir. Le pauvre garçon n'osa jamais se
présenter chez son ancien camarade devenu général de brigade.
Chautard, sous-lieutenant de la 6e, pouvait passer pour un des meilleurs
officiers du régiment. Sa belle figure, sa force et sa tournure
militaire le faisaient remarquer, et chez lui les qualités morales
répondaient aux avantages physiques. Il a passé dans la garde impériale,
et la douleur que lui a causée la chute de l'Empereur l'a rendu fou. Je
lui croyais la tête plus forte.
J'ai dit que ces trois compagnies gardèrent les deux forts que nous
venions de conquérir. Les 6e et 8e à Scharnitz, la 7e à Leutasch.
Nous passâmes dix jours dans ce triste lieu, où je restai même seul à la
fin avec vingt-cinq hommes. Jamais je ne me suis tant ennuyé; je n'avais
pour société qu'un gardien qui pouvait à peine nous procurer de quoi
vivre. Le moindre livre m'aurait paru un chef-d'œuvre; le premier ou la
première venue, un homme aimable, une femme charmante. Ne sachant pas
l'allemand, j'avais pour interprète un vieux sergent de la compagnie qui
répondait à tout: _ma foi oui, ma foi non._ On l'eût pris pour le type
de Pandore dans la chanson des _Deux gendarmes_. Toutefois j'aimais tant
mon métier que je ne pouvais me trouver à plaindre, et j'écrivais à ma
mère que, quelque ennui que j'éprouvasse, mieux valait commander un fort
que danser une contredanse.
Le lendemain de notre arrivée au fort de Leutasch, une femme vêtue de
deuil, et dont le mari, officier dans l'armée autrichienne, avait été
tué dans l'attaque de la ville, vint nous demander la permission de
rechercher son corps. Quelques renseignements indiquaient l'endroit où
il avait été enterré. Nous lui rendîmes volontiers ce triste service, et
les soldats aidèrent les paysans qu'elle avait amenés pour ce travail.
Les morts étaient enterrés assez près les uns des autres et ce fut un
spectacle cruel que de la voir chercher à distinguer parmi tous ces
cadavres celui de son mari. Aussitôt qu'elle l'eut reconnu, elle
l'embrassa, lui parla comme s'il pouvait l'entendre, et tomba évanouie
en le tenant encore serré dans ses bras. Les soldats restèrent
silencieux et vivement émus. Au bout d'un instant, l'un d'eux hasarda
une plaisanterie sur cette tendresse si extraordinaire, et tous se
mirent à rire, oubliant que l'instant d'auparavant ils étaient près de
pleurer.
Je reprends le récit des opérations militaires.
Après la prise du fort de Scharnitz et l'occupation d'Insbrück, capitale
du Tyrol, nous étions maîtres de la grande route de Trente, et l'ennemi
se trouvait rejeté ou par sa gauche sur le Voralberg, ou par sa droite
sur le Tyrol italien. L'archiduc Jean, sans attendre les autres corps,
se hâta de suivre cette dernière direction. L'archiduc Charles,
commandant l'armée d'Italie, commençait sa retraite sur la Hongrie par
Laybach. L'archiduc Jean se joignit à lui. Le maréchal Ney manœuvra dans
le Tyrol pour empêcher le général Jellachich et le prince de Rohan de
prendre la même route et pour les rejeter par leur gauche dans le
Voralberg, où ils allaient rencontrer le maréchal Augereau qui suivait
les bords du lac de Constance. Le général Malher prit la grande route de
Trente sur Brixen, et se porta ensuite sur Menan, dans la vallée de
l'Adige. Le 50e régiment alla jusqu'à Landeck sur l'Inn. Le général
Jellachich se retirait devant eux, et comme en ce moment le maréchal
Augereau, avec le 7e corps, hâtait sa marche par Landau et Brégentz,
Jellachich n'eut d'autre ressource que de se retirer dans le camp
retranché de Feldkirck. Il y fut cerné par Augereau, et capitula le 16
novembre avec six cents hommes. Les troupes rentrèrent en Bohême avec
promesse de ne point servir contre nous pendant un an. Au moment où la
troisième division combattait avec succès le général Jellachich, la
deuxième avait à son tour la mission de couper la retraite au prince de
Rohan. Le général Loison, qui avait été rejoint par sa première brigade,
devait porter six bataillons à Botzen, sur la route de Trente, lieu où
se réunissent les grandes vallées de l'Adige, de l'Eisack, et par lequel
l'ennemi devait nécessairement passer. J'ignore quelle méprise ou quelle
négligence fut cause que Loison n'en envoya que deux. Le prince de
Rohan, après une marche hardie autant que rapide, tomba, le 27 novembre,
sur ces deux bataillons, les força de rétrograder, et s'ouvrit ainsi la
route de l'Italie, en se dirigeant sur Venise.
Le maréchal Masséna, qui poursuivait l'archiduc Charles, avait laissé le
général Saint-Cyr devant Venise. Celui-ci se porta au-devant du prince
de Rohan, et après un combat très-vif, le fit prisonnier avec six mille
hommes, sept drapeaux et douze pièces de canon. Enfin, la place de
Kuffstein, qui ferme l'entrée du Tyrol à droite comme Feldkirck et
Brégentz à gauche, se rendit sans combat au général bavarois Deroy. La
garnison conserva ses armes et alla rejoindre l'armée autrichienne.
Ainsi, en un court espace de temps, le Tyrol était conquis, les troupes
qui l'occupaient faites prisonnières. La faute du général Loison troubla
le bonheur que ce triomphe causait au maréchal Ney. Il ne pouvait lui
pardonner d'avoir laissé échapper le prince de Rohan, et par ce moyen
d'avoir procuré à d'autres l'honneur qui devait nous appartenir.
Quant à l'Empereur, sa joie fut sans mélange. Le succès était complet,
et pourvu que ses ennemis fussent détruits, peu lui importait celui de
ses généraux qui en avait le mérite. Un ordre du jour très-flatteur
récompensa le 6e corps et son illustre chef.
Pour nous, soldats du 59e nous prîmes notre part d'une gloire qui nous
avait peu coûté à acquérir: le régiment ne tira pas un coup de fusil. On
a vu que nous étions en réserve à la prise de Scharnitz, nous restâmes
de même en observation aux environs de Brixen pendant le reste de la
campagne. Ma compagnie occupa Sterzingen du 21 novembre au 3 décembre;
et sans parler de la gloire, nous aurions volontiers échangé un peu de
fatigue contre tant d'ennui. Telle fut souvent la destinée du 59e. On le
remarquera dans les campagnes suivantes. Il était par son rang de numéro
le dernier de la dernière division; et quoi qu'on fasse pour égaliser
entre les régiments les dangers comme les fatigues, ceux qui marchent
habituellement les premiers se trouvent plus souvent en face de
l'ennemi.
Après la conquête du Tyrol, si heureusement, si brillamment terminée, le
6e corps se rapprocha de la Grande Armée. Il prit la direction de
Vienne, en passant par Insbrück, Sell, Saint-Jean, Lauffen, Rastadt,
Klagenfurth et Judenbourg. Cette marche dura depuis le 4 décembre
jusqu'à la fin de l'année. Par ce moyen, le 6e corps liait l'armée
d'Allemagne à l'armée d'Italie, et quoique, dès les premiers jours, la
nouvelle de la bataille d'Austerlitz fît juger que notre concours ne
serait pas nécessaire, on n'en continua pas moins la marche, pour
appuyer par des forces imposantes les négociations déjà entamées. Cette
longue route n'aurait eu rien de remarquable pour moi sans un événement
singulier arrivé le dernier jour de l'an.
Nous logions, avec la huitième compagnie, dans le petit village de
Unsmarck. Le soir je jouais aux cartes avec les deux officiers de cette
compagnie. Une discussion sur le jeu survint entre eux, je ne sais à
quel propos; mais ce que je sais, c'est qu'à la troisième phrase ils en
étaient à se dire les injures les plus grossières et à se jeter à la
figure tout ce qu'ils trouvaient sous la main. Il fallut me ranger, pour
ne pas avoir moi-même un flambeau à la tête. M. Isch, leur capitaine,
qui se chauffait tranquillement, accourut, et leur imposa silence. Le
lendemain matin, comme de raison, il fut question de se battre; mais le
capitaine leur défendit de sortir. Les compagnies se mirent en route, et
le capitaine me témoigna sa surprise d'une pareille lubie, de la part
d'officiers d'un caractère doux et vivant très-bien ensemble. Il ajouta
qu'il y avait bien de quoi se battre, mais que lui ne permettrait pas à
ces messieurs d'en parler en sa présence, son devoir comme supérieur
étant de l'empêcher. Cet exemple aurait dû servir de leçon à des
officiers d'un grade plus élevé que j'ai vus avec surprise,
non-seulement permettre, mais autoriser, mais ordonner des duels. Il
faut que l'autorité militaire soutienne la loi, et il est scandaleux de
voir des généraux ordonner ce que le ministre de la guerre défend. On
peut tolérer, fermer les yeux plus ou moins suivant les circonstances,
sans jamais aller au delà. Au reste, ces messieurs ne se sont point
battus; ils n'en avaient envie ni l'un ni l'autre, et je crois qu'ils
ont fait sagement. Ils devaient être honteux d'un pareil accès de folie,
et tous deux, également coupables, pouvaient également se pardonner.
Cette aventure m'en rappelle une autre du même genre, que j'aurais pu
raconter plus tôt, mais qui trouve ici sa place. Quand j'étais caporal
au camp de Montreuil, je fus témoin d'une querelle entre un
sergent-major de grenadiers et son fourrier avec qui il vivait assez
mal. Nous étions à boire avec le sergent-major de ma compagnie, et quand
l'autre fut un peu gris, il se mit à dire à son fourrier les choses les
plus désagréables en le menaçant d'une _calotte_, ce qui, dans la langue
des soldats, veut dire un soufflet. L'autre l'en défia, et le
sergent-major ne le manqua pas. Je suis convaincu qu'ils ne se battirent
pas; car ni l'un ni l'autre n'eut une égratignure, et ils continuèrent à
vivre mal ensemble. Or, dans les usages des soldats, un coup de sabre
raccommode tout, et quelle qu'ait été l'irritation, on se retrouve bons
amis. Rien n'est plus bizarre que les histoires de duel. On en voit pour
des motifs frivoles, lorsque quelquefois les offenses les plus graves
n'ont point de suite.
La paix fut signée à Presbourg le 26 décembre. L'Autriche donnait au
royaume d'Italie, et par conséquent à Napoléon, les États de Venise, le
Frioul, l'Istrie et la Dalmatie; à la Bavière, les Tyrols allemand et
italien. Elle recevait comme dédommagement la principauté de Saltzbourg,
donnée en 1803 à l'archiduc Ferdinand, ancien grand-duc de Toscane, et
que ce prince échangeait alors contre Wurtzbourg, que lui cédait la
Bavière. L'Autriche payait quarante millions de contributions, au lieu
de cent millions que l'on voulait d'abord exiger d'elle. Elle cédait
deux mille canons et dix mille fusils contenus dans l'arsenal de Vienne.
Ce traité de paix avait été précédé d'un traité d'alliance entre la
France et la Prusse, traité qui, en ôtant à l'Autriche l'espoir d'être
secourue de ce côté, l'avait forcée de souscrire à de si dures
conditions.