J'avais espéré moi-même une permission pour revoir mes parents après un

an d'absence et au moment d'entrer en campagne. Mon colonel l'avait

promis à ma mère, et je le vis avec surprise, le second jour de route,

partir pour Luxembourg, dépôt du régiment, sans me parler de rien. Il

nous rejoignit, le 15, à Saint-Dizier, et j'appris la cause de cette

rigueur. Le second jour de marche j'étais de service à l'arrière-garde,

corvée fort ennuyeuse, car on doit faire filer devant soi tous les

bagages. Je causais avec une cantinière à la fin d'une longue étape, et

comme elle me dit qu'elle se sentait fatiguée et un peu souffrante, je

lui offris mon bras sans y penser et comme à une dame de Paris. Le

général Malher nous vit et félicita mon colonel sur la galanterie des

officiers qui donnaient le bras aux cantinières. Il n'en fallait pas

tant pour exciter sa colère. Après m'avoir vivement reproché mon

étourderie, il me dit que cette sottise l'avait empêché de me donner

plus tôt une permission, mais que mes parents ne pouvaient pas être

punis pour ma faute; que j'allais partir pour Paris, à la condition

d'être de retour pour le passage du Rhin, le 26. Ainsi, en douze jours,

il fallait faire deux cents lieues en poste, car je ne pouvais pas

perdre un des instants consacrés à ma famille. N'ayant point de voiture,

je prenais à chaque poste un cabriolet, une carriole, une petite

charrette, où l'on attelait un cheval; le postillon assis à côté de moi,

courant ainsi jour et nuit sans arrêter, prenant à peine le temps de

manger. Mon arrivée à Paris fut un jour de fête pour ma famille et pour

moi.

Il faudrait avoir passé un an au camp pour comprendre ce que j'éprouvai

à Paris. Ce séjour me parut enchanté, je croyais rêver; et pourtant, en

me retrouvant dans le lieu où j'avais passé mon enfance, je me demandais

quelquefois si le camp de Montreuil n'était pas plutôt un mauvais rêve.

Quelqu'un disait qu'en lisant Homère, les hommes lui paraissaient avoir

six pieds de haut. On peut dire aussi que les gens bien élevés semblent

des êtres d'une autre nature, des espèces de génies supérieurs aux

hommes. La toilette des femmes, la conversation, le ton, les manières me

transportaient dans un nouveau monde. On avait fort approuvé le parti

que j'avais pris, et qui était déjà couronné de succès, puisque j'étais

officier. D'ailleurs, M. Lacuée étant l'ami de la maison, le numéro du

régiment augmentait encore l'affection qu'inspirait le jeune

sous-lieutenant. Ces moments de bonheur durèrent peu. Arrivé à Paris le

17 septembre, j'en devais partir de manière à arriver sur le Rhin le 26.

Mon voyage eut lieu, comme je l'ai dit, en charrette de poste, jour et

nuit; il fallait mon âge et ma santé pour supporter de pareilles

épreuves. On attendait l'Empereur, et c'est à peine si je pouvais

obtenir le seul cheval dont j'avais besoin. Quelquefois un voyageur

demandait la permission de monter avec moi; j'y consentais, pourvu qu'il

donnât quelque chose au postillon et que la rapidité de la course ne fût

point ralentie.

J'arrivai à Seltz le 26, veille du passage du Rhin; mais dans quel

équipage! J'avais acheté à Paris tout ce dont j'avais besoin; on le mit

à la diligence. La, rapidité de notre marche et notre changement de

direction m'empêchèrent de le recevoir. Je passai le Rhin avec une

épaulette et une épée d'emprunt. C'est ainsi que j'ai toujours manqué de

tout dans le cours de ma carrière. J'ai été sergent-major sans argent

pour payer le prêt, voyageur en poste sans voiture, officier sans

épaulette ni épée, aide de camp sans chevaux. Je suis venu à bout de

toutes ces difficultés, en les bravant hardiment, en ne doutant jamais

ni de moi ni de la Providence. La division passa le Rhin le 27 sur un

pont de bateaux, entre Seltz et Lauterbourg. Ce passage fut une

véritable fête. Les soldats portaient de petites branches d'arbres à

leurs habits, en guise de lauriers. Nous défilâmes de l'autre côté du

Rhin, devant les généraux, au cri de: Vive l'Empereur!

Le 30, le corps d'armée se réunit à Stuttgard, en passant par Carlsruhe

et Prorsheim. Nous y séjournâmes jusqu'au 3 octobre.

Il faut maintenant raconter la position de l'ennemi, expliquer les

projets de Napoléon. On verra ensuite quelle part fut réservée au

sixième corps, dans leur exécution, quel rôle joua le 59e dans les

opérations du corps d'armée, enfin la part très-minime que j'ai prise

aux exploits de ce régiment.

La coalition formée par les Anglais, les Autrichiens, les Russes, les

Suédois et les Napolitains, espérait attirer les Bavarois, tout le reste

de l'Allemagne et la Prusse elle-même. Plusieurs attaques se préparaient

par la Poméranie, la Lombardie et le midi de l'Italie. La seule dont

j'aie à m'occuper devait suivre la vallée du Danube; elle était confiée

aux Autrichiens et aux Russes, mais les Russes étaient en arrière. Si

l'armée autrichienne se fût portée à leur rencontre, elle eût découvert

l'Allemagne, que Napoléon aurait envahie et forcée de se joindre à lui.

Le général Mack, qui commandait l'armée autrichienne, résolut de le

prévenir; il traversa la Bavière et vint prendre position, la droite à

Ulm, la gauche à Memmingen, couvert par l'Iller. Il supposait que

Napoléon l'attaquerait de front par les défilés de la forêt Noire, entre

Strasbourg et Schaffouse; il comptait pouvoir se défendre

avantageusement dans la forte position qu'il avait prise; et, en

supposant même qu'il fût vaincu, il opérerait sa retraite en se

rapprochant des Russes. Il avait détaché le général Kienmeyer à

Ingolstadt pour observer les Bavarois et se lier avec les Russes qu'on

attendait par la route de Munich.

Mais Napoléon forma un tout autre plan. Il ne se proposait pas de battre

les Autrichiens, mais de les envelopper et de les détruire, pour marcher

lui-même au-devant des Russes. Il organisa son armée en sept corps, et

lui donna pour la première fois le nom de Grande Armée, ce nom devenu si

célèbre. Chaque corps d'armée se composait de deux ou trois divisions

d'infanterie, d'une brigade de cavalerie et d'un peu d'artillerie. Le

maréchal Bernadotte commandait le premier, Marmont le deuxième, Davout

le troisième, Soult le quatrième, Lannes le cinquième, Ney le sixième,

Augereau le septième. La grosse cavalerie, composée de carabiniers, de

cuirassiers et de dragons, était réunie en un seul corps, que commandait

habituellement le prince Murat; la garde impériale formait la réserve.

La Grande Armée présentait une masse de cent quatre-vingt-six mille

combattants, à laquelle allaient bientôt se joindre vingt-cinq mille

Bavarois, huit mille Badois et Wurtembergeois, car l'électeur de

Bavière, après beaucoup de perplexité, avait fini par s'unir franchement

à la France.

Voici les dispositions que prit Napoléon pour exécuter son plan:

Le 23 septembre, Murat avec une partie de la cavalerie et quelques

bataillons du cinquième corps, paraissant faire l'avant-garde de

l'armée, passa le Rhin à Strasbourg et se présenta aux défilés de la

forêt Noire, pour faire croire au général Mack qu'il allait être attaqué

de ce côté; les fausses nouvelles, les achats de vivres, rien n'avait

été négligé pour confirmer son erreur. Pendant ce temps, les corps de la

Grande Armée franchissaient le Rhin de la droite à la gauche: le sixième

à Lauterbourg; le quatrième à Spire; le troisième à Manheim; les premier

et deuxième arrivèrent de la Hollande et du Hanovre à Wurtzbourg. Tous

ces corps se dirigeaient sur le bas Danube, pour le passer à Donauwerth,

s'emparer du pays situé entre le Lech et l'Iller, forcer le passage de

cette rivière, afin d'investir Ulm par la rive droite; le maréchal Ney,

avec le sixième corps, devait rester sur la gauche et s'approcher d'Ulm

le plus possible.

Ainsi, nous partîmes de Stuttgard le 3 octobre pour suivre la grande

route d'Ulm. La troisième division logea pendant deux jours dans de

mauvais villages. Le 5, au soir, avant d'arriver à Geislinigen, elle

tourna à gauche pour suivre le mouvement des autres corps, sur le bas

Danube. Nous marchâmes la nuit et la journée suivante avec quelques

moments de repos, et sans manger. L'Empereur avait ordonné de faire

porter aux soldats du pain pour quatre jours, et d'avoir pour quatre

jours de biscuit dans les fourgons. Je ne sais ce qui avait lieu dans

les autres corps, mais, quant à nous, nous n'avions rien; et comme le

59e marchait le dernier par son ordre de numéro, il n'arriva qu'à

l'entrée de la nuit au bivouac près de Giengen, ville où logeait le

général Malher. Le colonel lui dit que son régiment arrivait après une

marche de trente-six heures, et lui demanda la permission de faire une

réquisition de vivres. Le général refusa, parce qu'il avait promis de

ménager la ville, mais c'était autoriser tous les désordres: aussi les

villages environnants furent saccagés; et le premier jour de bivouac

devint le premier jour de pillage. Le colonel, qui mourait de faim

lui-même, trouva les grenadiers faisant rôtir un cochon. Sa présence

causa d'abord de l'embarras; au bout d'un instant, un grenadier plus

hardi lui offrit de partager leur repas, ce qu'il fit de grand cœur, et

le pillage se trouva autorisé.

Le lendemain 7 nous bivouaquâmes près d'Hochstedt. Ce même jour, le

maréchal Soult passait le Danube à Donauwerth. Le maréchal Ney reçut

l'ordre de revenir sur ses pas pour se rapprocher d'Ulm, et de s'emparer

des ponts de Guntzbourg et de Leipheim, afin de resserrer la place et de

faciliter la communication entre les deux rives.

La troisième division fut chargée de cette opération. Il fut impossible

d'aborder le pont de Leipheim, à cause des marais impraticables qui

l'entouraient. Le général Marner, avec la brigade Marcognet, entreprit

l'attaque du grand pont de Guntzbourg en face de la ville. Le lit du

Danube, en cet endroit, est coupé par différentes îles; elles furent

toutes enlevées avec résolution. Mais il fut impossible de franchir le

grand bras du Danube, qui touche à la ville. Une travée du pont avait

été détruite, et les travailleurs, exposés aux coups des Autrichiens

placés de l'autre côté du fleuve, ne purent réussir à rétablir le pont.

Il fallut se retirer dans les îles boisées et renoncer à cette

opération, qui avait déjà coûté près de trois cents hommes.

Le général Labassée, avec le 59e, reçut l'ordre d'enlever un autre pont

situé au-dessous de Guntzbourg[5]. Le régiment arriva, le 8, fort tard à

la petite ville de Gundelfingen. La journée fut pénible; plusieurs

soldats, fatigués par les marches précédentes, restèrent en arrière. Le

colonel assembla les sergents-majors et leur parla vivement sur le

devoir pour des militaires de supporter sans se plaindre la fatigue, le

manque de nourriture et tous les genres de souffrances. _Il ne suffit

pas d'être braves_, ajouta-t-il, _nous le sommes tous, et moi-même, je

puis être tué demain_; paroles, hélas! bien tristement prophétiques. Le

lendemain 9, le deuxième bataillon marchait en tête; le soir, pour la

première fois, nos conscrits parurent devant l'ennemi; les tirailleurs

chassèrent les Autrichiens des bois qui sont en avant du pont; ce pont

lui-même fut enlevé au pas de charge. Le colonel plaça en réserve à

l'entrée du pont les trois dernières compagnies du premier bataillon:

c'étaient les sixième, septième et huitième[6]; la mienne était la

septième. Nous gardâmes longtemps cette position, fort impatientés de ne

pouvoir partager la gloire et les dangers de nos camarades. Lefèvre,

adjudant du bataillon, nous tenait compagnie. _Vous me voyez à mon

poste_, me dit-il, _au demi-bataillon de gauche_. C'est en effet la

place de l'adjudant; mais je ne pus m'empêcher de penser que lorsqu'il y

avait en avant un bon château, l'adjudant ne gardait pas si

scrupuleusement son poste[7]. Là, nous vîmes quelques blessés et un

assez bon nombre de prisonniers, que la huitième compagnie fut chargée

de conduire à Gundelfingen. À l'entrée de la nuit, nous eûmes enfin

l'ordre de rejoindre le régiment. Le pont étant à moitié coupé, on ne

pouvait passer qu'homme par homme. Quand vint notre tour de suivre la

sixième compagnie, mon capitaine passa et se mit à courir sans regarder

derrière lui; le premier sergent, les soldats le suivirent comme ils

purent. Pour moi, j'oubliai en cette occasion que le premier soin d'un

jeune officier qui débute devant l'ennemi doit être d'établir sa

réputation; je ne pensai qu'au succès de l'affaire, et au lieu d'agir en

sous-lieutenant, je me mis à faire le général. Je crus qu'il fallait,

avant tout, faire passer les soldats, et comme la nuit venait, que la

compagnie se trouvait la dernière, beaucoup d'hommes pouvaient rester en

arrière; je les fis donc tous passer devant moi, et je passai ainsi

moi-même le dernier du régiment. Aussi, quand je rejoignis mon capitaine

sur le terrain, il se mit à rire, et ce rire voulait dire: _Vous voilà,

j'y comptais; mais il commençait à être temps._ Je n'ai compris cela que

longtemps après.

Nous trouvâmes le régiment assez en désordre. Il avait résisté aux

charges de cavalerie, comme au feu de l'infanterie, et cette journée lui

fit beaucoup d'honneur. Pour dire la vérité, je ne crois pas que les

attaques de l'ennemi aient été bien vives. Je trouvai les officiers

agités et inquiets, s'occupant d'encourager les soldats et de tâcher de

remettre de l'ordre, les compagnies se trouvant mêlées; car, comme je

l'ai dit, il avait fallu passer le pont un à un, et en arrivant dans la

plaine recevoir les coups de l'ennemi avant d'avoir le temps de se

mettre en défense. Je suis persuadé qu'il y eut un moment où une attaque

à la baïonnette et une charge de cavalerie sur nos flancs nous eussent

ramenés et précipités dans le Danube. Dans cette situation, nos deux

compagnies de réserve auraient pu être d'un grand secours. Mais les

capitaines, pressés de se rendre sur le champ de bataille, n'avaient

point voulu se donner le temps de les former après le passage du pont,

et le régiment les eût entraînées dans sa déroute. Heureusement, il

faisait nuit, les Autrichiens ignoraient notre petit nombre, et je crois

même qu'ils ne combattirent que pour assurer leur retraite. Le feu cessa

bientôt; le 50e vint nous rejoindre, et il est à regretter qu'il ne soit

pas venu plus tôt. Nous passâmes la nuit sous les armes, sans allumer de

feu. J'ai appris alors que le colonel avait reçu une blessure grave; il

mourut quand on le transportait de l'autre côté du pont. Son dernier mot

fut d'ordonner à l'officier qui le conduisait de le laisser mourir et de

retourner au combat. Au point du jour, nous entrâmes dans Guntzbourg,

que l'ennemi avait évacué; nous y prîmes quelques heures de sommeil.

La perte du colonel Lacuée fut vivement sentie dans l'armée et

particulièrement dans son régiment. Ceux qui l'aimaient le moins, ceux

que lui-même traitait le plus sévèrement, rendaient justice à ses belles

et nobles qualités. Il fut enterré le jour même dans le cimetière de

Guntzbourg: les régiments qui se réunissaient dans cette ville y

assistèrent; mon capitaine prononça un petit discours que je regrette de

n'avoir pas conservé. Le colonel Colbert, ami particulier de Lacuée,

voulut avoir sa dragonne, et par un souvenir tout militaire de son

affection il se promit bien de donner avec elle un bon coup de sabre, et

il a bien tenu parole. Pour moi, je n'ai pas besoin de dire que j'en

éprouvai une vive douleur. Il m'avait témoigné la tendresse d'un père;

je lui devais ma nomination d'officier, et la lettre que j'écrivis ce

jour-là même à ma mère fut souvent interrompue par mes larmes.

Dans cette première affaire, chacun donna des preuves de son caractère,

de sa bravoure et quelquefois de sa faiblesse. Le capitaine Villars ne

manqua pas l'occasion de faire une gasconnade; nous le retrouvâmes

blessé dans une maison de Guntzbourg. Il nous raconta qu'il avait été

renversé par terre et qu'on lui donnait des coups de sabre et de

baïonnette. _Je riais en moi-même_, ajoutait-il, _et je me disais: Ils

sont bien attrapés; ils croient que je vais me rendre, et je ne me

rendrai pas._ On le fit prisonnier cependant, mais comme le général

Cambronne à Waterloo, lorsqu'il ne fut plus en état de se défendre. Le

sergent Décours, mon ancien camarade, alors sergent-major, se conduisit

de la manière la plus brillante. Il reçut une légère blessure et fut

nommé légionnaire. La première affaire est une épreuve pour les jeunes

gens. Un sergent de ma connaissance se cacha, et ne fut pas le seul[8].

Chaque compagnie avait à cet égard une histoire à raconter. Les affaires

de nuit sont commodes; on se perd dans les bois, on tombe dans un

ruisseau, et j'ai admiré dans le cours de ma carrière militaire le

talent de gens qui s'esquivent toujours au moment du danger, et toujours

sans se compromettre.

Le régiment eut à l'affaire de Guntzbourg douze hommes tués, en comptant

le colonel et deux sous-lieutenants, et une quarantaine de blessés, y

compris le capitaine Villars. M. Silbermann, le plus ancien des deux

chefs de bataillon, prit le commandement du régiment.

Pendant ce temps les autres corps d'armée passaient le Danube sur

plusieurs points, occupaient le pays compris entre l'Iller et le Lech.

Un brillant combat eut lieu, le 8, à Westingen; le maréchal Soult entra

le même jour à Augsbourg: le maréchal Bernadotte, ayant terminé sa

longue marche, s'approchait de Munich. Napoléon, qui était resté

plusieurs jours à Donauwerth (les 7, 8 et 9), se rendit à Augsbourg,

pour apprendre des nouvelles de l'armée russe et diriger les mouvements

de tous les corps d'armée. Il laissa dans les environs d'Ulm le maréchal

Ney, le maréchal Lannes et le prince Murat, en donnant le commandement à

ce dernier. Cette faveur, que Murat devait à son titre de prince et à

l'honneur d'être beau-frère de l'Empereur, déplut beaucoup aux deux

maréchaux, qui ne s'entendirent point avec lui. Depuis la prise du pont

de Guntzbourg, nous nous trouvions maîtres des deux rives du Danube; le

général Dupont occupait seul la rive gauche, en position à Albeck. Le

maréchal Ney voulait le soutenir avec les deux autres divisions du 6e

corps; et bientôt l'événement lui donna raison. Dupont, qui avait ordre

de s'approcher d'Ulm, et qui se croyait appuyé, se trouva avec six mille

hommes en face de soixante mille Autrichiens; il eut l'audace de

commencer l'attaque, ce qui fit croire aux Autrichiens que sa division

formait l'avant-garde de l'armée. Après avoir soutenu toute la journée

un combat inégal, il se retira le soir à Albeck, emmenant quatre mille

prisonniers. Mais les Autrichiens pouvaient renouveler l'attaque avec

toutes leurs forces, écraser la division Dupont et nous échapper en se

retirant en Bohême. Si l'Empereur avait ordonné de s'emparer des ponts

de Guntzbourg, il n'avait point prescrit au 6e corps de rester sur la

rive droite. Cette rive était assez bien gardée par tous les corps

d'armée; toutefois le prince Murat s'obstina à nous laisser sur la rive

droite, et l'Empereur, arrivant d'Augsbourg le 13 au matin, donna raison

au maréchal Ney. Il lui reprocha seulement d'avoir laissé la division

Dupont s'engager témérairement sur les hauteurs d'Ulm. Maintenant, pour

réparer la faute commise et repasser sur la rive gauche, l'Empereur

ordonna au maréchal Ney de s'emparer du pont et des hauteurs d'Elchingen

situés au-dessus de Guntzbourg, à environ 7 kilomètres d'Ulm. Cette

opération offrait le double avantage de resserrer la place et de frapper

le moral des ennemis par un nouveau triomphe. Mais l'entreprise offrait

des difficultés. Les travées du pont avaient été enlevées. Il fallait

les rétablir sous un feu meurtrier, enlever ensuite le village et le

couvent situés sur une hauteur. Le maréchal Ney entreprit cette

opération avec la plus grande vigueur. Il était mécontent de quelques

reproches de l'Empereur, plus mécontent encore d'un propos du prince

Murat, qui, quelques jours auparavant, ennuyé de ses explications, lui

avait dit qu'il ne faisait jamais de plans qu'en présence de l'ennemi.

Le matin, le maréchal Ney, au moment de l'attaque, lui prit le bras et

lui dit en présence de l'Empereur et de tout l'état-major: _Prince,

venez faire avec moi vos plans en présence de l'ennemi_; et il se

précipita au milieu du feu. La 1re division, qui n'avait rien fait

encore, fut chargée de cette opération et s'en acquitta de la manière la

plus brillante. Le pont fut réparé tant bien que mal, et franchi

aussitôt; le village et le couvent enlevés, la cavalerie dispersée, les

carrés enfoncés. L'ennemi se retira sur les hauteurs du Michelsberg, qui

défendent les approches de la place d'Ulm.

Nous marchions en réserve ce jour-là, et nous voyions revenir les

blessés, soit à pied, soit sur des charrettes. Ce spectacle est pénible

pour un régiment qui compte beaucoup de conscrits, et le dispose mal à

entrer en ligne à son tour. Un vieux soldat les amusait en leur disant

que nous étions loin encore, puisque les musiciens se trouvaient à notre

tête. Au même instant, nous en vîmes revenir deux; ce fut une joie

générale.

Le même jour, le général Dupont avait rencontré le corps du général

Werneck, sorti d'Ulm pour tâcher de trouver une direction par laquelle

l'armée autrichienne pût opérer sa retraite. Le général Dupont le battit

et l'empêcha de rentrer dans la place.

Le lendemain 15 vit compléter l'investissement. Le maréchal Ney enleva

les hauteurs du Michelsberg, le maréchal Lannes celles du Frauenberg,

qui toutes deux dominent la place. On s'avança jusque sur les glacis, et

même un bastion fut un instant occupé; mais l'attaque était prématurée,

et il fallut se retirer. L'Empereur remit au lendemain la capitulation

ou l'assaut.

Qu'aurait donc pu faire le général Mack pour éviter d'être réduit aune

pareille situation? Il est certain qu'en s'y prenant à temps, il aurait

pu essayer de gagner le Tyrol par la rive droite du Danube, ou mieux

encore la Bohême par la rive gauche. L'archiduc Ferdinand, qui

commandait une division de l'armée, le voulait. Il obtint du moins la

permission de sortir pour son compte; et le 14 au soir, jour de la

bataille d'Elchingen, il alla joindre le général Werneck, ce qui privait

le général Mack de vingt mille hommes, et le réduisait à trente mille.

Murat fut chargé de les poursuivre avec la division Dupont, les

grenadiers Oudinot et la réserve de cavalerie. En quatre jours il

dépassa Nuremberg, en passant par Meustetten, Heidenheim, Neresheim et

Nordlingen; chaque jour fut marqué par un combat, ou plutôt par un

triomphe. Le général Werneck fut forcé de capituler; l'archiduc

Ferdinand se sauva en Bohême avec deux mille chevaux. Jamais on ne vit

une telle rapidité, jamais une suite de succès si éclatants.

Il ne restait plus au malheureux général Mack qu'à capituler avec ses

trente mille hommes. Mack ne pouvait obtenir d'autre condition que celle

de mettre bas les armes. Les soldats devaient être conduits en France,

les officiers rentreraient en Autriche avec parole de ne pas servir.

Tout le matériel était livré à l'armée française. Le général Mack

conservait jusqu'au dernier moment l'espoir d'être secouru, soit par

l'armée russe, soit par l'archiduc Charles, opposé en Italie au maréchal

Masséna. Il ne pouvait renoncer à cette pensée, qui l'avait engagé à se

tenir enfermé dans Ulm, sans essayer de se faire jour à travers l'armée

française, quand il en était temps encore. À peine les assurances les

plus positives et la parole donnée par le maréchal Berthier furent-elles

suffisantes pour lui prouver que, d'après les positions respectives des

armées, tout secours était impossible. Il fut donc convenu que la place

serait remise le 25 octobre à l'armée française, si elle n'était pas

secourue à cette époque; cela faisait huit jours depuis le 17, époque de

l'ouverture des négociations. Mais le 19, Napoléon, ayant appris la

capitulation du général Werneck, représenta au général Mack que ce délai

était parfaitement inutile et ne faisait que prolonger les souffrances

et les privations des deux armées. Il obtint que la place fût rendue le

lendemain 20, à condition que les troupes du maréchal Ney ne sortiraient

point d'Ulm avant le 25. Ce fut une coupable faiblesse et bien

inexcusable, car on ne pouvait, exiger de lui que d'exécuter la

capitulation; et avec un adversaire tel que Napoléon, il n'était pas

indifférent de gagner quatre jours. Quoi qu'il en soit, cette clause

nous a privés de l'honneur d'être à Austerlitz.

Souvenirs militaires de 1804 à 1814 · 第 3 / 32 段