XXXV

L'enthousiasme qu'éprouvèrent l'Italie et la France à cette première

grande page du génie de Léopold Robert lui donna l'élan et la

confiance de son talent. Les artistes ont bien le pressentiment de

leur force, mais ils n'en ont la foi qu'après qu'ils se sont vus dans

le miroir ému de leur siècle. En 1822, en 1824, en 1826, il peignit

les _Pèlerins se reposant dans la campagne de Rome, un Brigand en

prières avec sa femme, la Mort d'un brigand, la Mère pleurant sur le

corps de sa jeune fille exposée, les Chevriers des Abruzzes pansant

une chèvre blessée_, tous tableaux empreints de la même sensibilité

communicative, tableaux qui rayonnent, tableaux qui parlent, tableaux

qui prient, tableaux qui chantent, tableaux qui pleurent. On se les

disputait dans toute l'Europe pittoresque. Les expositions de Rome, de

Paris, de Londres, d'Amsterdam, retentissaient de son nom. Il

remboursait ses protecteurs de Neuchâtel; il soutenait son humble

famille de la Chaux-de-Fonds; il appelait à Rome, auprès de lui, son

jeune frère Aurèle Robert, devenu son élève, son émule et son graveur.

Il était ou il semblait heureux, mais déjà le bonheur était devenu

pour lui impossible. «Je me sens, écrivait-il à cette époque, _malade

du mal de ceux qui désirent trop_.» On croirait lire un vers de Dante.

On va voir ce qu'il désirait au delà de ce que le génie et la destinée

lui permettaient d'atteindre. Mais ce désir même, qui n'était encore

que rêve confus du coeur, qui devint plus tard passion, et enfin mort,

ne faisait que de naître en lui et peut-être ne le reconnaissait-il

pas encore lui-même: c'était un amour.

Cet amour voilé, superbe, tragique dès le premier moment, le fît

rougir de ce premier trouble léger, accidentel, de sa jeunesse pour

la jeune fille de _Sonnino_; Thérésina fut négligée, oubliée,

dédaignée peut-être, et disparut de sa vie: c'est une ingratitude.

Elle retourna dans les montagnes avec ses parents; elle fut donnée par

eux pour épouse à un de ces héroïques brigands du même métier; elle

partagea ses aventures, ses expatriations, ses captivités dans les

États romains, dans le royaume de Naples, et elle mourut, jeune

encore, à la suite du bandit, laissant la tête de son mari clouée,

dans une niche de fer, sur un poteau de la route de Terracine, et son

enfant orphelin sur la paille d'une cour de prison.

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 195 / 196 题