Cet amour pour une femme d'un rang supérieur, vers laquelle la morale
comme l'honneur lui interdisait d'élever sa pensée, n'était encore
dans l'âme de Léopold Robert qu'une respectueuse admiration et une
modeste familiarité. Les commencements de cette passion ressemblèrent
exactement à l'irréprochable culte de Michel-Ange pour la belle et
vertueuse _Vittoria Colonna_, la poétique et fidèle épouse du
grand-duc de _Pescaire_. Ce culte se manifesta jusqu'au dernier jour
du sublime artiste par un redoublement d'oeuvres incomparables et par
ces poésies platoniques où la plume de Michel-Ange égale son pinceau
en célébrant son amour.
Cet amour de Robert ressemble davantage encore à la familiarité
périlleuse du _Tasse_ avec la princesse Éléonore d'Este, soeur du duc
de Ferrare. Le poëte glissa, sans s'en apercevoir, de l'admiration et
de la reconnaissance dans la passion; il n'y perdit pas la vie comme
Léopold Robert, mais il y perdit sa fortune, sa liberté et sa raison.
Enfin cet amour ressembla aussi à l'attachement intime et mutuel du
peintre Fabre de Montpellier et de la belle comtesse d'Albany, veuve
du dernier des Stuarts, prétendant à la couronne d'Angleterre, et
peut-être cet exemple d'un amour récompensé et d'un mariage secret
entre un artiste et une reine découronnée ne fut-il pas sans une
funeste influence et sans une fatale analogie sur l'imagination de
Léopold Robert.
Le hasard nous a fait connaître personnellement quelques-uns des
principaux personnages et quelques-unes des circonstances de ce drame
intérieur, si intimement mêlé à la vie, aux oeuvres, au génie, à la
mort du jeune Robert, ce Werther des peintres. Nous allons retrouver
son amour d'abord naissant, puis couvé, puis développé, dans ses
ouvres. Jamais l'homme ne fut plus inséparable de l'artiste que dans
ce _Tasse_ de l'Helvétie transporté dans une cour exilée à Rome. Ce
sont les rêves de son coeur qu'il rend visibles sur sa palette pour
les transporter sur la toile; les trois phases de son amour y sont
écrites en trois tableaux immortels: la première ivresse d'un
sentiment qui vient d'éclore dans _la Madonna dell' Arco_, la félicité
suprême dans _les Moissonneurs_, la désillusion et le pressentiment de
mort dans les _Pécheurs de l'Adriatique_. Ces trois tableaux sous les
yeux ou dans la mémoire, suivez un moment son pinceau; ce pinceau,
c'est la vie.
LAMARTINE.
(_La suite au mois de janvier._)
Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob,
56.