De quoi se compose-t-il, ce groupe? Du poëte populaire d'abord, belle
tête homérique aux traits pensifs et aux yeux rêveurs, où
l'inspiration professionnelle flotte sur un visage de chanteur de
rues. Il est assis sur le vieux manteau de laine brune qui s'est
détaché de ses épaules; il cherche d'une main distraite des notes sur
les cordes de sa guitare pour accompagner sa psalmodie; il cherche de
l'oeil, dans son imagination ou dans sa mémoire, les aventures ou les
vers qu'il chante à ses auditeurs attentifs.
Or quels sont ses auditeurs? C'est ici encore qu'il faut admirer
l'instinct naturel réfléchi ou irréfléchi du peintre. Comme il s'agit,
pour ces auditeurs, d'un plaisir oisif d'imagination et de coeur, le
peintre les a tous choisis dans l'âge de l'imagination ou de l'amour.
La poésie lettrée ou illettrée est chose de jeunesse; une fois aux
prises avec les occupations actives et sérieuses de la vie, on ne se
passionne plus pour ces fables chantées qu'on nomme les poëmes: l'âge
mûr n'a pas le temps, la vieillesse n'a plus le goût de ces rêveries;
on songe à vivre, on pense à mourir. On laisse rêver ceux qui ne
connaissent encore ni la vie ni la mort, et qui se font la mort et la
vie à l'image de leurs douces ignorances.
C'est d'abord, assis sur le même banc de rocher, à côté du poëte, un
jeune lazzarone de seize ans, qui se destine sans doute à la même
profession, qui suit son maître comme l'ombre le corps, qui paraît
fier de l'approcher de plus près que les autres, qui tourne sa tête de
son côté, qui semble boire des yeux les vers et les sons, et qui
contemple avec une admiration étonnée les merveilleuses inspirations
du poëte et du chanteur.
Au pied de l'écueil ce sont deux jeunes matelots; l'un est accoudé
nonchalamment sur la base du roc, et l'autre, son manteau dans une
main et son bras passé autour du cou de son compagnon, comme pour
l'inviter à mieux écouter encore le récit, écoute lui-même avec une
attention passionnée qui lui fait oublier tout le reste.
Tout près d'eux est une femme d'Ischia, adossée au rocher, assise sur
ses talons repliés à la manière des femmes grecques, les deux bras
pendants le long du corps; elle regarde en sens opposé de
l'improvisateur et ne semble participer à la scène que par ses
oreilles.
Une enfant de huit à dix ans, sa fille, rêve aux sons de la guitare,
la tête penchée sur les genoux de sa mère. L'attention a fait tomber
de sa main et rouler à terre le tambourin entouré de grelots sur
lequel elle venait de frotter du doigt la tarentelle de son île.
En face du chanteur, deux belles jeunes filles de Procida ou de
Mycènes sont debout, dans l'attitude et dans l'expression de
l'attention, émues jusqu'aux larmes; l'une regarde le poëte comme s'il
allait lui dire le secret de sa destinée amoureuse; l'autre baisse les
yeux et songe à je ne sais quoi de triste comme le récit.
Derrière elles, une autre jeune fille écoute de loin et comme
furtivement; on dirait qu'elle craint d'entrer dans le cercle magique,
mais qu'elle est fascinée comme la colombe par le serpent.
Plus bas on aperçoit un groupe de pêcheurs qui descendent vers la
plage, leurs rames en faisceau sur leurs épaules. Ceux-là n'ont pas le
temps de s'amuser aux chimères, mais on voit qu'ils les regrettent, et
qu'ils saisissent en passant quelques refrains de l'instrument ou
quelques vers connus du récitatif.
Enfin, derrière le rocher où s'assied le chanteur, une jeune mère,
assise à distance, presse son nourrisson amoureusement entre sa joue
et sa mamelle, comme pour l'empêcher de troubler le silence de
l'auditoire en l'endormant.