On voit que, dans la lutte entre la nature et la convention, la nature
en lui triomphe et qu'elle triomphe de lui. Il ne peut concevoir cette
sibylle de salon, drapée par la marchande de modes et donnant
rendez-vous à ses amis sur un écueil lavé par l'écume, pour écouter
une déclamation à froid, puisée dans des rhétoriques de demoiselles.
Décidément la nature sincère et grave de l'enfant du Jura se refuse à
cet effort impossible. En vain il copie le mâle visage de la soeur
aînée de Thérésina, Maria Grazia: cette figure n'a que des passions
vraies dans ses traits; elle enfonce la toile; elle fait frémir Oswald
et pâmer d'effroi les élégantes Écossaises de la société de Corinne.
En vain il copie le délicat et naïf visage de Thérésina elle-même:
elle est trop simple pour simuler d'autre inspiration que celle de son
coeur; elle est trop timide pour lever au ciel ces regards de sibylle
qui sont un défi au soleil; elle ne regarde que celui qu'elle aime,
elle ne voit le monde que dans ses yeux. L'impatience saisit à la fin
le peintre; il efface d'une main résolue toutes ces ébauches, il
renonce au mensonge pour la vérité, et il peint l'improvisateur
napolitain, l'Homère populaire et maritime, sa guitare à la main,
assis sur un écueil de la plage au pied des montagnes, et psalmodiant,
pour quelques sous jetés dans son bonnet de laine, en dialecte des
Abruzzes ou des Calabres, l'épopée des brigands et des jeunes
Sonniniennes à un auditoire rustique comme lui.
Cette scène-là, il l'a vue cent fois; elle est entrée dans son
imagination avec la lumière des plages de Terracine, avec le
grincement de la guitare sous les oliviers, avec les visages et les
costumes qu'il a depuis six ans sous les yeux.
De plus, la scène est vraie: le vieux poëte du môle de Terracine ou de
Sorrente exerce sa profession en plein air pour gagner, en
accompagnant ses stances de sa guitare, le pain, l'huile et le fromage
nécessaires au souper de sa famille. Sa figure est triste et résignée
au fond, mais à la surface elle prend toutes les expressions terribles
ou tendres des situations des poëmes qu'il récite.
Les figures de jeunes matelots, de pasteurs, de femmes ou de filles
qui se groupent autour de lui, à une distance respectueuse, s'enivrent
naïvement et sincèrement des aventures de brigandage, d'héroïsme,
d'amour, d'enlèvement, de coups de feu sur la montagne, de tempête sur
la mer, d'arrestations par les sbires dans la caverne, de supplice sur
l'échafaud, de prière à la madone avant de mourir, qu'elles
recueillent en retenant leur respiration. Voilà la vérité! voilà la
nature! voilà l'Italie! voilà le tableau que Léopold substitue à
l'instant sur la toile aux figures fausses et fardées de Corinne!