XXIX

Thérésina était la plus jeune fille d'un habitant de Sonnino, célèbre

par ses exploits de bandit sur les frontières de Rome et de Naples. Sa

soeur aînée, Maria Grazia, femme d'un autre bandit emprisonné ou

supplicié à Naples, était aussi renommée à Rome par sa beauté que par

son caractère. Déportée avec sa famille au dépôt de Rome, elle y était

libre, et elle posait comme modèle de beauté tragique devant les

peintres étrangers; le peintre français Schnetz, ami de Léopold

Robert, directeur depuis de l'école de France à Rome, la protégeait et

lui donnait asile; elle le protégeait à son tour quand il allait

explorer les montagnes des Abruzzes et chercher des sites pour ses

compositions toutes romaines. Un mot de Maria Grazia leur était un

sauf-conduit parmi ces montagnards.

Thérésina, plus jeune, aussi belle, mais autrement belle que _Maria

Grazia_, n'avait alors que seize ou dix-sept ans; c'était la grâce de

cette beauté dont sa soeur était la force. Robert s'attacha à

reproduire cent fois sur sa toile cette charmante et grave

physionomie où la naïveté de l'enfance luttait avec la première

passion de la jeunesse. Voulez-vous la voir? la voilà, dansant les

cheveux, semés de fleurs des hautes montagnes, une ivresse qui a peur

de sa joie, une lionne qui badine avec sa griffe naissante.

Voulez-vous la voir? Arrêtez-vous au musée du Louvre devant le groupe

des deux jeunes filles qui dansent autour du char du tableau de la

_Madonna dell' Arco_; celle qu'on ne voit que de profil et qui relève

des deux mains son tablier pour que les plis ne gênent pas ses pieds

nus, c'est Thérésina.

Elle a noué autour de ses cheveux, à demi détachés, une couronne de

fleurs sauvages d'un admirable éclat; on y reconnaît les bleuets, les

oeillets rouges, les marguerites blanches, les pavots mêlés à des épis

de folle avoine, toutes fleurs des hauts pâturages du Jura

transportées par réminiscence sur le front de la fille des Abruzzes.

Son profil est tout à fait féminin, presque enfantin; elle sourit à

peine, elle baisse les yeux et regarde ses pieds avec l'expression

d'une pudique honte. On voit qu'elle danse non par ivresse, mais par

piété, pour complaire à sa soeur, à ses frères, et pour honorer la

madone.

Le caractère méditatif, recueilli et sauvage du jeune peintre étranger

se complaisait dans la contemplation de cette innocence, fleurissant

au milieu des rochers tragiques de Sonnino et flétrie par l'ombre des

cachots ou des gibets patibulaires de toute sa famille; ses misères

autant que ses charmes l'attachèrent à Thérésina. Elle inspirait ses

pinceaux, elle attendrissait son coeur comme tous les premiers amours

des artistes sensibles, peintres ou poëtes. Elle devait bientôt

mourir, afin de laisser une ombre sur le coeur de son amant et un

éblouissement de jeunesse dans ses yeux. La Béatrice de Dante, la

Laure de Pétrarque et tant d'autres n'étaient-elles pas de cette

famille d'apparitions, qui brillent et qui meurent pour laisser, à

ceux qui les ont vues les premiers, des rêves célestes et ineffaçables

dans la mémoire? Le génie à ses commencements a besoin de larmes pour

tremper la plume ou le pinceau dans la tristesse, cette vérité

pathétique du coeur humain.

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 189 / 196 题