Thérésina était la plus jeune fille d'un habitant de Sonnino, célèbre
par ses exploits de bandit sur les frontières de Rome et de Naples. Sa
soeur aînée, Maria Grazia, femme d'un autre bandit emprisonné ou
supplicié à Naples, était aussi renommée à Rome par sa beauté que par
son caractère. Déportée avec sa famille au dépôt de Rome, elle y était
libre, et elle posait comme modèle de beauté tragique devant les
peintres étrangers; le peintre français Schnetz, ami de Léopold
Robert, directeur depuis de l'école de France à Rome, la protégeait et
lui donnait asile; elle le protégeait à son tour quand il allait
explorer les montagnes des Abruzzes et chercher des sites pour ses
compositions toutes romaines. Un mot de Maria Grazia leur était un
sauf-conduit parmi ces montagnards.
Thérésina, plus jeune, aussi belle, mais autrement belle que _Maria
Grazia_, n'avait alors que seize ou dix-sept ans; c'était la grâce de
cette beauté dont sa soeur était la force. Robert s'attacha à
reproduire cent fois sur sa toile cette charmante et grave
physionomie où la naïveté de l'enfance luttait avec la première
passion de la jeunesse. Voulez-vous la voir? la voilà, dansant les
cheveux, semés de fleurs des hautes montagnes, une ivresse qui a peur
de sa joie, une lionne qui badine avec sa griffe naissante.
Voulez-vous la voir? Arrêtez-vous au musée du Louvre devant le groupe
des deux jeunes filles qui dansent autour du char du tableau de la
_Madonna dell' Arco_; celle qu'on ne voit que de profil et qui relève
des deux mains son tablier pour que les plis ne gênent pas ses pieds
nus, c'est Thérésina.
Elle a noué autour de ses cheveux, à demi détachés, une couronne de
fleurs sauvages d'un admirable éclat; on y reconnaît les bleuets, les
oeillets rouges, les marguerites blanches, les pavots mêlés à des épis
de folle avoine, toutes fleurs des hauts pâturages du Jura
transportées par réminiscence sur le front de la fille des Abruzzes.
Son profil est tout à fait féminin, presque enfantin; elle sourit à
peine, elle baisse les yeux et regarde ses pieds avec l'expression
d'une pudique honte. On voit qu'elle danse non par ivresse, mais par
piété, pour complaire à sa soeur, à ses frères, et pour honorer la
madone.
Le caractère méditatif, recueilli et sauvage du jeune peintre étranger
se complaisait dans la contemplation de cette innocence, fleurissant
au milieu des rochers tragiques de Sonnino et flétrie par l'ombre des
cachots ou des gibets patibulaires de toute sa famille; ses misères
autant que ses charmes l'attachèrent à Thérésina. Elle inspirait ses
pinceaux, elle attendrissait son coeur comme tous les premiers amours
des artistes sensibles, peintres ou poëtes. Elle devait bientôt
mourir, afin de laisser une ombre sur le coeur de son amant et un
éblouissement de jeunesse dans ses yeux. La Béatrice de Dante, la
Laure de Pétrarque et tant d'autres n'étaient-elles pas de cette
famille d'apparitions, qui brillent et qui meurent pour laisser, à
ceux qui les ont vues les premiers, des rêves célestes et ineffaçables
dans la mémoire? Le génie à ses commencements a besoin de larmes pour
tremper la plume ou le pinceau dans la tristesse, cette vérité
pathétique du coeur humain.