Il avait été donné à Léopold Robert, grâce à la protection de quelques
gardiens subalternes de ce dépôt des déportés de Sonnino, d'en jouir
tous les jours; c'est là qu'il apportait ses crayons, c'est là qu'il
étudiait, sur une vigoureuse nature, les traits, les physionomies, les
attitudes, les costumes de ce que la terre d'Italie porte de plus beau
dans la femme et de plus mâle dans l'homme. Jamais, depuis _Salvator
Rosa_, le peintre des brigands, brigand lui-même, on ne fit poser la
nature vivante dans un si sauvage et si tragique atelier. Le génie de
Robert y prit ce caractère de grandiose, de force, de sévérité dans le
beau qui s'attacha depuis cette époque à son pinceau comme une couleur
indélébile.
Mais, si son imagination s'y dessina, s'y modela, s'y colora sur ces
beaux types de femmes apennines des Abruzzes, son cour aussi n'y
résista pas; un grand et sombre attrait, prélude, hélas! trop certain
d'une grande et sombre passion, s'empara de son âme.
Puis-je l'accuser d'avoir contemplé avec trop de complaisance la fille
innocente du brigand des Abruzzes, moi qui ai suivi, sur les vagues de
la même mer, la fille du pêcheur de Procida? Et Raphaël ne mourut-il
pas lui-même d'admiration pour la beauté plébéienne de la _Fornarina_?
Regardez, dans le tableau des _Moissonneurs_, la jeune fille qui se
relève de la glèbe, sa faucille à la main, qui tourne aux trois quarts
son visage souriant d'un sourire sévère vers le char, et qui jette un
regard de reproche amoureux au jeune homme, fils du riche laboureur,
dansant devant la tête des buffles? La _Fornarina_ n'a pas un ovale
plus parfait et plus déprimé, un regard à pleine paupière où entre
plus de ciel et d'où sorte plus de pensée secrète, une lèvre plus
dédaigneuse, une fossette dans la joue plus prête à sourire et à
pardonner à l'excès d'ivresse de son fiancé. Quelle tête!... c'était
celle de Thérésina. Or qu'était-ce que Thérésina? Je vais vous le
dire.