À l'époque de 1819 et 1820 où Léopold étudiait avec une solitaire
passion son art dans un faubourg de Rome, des actes de brigandage
tragique venaient d'ensanglanter la campagne de Rome. Le brigandage,
dans ce pays de séve surabondante, est une habitude intermédiaire
entre l'héroïsme et le crime; des héros oisifs sont bien près de se
faire brigands. Les gouvernements policés les poursuivent, les moeurs
du pays ne les déshonorent pas.
La petite ville de Sonnino, au pied des Abruzzes, était peuplée
presque tout entière de cette race héroïque et belle de brigands
romains.
Gasparone, leur chef, que nous avons connu nous-même dans les geôles
de fer des cachots de Rome, venait guerroyer avec les sbires du pape
jusque dans les campagnes d'Albano qui dominent Rome. Les étrangers,
rançonnés ou enlevés dans les cavernes des montagnes, poussaient des
cris de terreur et d'indignation. Le cardinal Consalvi, qui avait été
autrefois arrêté et mis à prix lui-même par un de ces chefs de
_bandits_, ouvrit une véritable campagne militaire contre la ville de
Sonnino, quartier général du brigandage; les portes et les murs de ce
repaire furent crénelés de têtes de bandits tués dans les combats ou
dans les supplices au sein de ces montagnes. Rien ne put déraciner de
ces rochers le crime héréditaire dans ces sauvages familles; il fallut
démolir Sonnino et exporter en masse hommes, femmes, jusqu'aux belles
jeunes filles et aux enfants, la population en masse de Sonnino, dans
les prisons élargies de Rome.
Ces prisons en plein air étaient seulement une espèce de lazaret
épuratoire contre la peste du brigandage; les grands coupables étaient
morts sur leurs rochers, exposés sur des fourches patibulaires au bord
de la route de Terracine, d'Itri, de Fondi, du royaume de Naples, ou
chargés de fer et scellés aux murs des cachots; leurs familles, leurs
vieillards, leurs femmes, leurs enfants jouissaient d'une demi-liberté
dans ces dépôts de Rome. C'était la plus belle et la plus pittoresque
population de tout âge et de tout sexe qu'il fût possible d'imaginer
pour un poëte et de reproduire pour un peintre: la taille élevée, les
membres dispos, les fières attitudes, les costumes sauvages des
hommes; les profils purs, les yeux d'un bleu noir, les cheveux dorés,
les épingles d'argent semblables à des poignards, les corsets
pourpres, les tuniques lourdes, les sandales nouées sur les jambes
nues des femmes; les groupes formés naturellement, çà et là, le long
des murs, par les captifs, les épouses ou les fiancées demi-libres,
s'entretenant, les joues rouges de passion ou pâles de pitié, avec
leurs maris ou leurs amants, à travers les gros grillages de fer des
lucarnes des cachots, ouvrant sur les cours; les hommes assis et
pensifs sur la poussière, le coude sur leurs genoux, la tête dans leur
main; les jeunes filles se tressant mutuellement leurs cheveux de
bronze avec quelques tiges de fleurs de leurs montagnes, apportées par
leurs aïeules la veille du dimanche, les regards chargés des images de
la patrie, des arrière-pensées de la vengeance, des invocations
ardentes à la liberté de la montagne; les enfants à la mamelle
allaités en plein soleil de lait amer mêlé de larmes; toute cette
scène, que nous avons contemplée souvent nous-même alors, laissait
dans le souvenir, dans l'oeil et dans l'imagination un pittoresque de
nature humaine qui ne s'efface plus.