XXV

Ce fut en 1817 que Léopold Robert se sentit assez maître de sa main et

de sa couleur pour composer son premier grand tableau; ce tableau,

comme toutes les ébauches qui l'avaient précédé, c'était l'Italie.

L'Italie s'était emparée de son imagination: ses yeux étaient le

miroir de cette terre de la lumière et de la beauté; son âme entière

n'était qu'une transfiguration de l'Italie en amour et en culte.

Raphaël ou Titien eux-mêmes n'avaient pas plus aimé cette patrie. Ce

fils adoptif égalait ces fils des entrailles en passion pour leur

mère. L'Italie viendrait à périr qu'on la retrouverait sous ses

pinceaux.

Ce premier grand tableau, sur lequel Léopold Robert fondait en idée sa

fortune d'artiste et l'espérance de sa renommée, lui était commandé

par un de ses opulents compatriotes de Neuchâtel. C'était la _Corinne_

de madame _de Staël_, improvisant au cap Mycènes.

Ce sujet, plus déclamatoire que vrai et pathétique, était à la mode de

1820; ce poëme ou ce roman vivait encore; il est mort aujourd'hui,

comme meurent, après un certain temps, dans la littérature des

peuples, toutes les choses qui sont calquées sur les engouements de la

société factice au lieu d'être calquées sur l'éternelle et simple

nature.

Le peintre français _Gérard_ l'avait déjà exécuté en homme d'esprit

qu'il était. C'est ce tableau que nous avons tous vu suspendu dans

l'humble chambre de la belle madame Récamier, au-dessus du fauteuil

sacré où s'asseyait, dans sa mâle vieillesse, cette autre _Corinne_

virile du siècle, M. de Chateaubriand.

Ce tableau de Gérard, en face du beau visage flétri de madame

Récamier, au-dessus de la tête triomphale et dédaigneuse de M. de

Chateaubriand, complétait bien la scène d'intérieur à laquelle

j'étais rarement admis. C'était une évocation perpétuelle de l'ombre

de madame de Staël dans le coeur des amis qui lui survivaient. Ce

tableau était le vrai piédestal de cette figure de madame de Staël,

une conversation éloquente dans un salon.

Le visage que Gérard a donné à sa Corinne n'a rien des traces de la

passion, des lassitudes du génie, des pâleurs de l'inspiration sur des

traits de femme; c'est un poli et frais visage de Suissesse abreuvée

de lait, ou d'Anglaise colorée du frisson des brises du Nord,

cherchant à froid, dans ses yeux rêveurs, quelques phrases sonores

pour pleurer en mesure sur la décadence de l'empire romain, qui lui

est parfaitement indifférente. Un pâle Écossais l'écoute par

politesse; il s'enveloppe de son manteau contre la froide écume des

vagues beaucoup plus que contre le frisson de l'enthousiasme et de

l'amour; quelques spectateurs regardent sans comprendre. Les ruines

jaunissent et la mer bleuit comme une décoration convenable de cet

opéra en plein air. Tel qu'il est le tableau est agréable à l'oeil,

mais c'est une Italie réfléchie dans la glace et encadrée dans la

bordure d'un boudoir de Londres ou de Paris.

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 185 / 196 题