Cette transfiguration du jeune artiste français et suisse en peintre,
en poëte, en philosophe du pinceau italien, ne fut pas soudaine; le
travail fut à la hauteur de l'effort.
Tout homme, quelque passionné qu'il soit, et précisément parce qu'il
est plus passionné, porte en soi la patience de son génie. À un but
éternel il n'épargne pas le temps. On raconte des miracles de la
patience de ce jeune homme et de son recueillement érémitique dans une
petite maison d'une rue écartée de Rome, pour atteindre par le pinceau
ce qu'il atteignait déjà par la conception. Nous avons vu ces
centaines d'ébauches, notes de son poëme intérieur, par lesquelles il
mesurait ses progrès ou préparait les groupes, même les plus
indifférents en apparence, de ses grands tableaux; ces notes sont
aussi achevées que ses poëmes. On en voyait un grand nombre à Paris,
il y a quelques années, chez un opulent Mécène de la peinture, M.
Paturle, digne possesseur de ce reliquaire du génie (M. Paturle vient
de mourir; que deviendra ce précieux héritage?). C'est ainsi
qu'autrefois à Rome le riche banquier _Chigi_ livrait les plafonds et
les murailles de son palais de la _Farnesina_ à Raphaël pour garder à
la postérité les moindres traces de cette main divine. Honneur à l'or
quand il se dévoue à l'art! Il se transforme en se répandant. Raphaël
et Léopold Robert emportent avec eux à la postérité les noms de
_Chigi_ et de _Paturle_.
Apprécier le génie, c'est le génie aussi sous la forme de
l'admiration. Sans l'admiration, que deviendraient les chefs-d'oeuvre?