XXIII

Cette transfiguration du jeune artiste français et suisse en peintre,

en poëte, en philosophe du pinceau italien, ne fut pas soudaine; le

travail fut à la hauteur de l'effort.

Tout homme, quelque passionné qu'il soit, et précisément parce qu'il

est plus passionné, porte en soi la patience de son génie. À un but

éternel il n'épargne pas le temps. On raconte des miracles de la

patience de ce jeune homme et de son recueillement érémitique dans une

petite maison d'une rue écartée de Rome, pour atteindre par le pinceau

ce qu'il atteignait déjà par la conception. Nous avons vu ces

centaines d'ébauches, notes de son poëme intérieur, par lesquelles il

mesurait ses progrès ou préparait les groupes, même les plus

indifférents en apparence, de ses grands tableaux; ces notes sont

aussi achevées que ses poëmes. On en voyait un grand nombre à Paris,

il y a quelques années, chez un opulent Mécène de la peinture, M.

Paturle, digne possesseur de ce reliquaire du génie (M. Paturle vient

de mourir; que deviendra ce précieux héritage?). C'est ainsi

qu'autrefois à Rome le riche banquier _Chigi_ livrait les plafonds et

les murailles de son palais de la _Farnesina_ à Raphaël pour garder à

la postérité les moindres traces de cette main divine. Honneur à l'or

quand il se dévoue à l'art! Il se transforme en se répandant. Raphaël

et Léopold Robert emportent avec eux à la postérité les noms de

_Chigi_ et de _Paturle_.

Apprécier le génie, c'est le génie aussi sous la forme de

l'admiration. Sans l'admiration, que deviendraient les chefs-d'oeuvre?

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 183 / 196 题