XXI

La renommée de ses portraits descendit de la Chaux-de-Fonds jusqu'à

Neufchâtel. La Providence lui devait un patron; il l'avait cherché

dans le roi de Prusse, alors souverain de Neuchâtel; il le trouva,

plus près de lui, dans un généreux et riche habitant de cette ville,

M. Roullet de Mézerac, qui venait de voyager en Italie. Ce

compatriote offrait à Léopold Robert son amitié et le subside

nécessaire pour aller étudier son art dans la patrie de l'art.

Le jeune artiste accepta sans hésitation, des mains de l'amitié, ces

arrhes de sa gloire future, bien sûr de les restituer avec usure à son

généreux patron.

C'était en 1818; le pape Pie VII régnait, après avoir longtemps pleuré

sa capitale dans les longs exils de Fontainebleau et de Savone. Plus

pieux que Léon X, mais aussi fervent qu'un Médicis pour l'illustration

de sa capitale par les arts, il laissait administrer sous lui son

ministre et son ami, le cardinal Consalvi, d'aimable mémoire.

Ce cardinal, plus politique que sacerdotal, ressemblait de visage et

de caractère à Fénelon; il faisait de Rome, à cette époque, la

_Salente_ des arts. Le reflux d'étrangers longtemps privés par la

guerre du séjour de cette capitale des ruines concourait à cette

splendeur restaurée de Rome; c'était la capitale des peintres, des

sculpteurs, des musiciens, des poëtes, des savants de toute l'Europe.

Nous n'oublierons jamais l'atmosphère d'enthousiasme pour le génie

qu'on respirait alors dans cette Athènes de l'Italie. L'âge de

Périclès renaissait sous le cardinal Consalvi. Après une matinée

passée dans l'atelier de _Canova_, le Phidias vénitien, on visitait

les ateliers de _Thorwaldsen_, le Michel-Ange du Nord; on assistait à

la création de toiles ou de fresques magiques sous le pinceau de dix

écoles de peintres de toutes les nations, presque tous hommes d'un

esprit de conversation transcendante (car le pinceau, je ne sais

pourquoi, aiguise l'esprit plus qu'aucune autre profession artistique;

c'est peut-être parce que l'intelligence pense pendant que le pinceau,

qui se promène de la toile à la palette, repose l'esprit et le rend

plus dispos au doux exercice de l'entretien. Personne ne cause avec

plus d'originalité qu'un peintre).

On sortait de ces ateliers, ouverts dès le matin aux visiteurs comme

nous, pour aller, avec M. de Humbolt ou avec M. Gell, explorer les

fouilles ou les ruines du Palais d'or de Néron; le soir on entendait

au théâtre de _Frosinone_ les légers opéras, préludes de Rossini, ce

rossignol du siècle; l'oreille encore ivre de cette musique, on

achevait les soirées dans les salons lettrés de la duchesse de

Devonshire, entre le cardinal Consalvi, son ami, et les politiques les

plus consommés des différentes cours de l'Europe. On retrouvait là

tous les jeunes artistes du matin, confondus, comme du temps de Léon

X, avec les puissants de la terre. On écoutait les vers de lord Byron,

apportés de Ravennes ou de Venise par la mémoire des derniers arrivés

de l'Adriatique; quelquefois on me demandait quelques-unes de mes

propres _Méditations_, composées la veille au bord des cascatelles de

Tibur. On rentrait à pas lents au clair de lune d'Italie, qui jetait

les grandes ombres du Colysée ou du Panthéon sur les cendres de Rome.

L'enthousiasme de l'antiquité, de l'histoire, de l'art, des statues,

des tableaux, de là musique, de la poésie, de la philosophie, baignait

tous les pores; c'était la transfiguration de l'homme en pure

intelligence par la divinité de l'art; on ne respirait que de la

gloire; on avait le mirage de l'immortalité. Quels jours! Et

maintenant quels soirs!

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 181 / 196 题