Léopold Robert concourut pour le prix de gravure à l'École des
beaux-arts de Paris; sa naissance étrangère l'exclut du concours.
Bientôt l'exil politique de David, proscrit comme régicide en Belgique
en 1816, ramena le jeune artiste, sans maître et sans patrie, dans la
maison paternelle. Il y resta deux ans, découragé de ses espérances;
il employa ces années d'incertitude et d'impasse à se créer son art à
lui seul par des méditations solitaires et par des essais assidus.
La figure humaine, dont la Suisse et dont sa propre famille lui
offraient les plus beaux types, l'expression des sentiments simples
sur les traits, les attitudes, ces gestes de l'âme, furent sa
principale étude dans de nombreux portraits. Le caractère spécial de
son pinceau, la réflexion, la simplicité, la mélancolie, le gracieux
dans la sévérité, l'idéal dans le vrai, sont sans doute les produits
de ces années de solitude, ingrates en apparence, fécondes en réalité.
Une école n'aurait créé qu'un disciple, l'isolement et la pensée
créèrent un maître. Que serait devenu Léopold Robert s'il était resté
un élève froid et compassé de David dans une école des beaux-arts à
Paris? Il lui fallait pour maître les montagnes, les pasteurs, les
mers, les matelots, les horizons romains des Marais-Pontins, la
lumière qui baigne les Abruzzes et ces mélancolies profondes qui
creusent l'âme jusqu'au désespoir, mais aussi jusqu'au génie. Dans
tous les arts, tous les suprêmes artistes sont fils d'eux-mêmes. Que
serait devenu Chateaubriand si, au lieu de converser avec son âme sur
les grèves de Combourg ou dans les forêts du Nouveau-Monde, il avait
eu pour séjour de jeunesse les salons efféminés de Paris et pour
émules les poëtes énervés et maniérés de notre décadence?